I. — Substances liquéfiantes
Les substances caustiques liquéfiantes sont nombreuses ; celles dont l'action est le mieux connue sont la potasse, la soude, l’ammoniaque et leurs composés. Mises en contact avec la peau, ces substances déterminent des altérations un peu différentes, ce qui motive la préférence donnée à l’une ou l’autre des préparations caustiques de ce groupe. L’altération produite par la potasse caustique est rarement une inflammation pure et •simple, si ce n’est dans le cas où cette substance est très-diluée; ordinairement elle se montre sous la forme d’une eschare molle, noirâtre, plus ou moins profonde, suivant la quantité de substance employée, et toujours plus étendue en surface que la substance elle-même. Cette eschare, dont l’étude histologique n’a pas été faite, se dessèche peu à peu, en même temps qu’un travail phlegmasique éliminateur, caractérisé par une sup-
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p u ration abondante, a lieu à son pourtour; elle tombe enfin, et la cicatrisation s’effectue suivant les procédés ordinaires.
La soude a sur les tissus une action peu différente de celle de la potasse ; aussi les lésions quelle détermine ont-elles la plus grande ressemblance avec celles que produit cette dernière substance. Introduites en solution dans le tube digestif, la potasse et la soude engendrent des désordres qui varient depuis la simple inflammation avec desquamation épithéliale jusqu’à la destruction plus ou moins complète de la tunique muqueuse de l’estomac ou même des tuniques sous-jacentes. Les eschares produites en pareil cas ne diffèrent pas des eschares cutanées ; elles sont suivies, lorsque la vie se continue, de cicatrices fibreuses rétractiles. 11 nous a été donné de constater, dans deux cas decegenre (t), survenus à la suite de l’ingestion
(1) Voici l'un de ces cas :
L. D., 48 ans, fait dissoudre pour 0,50 cent, de potasse d’Amérique dans trois verres d’eau, et avale un verre de cette dissolution en mars 1864. Aussitôt il éprouve une sensation de brûlure dans la bouclie, puis dans la gorge et à l’épigastre, et se trouve, pendant plusieurs jours, dans l’impossibilité de manger, tant sa souffrance est grande. Trois semaines environ après cet accident, il remarque dans ses garde-robes une peau blanchâtre et déchiquetée. Depuis cette époque jusqu’au 18 avril 1865, date de sou entrée à l’hôpital, il est forcé de vivre d’aliments liquides, et voit ses forces diminuer chaque jour. L’œsophage permet l’introduction d’une sonde d’argent à petite olive, il est manifestement rétréci; aussi ladéglutition des aliments solides est-elle impossible. Au bout de quelque temps, il survient du hoquet, des vomissements, et le malade épuisé succombe le 21 mai 1865.
Autopsie. Le cadavre est dans un état de maigreur squelettique; à la partie inférieure du pharynx dilaté existe, au niveau du cartilage cricoïde, un ulcère de la dimension et de la forme d’une pièce d’un franc, circonscrit par un cercle noirâtre ; légère dépression cicatricielle au voisinage. Les parois de l’œsophage sont épaissies dans toute leur étendue; ce canal, au-dessous du cartilage cricoïde (premier point rétréci), a 32 centimètres de longueur et mesure 5 centimètres 23 millimètres de circonférence interne. X partir de ce point, il s’élargit un peu jusqu’à sa partie moyenne, où sa circonférence est de 25 millimètres, puis il devient plus large jusqu’au cardia; sa membrane muqueuse, inégale, vasculaire, labourée de cicatrices pour la plupart longitudinales, adhère intimement aux tuniques sous-jacentes (fig. 266). La membrane musculaire est partout hypertrophiée. L'estomac, dont les parois sont épaissies, mesure 13 cenlimètresetdemidu cardia au pylore. La muqueuse, sur toute l’étendue de la petite courbure, présente deux larges bandes cicatricielles blanchâtres, el, dans la région pylorique, quelques petites cicatrices étoilées. L’orifice pylorique, dur et rétracté, permet à peine le passage d’un tuyau de plume d’oie ; il a 15 millimètres de circonférence. La muqueuse y est remplacée par un tissu fibreux, blanchâtre, nacré, au-dessous duquel se trouve l’anneau musculaire épaissi. Sur la muqueuse duodénale existent des traces de cicatrices ; plus bas, l’intestin généralement rétréci, anémié, est d’ailleurs intact. Organes génito-urinaires sains ; foie et rate normaux ; poumon très-ferme ; cœur un peu jaune et friable, avec plaque laiteuse sur la face antérieure. Quelques tubercules sont groupés aux sommets des deux poumons; quelques autres, en petit nombre et colorés en noir, sont disséminés dans es lobes inférieurs. Cerveau intact, mais pâle.
d’une dissolution de potasse d’Amérique, indépendamment d’un rétrécissement de l’œsophage, l’existence d’une cicatrice allongée siégeant au niveau de la petite courbure de l’estomac, et d’une cicatrice circulaire occupant le pylore, de telle sorte qu’il y avait tout à la fois un rétrécissement du pylore et une diminution du grand diamètre de l’estomac (fi g.
L’ammoniaque liquide aune action locale moins énergique que celle de la potasse et de la soude ; néanmoins elle peut être la cause de désordres extrêmement sérieux, en raison d’une action plus manifeste sur l’organisme tout entier.
Introduite en petite quantité et en solution peu concentrée dans le larynx et la trachée, l’ammoniaque ne modifie pas la structure morphologique des couches superficielles de la membrane muqueuse; elle ne produit qu’une inflammation superficielle, catarrhale.
En plus grande quantité ou dans une solution concentrée, cette substance amène le gonflement et l’altération des épithéliums, qui, perdant leur vitalité, sont envahis
Fig. 2G6. — OEsophage et estomac ouverts en arrière et rétrécis par des brides cicatricielles à la suite de l’ingestion d’une solution de potasse d’Amérique.
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par des parasites, d’où une certaine analogie avec l’altération diphthéritique (Meyer).
Dans un état de plus grande concentration, l’ammoniaque détruit les tissus et produit des eschares noirâtres, semblables à celles que déterminent la potasse et la soude caustiques, et, comme elles, suivies de cicatrices rétractiles. Mais, outre son action locale, l’ammoniaque est, dans quelques cas, par le fait de son absorption, la cause de lésions viscérales, telles que la stéatose du foie et la stéatose des reins (Potain).
Le mode d’action des alcalis caustiques sur les tissus s’explique par l’affinité de ces substances pour les acides et pour l’eau. Tout d’abord, ils s’emparent de l’eau, dont ils sont très-avides, puis ils s’unissent aux matières grasses pour former des savons, dédoublent enfin les matières azotées, et se combinant avec les acides organiques, ils forment des carbonates, acétates, phosphates et lactates alcalins. Mélangés avec le sang, ils empêchent sa coagulation en modifiant la fibrine : ainsi s’expliquent les hémorrhagies produites à la chute des eschares.
Dans la classe des caustiques fluidifiants se rangent encore le chlore et les chlorures alcalins, dont l’action sur les tissus a été particulièrement étudiée par Bryk (de Cracovie). Ces corps, comme les chlorures d’ammonium et de sodium, l’eau chlorée, etc., ne parviennent pas à produire des destructions aussi considérables que les alcalis caustiques; pourtant, s’ils sont déposés à la surface des tissus, ils donnent lieu à des eschares superficielles, grisâtres ou blanchâtres, de consistance molle, lardacée, qui, en se desséchant à l’air, revêtent l’aspect du cuir. Ces eschares, examinées au microscope, apparaissent constituées par les éléments des tissus en état de transformation graisseuse, plus particulièrement les épithéliums et les muscles.