III. — Plaies empoisonnées
On appelle plaies empoisonnées , des plaies qui sont accompagnées de l’introduction d’un poison dans les tissus, et déterminent des phénomènes locaux et généraux particuliers.
Les peuplades sauvages qui combattent à l’arc empoisonnent à dessein leurs flèches par des substances encore inconnues dans leur nature, mais dont les effets sur l’organisme ont été bien étudiés dans ces derniers temps par plusieurs physiologistes, et surtout par le professeur Cl. Bernard. Ces effets ayant trait à l’état général plutôt qu’à l’état local de la personne qui est atteinte, je renverrai pour leur étude aux différents travaux de ce savant, et particulièrement aux leçons qu’il a publiées sur les substances toxiques et médicamenteuses (Paris, 1857). Mais si les plaies de cette provenance sont peu différentes des plaies simples, il en est autrement des plaies imprégnées d’un principe septique ou virulent ; celles-ci ont une physionomie à part, spécifique en quelque sorte, quel que soit l’état général qui les accompagne : tels sont le tubercule anatomique, le chancre, la pustule de la morve, etc. Il me suffira de signaler ici ces lésions, fort bien décrites dans la plupart des traités de pathologie, à l’exception toutefois des plaies produites par les dissections cadavériques.
Le tubercule anatomique est une lésion ordinairement superficielle et de peu d’étendue, caractérisée par l’hyperplasie des papilles du derme, qui forment à son pourtour une tuméfaction plus ou moins considérable. Cette tuméfaction, violacée, indolente, quelquefois saignante, se divise en une multitude d’élevures papillaires, au centre desquelles existe un espace vide qui souvent laisse sourdre une gouttelette de pus. Tantôt
unique, le tubercule anatomique est d’autres fois multiple ; plusieurs lésions de même genre sont alors groupées sur des crevasses, au niveau des articulations métacarpo-phalangiennes, en forme de pléiade ou de demicercle. Ce tubercule n’entraîne en général aucun accident sérieux à sa suite; mais il n’en est pas ainsi des plaies anatomiques proprement dites. Celles-ci, lorsqu’il s’agit d’une simple piqûre, se présentent sous la forme d’une pustule à liquide trouble, assez semblable à une pustule vaccinale ; elles ne tardent pas, en général, à être accompagnées, du moins chez les individus débilités, de lymphangites et d’adénites presque toujours suppuratives, et de phénomènes généraux des plus graves. Ces phénomènes se produisent, tantôt après des recherches cadavériques faites sur des personnes mortes depuis peu de temps, ils sont des plus sérieux et paraissent tenir à une cause spécifique; tantôt à la suite de l’examen d’organes en putréfaction, ils sont alors beaucoup moins dangereux.
Au groupe des plaies empoisonnées appartiennent les plaies envenimées , c’est-à-dire celles que vient compliquer le dépôt d’un venin. Les venins sont des produits de sécrétion normale propres à un certain nombre d’animaux qui en usent comme moyen de défense. Les animaux venimeux les plus redoutables ont des dents ou des aiguillons qui leur permettent de pratiquer à nos tissus des plaies au sein desquelles ils déposent le poison ; ils appartiennent aux reptiles, aux insectes et aux arachnides. Ce sont, parmi les premiers, la vipère et le crotale ; parmi les seconds, l’abeille, la guêpe, le frelon, etc. ; parmi les derniers, le scorpion et la tarentule.
Les plaies produites par la piqûre de la vipère offrent l’empreinte des deux dents venimeuses; elles saignent d’abord, rougissent et deviennent le point de départ d’une tuméfaction œdémateuse qui bientôt s’étend au loin, gagne la totalité du membre lésé, et même le tronc. Ces plaies, dont l’étude histologique est à faire, laissent échapper une sérosité roussàtre, et présentent dans leurs environs des phlyctènes, des taches livides ecchymotiques, violacées, noirâtres, et quelquefois gangréneuses. Les désordres locaux ont été assez généralement attribués à l’action du venin sur le sang qui est noir et chargé d’acide carbonique, mais il peut se faire qu’ils tiennent en partie aussi à une influence nerveuse locale ; en tout cas, ils sont rapidement suivis d’angoisse et de faiblesse générale, de petitesse du f ouis, de nausées, de vomissements, de suppression des urines, de coloration ictérique de la peau, etc., ensemble symptomatique indice d’une modification profonde du liquide sanguin et qui trop fréquemment conduit à la mort.
Les piqûres de serpents, assez communes dans la zone torride, ont des caractères locaux peu différents de ceux des piqûres de la vipère, si bien
étudiées par mon ami le docteur Viaud Grand-Marais. Les membres inférieurs en sont le siège habituel, plus rarement le cou, la tête. Le bothrops lancéolé, ou serpent delà Martinique, détermine ordinairement deux piqûres qui varient avec la force et la taille de ranimai ; ses dents pénètrent, d’après Poifz, à un demi-pouce d’épaisseur, et 11e traversent pas les aponévroses du bras et de la cuisse; par conséquent, une eschare d’un pouce de profondeur atteint le venin aussi loin qu’il a pu être porté. Les phénomènes généraux consécutifs à ces piqûres tuent en général plus rapidement que ceux qui sont produits par la piqûre de la vipère.
La piqûre des abeilles, des guêpes et des frelons a pour caractère une rougeur vive et un gonflement limité au centre duquel ' est l’aiguillon formé de deux lames creusées en gouttière et juxtaposées ; les plaies de cette sorte, pour peu qu’elles soient nombreuses, sont accompagnées parfois d un gonflement considérable, d’abcès ou même de gangrène partielle et de phénomènes généraux sérieux rapidement mortels.
La piqûre du scorpion forme une tache rouge, qui s’agrandit, se gonfle peu à peu, devient noire dans son centre et parfois entourée de phlyctènes. Celle de la tarentule se présente sous la forme d’une enflure de teinte livide qui se recouvre d’une croûte noirâtre. La piqûre de l’araignée détermine aussi dans quelques cas une enflure livide et même une phlyctène. En somme, ces diverses lésions, pour avoir quelques caractères semblables, n’en offrent pas moins des différences symptomatiques et évolutives qui peuvent permettre de les reconnaître dans la plupart des cas. Le traitement des plaies empoisonnées comporte une indication qui n’existe pas dans le traitement des plaies simples : c’est la destruction du principe toxique; aussi une prompte cautérisation doit-elle être employée contre la plupart de ces plaies.
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