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LIVRE VII

Les organes des sens sont des appareils spéciaux, produits de différenciation de l’ectoderme, qui se disposent à la périphérie du corps et qui ont pour fonction de mettre l’homme et les animaux qui les possèdent en relation avec le monde extérieur. Ce sont eux qui nous font connaître les propriétés physiques des corps et qui nous renseignent, à chaque instant de l’existence, sur les mille qualités, fixes ou changeantes, utiles ou nocives, du milieu dans lequel nous évoluons.

Par la multiplicité des notions qu’ils fournissent ainsi au sensorium commune, les sens deviennent la source principale, la source unique peut-être, de nos idées, et acquièrent en conséquence une influence considérable sur les actes dits psychiques. Ils constituent en outre, pour l’individu, de précieux agents de protection : ils lui indiquent, en effet, comme le ferait une sentinelle avancée, les dangers divers qui le menacent, et lui permettent par cela même de les prévenir par une réaction appropriée, soit volontaire, soit réflexe.

Les impressions produites sur les surfaces sensorielles par les stimulants extérieurs sont transportées au cerveau, qui les perçoit et les élabore : elles deviennent alors des sensations Ces sensations toutes spéciales, qui doivent être soigneusement distinguées des sensations dites générales, se divisent, d’après leur nature même, en cinq groupes : sensations tactiles, sensations gustatives, sensations olfactives, sensations optiques, sensations auditives.

A chacun de ces cinq groupes de sensations correspond un sens spécial. Il existe donc cinq sens : 1° le sens du toucher , qui est en rapport avec les sensations tactiles ; 2° le sens du goût , qui nous fait connaître les qualités sapides des corps ; 3° le sens de V odorat, qui nous fait percevoir les odeurs ; 4° le sens de la vue, qui répond à l’excitant lumière et qui nous renseigne sur la forme, sur la grandeur et sur la couleur des objets lumineux ou simplement éclairés; 5° enfin, le sens de Vouïe, qui nous fait percevoir les sons avec leurs variations d’intensité, de hauteur et de timbre.

Au point de vue purement morphologique, comme au point de vue fonctionnel, chacun des appareils des sens se compose essentiellement de trois parties :

1° Une partie périphérique, destinée à être impressionnée par les stimulants de diverse nature que lui envoient les corps extérieurs, ondes sonores, ondes lumineuses, effluves odorants, etc., c’est V appareil de réception ;

2°- Une partie centrale , située dans le névraxe, ayant pour rôle de percevoir l’impression brute produite sur l’appareil périphérique, de l’élaborer, de la transformer, c’est V appareil de perception ;

3° Une partie intermédiaire ou appareil de transmission, unissant l’une à l’autre les deux parties précitées et chargées, comme son nom l’indique, de transporter l’impression depuis l’appareil de réception jusqu’à l’appareil de perception ; elle est constituée par les nerfs dits sensoriels.

De ces trois parties essentielles des appareils des sens, les deux dernières ont été déjà étudiées dans les deux livres précédents, l’une (l’appareil de perception) avec le système nerveux central, l’autre (l’appareil de transmission) avec le système nerveux périphérique. Nous n’avons donc à nous occuper ici que de la troisième, l’appareil de réception périphérique ou organe sensoriel proprement dit.

Nous croyons devoir rappeler ici, cependant (et la figure ci-dessous nous le

SENS DU TACT SENS DU GOUT SENS DE LA VUE SENS DE l'oüÏE SENS DE L’ODORAT

Fig. 200.

Figure schématique montrant la disposition générale et les homologies des différents

neurones sensoriels. *

1. membrane sensorielle ( muqueuse olfactive pour le sens de l’odorat, crête acoustique et organe de Corti pour le sens de l’ouïe, rétine pour le sens de la vue, muqueuse linguale pour le sens du goût, peau pour le sens du tact). — 2, centres nerveux. — 3, neurone sensoriel périphérique, avec : 3’, son prolongement périphérique ou cellulipète ; 3”, son prolongement central ou cellulifuge. — 4, neurone sensoriel central ( cellules mitrales pour le sens de l’odorat, cellules nerveuses de la rétine pour le sens de la vue, etc.), avec 4’ son prolongement cylindraxile ou cellulifuge. — 5, point de contact entre le neurone périphérique et le neurone central (articulation des deux neurones). — 6, cellules épithéliales différenciées en cellules sensorielles.

montre très nettement) que la voie de conduction sensorielle , exactement conformée comme la voie de conduction sensitive , se compose elle aussi de deux neurones au moins : un neurone périphérique et un neurone central (celui-ci pouvant être double), possédant chacun une cellule nerveuse, un prolongement protoplasmique ou cellulipète et un prolongement cylindraxile ou cellulifuge. C’est ainsi que, pour la voie olfactive (fig 200, E) : 1° le neurone périphérique a pour cellule la cellule nerveuse qui se trouve dans la pituitaire elle-même, pour prolongement protoplasmique le prolongement externe de cette cellule, pour prolongement cylindraxile, le prolongement interne de cette même cellule, qui se rend au bulbe olfactif; 2° le neurone central a pour cellule la cellule mitrale du bulbe olfactif, pour prolonge-

ORGANES DES SENS

ment protoplasmique le prolongement descendant de cette cellule mitrale, pour prolongement cylindraxile le prolongement ascendant de cette même cellule mitrale qui se rend à l’écorce cérébrale. Telle est la voie olfactive , c’est-à-dire l’ensemble des conducteurs que suit l’impression olfactive pour arriver aux centres psychiques : recueillie dans les fosses nasales par le prolongement externe de la cellule olfactive, elle gagne d’abord cette cellule ; puis, le long de son prolongement interne, elle arrive à l’articulation de ce prolongement avec le prolongement protoplasmique du neurone central ; là, elle passe dans ce prolongement protoplasmique, qui l’amène à la cellule mitrale ou neurone central ; enfin, de cette cellule mitrale, elle passe dans le prolongement cylindraxile, lequel la transporte jusqu’aux cellules de l’écorce cérébrale. Les quatre autres voies sensorielles, sauf quelques modifications de détail, nous présentent exactement les mêmes éléments et, comme on le voit, chacune d’elles nous offre à considérer les trois portions dont il a été question plus haut : une portion périphérique, constituant Y appareil de réception; une portion centrale, répondant à l’écorce cérébrale et devenant Y appareil de perception; une portion intermédiaire, formée par des conducteurs allant de l’un à l’autre et représentée à la fois par le neurone périphérique et le neurone central. Revenons maintenant à Y appareil récepteur périphérique , qui doit plus spécialement faire l’objet de ce livre.

L’appareil récepteur périphérique des impressions est représenté, à vrai dire, par les fibrilles terminales des nerfs sensoriels ou, pour employer une expression plus scientifique que nous sommes maintenant bien à même de comprendre, par les prolongements externes des neurones sensoriels périphériques. Ces prolongements, comme nous le montre la figure ci-dessus (fig. 200), sont très variables dans leur longueur : les uns sont relativement très longs, comme ceux des neurones affectés au sens du tact (a), qui s’étendent depuis leur territoire cutané jusqu’aux ganglions spinaux; les autres sont très courts comme ceux des neurones olfactifs (e), qui n’occupent qu’une toute petite partie de la muqueuse pituitaire, ou comme ceux des neurones optiques (c) qui n’occupent, eux aussi, qu’une toute petite partie de la rétine. Mais qu’ils soient longs ou courts, ils sont toujours morphologiquement homologues : ce sont les prolongements protoplasmiques des neurones correspondants et, de ce fait, ils jouissent de la conduction centripète ou cellulipète.

Les découvertes les plus récentes nous apprennent que ces prolongements se terminent par des extrémités libres, soit dans de petits appareils spéciaux comme les corpuscules de Pacini (fig. 201) et de Meissner, soit au sein de cellules épithéliales, lesquelles sur bien des points se différencient au contact des fibres nerveuses ( cellules sensorielles) , pour faciliter la fonction de celles-ci et jouer ainsi dans la réception des impressions un rôle encore mal défini, mais certain et probablement très actif : telles sont les cellules gustatives (fig. 202), dérivées des cellules épithéliales de la muqueuse linguale et s’édifiant en des formations spéciales, qui constituent les corpuscules du goût ; les cellules audi-

Fig. 201.

Un corpuscule de Pacini du mésentère du chat, vu en coupe optique (d’après Toup.neux).

1, lamelles du périuèvre. — 2, bulbe central. — 3, cylindraxe. — 4, tube nerveux à. myéline. — 5, pédicule du corpuscule.

ORGANES DES SENS

tives, qui proviennent de l’épithélium de revêtement du labyrinthe membraneux; les cellules visuelles , qui se développent à la partie externe de la rétine et dont

les prolongements externes, hautement différenciés , constituent les cônes et les bâtonnets.

Les terminaisons nerveuses sensorielles, avec ou sans appareils spéciaux, avec ou sans cellules sensorielles, se disposent dans l’épaisseur de membranes qui leur servent de substratum anatomique et à la constitution desquelles elles prennent une part plus ou moins importante. Ces membranes deviennent ainsi des parties intégrantes des appareils sensoriels. Ce sont : la peau ou tégument externe, pour les nerfs du tact; la muqueuse linguale, pour les nerfs du goût ; la pituitaire , pour les nerfs olfactifs; la rétine, pour les fibres du nerf optique; le labyrinthe membraneux, pour les fibres de l’acoustique.

A ces membranes sensorielles, qui sont les parties essentielles des organes des sens, viennent s’ajouter, à titre éC annexes, un certain nombre de formations accessoires, qui ont pour attributions, suivant les cas : 1° de protéger les membranes précitées, par elles-mêmes très minces et très délicates; 2° de faciliter l’arrivée à leur surface du stimulant qui doit mettre leur excitabilité en jeu; 3° de favoriser faction de ce stimulant, soit en le renforçant, soit en augmentant sa durée; 4° de doser ce stimulant pour ainsi dire, comme le fait l’iris pour la lumière, afin de rendre l’impression plus nette et plus pure. Ces parties accessoires, qui constituent pour les organes des sens de véritables appareils de perfectionnement, varient naturellement, pour chacun d’eux, dans leur configuration extérieure et dans leur structure. Pour cette raison, elles se prêtent difficilement, on le conçoit, à une étude d’ensemble. Nous les décrirons séparément et en détail, à propos de celui de nos cinq sens auquel elles sont annexées.

Nous étudierons les organes des sens, parties essentielles et parties accessoires, dans l’ordre suivant :

1° Le sens du tact ;

2° Le sens du goût ;

3° Le sens de V odorat ;

4° Le sens de la vue ;

5° Le sens de Vouïe.

Cellules épithéliales cle la muqueuse linguale, différenciées pour former les corpuscules du goût (d’après Engelmann) : ces corpuscules du goût sont teintés en bleu tandis que les autres portions du tégument externe sont colorées en rose.

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