AVANT-PROPOS
L'homme peut être envisagé sous trois points de vue bien distincts : sous le rapport de l'organisation , sous le rapport des fonctions ou de la vie, sous le rapport moral et intellectuel.
1°Sous le rapport de l'organisation , l'homme est du ressort de Vanatomie , qui s'occupe de toutes les conditions matérielles appréciables des différentes parties qui entrent dans sa composition. L'anatomie est du ressort des sens , et par conséquent susceptible d'une précision mathématique , d'une certitude physique.
2° Sous le rapport des fonctions, l'homme est l'objet de la 'physiologie qui nous montre agissants les organes dont l'anatomie nous a révélé la structure : elle s'occupe des mouvements qui se passent dans le corps de l'homme , de même que l'anatomie s'occupe des formes. Formes et mouvements , voilà d'ailleurs à quoi se réduit tout ce que nous connaissons des corps.
Comme être moral et intellectuel , l'homme est l'objet de la psychologie , qui observe l'homme pensant et voulant , analyse les opérations de son intelligence et de sa volonté , et les classe dans l'ordre de leur hiérarchie.
La connaissance de l'homme tout entier suppose néces-
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sairement la réunion de ces trois ordres de notions; et c'est parce que l'homme anatomique , l'homme physiologique et l'homme moral et intellectuel n'ont pas été étudiés par la même classe de savants, que la science de riiomme laisse encore tant à désirer.
Il est résulté de cet isolement funeste que l'anatomiste, séduit par l'importance de ses travaux, a trop souvent réduit la science de la vie à une sorte de mécanisme anatomique ou organique , analogue au mécanisme mathématique de Boerhaave, et considéré comme d'ingénieuses divagations les recherches des physiologistes sur les forces vitales. D'un autre côté, le physiologiste pur, qiron me permette cette expression , a reproché à l'anatomiste de faire de la science du cadavre la science de la vie , et par un autre excès , posant en principe qu'on devait étudier la vie indépendamment de l'organisation , trop souvent il a considéré les organes comme une sorte de suhstratum presque indifférent, et réalisé, sans s'en douter, les abstractions plus ou moins ingénieuses qu'il avait imaginées. Bien plus, le physiologiste et l'anatomiste, empiétant sur le domaine de la métaphysique, ont quelquefois attribué à l'organisme seul des phénomènes d'un ordre plus relevé : tandis que le métaphysicien , appuyé sur l'évidence, sur le sens intime, sur les faits de conscience, suivant le langage de l'école moderne , mais incapable d'apprécier l'influence de l'organisation sur le développement et l'exercice des facultés intellectuelles , a trop souvent accusé l'anatomiste et le physiologiste de méconnaître l'empire du principe intelligent et moral qui nous anime; trop souvent encore il a
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étendu l'influence de ce principe à des phénomènes purement vitaux et organiques , et a été conduit avec Stahl à cette conséquence bizarre que les phénomènes morbides eux-mêmes étaient le résultat d'un effort conservateur de Pâme rationnelle : singulier effort conservateur que celui qui désorganise et qui tue! Toutes ces divergences d'opinions, toutes ces inculpations réciproques, et d'autres plus graves encore qui ne sont pas de mon objet, viennent le plus souvent de ce que les uns et les autres ne se sont pas entendus.
Toutefois, dans un ouvrage consacré à l'étude de l'organisation , je dois proclamer hautement que le moment est venu où, plus que jamais, la philosophie doit être tributaire de l'anatomie et de la physiologie, où la science de l'organisation bien interprétée et l'étude des conditions matérielles de l'intelligence doivent être considérées comme l'un des fondements les plus solides de la psychologie. La philosophie a flotté de tout temps entre l'organicisme ou le sensualisme, pour me servir d'une expression rajeunie, et le spiritualisme. Etrangers pour la plupart à la connaissance de l'organisation , les métaphysiciens exagèrent le spiritualisme comme les anatomistes et les physiologistes exagèrent l'action des organes. Aujourd'hui, le champ est ouvert ; les deux doctrines sont en présence ; des athlètes également distingués descendent des deux côtés dans l'arène. Témoin de la lutte, nous dirons qu'aucune vérité n'est nuisible à l'homme ; que les vérités physiques ne sauraient être en opposition avec les vérités métaphysiques morales et religieuses ; que, dans l'ordre logique des idées, nous de-
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vons faire précéder l'étude de l'homme intellectuel de celle des organes matériels de l'intelligence, et leur accorder tout le degré d'influence qui leur est du; que le règne animal tout entier, que les lésions physiques et organiques du cerveau sont là pour déposer en faveur de cette influence; qu'il ne répugne nullement d'admettre que suivant que 3e cerveau, organe immédiat de l'ame dans l'exercice des fonctions intellectuelles, sera plus ou moins développé, présentera telle ou telle conformation , telles ou telles conditions d'activité, les impressions seront et plus vives, et plus nettes, et plus profondes, et plus multipliées; qu'on ne naît pas plus poète, orateur, qu'on ne naît mathématicien, naturaliste, savant ; mais qu'on naît avec des sens plus ou moins aptes à recevoir les impressions, avec des nerfs plus ou moins aptes à conduire ces impressions , avec un cerveau plus ou moins apte à les conserver , à les rapprocher , à les reproduire dans leur ordre , dans leur pureté , dans leur vivacité ; et du sein de cette organisation mieux interprétée jaillira plus brillante et plus belle la pensée immatérielle avec son caractère d'immortalité.
Nous aurons beau faire, les organes ne seront jamais que des organes, c'est à dire des instruments, des mobiles. Il faudra toujours: 1° un moteur physiologique, cpOc-t?, £vop/n<jv, forces vitales, principe vital , archée, propriétés vitales; 2° un moteur psychologique, <J*u#ï] , mens, ame rationnelle; d'où la belle définition de Platon: «l'homme est une ame qui se sert d'un corps, » et celle de M. de Bonald : « l'homme est une intelligence servie par des organes ; » et qu'on pourrait modifier ainsi : « l'homme est