‹ Traité d'anatomie humaineChapitre 65 sur 154 · RACHIDIENNES · texte numérisé non relu

RACHIDIENNES

Nous avons, dans les pages qui précèdent, étudié méthodiquement le mode de distribution périphérique des branches nerveuses issues de nos cinq plexus cervical, brachial, lombaire, sacré et coccygien. Nous avons vu que ces branches étaient pour la plupart sensitives et motrices, et nous avons vu aussi que chacune d’elles, par ses rameaux sensitifs, comme par ses rameaux moteurs, avait une distribution fixe, autrement dit avait son territoire propre. Résumant alors nos descriptions en ce qui concerne les membres, nous avons indiqué, pour chacune des branches nerveuses destinées au membre thoracique ou au membre pelvien, d’une part les groupes musculaires qui sont innervés par elle, d’autre part la zone cutanée à laquelle elle se distribue. Ces notions synthétiques nous permettent, avec la plus grande facilité, d’énumérer à l’avance les désordres fonctionnels qui suivent la destruction expérimentale ou pathologique d’une branche déterminée, et

elles nous permettent en même temps, dans un cas donné de paralysie d’origine périphérique, de remonter à la lésion et de dire quel est le nerf qui est en cause.

Les racines rachidiennes, comme les branches des plexus, ont aussi leurs territoires. Mais il s’en faut de beaucoup que ces territoires, que nous appellerons radiculaires , concordent avec ceux des branches nerveuses fournies par les plexus. Nous savons, en effet, que, par suite de l’entrelacement des paires rachidiennes au niveau des plexus, chaque racine dissémine ses fibres dans plusieurs nerfs : il en résulte naturellement que son territoire, au lieu de se modeler sur celui d’un nerf, empiétera sur celui de tous les nerfs auxquels elle envoie des fibres. Les territoires radiculaires sont donc des territoires propres, absolument distincts des territoires des nerfs périphériques.

On a cherché, dans ces derniers temps, à délimiter les territoires des racines rachidiennes, et, si la question n’est pas encore complètement résolue, les résultats acquis sont suffisamment intéressants pour avoir droit de cité dans un livre classique. Nous examinerons successivement à ce sujet :

1° Les territoires radiculaires sensitifs ;

2° Les territoires radiculaires moteurs.

§ 1 . — Territoires radiculaires sensitifs

Les racines postérieures ou sensitives jettent la plus grande partie de leurs fibres dans les téguments ; mais elles en envoient aussi un certain nombre aux viscères. Il existe donc, pour ces racines, deux ordres de territoires, les uns superficiels ou cutanés , les autres profonds ou viscéraux.

1° Territoires cutanés. — Chacun sait qu’en raison même de l’enchevêtrement des racines rachidiennes dans les plexus, il est absolument impossible de suivre individuellement ces racines jusqu’à leur terminaison. La dissection est donc impuissante, à elle seule, à nous fixer exactement sur les limites des divers territoires radiculaires. Mais ici, comme sur bien d’autres points, la physiologie expérimentale et la clinique viennent à son aide.

A. Données de la méthode expérimentale. — La méthode expérimentale a été employée. surtout par Sherrington. Cet expérimentateur a songé à sectionner isolément les racines postérieures des nerfs rachidiens, et, la section une fois faite, à rechercher la zone d’anesthésie produite par elle. Or, il a constaté tout d’abord que la section d’une seule racine ne détermine pour ainsi dire aucun trouble appréciable dans la sensibilité cutanée, et, que, pour obtenir véritablement de l’anesthésie, il faut sectionner au moins trois racines consécutives. Il paraît rationnel d’admettre, pour expliquer ce fait, que les racines s’entremêlent à la périphérie au point que chaque région de la surface cutanée reçoit des filets des trois racines : de là, la nécessité, si l’on veut anesthésier cette région, de sectionner les trois racines. Le schéma ci-contre (fig. 184), que j’emprunte à Sherrington, nous fera saisir, mieux que ne saurait le faire la [description, cette complexité de l’innervation périphérique : les trois zones cutanées, indiquées par les chiffres III, IV et V,

Fig. 184.

Schéma montrant le mode de distribution des nerfs cutanés (d’après Sherrington).

TERRITOIRES RADICULAIRES SENSITIFS

représentent les territoires d’innervation des troisième, quatrième et cinquième racines dorsales ; si nous jetons les yeux sur le territoire IV, nous voyons que ce territoire, indépendamment des fibres qui lui appartiennent en propre et qui proviennent de la quatrième dorsale, reçoit en même temps des fibres de la troisième et des fibres de la cinquième; la section isolée de l’une quelconque de ces trois racines, la section même de deux racines, pourra bien apporter quelques troubles dans la sensibilité du territoire IV, mais elle ne la détruira pas complètement. Dès lors, Sherrington, pour arriver à des résultats plus décisifs, a eu recours à un procédé connu sous le nom de procédé de la sensibilité persistante. Ce procédé consiste à sectionner un certain nombre de racines postérieures au-dessus et au-dessous d’une racine déterminée, à laquelle on ne touche pas. On examine ensuite, sur les téguments, la zone de sensibilité qui persiste au milieu d’une zone d’anesthésie beaucoup plus étendue : cette zone de la sensibilité persistante représente bien évidemment le territoire d’innervation de la racine laissée intacte. Sherrington, à l’aide de ce procédé, a pu déterminer les territoires sensitifs de la plupart des racines rachidiennes : ces territoires se présentent sous forme de bandes, qui concordent assez exactement avec celles que nous révèle la méthode anatomo-clinique.

B. Données de la méthode anatomo-clinique. — La méthode anatomo-clinique consiste à étudier soigneusement les désordres de la sensibilité cutanée qui surviennent en conséquence d’une lésion radiculaire ou médullaire dont le siège est exactement connu. Pour citer un exemple, voilà un traumatisme de la colonne cervicale qui détruit, par compression ou par un tout autre processus, la racine postérieure du cinquième nerf cervical : une zone d’anesthésie survient sur le membre supérieur; on sera naturellement autorisé à considérer la zone en question comme le territoire d’innervation de la racine détruite. Cette méthode, entre les mains de Thornburn, d’ALLEN Starr, de Head, etc., nous a fourni, quant à la topographie de l’innervation radiculaire, des résultats relativement satisfaisants, que les recherches ultérieures viendront certainement confirmer, tout en les rendant plus précis et plus complets.

Ces résultats, nous les résumons dans les quelques propositions suivantes et dans les quatre figures 185, 186, 187, 188, que j’emprunte en grande partie à Thornburn :

1° La cinquième racine cervicale (Cs) a pour territoire une longue bande qui répond au côté externe ou radial du membre supérieur et qui comprend la région deltoïdienne, la face externe du bras et la face externe de l’avant-bras jusqu’à l’éminence thénar exclusivement ;

2° Les sixième et septième racines cervicales (C6 et C7) tiennent sous leur dépendance : 1° la partie moyenne de la face antérieure et la partie moyenne de la face postérieure du bras et de l’avant-bras ; 2° les trois quarts externes de la face palmaire et de la face dorsale de la main, toute la main par conséquent, à l’exception de son quart interne ; 3° tous les doigts, à l’exception de l’auriculaire. Sur le bras et l’avant-bras, Sherrington n’indique aucune limite séparative entre le territoire de la sixième racine et celui de la septième. Au niveau de la main, il rattache l’éminence thénar et le pouce à la sixième racine, le reste de la main (sauf bien entendu l’éminence hypothénar) et les trois doigts du milieu au territoire de la septième ;

3° La huitième racine cervicale et la première racine dorsale (C8 et D1) ont pour territoire commun une longue bande, qui longe le côté interne ou cubital du membre supérieur et qui comprend : 1° la face interne du bras, sauf une petite région, indiquée en pointillé noir sur les figures 185 et 186, qui avoisine faisselle et qui est

SYSTÈME NERVEUX PÉRIPHÉRIQUE

innervée par la deuxième racine dorsale; 2° la face interne de l’avant-bras; 3° l’éminence hypothénar et le doigt auriculaire qui lui fait suite ;

4° Les racines postérieures des nerfs dorsaux (D2, D3, D4, Ds, etc., à partir du deuxième) se distribuent au thorax et à l’abdomen en formant, comme territoires, une série de bandes qui se superposent régulièrement de haut en bas. Notons que le territoire de la deuxième dorsale s’étend jusqu’à la partie supérieure de la face interne du bras ;

5° La première racine lombaire (L1) a pour territoire une bande qui longe la partie inférieure de la paroi abdominale parallèlement à l’arcade de Fallope. Elle

Fig. 185.

Mode de distribution des racines postérieures des nerfs cervicaux inférieurs et des nerfs dorsaux, vue antérieure (d’après Thornburn).

Fig. 1S6.

Mode de distribution des racines postérieures des nerfs cervicaux inférieurs et des nerfs dorsaux, vue postérieure (d’après Thornburn).

C5, C6, C7, C8, territoires cutanés des cinquième, sixième, septième et huitième nerfs cervicaux. D1, D2, D3, etc., territoires cutanés des premier, deuxième, troisième, etc., nerfs dorsaux.

comprend, à son extrémité interne (fig. 187), la région'sus-pubienne, la racine de la verge et la moitié supérieure des bourses ;

6° La deuxième racine lombaire (L2) a son territoire à la partie antérieure et supérieure de la cuisse. Il a la forme d’un triangle, dont le sommet répond à l’épine iliaque antéro-postérieure et dont la base est représentée par une ligne horizontale, irrégulièrement brisée, aboutissant en dedans à la partie moyenne des bourses ;

7° La troisième racine lombaire (L3) a son territoire situé au-dessous du précédent, à la partie moyenne de la face antérieure de la cuisse. 11 revêt, lui aussi, la forme d’un triangle, dont la base s’adosse à celle du territoire de la deuxième lombaire et dont le sommet s’arrête un peu au-dessus de la rotule ;

8° La quatrième racine lombaire (L4) se rend à la fois aux deux côtés interne et externe de la cuisse, à la face antérieure du genou et à la face antéro-interne de la jambe. Son territoire, très étendu comme on le voit, a la forme d’un Y, dont la branche verticale répond au genou et à la jambe, et dont les deux branches divergentes embrassent dans leur écartement le territoire de la troisième lombaire;

9° La cinquième racine lombaire (L5) a pour territoire une bande qui longe le

TERRITOIRES RADICULAIRES SENSITIFS

côté externe de la jambe et du pied. Au niveau du pied, elle s’étend jusqu’au quatrième orteil sur la face plantaire, jusqu’au premier orteil sur la face dorsale ;

10° La première racine sacrée (S1) a pour territoire : 1° au pied, toute la surface, soit plantaire, soit dorsale, qui est respectée par la racine précédente ; 2° à la jambe, une bande occupant la partie interne de la face postérieure. Cette bande

Fig. 187.

Mode de distribution des racines postérieures des nerfs lombaires et sacrés, vue antérieure (d’après Thornburn).

L1, L2, L3, L* et L5, territoires cutanés des premier, deuxième, troisième, quatrième et cinquième nerfs lombaires.

S1, S3, territoires cutanés des premier et troisième nerfs sacrés.

Fig. 188.

Mode de distribution des racines postérieures des nerfs lombaires et sacrés, vue postérieure (d’après Thornburn).

L1, L5, territoires cutanés des quatrième et cinquième nerfs lombaires.

S1, S2, S3, territoires cutanés des premier, deuxième et troisième nerfs sacrés.

se bifurque en haut en deux branches légèrement divergentes qui, au niveau du creux poplité, embrassent dans leur écartement le territoire de la racine suivante ;

11° La deuxième racine sacrée (S2) se distribue à la face postérieure de la cuisse et de la jambe. Son territoire est représenté par une longue bande, plus

ANATOMIE HUMAINE. — T. III, 6e ÉDIT.

SYSTÈME NERVEUX PERIPHERIQUE

large en haut qu’en bas, qui s’étend depuis la région fessière jusqu’à la saillie du mollet ;

12° Les troisième , quatrième et cinquième racines sacrées (S3, S4, Sb), ainsi que la racine postérieure du nerf coccygien, se rendent à la peau de la fesse et du périnée, à la partie antérieure de la verge et à la moitié inférieure des bourses.

C. Conclusions. — Jetons maintenant un coup d’œil d’ensemble sur les descriptions qui précèdent et sur les figures 185 à 189 qui résument ces descriptions.

a) Sur le membre supérieur, tout d’abord, nous voyons que les territoires radiculaires correspondant aux cinq racines qui entrent dans la constitution du plexus brachial forment des segments allongés dans le sens de l’axe du membre, se succédant régulièrement du côté radial au côté cubital.

Ces segments, qui sont au nombre de trois seulement dans le schéma de Thornburn, sont au nombre de cinq dans celui de Starr (fi g. 189), un pour chaque racine. Si, maintenant, nous supposons le membre supérieur étendu horizontalement, le pouce en haut, le petit doigt en bas, nous constatons que les segments précités se superposent dans le sens vertical et exactement dans le même ordre que les racines auxquelles ils correspondent, je veux dire que le segment innervé par la cinquième cervicale est le plus élevé

des cinq, tandis que le segment

in-

nervé par la première dorsale est le plus inférieur. Il est à peine besoin de faire remarquer que la métamérisation du tronc se poursuit dans le membre thoracique et que celui-ci, comme la portion du corps dont il dérive, est un composé de 5 à 6 métamères. Cette métamérisation des téguments. en correspondance avec la métamérisation des parties sous-jacentes, s’accentue sur le thorax et l’abdomen, où nous voyons les territoires sensitifs

radiculaires se superposer exactement comme les racines qui les gouvernent.

P) Sur le membre inférieur , la métamérisation est beaucoup plus complexe. Nous voyons bien, en jetant un simple coup d’œil sur les deux ligures 187 et 188, que les racines lombaires innervent le plan antérieur du membre, tandis que les racines sacrées se rendent au plan postérieur. Nous voyons bien encore, en ramenant le membre à sa position primitive (voy. Ostéologie), je veux dire en plaçant la

Fig. 189.

Innervation des membres supérieurs d’après les racines (d’après Starr).

C4, C5, C6, C7, C8, territoires culanés de la racine postérieure des quatrième, cinquième, sixième, septième et huitième dorsales.

D1, territoire cutané de la racine postérieure de la première dorsale.

TERRITOIRES RADICULAIRES MOTEURS

face antérieure en dehors, la face postérieure en dedans, que les territoires lombaires et les territoires sjacrés se superposent exactement comme les racines correspondantes, mais c’est tout : ni le groupe des territoires lombaires ni le groupe des territoires sacrés ne nous présente ces segments régulièrement allongés et parallèles qui se voient si nettement sur le membre supérieur. La métamérisation existe bien certainement sur le membre pelvien comme sur le membre thoracique, mais elle y est moins nette, et partant plus difficile à dégager. Cela tiendrait, d’après Brissaud, « à ce que les membres supérieurs émanent d’une région qui reste indéfiniment métamérisée, tandis que les membres inférieurs proviennent de masses prévertébrales où la métamérisation cesse rapidement d’être méconnaissable ».

2° Territoires viscéraux. — Les viscères reçoivent des racines postérieures un certain nombre de libres à myéline, dont la présence dans les nerfs viscéraux a été directement constatée par de nombreux histologistes, notamment par Kôlliker et tout récemment (1 892) par Edgeworth. Ces fibres nerveuses d’origine spinale apportent aux viscères la sensibilité dont ils jouissent, et ce sont elles qui, à l’état pathologique, sont le siège des douleurs dites viscérales. Les viscères, comme les différents départements de la surface cutanée, ont une innervation fixe, je veux dire qu'ils sont sous la dépendance des racines déterminées, lesquelles sont toujours les mêmes pour le même viscère. Voici qu’elle serait, d’après Head, l’origine radiculaire des fibres sensitives spinales qui se rendent à nos principaux viscères thoraciques et abdominaux :

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