MOUVEMENTS DE L’ATLAS SUR L’AXIS
jusqu’à ce qu’elle rencontre la perpendiculaire. Vous obtiendrez ainsi le plus grand angle que décrit la tête dans son mouvement de rotation. Or cet angle n’est pas de 45 à 50 degrés, mais de 30 degrés seulement en moyenne. Celui que forme la tête en se portant du côté opposé, présentant la même ouverture, on voit que son mouvement total de rotation ne dépasse pas 60 degrés.
Nous pouvons cependant regarder directement sur les côtés; mais alors au mouvement de rotation de la tête vient se joindre d’abord la rotation du tronc sur les fémurs, et en dernier lieu la rotation du rachis. C’est pour n’avoir pas assez tenu compte de ces deux mouvements surajoutés, et surtout du premier, que la plupart des auteurs ont attribué à celui de la tête une étendue trop grande.
Dans ce mouvement, l’anneau de l’atlas tourne autour de l’apophyse odontoïde; les apophyses articulaires inférieures de la première vertèbre glissent chacune en sens opposé sur celles de la seconde. L’un des ligaments odontoïdiens se relâche ; l’autre se tend, ainsi que le ligament atloïdo-axoïdien antérieur; et tous deux contribuent à limiter le mouvement. Celui-ci ne saurait s’étendre au delà des bornes qu’ils lui imposent qu’à la condition d’une rupture; la luxation alors peut avoir lieu. Dans ce cas, l’apophyse articulaire inférieure de l’atlas qui correspond au ligament odontoïdien rompu vient se placer en arrière et en dedans de celle de l’axis, tandis que du côté opposé c’est au contraire celle de l’axis qui se trouve en arrière de celle de l’atlas.
La luxation de l’atlas a pour conséquence une mort prompte, souvent instantanée. Tous les auteurs s’accordent pour admettre quelle est due à la compression du bulbe rachidien; et en effet l’expérimentation cadavérique démontre très clairement que le bulbe est comprimé. Mais le mécanisme de cette compression restait inconnu.
Bichat, le premier, en donna une théorie. Il pensait que la flexion succédant à la rotation, l’apophvse odontoïde passait au-dessous du ligament transverse et venait comprimer le bulbe. Boyer se rallia à cette opinion, que la plupart des chirurgiens ont ensuite admise (1). Il s’appuyait surtout sur le mémoire dans lequel Louis s’attache à distinguer les signes du suicide d’avec ceux de l’assassinat chez les pendus. Cet auteur considérait la luxation comme fréquente dans le supplice de la corde, au moins à Paris et à Lyon. « A Paris, dit-il, l’exécuteur monte sur les mains liées, qui lui servent comme d’étrier; il agite violemment le corps en ligne verticale, puis il fait faire au tronc des mouvements demi-circulaires alternatifs et très prompts, d’où suit ordinairement la luxation de la première vertèbre... A Lyon, il monte en quelque sorte
(1) Boyer, Traité des malad. chirurg., 4e édit., t. IV, p. 109.
ARTHROLOGIE.
sur la tête du patient, qu’il tire en devant (1). » Mais dans ce mémoire. Louis ne dit nulle part que l’apophyse odontoïde sortait de son anneau pour se porter vers le bulbe. Il avance simplement que la luxation a lieu le plus habituellement.
Rien ne prouve, en effet, ce déplacement. Si l’un des ligaments odontoïdiens reste intact, l’apophyse ne peut sortir de son anneau; et si tous deux sont rompus, le ligament transverse à lui seul suffit encore pour la retenir en place; car, pour qu’elle pût s’échapper, un mouvement très prononcé de flexion serait nécessaire. Or nous avons vu que le ligament transverse s’oppose d’une manière absolue à ce mouvement. Le déplacement de l’apophyse supposerait donc la déchirure des trois ligaments : triple déchirure qu’aucun fait n’est venu démontrer jusqu’à présent.
Chez les pendus, du reste, non seulement l’apophyse odontoïde reste en place, mais la luxation admise par Louis ne paraît pas avoir lieu. Realdus Columbus, qui, en 1559, ouvrait les suppliciés à Pise, à Rome cl à Padoue, affirme déjà que l’atlas se fracture plutôt qu’il ne se luxe. Mackensie et Monro, qui ont pu en observer un grand nombre en Angleterre, n’ont jamais constaté cette luxation. D’une autre part, Orfila, en 1840, a fait pendre vingt cadavres, sur lesquels on exerça des violences analogues à celles que faisait subir aux suppliciés le bourreau de Paris avant 1789; et M. Richet, qui l’a aidé dans ces expériences, nous apprend que sur ces cadavres, disséqués avec soin, il ne s’était pas produit une seule luxation. Sur l’un d’eux, l’apophyse odontoïde était fracturée, mais sans déplacement (2).
Cette apophyse ne se déplaçant pas, comment expliquer la mort presque instantanée, qui est la conséquence si fréquente delà luxation de l’atlas? Pour élucider cette question, j’ai fait quelques expériences sur le cadavre. Elles m’ont démontré que le bulbe est comprimé, et que sa compression est le résultat bien manifesté de l’exagération du mouvement de rotation. Sa partie inférieure, repoussée par celle des deux apophyses articulaires de l’atlas qui se porte en arrière et en dedans, se rapproche de l’apophyse articulaire supérieure de l’axis du côté opposé, et l’espace qu’elle occupe devenant de plus en plus étroit, elle se trouve placée entre ces deux apophyses comme entre les deux mâchoires d’un étau.
L’expérience suivante ne laisse aucun doute sur la réalité de ce mécanisme et de l’étranglement qui en est la conséquence. Après avoir abattu par un trait de scie vertical toute la partie du crâne qui est au-devant de l’articulation occipito-atloïdienne, ainsi que la partie postérieure de l’oc-
(1) Louis, Mém. sur une question anatom. relative à la jurisprudence {Œuvres de chirurgie , 1788, t. I, p. 332 et 335).
(2) Richet, Traité d'anat. méd.-cliirurg., 2^ édit., p. 182.