I. — Stéatose
Les muscles ont comme beaucoup d’autres organes de la tendance à se modifier avec l’àge, et les altérations qu’ils présentent alors peuvent servir de type à quelques-unes de celles qui surviennent accidentellement.
Les muscles des personnes âgées, le plus souvent flasques et diminués de volume, ont une coloration d’un rouge lie de vin ou jaunâtre, une faible résistance, et se laissent facilement écraser sous le doigt. Vue au microscope, la fibre musculaire conserve sa striation, mais elle offre des granulations plus ou moins abondantes, disposées dans le sens des stries longitudinales, les unes à la suite des autres, comme les grains d’un chapelet, et qui, en se substituant à la substance contractile, donnent au faisceau primitif l’aspect d’un cylindre opaque et granulo-graisseux. Les faisceaux dont la substance musculaire est ainsi modifiée reviennent quelquefois sur eux-mêmes par suite de la résorption des produits de décomposition, et finissent par représenter des cylindres réguliers ayant de 0'"‘^,01 à 0”'",02 de diamètre, assez semblables à ceux qui existent chez la grenouille à la fin de l’hiver.
Les choses se passent un peu différemment dans certains états pathologiques. Le faisceau musculaire offre une opacité plus grande que d’habitude, il est comme tuméfié, infiltré de nombreuses granulations fines, grisâtres, qui effacent plus ou moins complètement la striation. Ces particules disparaissent en partie sous l’influence de l'acide acétique, et le faisceau plus transparent laisse voir des granulations brillantes, grisâtres, fortement réfringentes, solubles dans l’éther, et de nature graisseuse. Dans certains cas, ces granulations apparaissent tout d’ahord, elles sont linéairement disposées suivant la direction des stries musculaires et extrêmement abondantes. Le sarcolemme conserve d’ailleurs sa transparence, comme il est possible de s’en assurer sur une fibre musculaire déchirée, dont la substance musculaire est rétractée ; ses noyaux persistent, mais souvent c’est dans leur voisinage que commence la dégénérescence (fig. 85).
Dans une seconde phase, les granulations graisseuses étant de plus en plus abondantes, les faisceaux musculaires deviennent opaques et ne présentent plus aucune striation, de telle sorte que la gaine du sarcolemme se trouve remplie d’un magma de granulations graisseuses disposées sans ordre.
Les muscles, dont la coloration était tout d’abord à peine modifiée, offrent peu à peu une teinte de plus en plus pâle, jaunâtre; ils deviennent flasques, mous, friables, et ressemblent comme aspect à des muscles de poisson ; pendant la vie ils sont le plus souvent douloureux.
La stéatose musculaire est généralisée ou circonscrite suivant les conditions étiologiques qui lui donnent naissance. Dans le cas de stéatose généralisée, le faisceau musculaire altéré revient rarement à son état normal, à moins que le processus ne soit arrêté dans sa marche, à une période relativement peu avancée ; le plus souvent il est détruit, et la mort a lieu, non pas tant par le fait de cette destruction que par suite de désordres concomitants et semblables présentés par d’autres organes, le foie, le cœur et les reins principalement.
Lorsque la stéatose est circonscrite, les granulations graisseuses qui remplissent le faisceau musculaire disparaissent avec le temps ; le sarcolemme reste vide, revient sur lui-même et se confond plus ou moins complètement avec le tissu conjonctif ambiant. Dans ces conditions il arrive de voir quelques faisceaux musculaires revenir à l’état physio-
Fig. 85. — Deux fibres musculaires en voie de stéatose. L’altération commence au voisinage du noyau et se continue entre les fibrilles.
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logique en se régénérant, ainsi que cela se passe chez les grenouilles à la fin de l’hiver, et du reste comme nous l’avons vu à la suite de l’atrophie musculaire par lésion nerveuse.
La gravité dés phénomènes engendrés par la stéatose musculaire varie avec l’importance fonctionnelle de chaque muscle. Les plus sérieux sont ceux qui se lient à la stéatose cardiaque (voy. t. Il, p. 793) ; viennent ensuite les désordres résultant de la dégénérescence du diaphragme. La stéatose de ce muscle, si nécessaire à la fonction respiratoire, a été plusieurs fois constatée (Callender, Zahn) ; elle a eu pour effet, dans plusieurs cas, la mort par asphyxie à l’occasion de la moindre bronchite. L’altération graisseuse des muscles intercostaux est aussi suivie de gêne respiratoire, celle des muscles du larynx produit l’altération de la voix ; quant à la stéatose des muscles des membres et du tronc, elle se traduit uniquement par une diminution des forces.
Étiologie et pathogénie. — Les causes de la stéatose musculaire diffèrent suivant que cette lésion est généralisée ou circonscrite. La stéatose géné-
Fig. 86. — Fibres musculaires dans un cas d’empoisonnement par le phosphore. a, fibres saines; b et c, faisceaux en état de dégénérescence graisseuse.
ralisée est ordinairement l’effet d’agents toxiques au nombre desquels se placent en première ligne le phosphore, l’arsenic et l’alcool. Ces poisons, dont l’action n’est pas absolument identique, engendrent des stéatoses plus ou moins aiguës. Le phosphore par exemple transforme, en quelques jours, le système musculaire au point de le décolorer et de faire perdre à l’élément contractile sa striation que remplacent d’abondantes granulations graisseuses (fig. 86). Les effets produits par l’arsenic sont moins prononcés, mais aussi rapides ; semblables désordres résultent encore de l’action de l’ammoniaque sur l’organisme.
L’empoisonnement aigu par l’alcool modifie aussi le système musculaire si on en juge par la fatigue qui en est la conséquence ; la stéatose des muscles apparaît surtout dans l’intoxication chronique par cette subS'
tance ; elle est lente, en général peu accusée et accompagnée d’une infiltration graisseuse du tissu conjonctif interstitiel.
La stéatose musculaire partielle se montre dans le voisinage des tumeurs et partout où existe une gêne circulatoire des muscles ; ellerésulte le plus souvent d’une compression, d’un rétrécissement ou d’une oblitération artérielle. En somme elle est l’ellét d’une nutrition insuffisante. C’est encore à un désordre nutritif, au ralentissement de la nutrition, que doivent être attribuées la stéatose de l’alcoolisme et celle de la vieillesse, car on sait que dans ces deux états l’exhalation d’acide carbonique est diminuée. Les stéatoses du phosphorisme et de l’arsenicisme (voy. t. I, p. 478) se produisent d’après un mécanisme qui n’a pas été clairement élucidé. Toutefois il n’est pas probable qu’elles soient l’effet d’un simple trouble de nutrition ; il y a des raisons plus sérieuses de les attribuer à un dédoublement chimique des matières grasses contenues normalement dans les muscles.
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