CHAPITRE PREMIER
NERFS
Les nerfs se présentent tantôt sous la forme de cordons d’un blanc lacté, reliés à la moelle épinière, au bulbe ou au cerveau, tantôt sous celle de filaments gris, transparents, ayant une disposition plexiforme et communiquant parfois les uns avec les autres. Considérés par Bichat comme étant destinés aux organes et aux systèmes de la vie animale, les pre- Lancereaux. — Ti-ailé d’Anat. patli. 111. — “2"2
miers président en réalité à la sensibilité et aux mouvements volontaires ; affectés aux fonctions de la vie organique, les seconds tiennent sous leur dépendance les phénomènes de nutrition et d’accroissement des tissus et des organes: ils sont connus sous le nom de nerfs sympathiques.
Les nerfs blancs ou nerfs à moelle sont formés d’éléments propres ou tubes nerveux et d’un stroma conj on ctivo -vasculaire qui est le milieu au sein duquel ils se développent, vivent et fonctionnent. Remarquables par leurs bords foncés, les tubes nerveux se composent de trois parties : 1“ une gaine extérieure transparente, ou gaine de Schwann ; 2“ une fibre pleine, centrale, canaliculée suivant quelques auteurs, filament axile ou cylindre-axe de la gaine de Schwann; 3" entre ces deux parties, une* substance vitreuse formée d’une matière albuminoïde et de graisse, ou gaine de myéline, moelle nerveuse. Chaque tube nerveux est de plus entouré d’une gaine formée d’une substance très délicate, finement fibrillaire, distincte de la gaine de Schwann, ou périnèvre de Robin.
Les tubes nerveux offrent de distance en distance des resserrements séparés les uns des autres par des intervalles d’une longueur à peu près constante dans un même nerf et désignés sous le nom d’étranglements annulaires (Ranvier) (1). La gaine de Schwann, au niveau de ces étranglements, s’enfonce vers le cylindre-axe, et par son épaississement elle interrompt la gaine de myéline et forme l’anneau en question qui divise le nerf en autant de segments. Chaque segment interannulaire présente, vers son milieu, un noyau entouré d’une petite quantité de substance albuminoïde grenue ou protoplasma. D’après cette disposition, Ranvier a été conduit à considérer chacun des segments d’un tube nerveux comme une cellule qu’il compare plus particulièrement aux cellules adipeuses.
Les filaments nerveux de couleur grisâtre sont formés de fibres nerveuses sans myéline ou fibres de Remak. Ces fibres se rencontrent surtout dans les nerfs de la vie organique, grand sympathique et pneumogastrique, et n’existent pas dans les nerfs des organes sensoriels. Plus minces que les tubes nerveux blancs, elles sont composées simplement d’un cylindre-axe et d’une gaine ; comme elles manquent de myéline, il est souvent besoin de réactifs chimiques pour les reconnaître.
Les tubes nerveux, unis les uns aux autres par une faible quantité de tissu conjonctif, forment des faisceaux entourés d’une gaine de même nature, plus ou moins éjiaisse, ou tissu circumfasciculaire, gaine lamelleuse de Ranvier. Ces faisceaux sont, à leur tour, reliés les uns aux autres par du tissu conjonctif ou tissu interfasciculaire ; chaque nerf
(I) L. Uanvier, Heclierches mr l'hislologie et la physiologie des nerfs {Arch. de phgswl. vormule el pathologique, 1872, p. 129 et 127).
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enfin se trouve enveloppé par une membrane conjonctive extérieure ou névrilème.
Des vaisseaux plus ou moins nombreux se distribuent à la substance conjonctive ou interstitielle des nerfs et forment dans le tissu périfasciculaire un réseau à mailles allongées, rectangulaires. De ce réseau partent des artérioles qui traversent la gaine lamelleuse et pénètrent à l’intérieur du faisceau nerveux où elles donnent naissance à des branches qui prennent la direction des tubes nerveux et se résolvent en capillaires. Des veinules leur succèdent et suivent le même trajet.
Un certain nombre de troncs lymphatiques se rencontrent dans le tissu conjonctif périfasciculaire, mais il n’a pas été possible jusqu’ici de démontrer la communication de ces vaisseaux avec le tissu intrafasciculaire, et de là sans doute la rareté de l’inflammation suppurative de ce tissu. Néanmoins, comme le sang n’arrive pas jusqu’aux tubes nerveux, ceux-ci puisent nécessairement dans le plasma épanché au sein du stroma conjonctif les matériaux de leur nutrition en même temps qu’ils y rejettent ceux de leur désassimilation.
Les tubes des nerfs de la vie animale et de la plupart de ceux de la vie organique ont leur origine dans les noyaux de substance grise du centre cérébro-spinal où ils sont en rapport avec les cellules nerveuses qui s’y trouvent. De là ils se rendent aux organes où ils se terminent. Leur mode de terminaison varie pour chaque organe ; il est largement traité dans les ouvrages d’histologie auxquels nous renvoyons.
Les nerfs apparaissent de bonne heure chez l’embryon, mais on n’est pas bien fixé sur leur point de départ; quelques auteurs les font provenir du feuillet externe du blastoderme, tandis que d’autres prétendent qu’ils naissent dans la couche moyenne et communiquent plus tard avec le système cérébro-spinal. Cette dernière opinion, si on tient compte de l’état pathologique des nerfs semble la plus vraisemblable, attendu que les altérations de ces organes, peu dillérentes de celles du tissu musculaire et des tissus conjonctifs, offrent les mêmes processus phlegmasiques et ne présentent jamais les caractères des végétations indéfinies connues sous le nom de cancer.
Chez l’homme et les mammifères, les tubes nerveux ont, à leur origine, un aspect grisâtre et sont formés de cellules conjonctives embryonnaires fusiformes ou simplement allongées, munies de noyaux vésiculeux. La masse constituant le tube primitif se montre d’abord au centre de la cellule et s’étend ensuite vers la périphérie. Le cylindreaxe apparaît en premier lieu et la substance médullaire s’interpose plus tard entre ce cylindre et la membrane de Schwann, formée par les cel-
ANATOMIE PATHOEOGIQÜË.
Iules conjonctives. Les recherches les plus récentes tendent à démontreT que les nerfs se développent sous la forme de faisceaux de fines fibrilles émanant des cellules nerveuses. Ces faisceaux sont envahis par des cellules conjonctives embryonnaires qui, en se multipliant, écartent les fibrilles, les entourent et leur constituent une enveloppe spéciale; la myéline fait son apparition en dernier lieu.
L’accroissement des nerfs s’opère par l’augmentation de diamètre de chacun des tubes nerveux en particulier. Cet accroissement une fois terminé, les nerfs continuent à se nourrir et restent au point de vue morphologique dans un état stationnaire; mais avec l’âge ils subissent, comme la plupart des organes, des modifications importantes : ils s’atrophient, deviennent parfois granuleux et perdent assez ordinaii’ement une partie de leur activité fonctionnelle.
Les nerfs n’ont pour ainsi dire aucune fonction spéciale, si ce n’est celle de transmettre les impressions qui leur viennent du dehors et d’exciter les contractions. Ils sont de trois ordres : sensitifs, moteurs et vaso-moteurs ; mais il y aurait de plus pour beaucoup d’auteurs des nerfs trophiques. Chacun de ces ordres peut s’altérer isolément ou simultanément avec les deux autres; les désordres des nerfs sensitifs et des nerfs vaso-moteurs coexistent assez fréquemment.
Moins exposés que les centres nerveux à l’action des corps extérieurs, les nerfs ne sont pas pour cela à l’abri des agents nuisibles; quelquesuns, par suite de leur position superficielle, sont soumis à l’action du froid et des agents traumatiques, tandis que d’autres, pour des raisons qui nous échappent, subissent les influences spéciales des substances toxi(]ues, des agents’ infectieux, etc.; ainsi, le plomb, l’arsenic, l’alcool, l’oxyde et le sulfure de carbone ont la propriété de localiser leurs effets sur ces organes, et de là des altérations spéciales dont nous aurons à parler plus loin; de même, la diphthérie et la plupart des fièvres peuvent être suivies de paralysies ayant pour siège ordinaire les extrémités des membres.
ANOMALIES DE FOttMATION ET DE DÉ VELOPDEMENT
Les nerfs sont au nombre des organes qui offrent le moins de vices de conformation ; cependant ils font quelquefois défaut, beaucoup plus rarement ils sont en excès; dans quelques cas enfin, ils présentent un parcours anormal .
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Agénésie nerveuse. — L’absence totale des nerfs est un fait extrêmement rare, car les monstres humains eu.x-niêmes, si imparfaits qu’ils soient, ont toujours quelques tronçons nerveux, s’ils possèdent des organes. Par contre, l’absence d’un ou de plusieurs nerfs est chose assez commune.
Les nerfs cérébraux, aussi bien que les nerfs spinaux, sont exposés à cette anomalie. Les deux premières paires de nerfs sont celles qui font le plus souvent défaut, à cause sans doute de la fréquence relativement grande des malformations de la région antérieure de l’encéphale. L’absence des nerfs olfactifs et des nerfs optiques n’est pas chose rare; elle a été constatée un certain nombre de fois avec des malformations de la face, et surtout avec le bec-de-lièvre, la cyclopie, etc., comme si leur existence pouvait influencer le développement des parties constituantes du visage. S’il était prouvé qu’il en est ainsi, il en résulterait que le système nerveux devrait être considéré comme apte à jouer dans la genèse des malformations un rôle des plus importants.
L’agénésie des nerfs olfactifs ne consiste pas seulement dans l’absence des troncs nerveux, car le plus souvent le bulbe et même le sillon qui abrite ces parties font défaut. Celle des nerfs optiques coïncide d’une façon pour ainsi dire constante avec l’absence des yeux, et, lorsqu’un œil vient à manquer, le nerf optique correspondant n’existe pas. Il semble qu’il y ait ainsi une corrélation entre ces malformations, mais la difficulté est d’arriver à distinguer la cause de l’effet. Cette difficulté est d’autant plus grande que le problème à résoudre est souvent complexe, attendu que d’autres nerfs peuvent faire défaut, et en particulier la branche ophthalmiquc de la cinquième paire, ou encore les troisième, quatrième et sixième paires nerveuses. Chez un enfant cyclope observé par Tiedemann, les nerfs olfactifs, les seconde et troisième branches de la cinquième paire, les nerfs faciaux et hypoglosses étaient absents , les deux nerfs optiques se réunissaient à la base du cerveau en un seul tronc qui pénétrait dans l'orbite par un trou optique unique situé sur la ligne médiane du crcàne.
Les nerfs auditifs font défaut dans l’agénésie des oreilles, et lorsque la langue vient à manquer, c’est non seulement le nerf lingual mais encore le nerf hypoglosse qui n’existent pas. Les racines des nerfs spi- ! naux sont loin d’être toujours au grand complet; l’absence d’une ou de plusieurs racines spinales, antérieures ou postérieures, ou même de i ces deux ordres de racines, n’est pas absolument rare, du moins à la région du dos.
Un grand nombre de nerfs peuvent encore faire défaut; nous nous
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contenterons de signaler comme une des plus fréquentes anomalies de ce genre l’absence du nerf récurrent droit qui, dans deux observations de Demarquay, coexistait avec une malformation artérielle. Le larynx, en pareil cas, est généralement animé par des branches nerveuses qu’il reçoit directement du nerf pneumo-gastrique ; c’est alors d’une simple anomalie de direction qu’il s’agit. Les faits de ce genre, où les organes sont toujours conservés, diffèrent notablement de ceux qui précèdent et dans lesquels ils sont absents, sinon rudimentaires, comme si le développement régulier des viscères se trouvait subordonné à celui des nerfs.
Hypergénésie nerveuse. — Les anomalies nerveuses par excès ont été peu observées et ne sont en général que des dédoublements d’un tronc nerveux, à part les cas où il existe des parties surnuméraires. C’est ainsi que, dans les cas de sexdigitation, les nerfs des doigts sont augmentés, et que s’il existe des vertèbres surnuméraires, les paires nerveuses peuvent être plus nombreuses que normalement.
Bibliographie. — Clarke, Case of total deficiency of nervous System (PhilosopMcal Transactions, pa.rt. II, p. 154-164). - Meckel, Handb. d. pathol. Anatomie, 1. 1, p. 173. — Chaussier, Bull, de la Facult. de médec., t. V, p. 405.
— F. L. Fleichsmann, Bildungshemmungen, etc., p. 181, Nürberg, 1833. — • Rosen Muller, De defectu nervi olfact., Leipzig, 1817. — G. Breschet, An account of a congénital monstruosity {Med.-chir. Transact., 1818, t. IX, p. 433).
— Ehrmann, Répert. gén. d'anat. et de physiologie pathol., t. IV, p. 5. — Cÿ.miTï,Beschreibuag der path. Anat. etc., Leipzig, 1819. — Andkal, Précis, d'anat. pathol., Paris, 1826, t. II, p. 780. — F. Tiedemann, Observât, sur les vices de conformation du cerveau et de ses nerfs {Journ. complém. du Dict. des SC. méd., Paris, 1824, t. XX, p. 28). — Blandin, Absejice des nerfs olfactifs et des os intermaxillaires {Bull, de la Soc. anatom. , 1827, t. II, p. 18). — A. W. Otto, A compendium of human and comparai, pathol. anatomy. Traduit de l’allemand par J. -F. South, London, 1831, p. 440. ■ — Dubreuil, Bec-de-lièvre, séparai, de la voûte palatine, absence des nerfs olfactifs, du trigone cérébral et du corps calleux (Gaz. méd. de Paris, 1835, p. 243). — J.-E. Pressât, Observation sur un cas d'absence du nerf olfactif. Thèse de Paris, 1837. — Ollivier d'Angers, Bull, de l'Académie de méd., 1837, t. H, n“ 3. ■ — -J. Bouteiller, description d'un fœtus monstrueux d'une espèce nouvelle [Bull, de la Soc. anat., 1853, t. XXVIll, p. 299-316). — T. Claye Shaw, Case of congénital absence of one olfactory bidb [Saint-Bartholomeiv s hospital Reports, 1880, t. XVI, p.283).
— Lebec, Absence apparente des nerfs olfactifs [Compt. rend, de la Soc. de biologie, sér. 7, t. IV, p. 600). — Leo Üavida, Ueber das Verhalten der Spinalwurzeln und Spinalganglien der Halsnerven in einen Falle von Perobrachia {Archivfür path. Anat. und Physiol., 1882, t. LXXXVIll, p. 99). — A. Adam-
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RiEwicz, Ueber den haufigen Mangel dorsaler Ruckenmarhsumrzeln beim Menschen (Archiv für path. Anat. tind PhysioL, 1882,-t. LXXXVIII, p. 388).
Ectopie nerveuse. — Les anomalies de lieu, c’est-à-dire les anomalies dans le parcours des nerfs, sont assez nombreuses chez l’homme pour que deux auteurs allemands, Kraiise et Telgmann, en aient fait l’objet d’une monographie spéciale. Mon intention n’est pas d’entrer dans le détail de ces anomalies pour l’étude desquelles je renverrai au traité en question. Cependant il existe à côté des anomalies de parcours des anomalies d’origine ; exemple le cas rapporté par Gaillet, où le nerf buccal, chez un enfant de quatre ans, naissait directement de la circonférence du ganglion de Casser, à égale distance des nerfs maxillaires supérieur et inférieur, et ne présentait aucune connexion avec la petite racine du trijumeau.
Bibliographie. — Piqué, Anomalie artérielle compliquée d’anomalie du nerf récurrent droit (Bull, de la Soc. anat., 1847, t. XXll, p. 406). — Demarquay, {Ibid., 1849, t. XXIV, p. 20). — Gaillet, Anomalie d’ origine du nerf buccal {Bull, de la Soc. anat., 1853, t. XXVIII, p. 109). — A. Forsteb, Bie Missbildungen der Menschen, léna, 1865, p. 92. — N. Krause et J. Telgmann, Les anomalies dans le parcours des nerf s chez l'homme, trad. fr., Paris, 1869. — W. J. Walsham, Abnormal course of the phrenic nerve {Saint-Bartholomew’ s hospit. Beports, 1880, t. XVI, p. 100).
ANOMALIES DE NUTRITION § 1. — Atrophie et hypertrophie des nerfs.
L’atrophie et l’hypertrophie vraies des nerfs sont des états d’origine variée indépendants de toute irritation de l’élément malade, mais plutôt consécutifs à une diminution ou à une augmentation de l’afflux des matériaux nutritifs. Ces états diffèrent ainsi des phlegmasies et des néoplasies; néanmoins ils ont avec ces processus, dans quelques cas, une ressemblance telle que les auteurs sont loin de s’entendre et que beaucoup appellent atrophie ce que d’autres désignent sous le nom de phlegmasie et inversement.