I. — Nécroses
Envisagées au point de vue de leur origine et de leur évolution, les nécroses peuvent se diviser en deux groupes. Les unes en effet résultent de la diminution ou de la suppression de la circulation dans une partie quelconque du corps, nous les appelons nécroses pathogéniques. Les autres sont dues à des actions chimiques qui coagulent le sang dans les vaisseaux et absorbent les liquides des tissus, ce sont les nécroses physico-chimiques.
1° Nécroses pathogéniques . — Ces lésions peuvent occuper les différents points du corps, mais elles ont pour siège habituel les extrémités des membres, celles des membres inférieurs surtout, où elles constituent l’altération connue sous le nom de gangrène sèche ou spontanée; elles se rencontrent encore dans les viscères parenchymateux, notamment le cerveau, la rate et les reins, ou elles ont été désignées sous le nom assez impropre infarctus. Quel que soit leur siège, les nécroses pathogéniques ont des caractères assez semblables et suivent les mêmes phases d’évolution.
La première de ces phases se révèle par un stade d’anémie (période de cadavérisation, Cruveilhier), auquel succède, toutes les fois du moins qu’un certain degré de circulation collatérale est possible, un stade hvpérémique. La partie affectée, d’abord pale, livide, froide, cadavéreuse, insensible, revêt bientôt une teinte violacée, brunâtre, se tuméfie, s’indure et fait saillie à la surface de l’organe malade. Les vaisseaux qui la parcourent, primitivement vides, sont peu à peu remplis et distendus par. du sang qui, ne pouvant continuer à circuler, se coagule et subit une métamorphose régressive. Cette métamorphose, qui a pour terme la transformation graisseuse des tissus, caractérise la seconde phase. Les parties altérées changent de coloration, revêtent, dans les viscères, une teinte jaunâtre, parsemée de points rouges et noirs, dans les membres (gangrène sèche), une teinte noirâtre, brunâtre, accompagnée d’une sorte de momification due à l’évaporation incessante opérée au contact de l’air extérieur. Les tissus, par suite de la destruction des globules, sont infiltrés de granulations pigmentaires, disséminées en amas irrégulièrement arrondis et diversement colorés, plus rarement, de cristaux d’hématoïdine (vov. Chromatoses). La transformation graisseuse des tissus, qui tout d’abord n’est pas sans analogie avec la stéatose et l’atrophie ordinaire, s’écarte plus tard de ces processus. Les éléments anatomiques deviennent granuleux, se chargent de globules graisseux, et enfin se désagrègent plus ou moins rapidement suivant la nature des substances qui entrent dans leur composition. Dans ce foyer de désagrégation cellulaire, les substances
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grasses abondent et proviennent vraisemblablement de la transformation des matières albuminoïdes ou protéiques ; en dernier lieu, on y constate la présence de cristaux d’acides gras, des tablettes de cholestérine, des cristaux de phosphate de chaux et de phosphate ammoniacomagnésien. Ainsi, les éléments cellulaires et tubuleux du cerveau se couvrent rapidement de granulations graisseuses et se transforment en une véritable émulsion. Les cellules propres du foie, celles de la rate, les épithéliums des canaux urinifères deviennent granuleux et se dis¬
socient de la même façon.
Les libres musculaires striées, devenues d'abord rigides par la coagulation des principes albumineux qui englobent le noyau et les granulations protoplasmatiques, se troublent et semblent imprégnées d’une line poussière, puis elles se réduisent en granulations relativement volumineuses, qui ensuite disparaissent. Les tissus fibreux, cartilagineux et osseux, se désagrègent un peu moins rapidement, de sorte que la destruction parait en rapport direct avec la rapidité de rénovation des tissus; les tissus dans lesquels la nutrition paraît moins active sont en effet ceux qui résistent le plus longtemps. En résumé, cette seconde phase aboutit à la transformation des tissus en principes immédiats, susceptibles de varier avec la composition chimique normale de la région, mais qui consistent principalement en substances carbonées et en matières grasses globu¬
laires ou cristallines.
La troisième phase de ce processus est caractérisée, soit par la résorption d une partie ou de la totalité du foyer nécrosique, soit par l’élimination de ce foyer. La résorption complète est rare, car elle n’est possible que pour des infarctus de faible étendue. On l’observe dans le cerveau, les reins, le foie et la rate, ou elle détermine des dépressions circulaires et linéaires, analogues à des cicatrices (lig. 188). Le plus souvent ces dépressions, peu profondes, à peine marquées, laissent voir à leur niveau des tissus altérés, jaunâtres, non encore résorbés. L’élimination est le fait nécessaire et constant des nécroses étendues des parties extérieures. A la circonférence de ces parties s’établit plus ou moins vite, suivant l’inten-
Fig. 188. — La rate, vue par sa face convexe ; cette face présente une dépression transversale consécutive à la résorption d’un infarctus.
s i té de l’irritation et le pouvoir de réaction du sujet malade, un léger mouvement fiuxionnaire qui détermine !c gonflement et réchauffement des tissus au pourtour de l’eschare déprimée. Vers le troisième ou le quatrième jour apparaît en général une zone rouge, de largeur variable ; vers le sixième jour, quelquefois plus tôt, on constate entre Ceschare et cette zone des scissures qui, se réunissant les unes aux autres, finissent par constituer un sillon chaque jour plus profond au-dessous de la partie mortifiée, jusqu’à ce que celle-ci se trouve séparée des parties vivantes et tombe, laissant à sa suite une surface rouge, granuleuse, apte à faire les frais de la cicatrisation. Dans le cas de nécroses étendues, comme celles qui résultent de l’oblitération de l’iliaque primitive ou de la partie supérieure de l’artère fémorale , l’élimination est souvent au-dessus des forces de l’organisme ou même n’est plus possible. Il n’est pas rare de voir, surtout quand le membre n’est pas momifié, des gangrènes, véritables processus de putréfaction, se produire au pourtour des parties nécrosées, aggraver la situation du malade et conduire à une mort plus prompte.
Les conditions pathogéniques de ces désordres demandent à être examinées dans les artères, les veines, les capillaires et le cœur. Tout ce qui supprime la circulation artérielle ou l’entrave suspend la nutrition des parties et donne lieu à la nécrose. Signalons la ligature des artères, la compression de ces vaisseaux par une tumeur; exemple, le fait observé par Fabrice de Ililden où une tumeur squirrheuse placée entre les deux reins comprimait l’aorte et avait fini par amener la nécrose des deux jambes. L’altération athéromateuse ou calcaire, qui diminue l’élasticité des parois vasculaires en rétrécissant ou en obstruant leur lumière, agit dans le même sens. Mais l’une des causes les plus communes des nécroses est l’obstruction artérielle par un bouchon de fibrine ou de toute autre nature, que ce bouchon soit né sur place (voy. Thrombose) ou qu’il provienne d’un autre lieu (voy. Embolie ). La condition indispensable à la production de la nécrose dans tous ces cas est évidemment le défaut de circulation collatérale ; aussi , tandis que
l’oblitération de l’une des carotides primitives n’est souvent suivie d’aucun accident nécrosique, voit-on l’obstruction de la sylvienne en être fatalement accompagnée. Les altérations des vaisseaux capillaires sont rarement suffisantes pour apporter un obstacle complet à la nutrition des parties, et pour devenir le point de départ de la nécrose. Cependant, lorsque ces vaisseaux sont soumis à une pression continue et durable, en même temps que les tissus dans lesquels ils se distribuent, on constate quelquefois l’altération nécrosique des parties saillantes du corps, comme
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les grands trochanters, les épines iliaques, l’épine de l’omoplate, le talon. Les nécroses si communes au sein des productions pathologiques sont aussi le plus souvent sous la dépendance de la compression ou de l’obstruction des capillaires qui les alimentent. Sans aucun doute, les nécroses qui ont leur origine dans un désordre nerveux ont un mode pathogénique semblable et sont dues à un rétrécissement vasculaire. Tels sont les cas de mortification déterminée par Brown-Séquard chez les animaux après certaines lésions de la moelle épinière et vraisemblablement aussi ceux que produit l'ergot de seigle; telle est encore l’altération des oreilles qui succède à la lésion des corps restiformes.
Contrairement aux artères, les veines ne jouent en général aucun rôle actif dans la pathogénie des nécroses. Aussi voit-on des obstructions complètes de ces vaisseaux, et même des plus importants, n’être accompagnées que d’un simple œdème. Ce fait tient évidemment à la grande richesse anastomotique des \Teines, qui rend difficile ou impossible un arrêt complet de la circulation; pourtant il arrive, dans certaines hernies, de constater la mortification d’anses intestinales dont la circulation veineuse était seule arrêtée. L’influence qui revient au cœur dans la production des nécroses n’est pas toujours facile à déterminer. Certes, la faiblesse contractile de cet organe, qu’elle dépende d’une altération graisseuse de la fibre musculaire, d’une dilatation des cavités cardiaques ou de toute autre cause, favorise le ralentissement de la circulation et la nécrose des extrémités ; mais il n’est pas prouvé que cette I faiblesse puisse par elle-même engendrer cette altération, car, dans la plupart des faits où elle a été observée, il existait en même temps i une modification plus ou moins profonde de tout l’organisme (ty- | phus), un état de misère générale. Ainsi, hormis les cas où elles donnent naissance à des caillots emboliques, les lésions cardiaques ne sont guère que des causes adjuvantes des processus nécrosiques, puisque, la plupart du temps, il s’v ajoute quelque autre condition étiologique. Le mécanisme de ces processus est des plus simples, la mortification a lieu | parce que les parties vivantes ne reçoivent plus les matériaux nécessaires à leur nutrition, parce qu’elles manquent d’oxvgène, de sang en un mot.
2° Nécroses physico-chimiques . — Les altérations des tissus qui caractérisent ces nécroses diffèrent de celles des nécroses pathogéniques par un développement plus rapide, une soustraction subite de substances liquides qui, dans certains cas, donne lieu à une véritable carbonisation des parties vivantes. Les changements consécutifs qui s’effectuent au sein
des tissus mortifiés varient nécessairement selon le degré de l'altération primitive; plus cette altération est légère, plus les phénomènes qui la caractérisent se rapprochent de ceux des nécroses pathogéniques.
Les nécroses physico-chimiques sont dues à l’action de certains agents chimiques et physiques sur les tissus de l’économie vivante. Les substances chimiques capables de les engendrer sont nombreuses : ce sont des acides concentrés, tels que les acides sulfurique et nitrique, des alcalis puissants, comme la potasse, la chaux, l’ammoniaque ou certains composés métalliques, le chlorure d’antimoine, le chlorure de zinc, le nitrate acide de mercure, etc. Ces substances agissent, soit à l’état liquide, soit à l’état solide; mais un point intéressant à noter, c’est que chacune d’elles possède un mode d’action spécial, et produit des eschares de couleur et de consistance différentes. Ainsi, l’acide nitrique donne lieu à une eschare jaune parcheminée, circonscrite ; l’acide sulfurique a une eschare gris de fer demicoriacée, profonde, bien limitée ; l’acide chlorhydrique a une eschare blanche et dure ; la potasse caustique a une eschare noirâtre et molle; le nitrate acide de mercure a une eschare demi-molle, d’un rouge sanguin sur l’épiderme, grisâtre sur les plaies, etc. Chacune de ces eschares est éliminée plus ou moins promptement et accompagnée d'une suppuration plus ou moins intense, d’où il résulte que chacune de ces mortifications a pour ainsi dire sa physionomie propre.
Les agents physiques qui produisent la nécrose des tissus sont multiples; il faut mentionner surtout la chaleur, le froid, l’électricité. Les eschares dues à la chaleur portent le nom de brûlures ; elles sont en général sèches pour peu que la brûlure soit profonde, dures, brunâtres ou jaunâtres, déprimées et circonscrites par des plis rayonnés des téguments. Dans un degré plus avancé, elles sont noires, c’est une sorte de torréfaction des parties de l’organisme. Les eschares produites par l’électricité, relativement peu communes, ne sont pas très-différentes des brûlures. Quant à celles qu’engendre le froid, elles sont le plus souvent pâles et sèches; le sang y est si bien coagulé que l’on peut ensuite couper les parties altérées sans qu’il s’en écoule une goutte de sang. i Les eschares occupent les extrémités, et principalement les orteils et 1 les pieds ; elles sont circonscrites par les tissus tuméfiés, infiltrés de liquides, rougeâtres ou bleuâtres. La peau est à leur niveau noirâtre, dure et parcheminée; le tissu cellulaire sous-cutané est rougeâtre, ses j aréoles sont affaissées; les tissus aponévrotiques ont perdu leur coloration nacrée, les muscles sont mous, jaunâtres, et leurs interstices celluleux, comme les gaines celluleuses des vaisseaux, sont imbibés de sérosité , rougeâtre. Les artères et les veines, dont le calibre est diminué, ne con-
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tiennent pas de caillots, mais un liquide rougeâtre. La myéline des nerfs est coagulée; leur altération, suivant liliaux, se rapprocherait de la dégénérescence observée par Waller à la suite de leur séparation d’avec les centres
nerveux. Les parties ainsi mortifiées se dessèchent sans se putréfier, et n’exhalent d’odeur qu’au niveau de la suppuration produite par le cercle éliminatoire.
Les conditions pathogéniques des nécroses physico-chimiques sont variables. Dans les brûlures où les tissus sont carbonisés, il est certain que l’agent physique a modifié simultanément tous les éléments, et que la mortification est surtout le résultat de la coagulation de l’albumine. Toutefois les nécroses dues à faction du froid se produisent d’après un mécanisme qui se rapproche davantage de celui des nécroses pathogéniques. limiter , ayant fait geler dans de la glace l’oreille d’un lapin vivant, remarqua qu’au bout d’une heure cette partie était roide et ne saignait point. Incisée à l’air libre, elle dégela peu à peu, reprit son élasticité naturelle, et laissa couler du sang. Bientôt après elle devint chaude, s’épaissit, s’enflamma, et au bout d’un certain temps elle était semblable à l’oreille du côté opposé. Ce fait prouve que le froid ne détruit pas les tissus, et qu’il a une influence sur la circulation au point de la suspendre complètement. La mortification des extrémités par faction du froid reconnaît sans doute ce même mécanisme ; mais, il y a lieu de croire aussi qu’un froid intense et prolongé peut altérer l’albumine du sang et des tissus.
Les nécroses, quelle que soit leur origine, n’ont aucune tendance à s’étendre ou à se généraliser; et si, dans quelques cas, ces altérations sont accompagnées de foyers secondaires métastatiques, c’est uniquement lorsqu’il s’est produit à la circonférence de l’eschare une gangrène qui en est la complication. Les désordres qui résultent tant des nécroses pathogéniques que des nécroses physico-chimiques varient avec les fonctions de f organe, ou delà portion d’organe altérée. Peu appréciables dans les cas d’infarctus de la rate et des reins, à moins de lésions étendues, ces désordres, s’il s’agit d’un infarctus cérébral, consistent ordinairement en des paralysies subites qui revêtent la forme hémiplégique ; aux membres, ils déterminent dans la partie intéressée l’abolition de toute fonction physiologique. De même les nécroses physico-chimiques produisent des troubles en rapport avec leur siège, leur étendue, et la fonction spéciale de l’organe affecté.
IL — Gangrènes.
Notablement différentes des nécroses, les gangrènes sont des processus particuliers de fermentation ou de putréfaction des tissus, et Lancereaux. — Traité d’Anat. path. I. — 33
comme telles, elles sont subordonnées aux conditions d’air, de température, d’humidité, etc, que réclament les ferments pour manifester leur action. Ces altérations se rencontrent sur les différents points du corps, et en particulier sur les parties qui sont en rapport avec l’air extérieur, connue la peau, la muqueuse digestive,
Eig. 189. — Portion du lobe inférieur du poumon droit atteint de gangrène des extrémités bronchiques, a, bronche de second ordre ; b, extrémité bronchique détruite par la gangrène. La plupart des extrémités bronchiques de ce lobe sont altérées de la même façon.
Elles sont au contraire fort rares dans les organes, tels que le foie et le cerveau, qui ne communiquent pas avec le dehors. En somme, il est d’observation qu’elles ne se manifestent jamais primitivement à l’abri du contact des agents extérieurs.
Les gangrènes présentent dans leur évolution symptomatique deux périodes, l’une d’irritation et de fluxion^ l’autre de mortification et de décomposition. Les tissus tout d’abord prennent une teinte rouge violacé, et se tuméfient tant par l’effet d’une hypérémie vasculaire que par l’infiltration dans leurs mailles de liquides séro-sanguinolents. Pendant ce temps, les parties affectées se couvrent de taches livides; de pétéchies, et, si la peau est atteinte, l’épiderme se soulève et donne lieu à la formation d’une vésicule ou d’une ampoule contenant un liquide sanieux rous-
sâtre. Les parties affectées perdent leur consistance ferme, elles se
ramollissent et bientôt elles exhalent une odeur plus ou moins fétide ; c’est la seconde période qui commence. Les modifications J qui se produisent en pareil cas au sein des parties élémentaires sont histologiquement peu différentes de celles que l’on observe dans les nécroses, bien qu’elles soient chimiquement distinctes. Le sang est de tous les tissus celui qui se décompose le plus rapidement : d’abord les globules
perdent leur matière colorante, qui se dissout, imbibe et colore la masse gangrenée, ou l’infiltre sous forme de granulations; puis le protoplasma incolore se gonfle, se dissout et disparaît à la vue. La plupart
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des éléments figurés présentent des modifications analogues. Les cellules subissent une sorte de rigidité cadavérique, résultant de la coagulation de leurs principes albumineux, les mouvements moléculaires des granulations s’arrêtent , l’élément devient trouble, semble imprégné d une line poussière, et se réduit en granulations plus ou moins volumineuses formant une masse appelée à disparaître plus tard. Cette altération débute généralement par le noyau, et finit par la membrane enveloppante lorsqu’elle existe.
Les fibres des tissus conjonctifs et élastiques sont, avec la charpente osseuse, les parties qui résistent le mieux aux progrès de la gangrène. Quant aux éléments cellulaires de ces parties, ils se détruisent aussi rapidement que tous les autres. La graisse contenue dans les cellules adipeuses abandonne ces éléments, se réunit en gouttelettes isolées qui se répandent au loin et donnent à l’ichor ou sanie gangréneuse l’apparence d’une émulsion. Ces cellules néanmoins conservent jusqu’au moment de leur destruction une faible quantité de graisse, qui s’imprègne facilement de la matière colorante du sang; et il n’est pas rare de voir de magnifiques cristaux en aiguilles se déposer à leur intérieur, quoique ces cristaux se rencontrent bien plus souvent dans la graisse libre.
Dans leur période avancée, les parties affectées de gangrène forment des eschares molles, noires, verdâtres ou encore jaunâtres, sales, imbibées d’un liquide sanieux et rougeâtre. Ce liquide rougit parfois le papier de tournesol, donne avec l’acide nitrique une coloration rosée, déjà rencontrée par Sherer et Buff (1) dans la putréfaction artificielle de la fibrine, et contient des gouttelettes graisseuses et des combi¬
naisons albuminoïdes solubles. 11 renferme de plus des granulations pigmentaires, des cristaux noirs d’héinatoïdine, des masses irrégulières noirâtres, ou brunâtres (mélanine), le tout provenant de la dissolution des globules sanguins, enfin divers principes, tels que acides gras volatils, acides butyrique, valérianique, sels de phosphate ammoniaco-magnésien, de valérianate d’ammoniaque, des composés transitoires mal déterminés et des gaz qui, par leur évaporation, donnent aux parties mortifiées leur odeur spéciale, infiltrent les tissus de façon à les rendre emphysémateux et crépitants, comme il arrive parfois à la suite d’un traumatisme un peu considérable. Les plus fréquents parmi ces gaz sont l’ammoniaque, l’hydrogène sulfuré, le sulfure d’ammonium, plus rarement ce sont des hvdrures de phosphore (Demme), des carbures d’hvdrogène inflammables (Joflrov, Gaz. hôp. 18à5, n°d 7). Des organismes vivants,
fl) Zeitschrift fur rationn. Medicin , T. V. p. 237.
tels que vibrions, monades, algues ( merismopœdio , cryptococcus , leptotlirix) existent encore dans les parties affectées de gangrène ; une large eschare de la région sacrée, étendue aux muscles lombo-iliaques, m’a présenté un grand nombre de sarcines, qui m’ont paru donner à ces parties une coloration verdâtre ; quelques champignons ( oïdium albicans , mucor mucedo , etc.) ont enfin été rencontrés dans les tissus gangrenés, ou j’ai une fois trouvé de nombreuses bactéries mobiles (fig, 190), Ces organismes (1), dont les nécroses ne présentent pas trace, existent au contraire d’une façon constante pour la gangrène, ils en sont, à vrai dire, la caractéristique. Leur présence permet de comprendre comment la sanie gangréneuse peut, à l’exemple du pus, infecter l’organisme et donner lieu à des métastases, du moins chez les individus affaiblis ; d’ailleurs des phénomènes généraux graves, fièvre, ataxie, adynamie, accompagnent toujours, à certains moments, le processus morbide. ■
Malgré leur importance, les métastases gangréneuses ont été peu observées, et je ne sache pas que depuis l’année 1863, où je me suis occupé de leur étude (2), il ait été publié de nouvelles observations sur ce sujet. Les foyers gangréneux secondaires ne sont pas cependant d’une rareté excessive; les viscères et surtout les poumons, la rate, le cerveau, le foie, sont leur siège le plus ordinaire; on les observe dans les poumons chez des individus affectés de gangrène de la bouche, d’épithéliomes gangrenés, de noma, etc. ils occupent encore ces mêmes organes dans les gangrènes du sacrum, mais le plus souvent alors la gangrène secondaire affecte la base du cerveau. Les foyers, situés principalement à la périphérie des organes, sont d’ordinaire multiples, peu étendus, diversement colorés, verdâtres ou jaunâtres ; ils laissent échapper, comme leur foyer d’origine, i une odeur plus ou moins fétide. Cette odeur, dont ne sont pas exempts 1 2 les viscères préservés de l’action de l’air extérieur, comme le cerveau, est, à mon avis, une nouvelle preuve de la différence des processus nécrosique et .
(1) Il serait intéressant de faire une étude plus complète de ces organismes, qui sont loin d’être identiques dans les différents cas de gangrène, et de rechercher ceux qui sont cause et ceux qui sont effet.
(2) Lancereaux, Mémoires d'anatomie pathologique , p. 45. Paris, 1864.
Fig. 190. — Snbstances et produits divers rencontrés dans des foyers gangréneux. a , cellule graisseuse dont le contenu est cristallisé; bb , cristaux de graisse ; c, tyrosine ; c/, lencine ; e, cristaux de phosphate ammonidéomagnésien; /“, sarcines; g , vibrions; h, granulations pigmentaires.
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gangréneux, puisqu’elle ne s’observe ni dans le ramollissement cérébral ni dans aucun des infarctus résultant d’une oblitération artérielle. De même que l’odeur, la couleur des métastases gangréneuses rappelle celle du loyer primitif, de sorte qu’il n’y a pas de doute que ces lésions ne soient, comme les foyers métastatiques purulents, le résultat du transport de substances infectantes.
Etiologie et pathogénie. — La production des gangrènes est subordonnée à deux ordres de causes, les unes prédisposantes, les autres efficientes. L’affaiblissement de la nutrition, l’humidité des tissus, telles sont les principales conditions qui favorisent le développement des gangrènes. Effectivement, partout où existe un processus gangréneux, la première de ces conditions peut être constatée. Ainsi, dans les nécroses des membres consécutives à une oblitération artérielle, on voit la gangrène se produire vers la limite des parties restées saines, en un point où la nutrition des tissus est certainement troublée. Il résulte de là qu’un membre primitivement atteint de nécrose se trouve frappé de gangrène sans doute par suite de son contact avec l’air ambiant, puisque semblable altération ne vient ja¬
Fig. 191. - — Ulcères consécutifs à des eschares développées, chez une jeune femme paraplégique, au niveau des régions sacro-coccygienne trochantériennes, etc., c’est-à-dire au niveau des points particulièrement soumis à la pression.
mais compliquer les infarctus des viscères soustraits à Faction de cet agent. Les eschares qui, chez les paralytiques, se produisent dans la région sacrée sont de même précédées d’un désordre nutritif résultant de la paralysie des vaso-moteurs ; mais ce serait un tort d’attribuer à ce seul désordre la gangrène proprement dite; celle-ci, quoique localisée
aux points comprimés (fig. 191) est vraisemblablement subordonnée à la présence de ferments organiques ou organisés. La gangrène qui chez les enfants survient dans le cours des fièvres graves, de la diphthérite et celle que l’on observe chez les diabétiques, etc. (1) se produisent encore dans les endroits où la nutrition est le moins active, comme aux extrémités, aux grandes lèvres, dans la bouche (2) ; ces parties sont en même temps les points les plus exposés à raccumulation des organismes inférieurs. Les contusions avec écrasement ou déchirure des tissus , les plaies d’armes à feu, le traumatisme de l'accouchement, sont aussi des conditions favorables à la production de la gangrène, qui trouve là tous les éléments nécessaires à son développement, savoir : désordre nutritif (3) et ferments organisés. L’humidité des tissus, les extravasats sanguins, aident de leur côté à la production de la gangrène; dans un membre momifié, par exemple, jamais la gangrène n’atteint la partie desséchée, elle attaque seulement les points rapprochés des parties saines et conséquemment humides. L’humidité est de même une condition nécessaire à la putréfaction ; un cadavre desséché ne se putréfie pas. Les Égyptiens avec leurs procédés d’embaumement ne produisaient que des nécroses ; ils empêchaient Faction des ferments qui causent la putréfaction.
L’observation clinique m’ayant conduit depuis longtemps à considérer les gangrènes comme absolument subordonnées à Faction des agents extérieurs, j’écrivais il y a trois ans : On ne possède pas encore la démonstration expérimentale du fait, mais je ne doute pas qu’on n’arrive à créer des gangrènes par le seul intermédiaire des ferments (à). Une expérience des plus remarquables est venue depuis lors vérifier la justesse de cette proposition. Un habile expérimentateur, Chauveau, pratique sur un bélier l’opération du bistournage. Le testicule, séparé de ses éléments de nutrition, à Fabri du contact de l’air et dans les conditions des organes qui se nécrosent, subit une sorte de dégénérescence graisseuse, et disparaît plus ou moins complètement, sans présenter la moindre odeur
(1) Notons que clans ces diverses maladies on n’observe pas seulement des gangrènes,
mais quelquefois aussi des nécroses par embolie artérielle. i
(2) Peddie raconte que plusieurs membres cl’une famille tombée dans la misère et il forcée de se nourrir de pommes de terre gelées et fermentées furent atteints de diarrhée, d’hydropisie et de gangrène dans la bouche. [Journal des connaissances médico-chirurg .,
(3) Certains états pathologiques de l’organisme, tels que ceux que créent le diabète,
1 alcoolisme, quelques fièvres graves, doivent être regardés comme des causes générales favorisant la production de la gangrène.
(U Voyez Lancereaux, Nécroses et gangrènes , dans Gaz. méd. de Paris , 1872, nos A3 et A5.
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putride. Puis, sur un autre bélier, le même observateur injecte dans la jugulaire 10 centimètres cubes de matière putride (pus de séton, etc.) diluée au cinquième : ce dernier souffre quelques heures, mais le lendemain il est revenu à l’état normal. Chauveau pratique enfin l’opération du bistournage immédiatement après une injection de matière putride; l’animal, après vingt-quatre heures, est en bonne santé; mais si on le sacrifie quatre ou cinq jours après, on trouve les testicules dans un état de gangrène humide. Pour rendre l’expérience plus concluante, le bistournage est pratiqué sur un seul testicule, qui tombe en état de putridité, tandis que le congénère reste sain ainsi que tous les autres organes. La conséquence à tirer de ces ingénieuses recherches, c’est que le bistournage qui détermine la nécrose et la destruction des testicules ne peut produire la gangrène de ces organes, et que cette dernière altération exige absolument la présence d’agents fermentifères dans le sang ou à la surface d’une plaie. Mais ces agents sont ordinairement multiples, et comme très-vraisemblablement ils n’ont pas tous le même mode d’action, il y aurait lieu de se demander quel est dans la production de la gangrène leur rôle réciproque. Sur ce point nous devons avouer notre ignorance et reconnaître que des recherches expérimentales seraient à cet égard d’un grand intérêt. D’abord, tous les processus gangréneux sont-ils identiques ou seulement analogues? Quand on voit la gangrène se produire dans la morve, dans le charbon, à la suite de piqûres anatomiques, d’infiltration urineuse, après l’absorption de substances animales ou végétales en voie de putréfaction (Gaspard), et dans beaucoup d’autres circonstances, il y a lieu de se demander si c’est bien le même agent qui exerce toujours son action nuisible.
Quoi qu’il en soit de ces questions que l’expérimentation parviendra certainement à résoudre un jour, l’étude qui précède nous paraît établir nettement que les nécroses et les gangrènes sont des processus distincts et qu’il n’est plus permis de confondre. La distinction de ces processus n’a pas simplement un intérêt scientifique, elle a aussi son but pratique, car elle conduit à traiter diversement ces lésions. Si donc l’expectation est le seul moyen à opposer aux nécroses, une médication active, des caustiques, des antiseptiques énergiques doivent être employés pour combattre et limiter les gangrènes.
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