III. — Froidures
On désigne sous le nom de froidures les altérations directement produites par le froid.
Les désordres anatomiques occasionnés par le froid, comme ceux que détermine la chaleur, sont locaux ou généraux suivant qu’ils intéressent une partie du corps ou l’organisme tout entier. Les désordres locaux se manifestent avec plus ou moins d’intensité ; ils ont été divisés en plusieurs degrés. Le premier degré s’observe dans un grand nombre d’organes et notamment à la surface des membranes muqueuses; certaines bronchites, conjonctivites, otites n’ont pas d’autre origine que l’action du froid. Le tégument externe, sous la même influence, prend une coloration rosée ou violacée qui disparaît sous la pression du doigt, pour reparaître ensuite, et devient le siège de démangeaisons et de picotements au contact de la chaleur. Ces phénomènes ne tardent pas à se dissiper, excepté chez quelques personnes où ils se renouvellent à peu près tous les hivers et constituent ce qu’on appelle des engelures. En somme, ce degré consiste en une anémie bientôt suivie de l’hypérémie des téguments et accompagnée, pour les membranes muqueuses, on pourrait dire aussi pour les membranes séreuses, de l’exagération de la sécrétion.
Le second degré des froidures se voit principalement à la peau ; il est caractérisé par une coloration plus foncée, la tuméfaction de ce tégument, la présence de phlyctènes constituées par une sérosité claire ou sanguinolente, au-dessous de laquelle existe un ulcère superficiel, ou encore par des ulcérations étroites, petites, douloureuses, qu’onnommedes crevasses.
Le troisième degré a pour signe distinctif la mortification des tissus, il se rencontre de préférence aux extrémités des membres et surtout aux pieds, notamment aux orteils, ou encore aux oreilles, au nez, etc. Sur vingt-cinq soldats entrés le même jour dans nos salles de l’hôpital de la Charité annexe, pendant les tristes journées de janvier 1871, dix avaient les pieds gelés. Les parties affectées, tantôt d’un rouge foncé violacé, un peu molles, sont tantôt pâles, décolorées, sèches et dures. Les phénomènes ultérieurs varient suivant que la circulation parvient à se rétablir d’une façon plus ou moins complète. Aussi, dans quelques cas, voit-on ces parties rougir, s’échauffer, s’enflammer, après quoi tout rentre dans l’ordre, tandis que, dans d’autres cas, elles se ramollissent, se tuméfient, deviennent livides et noirâtres, donnent naissance à des phlyc-
TRAUMATISME PHYSIQUE
tènes au-dessous desquelles se produisent des points limités de peau sphacélée, ou bien elles meurent et se présentent avec les apparences soit d’une gangrène sèche, soit d’une gangrène humide qui n’a que tardivement l’odeur caractéristique.
Les eschares, sous la forme de plaques d’un brun noirâtre, siègent de préférence au niveau des parties osseuses saillantes, comme au gros orteil, au talon, sur la têtedu premier métacarpien, etc; elles sont éliminées avec lenteur et laissent à leur suite des traînées de suppuration, des ulcères fongueux, bourgeonnants, au fond desquels se trouve l’os généralement lésé. Quelquefois l’altération envahit les tissus les plus profonds, et l’extrémité tout entière d’un membre se dessèche, se momilie et finit par être éliminée. C’est là une véritable nécrose qui n’a aucune tendance à l’envahissement, à moins qu’une gangrène véritable ne vienne à se produire dans les tissus situés à la limite de la partie momifiée. L’étude histologique des'tissus ainsi mortifiés laisse à désirer ; cependant il y a tout lieu de croire que les modifications qui surviennent au sein de ces tissus ne diffèrent pas essentiellement de celles que l’on observe dans la nécrose (gangrène sèche) et dans la gangrène proprement dite (voyez plus haut p. 508 et 513). Effectivement, on a constaté la décoloration et la pâleur des muscles du pied, la friabilité des os et l’agrandissement de leurs cavités aréolaires, l'oblitération assez générale des vaisseaux et l’altération granuleuse des fibrilles musculaires et de la myéline des tubes nerveux.
Les désordres anatomiques généraux produits par le froid sont moins bien connus que les altérations purement locales ; ils ont été assimilés aux lésions de l’asphyxie, et la mort a été attribuée à la stase du sang dans les organes centraux par suite d’une gêne circulatoire périphérique. Ainsi, il est fait mention, dans quelques cas réunis par Copland, de coagulums fibrineux des gros vaisseaux, d’hypérhémies des poumons, du canal intestinal et de l’encéphale. Ogston a noté la couleur claire et pour ainsi dire normale du sang vivant, l’abondance de ce liquide, après la mort, dans les cavités cardiaques et les gros vaisseaux, en même temps que son absence dans d’autres parties du corps, notamment dans les parties périphériques. Ce dernier auteur signale enfin l’existence d’une écume muqueuse dans les voies aériennes. Des lésions viscérales plus profondes n’ont pas été constatées, à part l’ulcère duodénal observé par Adams.
Les accidents dont il vient d’être question sont déterminés tantôt par l’action continue d’un air froid, tantôt par le contact avec des corps dont la température est très-basse ou avec delà glace. Larrey a vu à Eylau des pustules des doigts chez les soldats qui maniaient les canons glacés de leurs fusils. On sait d’ailleurs que Hunter ayant soumis à l’action d’un Lancereaux. — Traité il’ Anal path. I. — 52
mélange réfrigérant, pendant une heure, l’oreille d’un lapin vivant, cette partie devint sèche, dure, et put être coupée sans qu’il s’écoulât une goutte de sang. Les conditions générales qui exposent le plus à l’action du froid sont l’enfance, la vieillesse, un exercice musculaire insuflisant, une mauvaise nourriture, la fatigue, la misère et surtout les excès alcooliques. Le mode d’action du froid sur l’organisme a été peu étudié, mais il y a lieu de croire cependant que le système nerveux est l’un de ceux dans lesquels se font le plus vivement sentir les désordres résultant de cette action (1).
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