SUBSTANCES DE U PREMIÈRE CATÉGORIE
§ 5. Le type des substances de la première catégorie est représenté par le contenu des cellules animales ou végétales en voie de développement. C'est une matière molle, transparente ou légèrement granuleuse, de teinte grisâtre, colorée souvent par des produits tels que les pigments (pigments choroïdiens, biliaires, gouttes d'huile colorées, etc.) ; ces pro* duitsnefontpas corps avec elle.
Cette substance est d'autant plus molle, fragile, destructible après la mort, que pendant la vie elle était le sujet de phénomènes de nutrition plus actifs. Ainsi, les éléments nouvellement formés, ceux de l'embryon, s'altèrent spontanément, très-peu de temps après la mort; au contraire, ceux où la vie commence à se ralentir, parce que leur évolution a atteint son summum, comme ceux des animaux adultes, se conservent longtemps sans altération.
Les réactifs agissent aussi avec d'autant plus d'énergie que les éléments sont plus jeunes. Un élément âgé résiste à l'action de l'eau, des acides; celui qui est nouvellement formé est immédiatement gonflé, il éclate, et la substance qui le compose est entraînée dans le liquide.
Les éléments des invertébrés sont, comme ceux des eml)r\ons de mam-
mifères, attaqués et détruits avec une facilité cxtrém(», au point que leur préparation offre beaucoup de difficultés. Or il est certain que, chez ces êtres, les éléments n'étant pas assujettis aux limites étroites de température auxquelles sont assujettis ceux des vertébrés supérieurs, et qu'on pourrait mettre en opposition avec eux, l'intime coiTélation de toutes les fonctions n'étant pas non plus une condition d'existence aussi essentielle que chez les animaux voisins de l'homme, ces éléments, disons-nous, doivent être le sujet de phénomènes nutritifs plus intenses.
Ainsi les matières organisées semblent donc d'autant plus vivantes qu'elles sont plus molles et plus facilement destructibles ; et partout oii on les rencontre, aussi bien chez les animaux que chez les végétaux, on leur trouve à peu près les mêmes caractères physiques que nous leur aA'ons décrits plus haut. I^e corps cellulaire d'une cellule végétale en voie de développement est identique à première vue à celui d'une cellule animale prise à la même période.
Mais il n'y a pas que ces masses cellulaires qui soient vivantes : des parties liquides, les plasmas, selon les remarques d'A. Comte (et Ch. Robin, dans son Traité des humeurs, a longuement développé cette idée de Comte), sont vivants au même titre que les substances demi-molles qui forment les éléments solides. Ces faits, comme nous le veirons, sont d'une haute importance en pathologie. Ainsi la vie ne réside point dans des caractères de forme, comme l'ont soutenu avec raison Comte, de Blainville, Ch. Robin; elle est dans un état moléculaire particulier, invisible aux grossissements les plus puissants du microscope.
Composition ciiiniiqae(l). — Étudiées au point de vue chimique, ces substances ne peuvent être définies que d'une seule façon : ce sont des matières albuminoîdes, c'est-à-dire dont la formule se rapproche plus ou moins de celle-ci : C*WAz^O** et renfermant 15 pour 100 d'azote.
C'est là tout ce que nous pouvons en dire au point de vue chimique. Nous sommes loin en effet d'être édifiés sur la constitution intime de c^s matières qui sont le siège de phénomènes chimiques si actifs ; mais ce qu'il nous importe de savoir, afin d'établir des divisions naturelles, c'est (jue la vie n'existe que dans une substance albuminoïde. A mesure que nous nous éloignons de cette formule, nous voyons diminuer l'intensité des phénomènes vitaux, et les parties qui ne renfennent point d'azote ne sont plus vivantes; ce sont des produits chimiques fabriqués par les
(1) Nous donnons ici la composition chimique de la matière organisée, sans distinction. On verra plus loin comment se diiWrcncie chacune dos catégories.
éléments. Elles demeurent inertes dans les tissus, et leurs propriétés ne sont pas modifiées par la mort.
L'analyse chimique des* substances organisées donne une proportion d'eau considérable et d'autant plus grande qu'elles sont plus molles et, par conséquent, plus jeunes. Ainsi les tissus nouvellement formés : l'aubier, la fleur, les tissus embryonnaires desséchés ne laissent qu'un très-faible résidu; au contraire, le ligneux, la corne des animaux, la chitine, renferment une quantité d'eau beaucoup moins grande. Mais l'eau qu'on extrait de tout composé organique n'en sort pas toujours dans les mêmes conditions, ce qui prouve, par conséquent, qu'elle peut se trouver à des états différents dans ces corps. Ainsi le sang abandonne par simple dialyse une certaine quantité d'eau. Quand la dialyse aura enlevé tout ce qui peut se séparer par ce procédé, il restera de l'eau qui ne sortira que par évaporation ; et, enfin, la masse de matière albuminoïde restante, en brûlant, donnera encore de l'eau, en même temps que des hydrogènes carbonés, de l'ammoniaque et autres produits de la combustion.
Ainsi la matière organisée fixe une quantité d'eau variable qui peut s'en échapper sans altération. Un tendon desséché représente toujours chimiquement la même substance ; les expériences de Doyère, dont nous parlerons plus loin, montrent même qu'après dessication et hydratation nouvelle cette matière retrouve toutes ses propriétés.
Lorsque cette eau d'hydratation a été enlevée, les substances organiques, mais qui ont cessé, sauf quelques exceptions, d'être organisées, se conservent indéfiniment sous le même état. Telles sont les pièces desséchées que Ton conserve dans les musées d'anatomie, les substances végétales qui sont utilisées par Tindustrie.
La déshydratation n'est pas le seul procédé adopté pour rendre les tissus animaux ou végétaux imputrescibles. Certains corps peuvent, en se combinant à eux, former des composés stables, qui restent sans s'altérer pendant de longues années : ainsi le tannin, qui, combiné à la peau, forme le cuir, dont tout le monde connaît la résistance à toutes les causes de destruction, les bichromates alcalins, l'acide chromique, l'alcool, le chlorure de sodium, le chlorure de zinc, toutes substances employées par les anatomistes. D'après Pelouze et Frémy, ces corps agiraient en absorbant l'eau des matières organiques. Il est probable, étant donné ce fait que d'autres corps qui les hydratent, comme l'acide acétique, les conservent de même, que les causes qui empêchent la décomposition de ces substances sont plus complexes, plus difficiles à saisir.
Principe» immédiatii de la matière orn^anisée* — L'analyse
DES PROPRIÉTÉS DE LA MATIÈRE ORGANISÉE. il
montre dans la matière organisée, quel que soit Tétre que Ton considère, animal ou végétal, un certain nombre de principes immédiats, qui peuvent être divisés, d'après Ch. Robin, en principes de la première classe ou sels inorganiques, de la seconde classe ou sels à acides organiques, alcaloïdes, végétaux ou animaux, matières hydrocarbonées, graisses et substances amylacées, et en principes de la troisième classe ou albuminoîdes.
Mais en réalité il n'y a que les principes de la troisième classe qui doivent être considérés comme parties constituantes de la matière organisée. Les autres, comme les sels organiques, les alcaloïdes, sont des produits engendrés par les réactions chimiques de la vie, et qui ne demeurent dans les éléments que jusqu'au moment où ils peuvent être rejetés en dehors de l'organisme. Ils n'entrent pas dans la composition chimique de la matière organisée, ils l'imbibent seulement, à l'état de dissolution. Quant aux matières grasses, ou bien elles ne font pas corps avec elle, ou bien elles sont à l'état de dissolution, combinées aux alcalis, c'est<^-dire à l'état de savons.
S'il est de la plus haute importance en physiologie de connaître lesprin* cipes cristallisables qui se trouvent, dans certains tissus, mélangés aux albuminoîdes, comme la créatine dans le tissu musculaire, ou qui entrent dans la composition de certains liquides d'excrétion, comme l'urée dans l'urine, au point de vue où nous nous plaçons actuellement, il n'y a pas lieu de les étudier ; car ce sont des corps qui non-seulement ne sont p^s nécessaires, indispensables à la matière organisée, mais qui, au contraire, gênent les réactions chimiques de la vie, quand elles sont en trop grande quantité. Leur nombre est considérable et pour ainsi dire illimité ; ce sont tous les composés salins de la chimie animale et végétale ; composés qui peuvent varier suivant que changent dans de faibles limites les réactions chimiques qui leur ont donné naissance. Ainsi la cholestérine ne se trouve pas libre dans la bile ou dans les tissus, à l'état normal, mais elle cristallise dans certaines conditions ; de même la xanthine, l'hypoxanthine, la leucine, la tyrosine, le glycocolle, la cystine se rencontrent d'une façon très-irrégulière dans les tissus et les liquides de l'organisme. Nous renvoyons aux auteurs de chimie animale et en particulier au remarquable traité de chimie anatomique de Robin et Verdeil, pour la description de tous ces principes.
Quant aux albuminoîdes, nous allons en donner les caractères généraux, mais en faisant remarquer toutefois que ces matières sont toujours des produits artificiels, quelque procédé de préparation que l'on emploie; car, du moment que la vie cesse, aussitôt la matière organisée se sépare
:28 TRAITÉ D'aNATOMIE (JÉNÉRAI.E.
en ses principes immédiats. Or, il est impossible de savoir actuellement à quel état ces principes se trouvent combinés. La fibrine du sang, par exemple, est déjà un produit de dédoublement secondaire, puisque, d'après Denis, elle proviendrait de la séparation de la plasmine en fibrine concrète et en fibrine soluhle. Il n'est donc pas nécessaire qu'il y ait intervention d'aucun réactif chimique dans la séparation des principes immé* diats albuminoïdes, pour faireque cette séparation soit artificielle. La cessation non de la vie, mais de l'état d'organisation dont nous nous occuperons plus loin, suffit pour créer des composés isolables les uns des autres et qui pendant la vie étaient intimement unis. L'analyse chimique des albuminoïdes ne sépare donc pas, comme l'analyse microscopique, des éléments ayant leur vitalité propre, leur indépendance physiologique : elle détruit un composé d'une complexité extrême, pour obtenir certains corps qui se retrouvent les mômes dans des conditions déterminées. Si elle ne le détruit pas elle-même, la mort produit un résultat identique. Ce composé, en outre de sa complexité, est très-instable, et les atomes qui le forment sont certainement animés de mouvements bien plus intenses que ceux des atomes composant les corps inorganiques.
Gerhardty Berthelot, ont émis cette hypothèse, que les albuminoïdes, comme la fibrine, l'albumine, doivent être des amides composés d'acides gi^as, ou plutôt des acides gras amidés. Comme tout composé défini, de pareils corps sont homogènes. Or, il est facile de comprendre comment ils peuvent se réduire en leurs éléments composants, par un simple phénomène de dédoublement. L'acide gras se sépare, et forme des cristaux ou des matières grasses liquides; de l'autre côté, reste une matière azotée de composition indéterminée. Ce qui semble donner raison à cette théorie, c'est que partout où la substance organisée s'altère, par quelque processus que ce soit, du moment que la vie se ralentit dans l'élément, aussitôt on voit apparaître des gouttes huileuses, constituant ce que les anatomistes ont appelé la dégénérescence graisseuse des éléments. Et même la putréfaction des matières albuminoïdes donne, d'après Wûrtz, des acides appartenant à la série des acides gras.
Nous renvoyons aux différents articles de cet ouvrage ou du Traité des humeurs de Ch. Robin la description des variétés d 'albuminoïdes renfermées dans le sang, les hématies, le tissu conjonctif, l'os, le cartilage, etc., et nous ne donnerons ici que les caractères chimiques généraux de ces substances.
Tableau den principeu imiiiédials contenan dan» la matière organisée, den Iroln catégorlen.