PLACE DE L’ ECO LE-DE- MÉDECINE
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PRÉFACE
L’anatomie est parmi les sciences celle qui a eu le plus d’obstacles à vaincre. L’homme a pu étudier avec une pleine liberté d’action tout ce qui s’étend au delà de ses propres limites. Des difficultés, souvent insurmontables, sont venues l’arrêter dans ses investigations lorsqu’il a voulu s’étudier luimême.
Mais telle est aussi l’absolue nécessité des connaissances anatomiques pour la physiologie, la médecine et la chirurgie, qu’elle a triomphé de tous les obstacles. Tel est l’attrait qui s’attache à son étude, lorsque les premières difficultés en ont été surmontées, qu’elle a trouvé à toutes les époques des défenseurs dévoués et souvent même passionnés pour son culte.
En France, où l’on a plus célébré ses avantages que favorisé ses progrès, la science pure a été en général délaissée pour la science appliquée. Il n’y a pas lieu de s’étonner par conséquent que son évolution ait été lente et tardive. Ne pouvant imprimer le mouvement, elle borna son ambition à le
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suivre, et resta ainsi dans un état d’infériorité qu’on ne saurait méconnaître.
Cependant vers la fin du dix-huitième siècle, quelques hommes éminents apparaissent et une ère toute nouvelle semble alors s’ouvrir pour elle.
Vicq d’Azir publie son splendide ouvrage sur l’encéphale. E. Geoffroy Saint-Hilaire jette les bases de l’anatomie philosophique. Bichat nous donne ses recherches sur la vie et la mort, son traité des membranes, puis son traité d’anatomie générale; et déjà il avait conçu le projet de reprendre par sa base tout l’édifice médical, lorsque la mort vint l’arrêter dans sa généreuse audace, en le frappant à trente-deux ans. Des travaux si nombreux et d’une si haute importance, publiés dans l’espace de quelques années, au début de sa carrière, annonçaient une de ces organisations puissantes qui naissent de siècle en siècle pour l’avancement des sciences.
Bichat avait ouvert une voie féconde en soumettant à l’analyse les systèmes et les tissus, dans le but d’arriver à la détermination des éléments qui les composent. Mais il n’avait procédé à cette analyse qu’avec des moyens insuffisants. Son œuvre, grande par la pensée qui l’inspira, et grande aussi par les résultats déjà obtenus, n’était en réalité cependant qu’une première étape dans la voie qu’il avait ouverte. Il appartenait à ses successeurs en marchant sur ses traces d’atteindre le but qu’il poursuivait et de compléter son œuvre.
L’Allemagne, dont le rôle et l’influence avaient été jusqu’alors très effacés, entra la première dans cette voie. Ce que fait le chimiste pour les corps inorganiques, elle tenta de le faire pour les corps organisés. De même que celui-ci sépare
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les uns des autres non seulement leurs composés binaires et ternaires, mais jusqu’aux éléments qui forment ces composés ; de même, à l’aide de réactifs appropriés, elle parvint à isoler les parties constituantes de nos organes.
En transportant ainsi les procédés de l’analyse dans le domaine de l’organisation, elle appliquait les principes formulés par l’immortel auteur de l’anatomie générale. Ce qu’il n’avait qu’ébauché, elle entreprit de le perfectionner; ce qu’il avait cru simple, elle parvint à le décomposer; les découvertes qu’il n’avait qu’entrevues, elle fut assez bien inspirée pour les réaliser.
Bien qu’elle n’ait pas eu le mérite de l’initiative, soyons justes à son égard, et accordons-lui toute la part de gloire qui lui appartient dans ce grand mouvement scientifique. Isoler les particules élémentaires des corps organisés et les soumettre ensuite à des grossissements qui nous les montrent avec les caractères propres à chacune d’elles, c’était reculer les limites de l’anatomie normale jusqu’au point où commence l’anatomie morbide ; c’é tait projeter sur celle-ci une soudaine et vive lueur ; c’était créer en quelque sorte l’anatomie médicale. Car si les éléments représentent le siège essentiel des principaux phénomènes de la vie, ils représentent aussi le siège primitif ou le point de départ des maladies qui frappent nos divers organes, et ce sont surtout les altérations de ces parties élémentaires que le médecin doit s’attacher à connaître, afin de pouvoir les combattre dès qu’elles se manifestent.
Mais les sciences, comme les monuments, ont aussi leurs proportions qu’elles doivent conserver; or l’histoire nous montre que lorsqu’une branche est cultivée avec ardeur, c’est presque toujours au détriment des autres, qui restent alors
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stationnaires. Tel a été, en effet, le résultat du mouvement qui, depuis un demi-siècle, entraîne tous les esprits dans la même direction. Pendant que l’histologie prenait un si large développement, les autres branches de l’anatomie étaient délaissées pour la plupart. L’anatomie descriptive, que l’on considérait comme la plus avancée, comme la plus voisine de la perfection, était aussi la plus abandonnée; sur ses vastes domaines, incultes et déserts, à peine voit-on apparaître de loin en loin quelque timide explorateur. Le moment me semble venu de réagir contre un pareil abandon; il importe de lui restituer dans le cadre de nos études la place qu’elle occupait autrefois et toute l’importance qui lui appartient.
Tel est le but de cet ouvrage. Il a pour objet en effet l’étude des appareils et des organes qui les composent. Mais à l’exemple de la plupart de mes prédécesseurs, je ne me suis pas borné à décrire leur conformation extérieure. Après les avoir considérés sous ce point de vue, je me suis attaché à pénétrer leur structure intime. Trop longtemps l’anatomie descriptive et l’histologie sont restées étrangères l’une à l’autre. Elles avaient tout intérêt à se rapprocher. Les faire marcher de front, les associer, c’était réaliser un progrès que la science attendait depuis longtemps. Si ce traité présente un caractère qui lui soit propre, et qui le distingue de tous ceux du même ordre, il l’emprunte à cette constante association qui a été ma pensée dominante. L’accueil qu’il a reçu m’autorise à m’avancer plus encore dans cette voie nouvelle. En laissant à l’anatomie descriptive toute son importance, et en la maintenant pour ainsi dire au premier plan, j’ai fait une part plus large à l’histologie. L’état actuel de la science réclamait en sa faveur de plus longs et de plus complets développements. L’opinion
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générale était impatiente de ce nouveau progrès ; j’ai tenté de le réaliser dans cette quatrième édition.
Pour transmettre le dépôt d’une science aussi riche de faits que l’anatomie, il importe d’établir entre celui qui l’étudie et celui qui l’enseigne une sorte de lien intellectuel. Ce lien constitue la méthode. Or il existe dans la science deux méthodes principales, qui portent chacune un grand nom : l’une était celle de Desault, et l’autre celle de Bichat. Dans la première, on divise et subdivise la périphérie des organes pour étudier ensuite chaque partie et particule ; l’œil armé d’une loupe, on voit tout, on décrit tout, on attache à chaque fait, à chaque détail, à chaque point une importance égale. Cette méthode fut celle de Gavard ; son ouvrage nous en offre le spécimen le plus complet que nous possédions; elle a été adoptée aussi par Boyer mais avec des améliorations importantes. Dans la seconde, on divise et l’on subdivise beaucoup moins ; le regard ne s’arrête que sur les points les plus saillants; la description est plus rapide.
Chacune de ces méthodes a ses avantages qu’il faut conserver ; chacune d’elles a aussi ses inconvénients qu’il importe d’éviter. La méthode de Desault était une réaction contre les méthodes anciennes, qui ne présentaient de nos organes qu’un tableau infidèle, incomplet et souvent confus. Ce grand homme avait reconnu l’utilité d’une réforme; en l’opérant il rendit à la science un éminent service. C’est h lui que nous sommes redevables de la supériorité incontestée de notre méthode descriptive. On ne peut lui adresser qu’un seul reproche : c’est d’avoir dépassé le but auquel il tendait. B voulut être complet et tomba dans l’abus des détails.
Une semblable méthode ne pouvait convenir à l’esprit
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ardent de Bichat. « Il faut l’avouer, dit-il, la nature est repoussante, lorsqu’on la montre revêtue de ces formules minutieuses où chaque organe ne se présente à vous que géométriquement entouré d’angles, de faces, de bords, etc., où nulle saillie, nulle fibre presque, n’échappent à la description ; où tel est le nombre des divisions qu’il est plus long souvent de les énoncer que de décrire les objets qu’elles doivent classer. Semblables à ces peintures où l’on ne distingue rien à force d’y trop voir, de telles méthodes deviennent confuses h force d’être exactes ; elles tuent le génie sans soulager la mémoire. )>
En réagissant aussi vivement contre la méthode de Desault, Bichat à son tour dépassa le but qu’il voulait atteindre. Ses descriptions, trop sobres de détails, ne donnent des organes qu’une notion insuffisante. Le désir d’éviter un écueil le fit tomber dans l’écueil opposé.
Ni l’une ni l’autre de ces méthodes ne mérite donc une préférence exclusive. En les associant, nous réunirons leurs avantages et nous éviterons les excès qui leur sont si justement reprochés. A la méthode de Desault nous demanderons cette sévérité de principes qui conduit aux descriptions exactes et complètes. A celle de Bichat nous emprunterons l’esprit d’appréciation qui classe les faits selon leur importance, et cette sage réserve qui exclut les détails superflus.
L’élève qui débute dans l’étude de l’anatomie, alors même qu’il prend pour guide l’ouvrage le plus élémentaire, se montre toujours surpris et presque effrayé de la multiplicité des détails sur lesquels on appelle son attention. A mesure qu’il se familiarise avec la méthode descriptive, cette étude devient moins aride, mais reste encore pour lui fort difficile.
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Le sentiment de ces difficultés accumulées sur sa route et le désir de lui venir en aide ont inspiré la pensée de joindre à la description des organes des planches qui les représentent.
Les planches ont-elles rendu à la science tous les services qu’elle en attendait? La controverse qui s’est élevée à ce sujet aurait duré moins longtemps si la question eût été posée dans ses véritables termes. Or elle me paraît devoir être ainsi posée : les bonnes planches sont-elles utiles? Tous les esprits sensés seront sans doute d’accord pour répondre affirmativement. Ce premier point résolu, pour apprécier les services que la lithographie et la gravure ont rendus aux sciences naturelles et plus particulièrement à l’anatomie, il suffirait d’établir la proportion des bonnes et des mauvaises planches. Il est certain que les premières sont assez rares ; les secondes sont incomparablement les plus nombreuses. De ce fait faut-il conclure qu’elles ont été plus nuisibles qu’utiles ? Cette conclusion ne serait pas légitime. Si les bonnes planches sont rares, les bonnes descriptions le sont aussi: or, parce qu’on a souvent mal décrit, faut-il donc cesser de décrire? Soyons moins exclusifs; ne repoussons que ce qui est nuisible ; perfectionnons ce qui peut l’être, et conservons ce qui est utile.
Il importe, du reste, de bien définir le degré d’utilité des planches afin de n’en pas exagérer l’importance et d’éviter l’emploi abusif qu’on pourrait en faire.
Ainsi considérées, elles sont utiles aux élèves en leur exposant sous une forme plus saisissante les rapports des principaux organes, et les détails souvent compliqués de leur structure.
Elles sont utiles au médecin et au chirurgien, qui, entraînés dans le tourbillon de la vie active, voient trop souvent des connaissances péniblement acquises s’effacer peu à peu de-
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leur mémoire, et qui les consultent alors pour ranimer leurs souvenirs.
Elles sont utiles, en un mot, à ceux qui ont demandé à l’observation tout ce qu’elle peut donner, à ceux qui ont vu ce qu’ils ont appris. Elles sont inutiles et souvent nuisibles dans les conditions opposées. Malheur à l’élève qui, n’ayant rien vu et ne voulant rien voir, tenterait de substituer une pâle imitation de la nature à la nature elle-même ! Des notions assises sur une telle base n’auraient ni plus de valeur, ni plus de durée, que ces figures qu’on trace sur le sable mouvant, et qui s’effacent au premier souffle. Ne demandons aux planches que les services qu’elles sont destinées à nous rendre; associons-lcs, mais ne les substituons pas à l’observation.
Je dois des remerciements aux artistes qui ont bien voulu me seconder de leur talent. Je les transmets à MM. Léveillé, Lackerbauer, Karmanski, Beau et Bion, pour les dessins si étudiés et habilement exécutés qu’ils m’ont remis; à MM. Salle, Bapine et Vermorcken, pour le mérite dont ils ont fait preuve dans la gravure de ces dessins; à tous, pour l’obligeance extrême qu’ils ont mise a retoucher l’œuvre sortie de leurs mains, aussi souvent que je l’ai désiré. Je prie MM. A. Delahaye et E. Martinet d’agréer l’expression de mes sentiments de gratitude : le premier, pour les sacrifices qu’il s’est imposés, le second pour les soins qu’il a apportés dans l’impression des quatre éditions de cet ouvrage.
CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES