PLACE DE L’ÉCOLE-DE-MÉDECINE
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PRÉFACE
Ce n’est pas sans hésitation qu après quinze années de méditation et de travail, pendant lesquelles j’ai pu observer un nombre considérable de faits anatomo-pathologiques, je me décide à offrir cet ouvrage au public médical. Quoiqu’elle soit l’une des branches les plus importantes et les plus positives de la médecine, l’anatomie pathologique est encore dans la période empirique que traverse nécessairement toute science à son point de départ. Les altérations matérielles des organes sont le plus souvent étudiées sans esprit de suite et comme au hasard; on ne s’occupe ni des circonstances qui leur ont donné naissance, ni des rapports si intimes qu’elles présentent avec le développement du corps humain. Nombre d’auteurs s’appliquent à décrire les changements de consistance et de coloration d’un organe, sans remonter au delà de ces caractères. Il en est même qui se font gloire de cette ignorance, alléguant, ce qui est peu scientifique, que la cause des désordres matériels nous échappe, comme si une lésion organique, si légère qu’elle soit, pouvait naître spontanément. A la vérité, l’analyse histologique, en fixant d’une façon plus précise le siège des lésions organiques, a permis, dans ces derniers temps, de faire un pas en avant ; mais il ne faut pas s’abuser sur la valeur du progrès accompli. Dire qu’un organe est sclérosé parce qu’il a une consistance plus grande et que sa trame conjonctive est épaissie, dire qu’il est ramolli parce qu’il aune consistance moindre et que ses éléments sont granuleux et stéatosés, c’est toujours de l’empirisme ; ce n’est pas encore de la science. Pour être véritablement scientifique, l’anatomie pathologique doit arriver à déterminer les causes et les conditions de formation des lésions aussi bien que leur état, leur évolution, leurs conséquences plus ou moins immédiates.
Toute lésion matérielle, n’étant jamais qu’un effet, implique nécessairement la connaissance de la cause qui l’a produite, et cette connaissance rend l’anatomie pathologique fructueuse et féconde. En
PREFACE
réalité, les agents morbifiques m agissent pas au hasard sur l’organisme, ils obéissent à des lois spéciales et constantes; et si, à la façon des poisons, ils parviennent h modifier les éléments histologiques, comme ces derniers, ils localisent primitivement leurs effets sur l’un ou sur l’autre de ces éléments. De même que l’oxyde de carbone agit sur le globule sanguin qu’il paralyse en se combinant avec l’hémoglobine, de même le virus syphilitique n’altère primitivement qu’un seul tissu, le tissu conjonctivo-vasculaire; de même encore le poison de la fièvre typhoïde se localise exclusivement sur quelques régions du système lymphatique, qu’il modifie d’une façon spéciale, tandis que certains désordres généraux, comme ceux qui président au développement des lésions cancéreuses, affectent exclusivement les tissus épithéliaux. Or, cette localisation si particulière des lésions organiques sur les éléments anatomiques suivant leur provenance, leur composition chimique et leurs fonctions, est la preuve irrécusable de la spécificité d’action des agents morbifiques, des rapports qui existent entre la lésion matérielle et sa cause productrice, et de la possibilité d’arriver à déterminer cette dernière par l’étude anatomopathologique.
Le mode suivant lequel les lésions anatomiques naissent et se développent est en général peu connu; celles-ci sont l’effet, tantôt d’une action dynamique ou mécanique, tantôt d’un désordre nutritif ou d’une combinaison chimique. L’observation clinique, quoique si puissante lorsqu’elle est rigoureuse, est cependant peu propre à nous révéler ces divers modes d’action; mais l’expérimentation bien dirigée est appelée à nous faire connaître le mécanisme intime de la production des lésions matérielles ; malheureusement il ne nous a pas été possible d’user de ce moyen d’investigation comme nous l’eussions désiré.
Les lésions matérielles des organes ont une évolution variable, incontestablement subordonnée àla cause qui leura donnénaissance. L’hépatite gommeuse et l’hépatite alcoolique sont l’une et l’autre constituées par l’apparition de petites cellules rondes, embryonnaires ; mais tandis que ces éléments nés sous rinfluence du virus syphilitique ont une tendance naturelle à la transformation graisseuse, par contre, ils ont une grande puissance d’organisation lorsqu’ils sont développés par l’action de l’alcool. Semblable réflexion s’applique à l’altération des,
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glandes intestinales dans la fièvre typhoïde et dans la tuberculose. Connaître la cause du désordre anatomique, c’est donc par cela même connaître son mode d’évolution.
Si toute lésion anatomique suppose une cause et un trouble de nutrition préalable, elle est aussi l’occasion de désordres fonctionnels; mais il faut avouer que, dans le plus grand nombre des cas, elle ne peut rendre compte de tous les symptômes de la maladie. L’altération du poumon dans la pneumonie, pas plus que celle de la peau dans l’érysipèle, celle de l’intestin dans la fièvre typhoïde, etc. , ne nous font connaître tous les troubles fonctionnels observés pendant la vie. C’est pourquoi les altérations constatées sur les cadavres nous paraissent, comme à M. Cl. Bernard (1), bien plus propres à classer les maladies qu’à dévoiler le mécanisme de la mort. Aussi ce n’est pas seulement l'explication du symptôme qu’il faut chercher dans la lésion organique, mais encore la localisation anatomique d’un désordre dynamique préalable, la caractéristique et la signature de la maladie. Nous savons du reste que c’est en se fondant sur les caractères présentés par la lésion anatomique que l’on est parvenu à grouper sous la dénomination de fièvre typhoïde un plus ou moins grand nombre de fièvres jusque-là décrites séparément, et à constituer une espèce nosologique parfaitement définie.
Ue même, on ne peut admettre que l’hyperhémie existant dans un certain nombre d’organes chez les personnes qui succombent à la période d’invasion de la rougeole, de la scarlatine ou de la variole, pas plus que les altérations observées chez les individus tués par le choléra, soient les véritables causes de la mort dans ces maladies. Ce qui, dans tous ces cas, vient intercepter la vie, est le trouble d’une grande fonction telle que l’hématose, l’innervation ou la circulation. En conséquence, ne négligeant aucune des données cliniques que peut fournir l’anatomie pathologique, je m’applique, dans ce travail, à chercher des caractères propres à une classification étiologique des maladies.
Cet ouvrage est divisé en deux parties : anatomie pathologique générale et anatomie pathologique spéciale. La première partie est destinée à faire connaître dans leur ensemble les anomalies déforma-
(1) Introduction à l'étude de la médecine expérimentale , p. 98. Paris, 1865.