Traité d'anatomie comparée pratique
Parmi les sciences morphologiques, dont le but est l’étude des formes organiques, de leur origine et de leur développement, l’Anatomie comparée occupe une des places les plus importantes. Le fondateur de cette science, Georges Cuvier, en donnant à l’ouvrage le plus considérable qu’il ait publié, le titre suivant : le Règne animal distribué d’après son organisation , avait déjà voulu indiquer par là, qu’il considérait l’Anatomie comparée comme la base essentielle de toute classification zoologique raisonnée, que les caractères extérieurs ne devaient pas à eux seuls guider le zoologiste dans l’appréciation des ressemblances ou des différences entre les animaux, mais qu’une étude plus intime, une analyse plus soignée de l’organisation entière était indispensable pour atteindre à des conclusions solides et pour éviter des erreurs trop faciles.
Le but de l’Anatomie comparée n’est pas seulement, comme son nom paraît l’indiquer, la comparaison des résultats obtenus par la dissection des animaux et l’étude de leurs différents organes. L’ensemble de ces connaissances, désigné aussi quelquefois sous le nom de Zootomie, tout en demeurant le fondement de notre science, est au premier chef un moyen par lequel nous tâchons de débrouiller les lois suivant lesquelles les différentes modifications se sont opérées et les causes qui les ont provoquées. C’est un procédé par lequel nous nous efforçons de retrouver les types primitifs, dont dérivent toutes les variations de formes que nous avons actuellement sous les yeux.
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Analytique à son début, lorsqu’il s’agit de recueillir les faits, l’Anatomie comparée devient donc synthétique lorsque, groupant ces faits, elle remonte aux causes qui les ont produits et aux voies et moyens par lesquels les modifications morphologiques se sont opérées. Elle ne veut pas seulement savoir comment sont organisés, dans chaque cas particulier, les membres antérieurs, par exemple, qui se montrent chez la plupart des animaux vertébrés, elle demande encore à connaître le type fondamental, l'organisation primitive de ces membres ; elle recherche quelles sont les métamorphoses qu’ont subies leurs différentes parties constituantes pour les faire apparaître tantôt comme nageoires, tantôt comme pieds, mains ou ailes. Et pour cela, elle doit suivre ces modifications pas à pas dans toute la série des vertébrés, dans le but de découvrir la loi qui a présidé à leur évolution depuis la première apparition du membre jusqu’à son expression actuelle.
Mais ce n’est pas tout encore : l’Anatomie comparée veut en outre connaître les relations dans lesquelles se trouvent ces membres antérieurs avec les autres parties du corps; elle veut savoir jusqu’à quel point ils sont semblables ou dissemblables avec les membres postérieurs, et si les différences qu’elle constate peuvent être ramenées ou non à un type unique, qui serait commun à tous les vertébrés. Elle veut reconstituer ce type primordial, en découvrir les traces encore conservées dans certaines formes, et mettre en évidence les influences qui peuvent avoir provoqué ces phénomènes si divers. Remontant enfin plus haut, cette science recherche pourquoi il ne peut y avoir que quatre membres au plus dans la série des vertébrés et les raisons qui ont empêché ces appendices de se multiplier comme cela a lieu chez les arthropodes.
Comprise de cette manière, l’Anatomie comparée atteint aux plus hautes conceptions relatives à l’organisme animal. En suivant en détail l’évolution de chaque organe, non seulement dans les innombrables espèces qui peuplent aujourd’hui notre terre, mais encore dans la suite du développement individuel et du développement historique du type auquel appartient chacune d’elles, elle réunit en un seul faisceau les lumières qui résultent de ces études pour les employer plus efficacement à éclairer l’organisation dans sa marche progressive à travers les différentes périodes de l’histoire de la terre jusqu’à nos jours.
L’Anatomie comparée a donc de nombreux points de contact avec les autres branches des sciences morphologiques. Elle ne peut être séparée de la Zoologie scientifique, dont elle forme à la fois la base et le sommet. Dans le règne animal, les formes extérieures ne sont
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que le reflet de l’organisation interne, et la classification naturelle, dernière expression de l’ensemble de nos connaissances zoologiques, repose en grande partie sur les données fournies par l’Anatomie comparée.
Cuvier et son école se contentaient de ces rapports, dans la plupart des cas, du moins, mais la direction nouvelle que le génie de Cuvier avait donnée aux études zoologiques nécessitait une foule de recherches spéciales, qui absorbaient presque complètement les travailleurs.
L’Anatomie comparée, envisagée jusqu’alors comme un appendice à l’Anatomie descriptive de l’homme, traitée uniquement en vue des besoins de la médecine et de la chirurgie, demandait à être traitée pour elle-même et rattachée à l’ensemble de la science biologique. Les efforts faits dans cette direction, illustrée en France par Lamarck et Geoffroy Saint-Hilaire, et en Allemagne par Oken, Carus et Gœthe, égaraient trop souvent ailleurs de bons esprits, qui se lançaient éperdument dans les spéculations hasardées que l’on connaît aujourd'hui sous le nom de « Philosophie de la Nature ».
Par ses Recherches sur les ossements fossiles , Cuvier avait luimême mis en lumière les attaches de l’Anatomie comparée et de la Paléontologie. Guidé par cette idée fondamentale que les lois qui avaient dû régir l’organisation des animaux fossiles, devaient être les mêmes que celles qu’il reconnaissait dans la structure des espèces actuelles, le grand naturaliste avait étudié comparativement les organisations éteintes en s’adressant de préférence aux mammifères tertiaires. Et s’il réussissait à mettre en évidence d’un côté l’identité de ces lois d’organisation, il signalait d’autre part les différences plus ou moins saillantes qui distinguaient les animaux fossiles et qui nous obligent à les considérer comme faisant partie d’espèces, de genres, de familles ou d'ordres différents. Mais les recherches de Cuvier s’arrêtaient sur ce point et elles ne pouvaient aller plus loin, parce qu’il considérait chaque espèce comme le résultat d’un acte particulier de la puissance créatrice, sans autre relation directe avec ses prédécesseurs ou avec celles qui lui avaient succédé.
Ce n’est qu’à une époque plus rapprochée de nous que d'autres vues prévalurent, grâce à l’idée de filiation qui, appuyée sur des faits nouveaux, fut introduite dans la science. Grâce à la « Théorie de la descendance », on s'est peu à peu habitué à considérer les relations anatomiques qui rattachent les espèces, les genres ou les groupes plus considérables du règne animal, comme les expressions d’une parenté directe, par laquelle les caractères ont été transmis des ancêtres aux générations successives, et modifiés pendant cette trans^
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mission à travers les périodes géologiques, par suite d’influences diverses, au nombre desquelles il faut placer au premier rang la lutte pour l’existence et l’adaptation à des milieux ambiants différents.
L’Anatomie comparée a pris un aspect nouveau depuis que cette manière de voir eut pris racine. Les types éteints ne furent plus considérés comme des bouche-trous, destinés à remplir les lacunes existant dans le plan général de la création actuelle, mais comme des êtres ancestraux dont les descendants se sont diversement modifiés, tout en conservant une certaine somme de caractères communs qui se montrent, dans la plupart des cas, sous des formes plus simples chez les types anciens et s’altèrent de plus en plus à mesure que l’on se rapproche des types modernes.
Etablir cette filiation directe par toutes les preuves tirées d’une comparaison serrée et immédiate, est devenu l’un des principaux soucis de l’Anatomie comparée. Elle ne satisfait pas seulement de cette manière à un désir légitime, mais elle rencontre encore dans cette étude des arguments de la plus haute valeur pour discerner justement la structure typique des organes et des corps qu’ils composent. La Phylogénie raisonnée, appuyée sur des faits indiscutables, est donc un des buts les plus élevés que se propose l’Anatomie comparée.
Il est vrai que nous ne pourrons jamais prouver expérimentalement la filiation des espèces et que nous ne pourrons jamais démontrer, avec une certitude absolue, que telle forme vivante dérive, par descendance directe, de telle autre forme fossile. Mais lorsqu’on peut placer l’une à côté de l’autre toutes les formes de passage qui conduisent d’un point initial vers un terme final par une série de modifications peu importantes en elles-mêmes, mais si rapprochées l’une de l’autre que l’on ne pourrait imaginer une forme intermédiaire, on doit arriver forcément à la conclusion que ces modifications presque insensibles doivent se tenir entre elles par une cause déterminante qui ne peut être que l’hérédité.
Lorsqu’on voit, par exemple, dans la série des terrains tertiaires, se succéder des formes qui se rapprochent par degrés du cheval actuel ; lorsqu’on voit dans ces formes successives les dents molaires se modifier par une complication toujours plus grande des bandes d’émail, tandis que les pieds, de pentadactyles qu’ils étaient primitiment, deviennent monodactyles par la réduction successive des doigts latéraux et par le développement du doigt médian, nous ne pouvons nous défendre de l’idée que ces modifications ont pris place sur le même type primitif, et que les changements que nous avons sous les
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yeux se sont opérés pendant les temps qui ont vu se déposer les couches dans lesquelles les restes sont enfouis.
Les renseignements que nous fournit la Paléontologie resteront nécessairement fragmentaires. Les gisements de fossiles sont loin d’avoir été explorés complètement, même dans notre vieille Europe, dont le sol a cependant déjà été fouillé avec persévérance. D’autre part, les recherches ne peuvent faire revenir à la surface que les parties solides des animaux propres à être conservées dans la pâte rocheuse. Les parties molles, si importantes pour l’Anatomie comparée, ont été à jamais détruites, et des ordres entiers d’animaux ont disparu de cette manière sans avoir laissé la moindre trace. Cette insuffisance des documents paléontologiques empêchera donc toujours la science qui s’en occupe de se mettre au premier rang parmi les sciences auxiliaires de l’Anatomie comparée.
Ce premier rang appartient sans aucun doute à X Embryologie, ou, comme il est d’usage de la nommer depuis quelques années, X Ontogénie, qui suit pas à pas les phases évolutives de chaque espèce, depuis la première apparition du germe d’où elle provient jusqu’à son terme final d’animal adulte.
L’organisation de l’adulte, telle que nous la fait connaître la Zootomie, n’est que la dernière phase d’une longue série de transformations successives dont elle ne peut être séparée. On a dit que l’Anatomie comparée expliquait celles de l’Ontogénie, on peut dire avec plus de raison encore que l’Ontogénie rend compte des phénomènes de l’Anatomie comparée. On ne peut comprendre le terme final d’une série sans connaître les éléments mêmes de cette série, et l’on ne peut apprécier ces éléments sans connaître le terme auquel ils doivent aboutir.
On nomme en général homologues, les organes qui ont la même origine et qui se sont développés de parties primitivement semblables. L’Anatomie comparée cherche avant tout à mettre en évidence les homologies qui ont une importance capitale pour l’interprétation morphologique. Comment pourrait-elle découvrir ces homologies, si elle ne connaissait pas le point de départ des organes et leurs métamorphoses successives?
L’Anatomie et l’Ontogénie comparées ne forment donc en définitive que deux branches d’une même science, branches qui s’entrelacent et se pénètrent d’une manière si complète que l’on aurait tort de vouloir attribuer à l’une d’elles une prépondérance marquée, dans la détermination de la valeur morphologique d’une organisation quelconque.
Il faut reconnaître encore que l’Ontogénie et la Phylogénie se
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complètent mutuellement. Les diverses phases évolutives que parcourt l’embryon d’un animal supérieur, depuis l’oeuf jusqu’à son développement final, ressemblent aux phases subies par l’évolution historique des animaux qui composent la série des ancêtres du même type. Cette loi, manifeste dans un grand nombre de cas, ne présente cependant pas le caractère de généralité qu’on a voulu lui accorder. L’histoire d’une série d’ancêtres, d’un phylum, d’une souche, comprend un temps excessivement long, tandis que celle d’un individu embryonnaire n’embrasse que quelques heures ou quelques jours. L’Ontogénie ne représente par conséquent qu’une image très abrégée et raccourcie de la Phylogénie, et souvent les phases de représentation sont tellement passagères qu’il est très difficile de les saisir. Elles peuvent être même complètement supprimées.
Les rapports avec les milieux ambiants dans lesquels se sont trouvés les types paléontologiques et ceux dans lesquels se trouvent les animaux en voie de développement individuel sont, du reste, trop différents pour qu’il puisse y avoir une similitude complète entre ces deux évolutions. On peut dire, en général, que si les organes isolés et considérés en eux-mêmes présentent cette similitude, leur assemblage, au contraire, ne s’accorde presque jamais. 11 est facile de se rendre compte de cette différence en considérant que l’animal adulte doit lutter pour son existence par sa propre industrie, tandis que l’embryon ne vit en général qu’aux dépens des substances nutritives que lui fournit la prévoyance maternelle. L’embryon d’un vertébré supérieur par exemple, possède pendant une certaine période de son développement une corde dorsale qui parcourt les mêmes phases et présente les mêmes caractères que cet organe chez un cyclostome ou un esturgeon à l’état adulte. Les arcs branchiaux, le cœur, le système nerveux central présenteront des phases correspondantes analogues. Mais le poisson adulte possédera définitivement des branchies en état de remplir leurs fonctions, des muscles bien développés, un intestin parfaitement constitué, un cerveau et des organes des sens propres à fonctionner, en un mot, tous les organes nécessaires à sa vie animale et végétative. En sera-t-il de même pour l’embryon de vertébré supérieur au moment où il possède des arcs branchiaux et la corde dorsale? En aucune manière. A l’exception du cœur, aucun de ses organes n’est propre à remplir la fonction qui lui est destinée pour plus tard, les muscles ne sont pas encore différenciés, le tube intestinal présente encore une rainure ouverte, la bouche n’est pas encore formée, le cerveau et les organes des sens sont encore dans un état tout à fait rudimentaire ou ne sont même pas seulement ébauchés. La corrélation et l’harmonie des organes sont entièrement
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différentes dans ces deux ordres de faits, et c’est pour avoir méconnu ce principe si facile à vérifier que l’on a réussi à défigurer complètement une loi simple et intelligible lorsqu’elle est appliquée dans les limites que nous venons d’indiquer.
L 'Histologie, par la multiplicité et l’importance de ses recherches, s’est élevée dans ces derniers temps au rang d’une branche spéciale. Elle est nécessairement comparée puisqu’elle s’est d’abord adressée aux vertébrés qui, par leur structure, se rapprochent le plus de l’homme. Mais elle a étendu de plus en plus son champ d’activité, et si au début du développement embryonnaire elle se confond avec l’Embryogénie, elle apporte cependant bientôt de puissantes lumières pour éclairer l’homologie des organes. Quoiqu’elle ait rendu déjà à cet égard de réels services, on ne peut nier qu’il lui reste à faire de grands progrès pour qu’elle serve de base à l’Anatomie comparée. Cela est vrai surtout pour l’étude des animaux invertébrés qui présentent sinon des tissus particuliers, du moins des modifications importantes des éléments essentiels que nous avons appris à connaître comme éléments de construction des animaux supérieurs. La connaissance approfondie des phases évolutives d’un même tissu dans le développement individuel et dans la série des animaux nous ouvrira de nouveaux horizons. Il est certain que tel des caractères d’un tissu persiste dans la série zoologique, avec autant de ténacité que certaines particularités des organes, et peut ainsi nous servir à constater des homologies là où d’autres caractères font défaut.
Si nous voyons, par exemple, que les cils vibratiles plus ou moins développés et répandus chez tous les autres animaux font complètement défaut dans l’embranchement entier des arthropodes, nous devons reconnaître, dans ce fait histologique, un caractère de première importance.
Une autre science, qui a des relations fort intimes avec l’Anatomie comparée, est la Physiologie. La fonction que remplit un organe dépend de sa structure et il existe une corrélation nécessaire entre l’organisation et la fonction. Cette dépendance mutuelle est même si prononcée, que c’est ordinairement la fonction qui a servi à désigner et à classer les parties constituantes du corps humain et par analogie celles du corps des animaux. Le plan général de structure que nous montrent les vertébrés implique déjà presque la congruence entre Y homologie morphologique fondée sur une origine et des relations identiques et X analogie physiologique reposant sur l’identité de la fonction. Mais nous voyons cependant se produire même déjà chez les vertébrés des différences manifestes. L’organe respiratoire des vertébrés supérieurs, le poumon, n’est, en aucune façon, homologue à
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lorgane respiratoire des poissons ; les branchies, ces organes analogues au point de vue physiologique, n’ont aucune relation anatomique avec les poumons. La fonction de la respiration est cependant l’une des plus importantes, l’une des plus générales ; les anciens anatomistes y portaient en premier lieu leur attention, et malgré son importance de premier ordre, elle est essentiellement vagabonde et peut être remplie par les organes homologiquement les plus différents. Chez les vertébrés, nous la voyons émigrer des branchies aux poumons ou à la vessie natatoire, dépendant tous deux primitivement du canal intestinal, et nous voyons les arcs branchiaux se modifier et s’adapter à des fonctions entièrement différentes.
Cette extrême mobilité de la fonction devient encore plus remarquable dans d’autres embranchements et, pour nous en tenir au même exemple, nous pouvons affirmer qu’il est impossible de parler d’organes respiratoires homologues chez les arthropodes, les mollusques ou les vers. Tantôt, chez eux, c’est le tégument général du corps, tantôt une partie de la peau seulement qui se charge de l’échange des gaz; ici ce sont les pattes, là, une portion de l’intestin, ailleurs, des organes particuliers externes ou internes qui deviennent le siège de la fonction respiratoire. On peut presque dire que toute partie du corps peut être appelée, par une différenciation spéciale, à jouer ce rôle. Ce changement de fonction est, comme M. Dohrn l’a prouvé, un des phénomènes les plus importants et les plus répandus.
Nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire d’insister davantage sur l'importance qu’il y a à distinguer les organes homologues et les organes analogues, et nous conviendrons une fois pour toutes de réserver strictement ce dernier qualificatif aux organes qui remplissent une même fonction physiologique, quelles que soient, du reste, leur origine, leur forme ou leur position. Il faut cependant remarquer qu’en poussant à l’extrême la conception de l’homologie et en la dégageant complètement de l’idée de fonction, nous n’avons plus de termes pour désigner des organes ayant les mêmes fonctions, mais des origines et des relations peut-être différentes. Le système nerveux des échinodermes, des acalèphes, par exemple, pourrait avoir une origine tout autre que celui des arthropodes ou des vertébrés. Ces deux systèmes nerveux pourront-ils être considérés seulement comme analogues ou comme homologues de parties ayant des fonctions diverses ? La situation réciproque des grands systèmes d’organes composant le corps, est renversée chez les arthropodes lorsqu’on les compare avec les vertébrés; peut-on identifier le cœur ou le vaisseau dorsal des arthropodes avec celui des vertébrés? Et si la question, non encore résolue définitivement pour ces systèmes d’organes, venait à
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l’être dans le sens négatif, pourrait-on conserver cette même désignation de « cœur », pour des organes ayant une origine entièrement différente? L’embarras que nous éprouverions à ce sujet, existe déjà pour la cavité du corps autour de l’intestin et que l’on connaît sous le nom de coelôme , car cette cavité a une origine, certes, fort différente chez les échinodermes et chez les vertébrés. Il existe également pour une foule d’autres organes, pour ce que nous nommons bouche et anus par rapport à l’orifice primitif de la gastrula, par exemple. Nos désignations actuelles, empruntées à la fonction remplie par l’organe chez l’adulte et en vue surtout de l’organisation humaine, demanderaient donc souvent à être remplacées par d’autres termes mieux appropriés. Cela est-il possible?
Les recherches futures effaceront sans doute ces difficultés du moment. Il suffit de les avoir indiquées et d’avoir mis en relief ce fait que l’étude des fonctions, c’est-à-dire le point de vue physiologique, n’a qu’une importance secondaire lorsqu’il s’agit de déterminer les relations morphologiques des organes, tandis que les fonctions jouent, au contraire, le premier rôle dans les considérations relatives à la vie de l’organisme dont elles assurent le jeu.
Si cette vie de l’organisme est, en définitive, la résultante de la vie de tous les organes et de tous leurs éléments constituants, nous ne pouvons pas oublier qu’elle subit l’influence des agents extérieurs, et que cette action des milieux ambiants a produit des effets que nous comprenons sous le nom général & adaptation. Les conditions faites à la lutte pour l’existence trouvent évidemment leur reflet dans l’organisation des animaux, et c’est de cette manière que l’Anatomie comparée se rattache à la Biologie entendue dans le sens spécial de ce mot, c’est-à-dire comme connaissance des conditions dans lesquelles se déroule la vie de l’organisme.
Si tel animal flottant entre deux eaux se distingue par la transparence de ses tissus; si tel autre, rampant sur les fonds de sable coloré de différentes manières, a acquis, par des adaptations spéciales, la faculté de changer de couleur et de dissimuler ainsi sa présence ; si tel autre présente des modifications organiques spéciales pour protéger son appareil respiratoire, exposé à s’obstruer par le milieu dans lequel il vit, nous devons reconnaître, dans ces différentes modifications, l’effet des milieux ambiants avec lesquels l’animal tend continuellement à s’harmoniser.
La fixation des individus, le parasitisme et une foule d’autres circonstances particulières de l’existence ont tellement influé dans beaucoup de cas sur la structure, l’ordonnance et le développement des organes, que nous devons constamment y porter notre attention
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pour y reconnaître un nouvel exemple des relations entre les conditions biologiques modifiant les organes, et la structure de ces derniers poussant les individus à la recherche de certains milieux auxquels ils sont mieux appropriés.
L’adaptation aux conditions d’existence peut se manifester dans deux conditions, en apparence diamétralement opposées; elle peut conduire à une complication plus grande de l’organisme par la création d’organes et de fonctions de nouvel ordre, et par la spécialisation de fonctions primitivement confondues. Ou bien elle peut, par la simplification de ces fonctions, et leur cumul toujours plus accusé sur certains organes, conduire à la réduction ou à la dégradation organique.
Nous jugeons du degré de complication d’un organisme par le degré auquel a été poussé chez lui la division du travail physiologique; cette division, plus accentuée, mène ordinairement vers une organisation supérieure. Nous voyons au bas de l’échelle animale toutes les fonctions indispensables à la vie se manifester dans le protoplasma libre, ou dans des cellules primitives indépendantes. Le cytode, le nucléode, la cellule, tous les organismes monocellulaires, se nourrissent, croissent, se multiplient, donnent des signes de sensibilité et de volonté. Toutes ces fonctions, absorption, sécrétion, motilité, s'y trouvent pour ainsi dire ébauchées, tout en étant intimement liées à la même masse protoplasmique. Mais avec la multiplication des éléments constituants, nous voyons aussi certains groupes de ces éléments se développer d'une façon spéciale, prendre une organisation particulière, et attirer à eux une fonction déterminée, se charger d'un travail plus défini. A mesure que cette spécialisation s’accentue davantage, nous voyons surgir des organes particuliers, dont les différentes parties montrent à un plus haut degré elles-mêmes la division du travail. Et c’est par l’étude même de l’organisation que nous mettons en pleine lumière cette loi fondamentale : qu’un organisme est d’autant plus complet, d’autant plus élevé hiérarchiquement dans la série, que le travail physiologique est chez lui plus divisé par la formation d’organes ayant une fonction bien limitée et déterminée.
Il faut ajouter toutefois que cette multiplication d’organes à fonctions spéciales n’est un caractère de supériorité que lorsqu’elle se fait d’une façon en harmonie avec le reste de l’organisme. La spécialisation harmonique seule conduit au progrès, la spécialisation unilatérale, au contraire, mène à la dégradation, car tout développement prédominant d’un organe ou d’un groupe d’organes doit nécessairement avoir pour conséquence l’arrêt de développement, ou même la régression des autres organes.
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En poursuivant l’évolution des types à travers les innombrables modifications qui ont conduit vers un degré de supériorité par la division du travail physiologique, on n’a peut-être pas suffisamment noté l’importance que peut avoir ce fait général, qu’il est très rare qu’un perfectionnement harmonique se traduise sur tous les organes, mais qu’il ne se porte que sur un certain nombre d’entre eux, afin de mettre plus en évidence certaine fonction. Lorsque nous parlons d’évolution progressive, nous employons un terme essentiellement relatif et limité, qui n’est pas également applicable à toutes les parties de l’organisme.
Si, par exemple, l’homme domine l’ensemble des animaux par le développement de son cerveau et des différentes fonctions de premier ordre qui lui sont échues, il demeure inférieur à plusieurs d’entre eux au point de vue du développement d’autres organes. Ses organes des sens, de locomotion, etc., sont, à bien des égards, moins perfectionnés que son système nerveux central.
Mais la dégradation frappe surtout lorsque, par l’adaptation à de certaines influences, des organes primitivement développés rétrogradent, et sont même complètement anéantis au profit d’autres organes qui prennent une prédominance marquée. Si les effets de la fixation, du parasitisme, de l’adaptation spécialisée, etc., sautent aux yeux, il ne faut pas oublier que toute influence prédominante, habitat, nourriture, nécessité de défense ou d’attaque, etc., peut conduire à des résultats analogues, et qu’en un mot toute adaptation à des influences si multiples agissant sur l’organisme, conduit aux mêmes fins. Nous pouvons donc poser comme règle que : tout progrès dans une direction donnée est accompagné, sinon de reculs, du moins d’arrêts plus ou moins marqués dans d’autres directions.
Les deux effets de la division du travail, progrès et recul, sont donc intimement liés l’un à l’autre, et il incombe à l’Anatomie comparée de démontrer pour chaque type, pour chaque organe en particulier, dans quelle mesure il est la résultante des influences diverses qu’il a subies.
Nous insistons particulièrement sur ces considérations, parce qu’on a plutôt envisagé jusqu’à présent la rétrogradation comme une exception à la règle plus constante du progrès de l’organisation que comme le résultat et la conséquence partielle de ce meme progrès. Rien n’est plus juste si l’on considère l’ensemble du règne animal, autant dans ses types actuellement vivants que dans ceux qui se sont succédés depuis les époques géologiques les plus anciennes, car, dans ce cas, on ne peut nier d’une manière générale que l’organisation ne se soit perfectionnée en passant d’une vie marine à une vie terrestre,
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par exemple. La création actuelle, avec ses mammifères, ses oiseaux, ses insectes en nombre si considérable, est certainement supérieure, au point de vue qui nous occupe, à ces créations des temps jurassiques, ou plus anciens encore, où ces types animaux commençaient seulement à apparaître. Mais si nous quittons le point de vue général, si nous entrons dans les détails, nous rencontrons des phénomènes semblables à ceux que nous avons mentionnés en parlant du parallélisme de l’Ontogénie et de la Phylogénie, c’est-à-dire une grande inégalité, des dissemblances souvent considérables dans le développement relatif des différentes parties de l’organisme. 11 y a évidemment des types progressifs, des types à peu près stationnaires, des types rétrogrades, et si l’ensemble de leurs tendances diverses marque un perfectionnement, nous devons reconnaître que ce perfectionnement n’est que relatif, et que la somme se constitue d’une multitude de facteurs dont la valeur, tantôt positive, tantôt négative, est extrêmement variable.
Ces considérations expliquent en partie les divergences qui existent dans la manière de voir des naturalistes qui se sont occupés de ces questions. Si les uns considèrent l’Amphioxus, par exemple, comme un type primitif d’animal vertébré qui nous montre le plan de construction de l’embranchement entier dans ses premières ébauches; les autres l’envisagent, au contaire, comme un type dégradé, résultat d'une régression qui lui a fait perdre un certain nombre de caractères propres aux autres vertébrés. Nous trouverons un grand nombre de cas semblables, dans lesquels nous pourrons être dans le doute sur la signification réelle de certains caractères et sur la place qu’on doit assigner à l’organisme chez lequel ces caractères se manifestent.
Nous résumerons les données générales que nous venons d’indiquer et les relations qui unissent l’Anatomie comparée aux sciences voisines en montrant comment on peut grouper l’ensemble des sciences biologiques :
La Biologie , ou science générale de la vie organique, embrasse :
La Biologie végétale ou Botanique dans le sens le plus large;
La Biologie animale ou Zoologie dans le sens le plus large.
La Zoologie , la seule branche qui nous intéresse ici, peut se subdiviser en :
La Biologie spéciale , sensu strictiori, comprenant l’étude des conditions de l’existence de l’organisme pris dans son ensemble;
La Physiologie , ou étude des fonctions des organes;
La Morphologie , ou étude des formes et de la structure des organismes et des organes.
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La Morphologie peut être envisagée à trois points de vue :
Point de vue descriptif comprenant :
La Zoologie descriptive , ayant surtout pour objet l’étude des formes extérieures ;
h' Anatomie descriptive , s’occupant de l’étude des organes, et se subdivisant en :
Zootomie , ou Anatomie descriptive des animaux ;
Anthropotomie , ou Anatomie descriptive de l’homme;
L’ Histologie descriptive , aussi nommée Anatomie générale , ayant pour objet l’étude des tissus et de leurs éléments constitutifs.
Point de vue génétique comprenant :
L 'Ontogénie ou Embryogénie , étudiant le développement individuel des animaux actuels ;
La Phylogénie , ou la Paléontologie , étudiant le développement historique des types pendant les périodes géologiques.
Et le point de vue synthétique comprenant :
L 'Anatomie, X Ontogénie et la Phylogénie comparées, la recherche des types fondamentaux et des lois qui ont présidé à leur développement.
Ce n’est que par la concordance de toutes les données fournies par les études poussées dans ces différentes directions qu’on pourra arriver à une véritable classification naturelle, résumant tous les rapports possibles entre les animaux qui ont peuplé et peuplent encore la terre.
GÉNÉRALITÉS SUR LÀ TECHNIQUE
La technique anatomique et histologique a pris une extension considérable depuis une trentaine d’années, et nous pouvons considérer les méthodes et les procédés qu'elle emploie comme une branche spéciale, dont l’étude devient de plus en plus indispensable au naturaliste. On ne peut sans doute, à l’heure qu’il est, donner que des idées générales sur la marche à suivre pour interroger plus habilement la nature. L’initiative privée, l’esprit d’invention, doit s ingénier chaque jour à surmonter les difficultés qui se présentent. L encombrement des méthodes générales et spéciales actuellement préconisées est peut-être l’un des plus grands embarras pour le commençant. Nous nous restreindrons par conséquent aux plus importantes, à celles qui nous ont fourni des résultats précis .
Nous renvoyons aux traités spéciaux d’ Anatomie ou de Zootomie pour la description détaillée des instruments nécessaires à celui qui commence l’étude pratique de l’Anatomie comparée. Un bon microscope donnant des grossissements de 20 à 800 diamètres, une loupe montée et une loupe à main, deux grands et deux petits scalpels, convexes et à pointe rabattue, une paire de gros et une paire de fins ciseaux, une paire d’aiguilles à dilacérer, solidement emmanchées, une paire de fortes pinces et une paire de petites pinces (brucelles), un rasoir, une pierre et un cuir à repasser, une seringue a injection, tels sont les instruments indispensables, mais suffisants, dans e laboratoire de l’étudiant. Il est difficile de donner des conseils sur le choix des instruments, chacun possède là-dessus des idees particulières qui résultent de l’usage qu’il a fait de telle ou telle tonne La plus grande simplicité est toujours un avantage. Le luxe actuel de l’instrumentation est, au contraire, un écueil pour le commençant nui doit s’efforcer d’obtenir de bons résultats avec des outils ordinaires On peut dire dans une certaine mesure, de 1 anatomiste, ce nue Franklin disait du chimiste : il doit savoir limer avec une scie et scier avec une lime, c’est-à-dire qu’il doit, dès le début, savoir