II. — Phlegmasies nerveuses
L’étude des altérations phlegmasiques des éléments nerveux porte uniquement sur les cellules; les tubes s’atrophient consécutivement. Malgré le grand intérêt qu’elles présentent, ces altérations ont peu fixé l’attention des observateurs ; aussi sont-elles à peu près complètement méconnues: aujourd’hui même, beaucoup de médecins distingués ne prêtent qu’une faible attention à l’inflammation des cellules nerveuses, ou même ils ne l’admettent pas. Il est cependant facile de reconnaître que si les cellules nerveuses irritées ne se multiplient pas à la façon des éléments conjonctifs, elles subissent des modifications qui, par leur ressemblance avec celles que présentent les épithéliums enflammés, permettent de croire à leur phlegmasie. Ces modifications, qui se rencontrent dans quelques états morbides , peuvent être produites expérimentalement.
Après l’arrachement ou la simple résection du nerf sciatique chez le lapin
et le cobaye, ïïayem a vu se produire une inilammalion cicatricielle, et quelquefois une myélite centrale généralisée. Dans ces conditions, le protoplasma des cellules nerveuses perd son aspect granuleux normal, se tuméfie, devient plus réfringent, comme vitreux, et souvent vitro-vésiculeux. Puis le noyau et le nucléole masqués et obscurcis disparaissent, tandis que les prolongements de la cellule s’atrophient (fig. 93) ; au contraire, les cylindres d’axe s’hypertrophient et revêtent une apparence vitreuse. Robinson prétend avoir observé chez la grenouille la multiplication des cellules ganglionnaires enflammées. Après avoir incisé l’abdomen, cet auteur met à nu l’aorte, passe un fil à travers les tuniques de ce vaisseau, replace les intestins, et referme la paroi abdominale à
Fig. 93. — Cellules nerveuses des cornes antérieures de la moelle épinière d’un lapin, altérées consécutivement à la déchirure du nerf sciatique (d’après Hayein).
l’aide d’une sutuie; puis l’animal est sacrifié au bout de deux à sept jours. L’aorte excisée est lavée par le chlorure d’or et la glycérine. Les cellules nerveuses comprises dans la paroi phlogosée présentent une prolifération évidente et plus ou moins avancée selon le moment de la mort des animaux. D’abord, elles perdent leur aspect granuleux, puis leur protoplasma se segmente en partie ou en totalité, et les prolongements quil envoie dans les expansions de la cellule subissent également la segmentation. Ainsi, l’enveloppe de la cellule nerveuse primitive renferme finalement un grand nombre de petites cellules qui ne lardent pas à la traverser pour s’infiltrer dans le tissu voisin, et les cellules ganglionnaires enflammées aboutiraient à la formation de nouveaux éléments de nature migratoire. Les résultats ne sont acceptables qu’avec une grande réserve; ce qui se multiplie en pareil cas pourrait n’être pas la cellule nerveuse, mais bien l’élément conjonctif qui constitue son enveloppe. La multiplication des cellules nerveuses est d’ailleurs généralement niée, et si Meynert et Fleische prétendent avoir constaté la prolifération inflammatoire des cellules nerveuses cérébrales, d’autres observateurs ont pu douter de ce fait. De nouvelles recherches sont donc nécessaires pour admettre définitivement cette prolifération à la suite d’une irritation phlegmasique.
HYPERPLASIES.
Néanmoins, il nous paraît acquis que .les cellules nerveuses de la moelle épinière et des ganglions sympathiques subissent, sous l’action des irritants, des modifications comparables à celles qui ont lieu au sein des cellules épithéliales; semblables modifications ont d’ailleurs été observées dans les cellules de l’encéphale.
L’étude clinique des altérations du système nerveux conduit à des résultats peu différents de ceux que fournit l’expérimentation. On constate assez généralement au sein de foyers inflammatoires la tuméfaction du protoplasma des cellules nerveuses, et celle du cylindre-axe. L’hypertrophiede ces éléments, décrite par Charcot, n’est autre chose que la tuméfaction constituant le premier degré du processus phlegmasique. Dans un degré plus avancé, le protoplasma troublé et tuméfié devient vitreux, quelquefois pigmenté et se désagrégé; la cellule diminue de volume, s’atrophie plus ou moins complètement ou disparaît, tandis (pie les vaisseaux, d’abord chargés de noyaux, s’épaississent et subissent un certain degré de rétrécissement. La question de savoir si, comme dans les cellules épithéliales, les noyaux des cellules nerveuses peuvent se diviser, n’est pas encore résolue, quoique, dans un cas rapporté par Charcot, on aurait pu croire à une multiplication du noyau. En somme, les cellules nerveuses ont peu de tendance à proliférer et ne paraissent pas aptes à suppurer, carie pus que l’on rencontre dans les centres nerveux a sans doute pour origine le tissu conjonctivo-vasculaire. Tuméfaction causée par l’infiltration albuminoïde du protoplasma, modification de forme avec tendance à la destruction, tels sont donc les principaux caractères du processus phlegmasique des cellules nerveuses.
Les noyaux de substance grise, notamment ceux de la moelle épinière, et surtout les cornes antérieures, sont les parties des centres nerveux les plus prédisposées à l’inflammation. Celle-ci, quelquefois limitée à un territoire restreint , s’étend d’autres fois par une marche progressive et généralement ascendante à une plus ou moins grande partie de la substance grise de la moelle épinière. Les tubes nerveux, à l’exception de ceux qui sont situés tout près du foyer inflammatoire et de ceux qui sont en rapport avec les cellules nerveuses, s’altèrent en général. L’altération de ces tubes, toujours consécutive à celle des cellules, consiste dans une modification de la moelle, qui devient granuleuse et finit par être résorbée, d’où l’atrophie du tube. Ce processus, assez semblable à celui qui succède à la section des racines spinales, paraît se rattacher surtout à la destruction des cellules nerveuses. Les éléments conjonctifs et les vaisseaux participent le plus souvent à l’inflammation des éléments nerveux; mais dans les cas qui nous occupent, cette participation est trop faible pour n’ètre pas placée au second rang.
C’est pendant la période de développement, c’est-à-dire au moment où leur nutrition est le plus active, que les éléinents nerveux ont le plus de tendance à s’enflammer; l’enfant et l’adulte sont ainsi particulièrement prédisposés à cette altération à laquelle se rattachent notamment les désordres de la paralysie infantile et ceux de l’atrophie musculaire progressive.
Bibliographie. — H. Hadlich, Ueber varicose Hypertrophie d. Hauptnervenforts. der grossen Ganglienzellen der Kleinhimrinde ( Archiv f. path. Anat. und Physiolog., t. XLVI, p. 218, 1869). — Lancereaux et Lackerbauer, Atlas d'anatomie pathologique, p. 453. Paris, 1871. — Ciiarcot, Sur la tuméfaction des cellules nerveuses motrices et des cylindres d'axe des tubes nerveux dans certains cas de myélite ( Archiv . de Physiolog. norm. et path. , t. IV, p. 93, 1871-72). — Rotii, Ueber varicose Hypertrophie der JServenfasern des Gehirns [Archiv f. pathol. Anat. und Physiol., t. LYIII, p. 255, 1873). — A. Robinson, Ueber die entzundl. Veranderung. der Ganglienzellen des Sympathicus ( Stricker Jahrbücher , 1873, p. l\ 38, 504). — G. Hayem, Des altérations de moelle consécutives à P arrachement du nerf sciatique chez le lapin (Archives de physiologie, n° 5, 1873; Comptes rendus Acad, des sciences , 26 janvier 1874). — Martineau, Sur un cas d' inflammation aiguë généralisée de la substance grise de la moelle épinière (Soc. méd. des hôpitaux, séance du 27 février 1874).