ARTICLE III. — CORPS THYROÏDE
Situé à la partie antérieure et inférieure du cou, au-devant de la trachée, le corps thyroïde de l’homme est un organe bilohé, dont les deux moitiés sont réunies entre elles par une portion médiane, mince et étroite, appelée isthme. Par sa disposition générale et par son aspect, cet organe ressemble aux glandes ordinaires, mais on n’y découvre aucune trace de canaux excréteurs, et les matières sécrétées dans son intérieur ne peuvent en être extraites que par absorption.
La structure du corps thyroïde comprend : une charpente de tissu
conjonctif, des éléments épithéliaux disposés d’une façon particulière et généralement déciâts comme des vésicules closes, puis des vaisseaux sanguins, des vaisseaux lymphatiques et des nerfs.
Enveloppée d’une capsule résistante analogue à la capsule de Glisson, la glande thyroïde a sa charpente formée de cloisons partant de cette capsule; les unes, de premier ordre, la divisent en groupes de vésicules, les autres, de second ordre, séparent chaque vésicule des vésicules voisines. D’autant plus épaisses que le sujet est plus âgé, les cloisons sont à peine visibles chez l’embryon, où les vaisseaux remplissent presque complètement les interstices que laissent entre elles les cavités thyroïdiennes. Ces cavités sont tapissées par une membrane épithéliale à une seule couche, qui leur forme une enveloppe continue. Une matière albumineuse s’accumule dans ces cellules et devient libre, soit par la destruction de leur membrane d’enveloppe, soit par exosmose ; et comme il arrive de rencontrer de grandes masses de matière colloïde dans les alvéoles thyroïdiennes, alors que le revêtement épithélial est parfaitement sain, il y a lieu d’admettre avec Boéchat que la destruction de la cellule n’intervient pas comme phénomène nécessaire dans le mécanisme de production de cette matière. En somme, la formation de la matière colloïde à l’intérieur des vésicules thyroïdiennes est un phénomène physiologique, et la lésion décrite sous le nom de dégénérescence colloïde du corps thyroïde n’en est que l’exagération. Cette substance, principalement formée de mucine, suivant Eichwald et Kühne, n’est, pour Virchow, qu’une modification particulière de l’albumine; elle se trouve dans les vésicules thyroïdiennes en même temps que des sels minéraux.
Les vaisseaux sanguins viennent des carotides; ils se rendent au corps thyroïde par plusieurs troncs flexueux dont les anastomoses forment au sein de cette glande un lacis vasculaire des plus riches, indice de l’importance fonctionnelle de cet organe. Les vaisseaux lymphatiques très nombreux, ont pour origine, comme l’a vu Sappey, la paroi des vésicules ; mais en outre, Boéchat a constaté dans les trabécules du tissu conjonctif interalvéolaire tout un système de cavités formant un vaste réseau caverneux dont l’injection fait doubler ou tripler le volume de la glande. Dans les aréoles laissées libres par ce système sont contenues les vésicules auxquelles se trouve adossée la paroi des fentes lymphatiques. Celles-ci sont tapissées par un endothélium qui non seulement recouvre leur charpente, mais encore les travées et les brides qui, par places, rétrécissent, segmentent ou traversent ces cavités.
Les nerfs de la glande thyroïde, très nombreux, accompagnent les vaisseaux et cheminent isolément entre les lobes et les lobules, pour
GLANDES DITES VASCULAIRES SANGUINES. 747
se perdre dans la trame lamineuse qui entoure les vésicules. Les plus gros de ces troncs nerveux renferment des cellules ganglionnaires isolées ou groupées au nombre de deux à cinq ; elles appartiennent toutes à la variété dite des fibres de Remak.
Le corps thyroïde apparaît tout d’abord sous la forme d’un renflement situé sur la ligne médiane de la paroi antérieure du pharynx (Remak) ; puis il s’isole et se divise en deux lobes fournissant chacun des bourgeons épithéliaux que vient séparer une trame conjonctivo-vasculaire. Muller a trouvé cette glande composée au deuxième mois de la vie intrautérine de deux lobes pairs, réunis par un isthme étroit et formés de cordons épithéliaux pleins, mais Kolliker prétend avoir rencontré des vésicules glandulaires chez un embryon humain de 32-40 millimètres. Hermann et Tourneux ont constaté que le corps thyroïde apparaît sous la forme de deux masses glandulaires, disposées en croissant sur les côtés du canal aérien. Ces masses sont composées de cordons de cellules ramifiés, englobés dans une trame conjonctive lâche et vasculaire, lesquels présentent sur leur parcours des renflements sphériques ou ovoïdes creusés d’une cavité centrale, et constitués par de petites cellules polyédriques tassées les unes contre les autres.
Le corps thyroïde, en somme, se développe à la façon des glandes en grappe, il est relativement volumineux chez le nouveau-né, cesse de s’accroître peu de temps après la naissance et se modifie avec l’âge. Une substance homogène transparente, assez molle, due à la transformation colloïde des cellules glandulaires, vient alors encombrer les vésicules, qui d’ailleurs s’infiltrent parfois de granulations graisseuses et s’atrophient.
Les fonctions du corps thyroïde sont peu connues ; tout ce que l’on sait de cet organe, c’est qu’il sert de régulateur à l’irrigation sanguine de la moitié supérieure du corps et du cerveau en particulier; mais il jouerait de plus, suivant quelques auteurs, le rôle d’un organe hémopoiétique. Ce dernier rôle toutefois n’est pas bien établi, malgré la présence, au sein de la glande thyroïdienne, de leucine, hypoxanthine, acides gras Amlatils, acides lactique et succinique.
L’ablation du corps thyroïde n’est pas une opération qui puisse nous renseigner exactement sur la fonction de cette glande, mais les résultats qu’elle donne ne méritent pas moins d’être soigneusement notés. Suivant Aug. et J. Reverdin, Rocher, Julliard, Bruns, Baümgartner, Gussenbaüer, etc., les effets de cette opération chez l’homme varient et se manifestent tout d’abord par des désordres nerveux divers. Ces désordres sont de deux ordres : les uns, tels que la manie et la tétanie, sont com-
inuiis à un certain nombre d’opérations où le système nerveux se trouve intéressé et particulièrement à celles de l'abdomen; les autres appartiennent d’une façon plus spéciale à l’extirpalion du goitre. Décrits sous le nom de cachexie strumiprive , ces derniers accidents ne se manifestent en général que trois à quatre mois après l’opération; ils débutent par une fatigue avec faiblesse générale, pesanteur dans les membres, décoloration des téguments, gonflement avec refroidissement du visage et des extrémités. A la face, la bouflissure atteint les deux paupières, les joues et épaissit les traits; le nez, plus ou moins épaté, surmonte des lèvres gonflées, renversées en dehors, de telle sorte que l’ensemble du visage revêt l’aspect de la physionomie dans le crétinisme. En même temps, l’activité cérébrale diminue, principalement chez les enfants et les adolescents; il survient de la lenteur de la parole, de la tristesse, de la lourdeur des mouvements, et il se produit, du moins chez les jeunes gens, un certain arrêt de la croissance, suffisant à contre-indiquer l’opération de la thyroïdectomie, tant que le développement n’est pas achevé. Le corps entier devient plus épais, le ventre augmente de volume, la peau est pâle, sèche, écailleuse, le teint du visage blanc, jaunâtre, blafard ou terreux, et, dans quelques cas, à l’épaississement du tégument externe, s’ajoute celui des membranes muqueuses de la langue et du palais. Ces accidents s’améliorent diflicilement ; ils ont une marche pour ainsi dire fatalement progressive.
L’ablation totale du corps thyroïde est la condition de la genèse de ces accidents, qui, chez les individus opérés avant l’achèvement de la croissance, s’opposent au développement physiologique normal. Or aucune opération pratiquée sur le cou, autre que la thyroïdectomie, ne donnant lieu à cette cachexie, on est conduit à reconnaître que l’origine en est dans la suppression des fonctions de la glande thyroïde.
Le crétinisme, affection qui se rapproche des accidents en question, et dans laquelle le corps thyroïde est généralement lésé, sinon totalement absent, est d’ailleurs un argument favorable à cette manière de voir; nous en dirons autant d’une autre maladie où le corps thyroïde a également été trouvé altéré : le myxœdeme des auteurs anglais ou cachexie pachydenniquo de Charcot. Ajoutons encore que dans une maladie (idiotie crétinoïde), assez semblable au myxœdème et à la cachexie strumiprive, Bourneville et Bricon ont constaté l’absence du corps thyroïde.
L’expérimentation sur les animaux vient d’ailleurs appuyer cette opinion ; Schiff (1) a vu l’ablation totale du corps thyroïde, chez les chiens,
(1) Sdiiff, Rev. de la Suisse romande, février 188-i, et Revue de méd., 1884, p. 608.
GLANDES DITES VASCULAIRES SANGUINES
être suivie au bout de quelques jours de la 'mort de ces animaux. Somnolence et indifférence pour tout ce qui entoure l’animal opéré; tels seraient les effets de la thyroïdectomie, suivant cet auteur qui en arrive à considérer comme très probable l’hypothèse de rapports intimes entre la glande thyroïde et la nutrition du système nerveux central. Des effets assez semblables ont été constatés par Albertoni et Tizzoni (1), qui les attribuent à une diminution de l’oxygène dans le sang artériel. D’un autre côté Horsley (2) a noté que des singes auxquels la glande thyroïde avait été extirpée, ne survivent pas plus de trois à quatre mois à l’opération. Ces animaux traversent tout d’abord une période névrosique pendant laquelle il se produit un tremblement rappelant celui de la paralysie agitante et de l’hémiplégie, puis leur état mental s’altère, et ils deviennent idiots. Le myxœdème survient, la température s’abaisse et la mort a lieu. Assez conformes aux résultats constatés chez l’homme à la suite de l’ablation totale du goitre, ces désordres montrent suffisamment la gravité de la thyroïdectomie complète et doivent engager le 1 chirurgien à se contenter d’une opération partielle qui n’a pas ces incon- ! vénients. Effectivement, si dans quelques cas l’ablation du corps thy- I roide n’a pas été suivie d’accident, c’est sans doute parce qu’elle était I partielle, ou encore parce qu’elle portait sur une glande dont les fonc- 1 tions graduellement compromises par le goitre, se trouvaient suppléées I par d’autres organes.
La glande thyroïde joue en somme un rôle important dans l’organisme ; et les effets de son ablation retentissent particulièrement sur l’encéphale; j mais le rapport qui existe entre cette glande et les centres cérébraux nous est toujours inconnu, car il n’est guère possible de considérer I comme certaine l’opinion de Rogowitsch (Rev. des sc. méd., t. XXIX, p. 436), suivant laquelle la fonction du corps thyroïde consisterait à détruire ou à neutraliser certains produits de dénutrition organique dont l’accumulation dans le sang, après la suppression de cette glande, exercerait une action toxique sur les éléments nerveux.
I Bibliographie générale. — Laloüette, Rech. anat. sur la glande thyroïde {Mém. Acad. roy. des sc., 1750). — Amado (da Silva), Note sur un point obscur de la glande thyroïde {Journ. de l’anat. de Vhomme et des animaux, mai 1870, p. 244). — W. Muller, Ueber die Entwickel. d. Schildrùse (Jenaische Zeitschrift, 1871, t. VI), — Boéchat, Recherches sur la structure normale du corps thyroïde, Paris, 1873. — Le même. Des sinus lymphatiques du corps thyroïde (Gaz.
(1) Albertoni et Tizzoni, Rev. des sc. méd., 1886, t. XXVII, p. 35.
(2) Horsley, Comptes rendus de la Soc. de biologie, 26 décembre 1885, et Rev. des sc. méd., l. XXVllI, p. 44, 1886.
méd., Paris, 1873, p. 282). — A. Wolfler, Ueber die Entwick. und den Bau d. Schildrüse, Berlin, 1880, et Rev. des sc. méd., 15 janv. 1882, p. 9. — Stephen Mackenzie, On the weight of the thyroid hody in persans dying frorn varions causes (Med. chir. Transact., 1884, t. XLVII, p. 277). — P. Meuron, Béveloppement du thymus et de la glande thyroïde (Arch. des sc. phys. et naturelles, Genève, 1886, t. XV, et Rev. des sc. méd., 1885, t. XXVII, p. 8 et 35).
— A. Streckeisen, Beitrage zur morphologie der Schildrùsse (Arch. f. path.
Anat. und Physiol., Berlin, 1866, t. CIV, p. 215). Voyez les traités de Kôl- 1 LIKER, His, Sappey et l’art. Thyrore de Hermann et Le Toorneux (Dict. encycl. j des sc. méd., sér. 3, t. XVII, p. 467). — Johann Meuli, Zur Function der Schil- '■ drüse (Archiv fur die gesammte Physiologie, t. XXXIII, p. 378, et Rev. des sc. méd., 1884, t. XXIV, p. 420). |
Pesme, De Vextirpation du goitre. Thèse de Strasbourg, 1868. — Brière, j Du traitement chirurgical des goitres parenchymateux, et en particulier de leur j extirpation, Lausanne, 1871. — Michel, De l’extirpation complète de la glande j thyroïde dans les cas de goitres suffocants, cystiques ou parenchymateux (Gaz. I hebd. de méd. et de c/im’., Paris, 1873, p. 699). — A. Boursier, De l’intervention 1 chirurgicale dans les tumeurs du corps thyroïde. Thèse d’agrég., Paris, 1880. — i Périer et Tillaux, Extirpation du corps thyroïde; deux observ. (Bull, de la Soc. ^ i de chirurg., 1881, p. 565 et 648). — J.-L. Reverdin, Soc. de méd. de Genève, , . dans Rev. mèd. de la Suisse romande, 1883, t. III, p. 47. — J.-L. et Aug. Re- ] . VERDIN, Note sur 22 opér. de goitre (Ibid., p. 167, 233 et 309). — Th. Kocher, ' ■ De V extirpation du goitre et de ses conséquences (Gaz. méd. de Paris, 1883, p. 200). ;
— Julliard, Trente et une extirpât, de goitre (Rev. méd. de la Suisse romande, 1883, I i III, p. 686). — E. Lebec, De l’extirpation du corps thyroïde (Archives de méd., \ .
1883, t. Il, p. 176 et 310) (Revue critique). — Bruns, Du goitre et de l’extir- ; pation expérimentale du corps thyroïde (Wien. Med. Blatt, 47, et Un. méd. , 1885, j f sér. 3, t. XXXIX, p. 126). — M. Schiff, Résumé d’une série d’expériences sur les j ^ effets de l’ablation du corps thyroïde (Rev. méd. de la Suisse romande, 15 février j :
1884, et Rev. des sc. méd., t. XXIV, p. 435). — E. Bottini, L’ estirpazione del j i yozzo e el sue cliniche consequenze (La Medicina contimporanea, 1884, 10-11, et ' R. des sc. méd., t. XXVII, p. 717). — S. Mikucilz, Ueber die Resection des j Kropfes (Centrulbl. f. Chirurgie, 1885, p. 889, n“ 51, et R. des sc. méd.,
t. XXVII, p. 639). — Baumgartner, Zur Cachexia Strumpriva {Archiv f. kl. Chir.,
1885, XXXI, 119). ■ — ■ Gordon, Uncas de myxœdéme consécutif à Vextirpation du ! corps thyroïde (The La?icet, 1886, n“ 11, et Gaz. méd., 1886, p. 559).
A. -G. Hedenus, Tractatus de glandula thyreoida tam sana quam morbosa, in- >'
primis de siruma ejusque causis atque modela (Lips., 1822, p. 42, avec biblio- ‘
graphie). — T.-W. King, On the thyroid gland, with notes on the same subject (Guy s hospit. Reports, London, 1836, p. 429, 653). — H. Lebert, Die Krankheiten der Schildrüse und ihre Behandlung (Breslau, 1862). — R. Virchow, Pathologie des tumeurs, trad. fr. par P. Aronssohn, Paris, 1871, t. III, p. 195, '
275. — P. Berger, Examen des travaux récents sur l’anat., la physiol. et la
GLANDES DITES VASCULAIRES SANGUINES
pathol. du corps thyroïde (Arch. gén. de méc^.,1874, t. II, p. 73, 207, 422 et Revue des sciences méd., Paris, 1879, t. XXIV, p. 721). — A. Broca, art. Glande THYROÏDE {pat. chir.) {Dict. encyclopéd., sér. 3, t. XVII, p. 460, Paris, 1887, avec bibl., p. 513).
ANOMALIES DE DÉVELOPPEMENT § l“^ — Malformations du corps thyroïde