II. — Substances coagulantes
Les substances chimiques capables de modifier les tissus par la propriété qu’elles possèdent de coaguler le sang et les matières albuminoïdes font partie de deux catégories de corps, qui sont les acides caustiques et les sels métalliques.
Les acides caustiques sont nombreux : citons principalement les acides sulfurique, azotique, chlorhydrique, chromique, phénique, oxalique et acétique. Ordinairement employés à l’état liquide, ils produisent des lésions plus ou moins étendues et souvent mal circonscrites. Ces lésions varient avec le degré de concentration de l’acide, et, si elles consistent
parfois en une inflammation superficielle, d’autres fois elles sont caractérisées par la complète destruction des tissus.
Les eschares produites par les acides, même les plus énergiques, ne sont jamais considérables, ce qui tient sans doute à la diminution progressive du degré de concentration de l’acide par l’absorption de l’eau contenue dans les tissus (fig. 267). Ces eschares, ordinairement molles à la surface
Fig. 267. — Estomac ouvert dans toute son étendue et première portion du duodénum altérés par l’eau-forte (acide nitrique). La membrane muqueuse, stomacale enflammée et de teinte jaune dans la région pylorique, est transformée en eschares noirâtres dans le reste de son étendue. La muqueuse duodénale est injectée et vivement enflammée; ses glandes sont tuméfiées (cas du service de mon collègue le docteur Proust).
des membranes muqueuses, acquièrent la dureté de la corne lorsqu’elles sont exposées à l’air, et laissent voir par transparence les vaisseaux remplis de sang coagulé. Elles ont une coloration variable, suivant la nature de la substance caustique ; ainsi l’acide sulfurique leur donne une teinte noire, tandis que l’acide azotique les colore en jaune, l’acide chlorhydrique en gris, l’acide chromique en rouge, etc. Ces diversités de teinle ne doivent pas être négligées du médecin légiste, qui peut en tirer profit pour la détermination de la nature de la substance employée dans un but coupable.
L’altération produite par ces acides, et notamment par l’acide sulfurique dont les effets ont été le mieux étudiés, n’est pas semblable pour tous les tissus. Les cellules épithéliales se tuméfient tout d’abord, puis elles s’affaissent et se racornissent ensuite. Les éléments de tissu conjonctif deviennent granuleux, puis se transforment en une masse gélatineuse, dont une partie, dissoute par l’acide sulfurique, produirait la coloration noirâtre (Neyreneuf). L’injection d’acide sulfurique dans le tissu con-
TRAUMATISME CniMIQUE.
jonctif sous-cutané et les masses musculaires 11e détermine aucune trace de suppuration ; mais, ainsi que l’ont constaté Nélaton et Th. Anger, il y a saponification de la graisse et formation de cristaux d’acide margarique, dissolution et transformation gélatineuse du tissu conjonctif, destruction des nerfs et mortification des fibres musculaires. Le sang, en tout cas, est coagulé dans les vaisseaux, d’où la suspension de la circulation et par suite la mortification des tissus indépendamment des lésions directement engendrées par la substance caustique.
Cette suspension de la circulation, absorption de l’eau des tissus, telles sont les causes de la ressemblance des eschares produites par les acides énergiques avec celles de la gangrène sèche; ajoutons que le travail d’élimination 11e diffère pas dans ces diverses circonstances. Pourtant 011 ne peut affirmer que la mortification déterminée par les acides soit la conséquence unique de la coagulation du sang, quand l’altération directement produite par ces substances suffit à rendre impossible la continuation de la vie cellulaire.
Les sels métalliques sont des causes rares de l’altération des éléments de l’organisme, à moins qu’ils ne soient employés comme agents caustiques. La plupart de ceux qui servent à cet usage sont des chlorures, et notamment le bichlorure de mercure, les chlorures de zinc, d’antimoine, de brome, de platine, d’or, le sulfate de cuivre, le nitrate d’argent, etc. En solutions concentrées ou incorporés à des pâtes, les chlorures métalliques produisent la mortification des tissus. Les eschares qu’ils déterminent, ordinairement circonscrites, ont une consistance qui varie avec la nature de l’agent caustique ; dures et cassantes, tout à fait sèches à la suite de l’emploi des chlorures d’or, de platine, du sublimé, elles offrent une consistance cireuse après l’action des chlorures de zinc, d’antimoine, de brome. La coloration de ces eschares diffère également avec la substance employée ; elle est d’un blanc jaunâtre (chlorure de platine et chlorure de plomb), d'un blanc de cire (chlorure de zinc, sublimé), d’un brun plus ou moins foncé (chlorure d’antimoine, chlorure de brome). Leur épaisseur dépend non-seulement de la qualité et de la quantité du caustique, mais encore de la nature du tissu cautérisé. Le sublimé et le chlorure de platine tiennent le premier rang au point de vue de la rapidité et de la profondeur des eschares ; le chlorure de zinc et le chlorure d’antimoine agissent plus lentement et donnent lieu à des eschares moins profondes. Relativement à l’influence exercée par les tissus, on peut dire d’une façon générale que plus la substance caustique rencontre de tissus différents, moins profondément elle agit.
Les tissus qui composent les eschares résultant de l’action des sels mé-
talliques sont comme momifiés ; le sang des vaisseaux qui s’y distribuent est coagulé, et les caillots se prolongent ordinairement au delà des parties mortifiées dont l’élimination se fait d’ailleurs tout d’une pièce. A l’examen histologique, les t issus cautérisés, simplement desséchés et très-friables dans les parties superficielles, présentent un état de dégénérescence graisseuse plus ou moins complète des parties profondes de l’eschare. Les cellules épithéliales du corps muqueux de Malpighi, celles des membranes muqueuses sont gonflées, augmentées de volume et remplies de granulations graisseuses. Les muscles ont subi une transformation complète ; sinon, leurs fibrilles sont interrompues'çà et là par des amas graisseux. Les cellules du tissu conjonctif, les cellules cartilagineuses et les cellules osseuses présentent le même état de dégénérescence. Cette altération respecte quelquefois les parois vasculaires, à l’exception de la couche endothéliale; d’autres fois, et le plus souvent, elle envahit toutes les tuniques, quelle ramollit, d’où la possibilité de la destruction du vaisseau à la limite du coagulum sanguin et d’une hémorrhagie consécutive à la chute de l’eschare, comme l’ont montré des expériences pratiquées par Bryk sur des lapins avec le chlorure de brome. Quant aux vaisseaux de l’eschare, ils sont remplis d’un caillot brun, granuleux, dans lequel on peut reconnaître les globules sanguins d’autant plus adhérents à la paroi que la cautérisation a été plus énergique. Indépendamment de ces désordres, on rencontre, au sein des tissus, des dépôts métalliques de forme et de volume divers, principalement sur la limite des différents tissus et au niveau des parties qui avoisinent le sillon d’élimination.
Introduits dans l’estomac en solution concentrée, les sels métalliques produisent des eschares plus ou moins profondes et nombreuses des membranes muqueuses de la bouche, du pharynx, de l’œsophage et de l’estomac, assez semblables à celles que déterminent les alcalis et les acides caustiques (fîg. 267). Ces eschares, qui ne diffèrent pas de celles de la peau, laissent à leur suite des cicatrices qui, dans certains cas, peuvent amener des rétrécissements et tous les désordres consécutifs à ces lésions.
Bibliographie. — Pibrac, Mém. sur l'usage du sublimé corrosif ( Mém . de l'Académie de chirurgie, t. IV, p. 232, et in-8, 1819). -- - Bourgeois (d’Élampes), De la cautérisation par dilution au moyen de la potasse caustique ( Archives générales de médecine, 1852, série h, t. XX VIII , p. 61). — Girouard, Etude sur l'action du caustique de Vienne et du chlorure de zinc ( Revue méd. chirurg. de Paris , 185d, p. 27). — Legroux, Cautérisation transcurrente avec l" acide suif urique ( Société médicale des hôpitaux , 27 juin 1860, et Union médicale , 7 août 1860). — Potain, Empoisonnement par l'ammoniaque liquide (Société médicale des hôpitaux et Union médicale , N. S., t. XIII, p. 119, 1862). — Bryk (de
TRAUMATISME CHIMIQUE
Cracovie), Die Contradwirkungen des Chlors auf die Gewehe [Archiv fur patholog . Anatomie and Physiologie, etc., t. XVIII, p . 3 7 6-Zi 37, 1860). — J. Neumann, Ueber die Einwirhung der Cabolsaüre auf organ. Gciveue ( Wiener med. Wochenschrift, 1867, n° 35, p. 569). — Alb. Lombart, Dunitrate d'argent , de son action locale, de son emploi en chirurgie. Thèse de Paris, 1868. — Th. Anger, De la cautérisation dans les maladies chirurgicales. Thèse d’agrégation. Paris, 1869. — U. Trélat et Ch. Monod, art. Cautérisation du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales, t. XXXIII, p. 632 et suiv.; bibliogr. , p. 679. — Neyreneuf, De faction de l'acide sulfurique sur la peau, etc. Thèse de Paris, n° 278, 1872. — H. Meyer, Ueber die morphologisclien Veranderung in Trachea und Lüngen
durch Ammoniac ( Archiv der Heilkunde, 1873, p. 512). Lambl, Archiv
f. pathol. Anat. und Physiol., t. VIII, p. 135. — J. Cohneim, N eue Untersudang über die Entzùndung, p. 12, 1873.
Nous terminons ici l’étude générale des altérations pathologiques du corps humain. Ces altérations, que nous avons pu grouper sous quelques chefs, sont en somme peu nombreuses. Loin d’être l’effet de causes mystérieuses, elles se produisent, ainsi qu’on a pu levoir, sous l’influence d’agents matériels faciles à déterminer. La plupart d’entre elles, en effet, ont leur origine soit dans l’air qui nous entoure, soit dans les aliments et les boissons, c’est-à-dire dans ce qui est essentiellement nécessaire à l’entretien de la vie. Inutile de rappeler les conditions diverses en vertu desquelles l’air et les aliments parviennent à modifier les tissus de l’organisme ; ce qu’il importe de remarquer, c’est que, pouvant changer ces conditions, l’homme a par cela même le pouvoir d’éviter les altérations organiques autres que celles qui sont dépendantes de son évolution naturelle. Par une hygiène bien entendue, il parvient non-seulement à se préserver des infirmités qui viennent trop souvent attrister son existence, mais encore à se prémunir contre les lésions matérielles qui y mettent fin avant le temps. Il est toutefois une série de désordres plus difficiles à éviter, parce qu’ils ont non plus leur cause prochaine, mais leur cause éloignée, dans le milieu ambiant; pour s’opposer à ces désordres, expression d'une modification ancienne et profonde de l’organisme, et qui s’appellent cancer, tubercule, etc., il faut à une hygiène sévère et appropriée ajouter la pratique de la sélection sexuelle.