I. — Phlegmasies épithéliales
L^application d’un vésicatoire, une brûlure superficielle, sont les moyens mis en usage pour l’étude expérimentale de ces phlegmasies. La cantha-
(1) Cli. Robin, Journ, de Vanat. et cle laphysiol. Paris, 1864 et 1868. — Jul. Arnold, Arch. f. path. Anat. und Physiol., t. XLV1, Berlin, 1869. — Journal de Robin, 1872, p. 233.
ridine est surtout propre à ce genre de recherches, car, appliquée sur la peau, elle agit, non-seulement sur l’épiderme, mais quelquefois aussi par absorption sur les épithéliums des reins et de la vessie qu’elle modifie plus ou moins profondément. Au bout de quelques heures d’une application de vésicatoire, la peau rougit, et l’épiderme se sépare en deux parties qui paraissent correspondre, l’une à la couche cornée, l’autre à la couche de Malpighi. Puis un liquide transparent, citrin, s’épanche entre ces deux couches, et forme ampoule. Ce liquide, fortement albumineux, et qui, généralement, se coagule en partie au contact de l’air, ne renferme qu’un petit nombre d’éléments figurés, globules rouges et globules blancs, qui, examinés à la température du corps, sont doués de mouvements amœboïdes. Si avec des pinces fines on cherche à soulever le fond de la vésicule, on enlève une couche membraneuse assez épaisse, d’aspect gélatineux, au-dessous de laquelle apparaît le fond de l’ampoule. Celui-ci, irrégulièrement coloré en rouge, offre des marbrures correspondant à la distribution des papilles dont les capillaires apparaissent comme de petits points rouges diversement groupés. Entre les papilles, l’épithélium, resté adhérent, offre une teinte laiteuse et blanchâtre et ne contient aucun capillaire.
La pellicule qui constitue l’enveloppe n’est pas altérée à sa surface externe, mais sa face interne présente des amas de grosses cellules arrondies, qu’à l’état normal on ne retrouve dans aucune couche de la peau. La forme de ces cellules est un peu irrégulière, et leur union se fait par des lignes droites et non par des dentelures comme dans les cellules du réseau de Malpighi. Elles sont gonflées, troubles, infiltrées de fines granulations que dissout l’acide acétique dilué. Mis en évidence par ce réactif, leur noyau est gros, arrondi, à contour net et régulier, contrairement à ce qui s’observe dans les cellules de la couche de Malpighi, dont les noyaux, ceux du moins des parties supérieures, sont irréguliers et finement granulés. Lorsque la bulle du vésicatoire est restée longtemps intacte, ces cellules modifiées se retrouvent dans le liquide, mais toujours plus rares que sous la pellicule. La membrane gélatiniforme qui recouvre le fond de la phlyctène est constituée par une couche assez épaisse de fibrine, dans laquelle est englobée une grande quantité de leucocytes. Abandonnée à la surface du vésicatoire, cette couche durcit à l’air, se dessèche et tombe repoussée par une nouvelle couche cornée formée sous elle. Si on l’enlève , il se produit au contact de l’air extérieur une irritation nouvelle dont le résultat est la suppuration. Le derme, examiné sur des coupes fines, ne présente pas d’altération , les papilles revêtues de la couche de Malpighi sont allongées dans toute l’étendue de la phlyctène, et quel-
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quefois leur pointe s’avance jusque dans les couches supérieures de la couche de Malpighi, et même dans la couche translucide (Voigt).
Ainsi, tuméfaction trouble des cellules épithéliales, exsudât formé de sérosité albumino-fibrineuse et de leucocytes , injection des papilles, tels sont les phénomènes produits par l’application d’un vésicatoire sur la peau. La présence des globules rouges et des leucocytes se révélant surtout au voisinage des extrémités des papilles, il est vraisemblable que ces éléments proviennent des vaisseaux capillaires de ces parties, de sorte qu’à l’altération des cellules épithéliales s’ajoute une modification de la circulation de la couche papillaire. Par conséquent, l’élément cellulaire et l’élément vasculaire paraissent contribuer simultanément à ce processus phlegmasique.
Que la cause irritante soit interne au lieu d’être externe, les phénomènes de l’inflammation épithéliale varient peu. Les épithéliums non vibratiles se gonflent, leur protoplasma s’infiltre d’une substance granuleuse albuminoïde ; le réseau capillaire superficiel s’injecte, et il se produit un exsudât fibrino-albumineux plus ou moins abondant. Les cellules épithéliales vibratiles subissent des changements de même nature. Au début du coryza ces éléments se tuméfient, leur protoplasma devient granuleux, leurs noyaux se gonflent et se divisent, la membrane de la cellule se dissout, et en même temps le plateau qui limite la surface libre, quoique les cils persistent ordinairement (Ranvier).
Semblables phénomènes se passent dans les éléments épithéliaux des glandes, dont l’altération varie depuis l’apparition d’un léger trouble produit par de fines granulations, sans augmentation de volume ni déformation des cellules, jusqu’à la production de granulations foncées, masquant entièrement les noyaux,- et donnant aux éléments gonflés une forme grossièrement arrondie. Solubles dans l’acide acétique, ces granulations sont insolubles dans l’éther et le chloroforme, ce qui les distingue des granulations graisseuses. Après un certain temps, si la dissolution des granulations protéiques se fait attendre et ne permet pas aux cellules épithéliales de revenir à l’état normal, celles-ci subissent une transformation graisseuse, s’atrophient et sont plus ou moins rapidement détruites.
En résumé, les inflammations des épithéliums sont caractérisées par le gonflement avec infiltration albuminoïde du protoplasma de ces éléments, qui, suivant la plus ou moins grande acuité de l’irritation, peuvent tevenir à l’état normal, subir une altération graisseuse et se détruire ou bien suppurer. Contrairement aux éléments conjonctifs, les éléments épithéliaux irrités ont peu de tendance à proliférer, et ne par-
viennent jamais à produire de néoplasme durable. Mais si les phlegmasies épithéliales ne sont pas prolifératives, elles peuvent être exsudatives, diphthéritiques ou suppuratives.
Phlegmasies exsudatives. — Ces phlegmasies s’observent dans tous les tissus épithéliaux, mais les glandes sont les organes où elles exercent les plus grands désordres, sans doute parce que les épithéliums glandulaires ne présentent pas comme l’épiderme une couche de cellules jeunes pouvant au besoin les remplacer. Leurs caractères sont un peu différents, suivant qu’elles affectent une surface tégumentaire, une glande tubuleuse, comme les reins, ou une glande non tubuleuse, comme le foie.
Les épithéliums tégumentaires se gonflent, s’infiltrent d’une substance albumineuse contenant des [granulations protéiques, solubles dans l’acide acétique (tuméfaction trouble). Dans cet état, les cellules de la couche de Malpigbi, maintenues par la couche cornée, meurent quelquefois à la suite de l’altération concomitante de leur noyau, d’où la desquamation épidermique; ou bien, comme dans le pempbigus, l’herpès, l’eczéma, ces cellules deviennent hydropiques, se rompent, et le liquide qui s’en échappe, s’accumulant sous la couche cornée de l’épiderme, contribue à la formation de la vésicule et de la phlyctène (Ranvier). Les cellules épithéliales des membranes muqueuses, après avoir traversé la période de tuméfaction trouble, se détachent du derme, se mêlent au mucus, et sont rejetées avec lui en petit nombre, sous forme de lambeaux plus ou moins allongés; sinon, leur protoplasma subit une métamorphose muqueuse qui concourt également «à leur destruction (catarrhe muqueux).
Les cellules épithéliales des glandes tubuleuses s’infiltrent également d’un grand nombre de granulations foncées, très-fines, ce qui, d’une part, accroît l’épaisseur totale du tube et rétrécit sa cavité, et d’autre part augmente le volume de la glande. Puis ces cellules, peu à peu, perdent leur forme, et leurs noyaux, quelquefois divisés, disparaissent sous le nuage épais des fines granulations du protoplasma. Dans cet état, la résolution, c’est-à-dire la cessation du processus phlegmasique, et la disparition des granulations sont possibles. Mais lorsque ces granulations, qui ne sont vraisemblablement autre chose que la matière nutritive précipitée sous une forme solide, ne sont pas résorbées, on voit apparaître, à côté des molécules albumineuses, des grains plus foncés et plus gros, solubles dans l’alcool et dans l’éther f granulations graisseuses) ; après quoi la cellule se détache de ses voisines, devient libre dans le tube, et est éliminée dans un état de métamorphose
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plus ou moins complet. Semblables modifications se rencontrent dans le foie, où l’on voit les cellules des acini subir la tuméfaction trouble, puis revenir à l’état normal, ainsi qu’il arrive dans un certain nombre de maladies infectieuses, sinon, être partiellement détruites, comme c’est le cas pour l’atrophie jaune aiguë, affection dans laquelle les cellules hépatiques sont à peu près entièrement transformées en masses granuleuses renfermant des gouttelettes graisseuses et çà et là des granules pigmentaires. Cette destruction plus ou moins complète est la cause probable de la diminution de volume de l’organe.
Les phlegmasies épithéliales exsudatives sont des affections communes, déterminées par une irritation des cellules épithéliales qui a le plus souvent son point de départ dans le liquide sanguin. Ces phlegniffsies surviennent ordinairement dans le cours des maladies infectieuses ou toxiques, et se rencontrent dans les fièvres variolique, typhoïde, scarlatine, puerpérale, septicémique, etc., dans les empoisonnements par les acides énergiques, les sels de mercure, et beaucoup d’autres substances. Plus rarement, ces lésions sont l’effet d’une irritation locale directe, produite par un agent mécanique ou physique. Leur mode de terminaison paraît tenir à la nature de l’agent irritant et aux conditions particulières des individus malades.
Phlegmasies diphthéritiques. — Ces phlegmasies affectent de préférence les membranes muqueuses du pharynx, du larynx, de la trachée-artère et des fosses nasales. Elles se manifestent sous la forme de petits îlots, d’un blanc laiteux ou grisâtre, reposant sur un fond hvpérémié, notamment au voile du palais, à la luette, à la surface des amygdales. Ces îlots ou taches, élevés d’un millimètre tout au plus au-dessus du niveau de la muqueuse, constituent des fausses membranes d’apparence fibrineuse, mais à peu près impossibles à saisir à l’aide de pinces, tant elles sont friables. Au bout d’un certain temps, ces fausses membranes, dont les bords sont soulevés par un exsudât sanguin ou purulent, se détachent et tombent, et il reste une rougeur de la muqueuse qui disparaît peu à peu sans laisser de cicatrice. Après la mort, elles constituent une coucbe pultacée, assez différente de ce qu’on observe pendant la vie. Plongées dans une solution de carmin légèrement ammoniacale, les fausses membranes diphthéritiques se résolvent en blocs anguleux et réfringents, ou en éléments ramifiés s’engrenant les uns dans les autres, et si, dans ces conditions, elles sont lavées et examinées au microscope, on s’aperçoit, contrairement à ce qu’on pouvait croire, que, loin d’être formées de fibrine, elles sont uniquement composées de cellules réunies entre elles et
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dont le protoplasma a subi une dégénérescence toute particulière. Cette -dégénérescence, étudiée par E. Wagner et considérée par lui comme une dégénérescence fibrineuse, seraitdue bien plutôt, suivant Corail et Ranvier, à cause de sa facilité à fixer le carmin, à l’infiltration d’une matière se rapprochant de la mucine. Les cellules les plus profondes de la couche épithéliale et les cellules épithéliales superficielles sont généralement épargnées par cette altération (pie caractérise tout d’abord l’augmentation du volume du protoplasma. Subissant bientôt une sorte de retrait, celui-ci présente des lignes ramifiées plus homogènes, cpii réfractent fortement la lumière et laissent entre elles des espaces clairs (fig. 91). Plus tard,
il ne reste plus
dont les prolonged’après Wagner, se aux prolongements des cellules voisines pour constituer le réseau de la membrane diphthéritique que remplissent des globules purulents. En même temps, le derme muqueux, ou même le tissu sous-muqueux, est souvent infiltré de jeunes cellules, de noyaux, ou même de globules rouges ; les vaisseaux sont élargis, distendus par des globules blancs. Cette modification, qui représente le degré le plus élevé de l’exsudation croupale, est précédée d’une altération dite catarrhale, qui, dans quelques cas, s’accompagne d’accidents assez graves pour entraîner la mort.
L’inflammation diphthéritique se transmet par contagion. Dès lors, il était naturel de chercher la présence d’un parasite : c’est ce que fit tout d’abord Letzerich, qui prétend avoir rencontré un champignon ( Zygo desmus fusais?) dans la fausse membrane de la diphthérite. Depuis lors, quelques auteurs ont tenté d’inoculer sur des cornées d’animaux des exsudats diphthéritiques provenant de l’homme, mais sans que, jusqu’ici, leurs expériences aient produit un résultat certain (voyez notre thèse sur la maladie expérimentale, p. 83, Paris, 1872). Cependant, si l’on remarque que l’inflammation diphthéritique s’observe uniquement sur les muqueuses les plus exposées à l’action de Pair extérieur, on sera tenté d’ad-
Fig. 91. — Cellules épithéliales pavimenteuses provenant d’une fausse membrane diphthéritique (d’après Wagner).
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mettre avec nous qu’il y a bien quelques présomptions pour l’attribuer à un parasite, et un jour peut-être cette altération devra être rangée dans le groupe des affections parasitaires.
Phlegmasies suppuratives. — Les phlegmasies épithéliales suppuratives ont pour localisation principale les surfaces tégumentaires, très-rarement les organes glandulaires ; elles se traduisent à la peau par la présence de foyers purulents arrondis, connus sous le nom de pustules, et sur les membranes muqueuses par une formation exagérée de globules de pus et de mucus, accompagnée de desquamation épithéliale.
La suppuration qui se produit à la surface des membranes muqueuses, généralement désignée sous le nom de catarrhe purulent, a pour principaux caractères la production exagérée de leucocytes, l’hypérémie de ces membranes et la chute de l’épithélium. Généralement mêlés à des corpuscules muqueux et à des cellules épithéliales altérées (fig. 92), les leucocytes forment un liquide épais, blanchâtre, jaunâtre ou verdâtre, plus ou moins visqueux, suintant à la surface du derme, qui est violacé ou rougeâtre, et dont les petits vaisseaux sont dilatés et remplis de sang. Ces éléments, contrairement aux cellules épithéliales et aux corpuscules muqueux, sont, en ce qui concerne leur origine, l’objet de vives discussions.
Considérés d’abord comme issus du tissu conjonctif sous-épithélial, ils se produiraient, suivant les recherches deRemak, Buhl et Itindfleisch, par voie endogène dans les cellules épithéliales superficielles ; mais aujourd’hui, surtout par suite des expériences de Cohnheim, on tend à croire qu’ils proviennent des vaisseaux sanguins. En somme, ils peuvent avoir des origines multiples.
Les phlegmasies pustuleuses se rencontrent au niveau de la peau et des membranes muqueuses à épithélium stratifié ; elles ont leur type dans la pustule variolique. Cette pustule apparaît sur un fond fortement hypérémié, sous la forme d’une papule constituée principalement par la tuméfaction des cellules qui composent la couche muqueuse de l’épiderme. Pourvue d’une membrane qui se fait quelquefois remarquer par des cannelures élégamment disposées (M. Schultze), ces cellules se gonflent, tendent à prendre une forme sphéroïdale, à se dissocier, et ne pouvant répondre à
épithéliales dans un cas de vaginite blennorrhagique. a, Cellule épithéliale d'apparencevitreuseavecun noyau vésiculeux ; 6, autre cellule avec nombreuses globules de pus.
l'irritation inflammatoire par une division complète, elles sont, pour quelques auteurs, le siège d’une formation cellulaire endogène; en même temps, une humeur claire, exsudée par le corps papillaire, soulève la couche cornée de l’épiderme et pénètre entre ses lamelles qu’elle écarte. Cette humeur renferme, suivant la période où on l’examine, des cellules épidermiques plus ou moins granuleuses et ulcérées , des leucocytes qui deviennent de plus en plus nombreux, et des cellules multinucléées qui sont des cellules épidermiques dont le noyau primitif s’est multiplié, sinon ces mêmes cellules infiltrées de leucocytes. La formation du pus commence dans les couches profondes de l’épiderme, et un liquide jaunâtre se substitue peu à peu à la lymphe transparente qui remplit les vacuoles du sommet de la pustule. Si le processus se limite à cette suppuration purement épithéliale, le pus se dessèche et le derme se recouvre bientôt d’une couche épidermique nouvelle. Au contraire, le corps papillaire vient-il à suppurer en même temps que l’épithélium ? les vaisseaux se remplissent de globules rouges et de nombreux globules blancs; le tissu papillaire lui-même s’infiltre de ces derniers éléments, d’où sa destruction partielle à laquelle font suite des cicatrices plus ou moins régulières.
La variole, la pyohémie, et quelques autres maladies zymotiques, sont la cause ordinaire des phlegmasies épithéliales suppuratives. Au contraire, les plegmasies exsudatives sont l’effet habituel d’une maladie héréditairement transmissible ou constitutionnelle. La cause des phlegmasies diphthéritiques nous échappe encore.
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