NEUVIÈME SOUS-CLASSE
Métamorphoses et productions muqueuses.
Nous avons vu que les muqueuses épidermiques mises en contact avec l'air extérieur se transformaient en membranes cutanées. Il n'en est pas de même de la peau, qui, dans aucune circonstance, ne peut se métamorphoser en membrane muqueuse. Ainsi, j'ai vu une fistule vésicovaginale guérie par M. Jobert à l'aide d'un lambeau de peau em[)runté à la grande lèvre, lequel remplissait la perte de substance à la manière d'un obturateur; or cette peau, par sa blancheur, par les poils qui la recouvraient, contrastait d'une manière frappante avec la muqueuse environnante (1).
Existe-l-il des productions muqueuses cicatricielles analofjues aux productions cutanées cicatricielles ?
ISous avons vu que toutes les solutions de continuité avec perte de substance de la peau se réparaient par un tissu cutané nouveau, membrane cicatricielle qui remplissait plus ou moins complètement les fonctions de la [)eau : il n'en est pas ainsi des membranes muqueuses (2).
(i) Voyez rouvra(^e de M. Jobert, Traité de chirunjie plastique^ Paris, 1849, t. II, p. 266 et suiv.
(3) Anat. palh.^ texte de la planche 3, XXX" livr., p. 3,
Les muqueuses détruites ne se réparent jamais , ni-je dit ailleurs. La cicatrice des solutions de continuité avec perte de substance des membranes muqueuses diffère donc essentiellement sous ce rapport des solutions de continuité avec perte de substance de la peau; tandis, en effet, que dans celles-ci la peau prête autant que possible, si bien que le tissu nouveau de la cicatrice ne se forme que lorsque la peau circonvoisine a atteint, en quelque sorte, la limite de son extensibilité; dans la cicatrisation des muqueuses, Textensibilité de ces membranes n'est pas sensiblement mise en jeu, et les dimensions de la cicatrice représentent, en général, assez exactement celles de la perte de substance.
Une seconde difféience non moins remarquable, c'est que la cicatrice cutanée se continue avec la peau nettement, sans ligne de démarcation autre que celle qui résulte de la différence de tissu ; tandis que la cicatrice qui succède aux pertes de substance des membranes muqueuses ne se continue en aucune manière avec le pourtour de l'ulcère muqueux , dont la circonférence forme un bourrelet ou rebord lacinié, frangé, sous lequel se voit d'ordinaire une rigole plus ou moins profonde.
Enfin, une troisième différence entre les cicatrices cutanées et les cicatrices muqueuses, c'est que, tandis que là cicatrice cutanée ressemble, à beaucoup d'égards, au tissu de la peau, la cicatrice des ulcères muqueux n'a aucune analogie avec les membranes muqueuses, et consiste en un tissu fibreux tiès dense; on n'y trouve aucun des élémenls spécifiques des muqueuses, à savoir : les villosités et les follicules muqueux. Cette dernière différence , toutefois, n'est pas à beaucoup près aussi prononcée qu'il le semblerait d'abord; car si Ton analyse bien une cicatrice cutanée, on verra qu'elle est essentiellement constituée par le derme et l'épiderme; on y cherche vainement les papilles, le pigmentum, le réseau lymphatique et surtout
936 ANATOMIK PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE.
les follicnles sébacés et pileux qui constituent les éléments caractéristiques de la }3eau.
Tous les ulcères chroniques simples de l'estomac cicatrisés m'ont présenté un bourrelet circulaire établissant ime li(]ne de démarcation tranchée entre la surface muqueuse et la cicatrice; celle-ci, exclusivement formée par du tissu fibreux, ne présentait soit à la loupe, soit à Foeil nu, sous Teau, à l'exposition d'un fort rayon solaire, aucun vesti(]e de surface muqueuse, aucune villosité, aucun follicule; la section de cette cicatrice en divers sens ne donnait d'autre résultat que du tissu fibreux.
Ce que je viens de dire est d'une exactitude rigoureuse quant aux pertes de substance des muqueuses épithéliales ; mais il n'en est pas de même quant aux muqueuses épidermi(]ues , lesquelles se comportent comme la peau , se reproduisent en quelque soite à l'aide d'un tissu cicatriciel qui représente la membrane muqueuse au même titre que les cicatrices cutanées représentent la peau qu'elles remplacent.
Ainsi , j'ai eu occasion d'extirper des excroissances vénériennes à base très large, développées sur la face interne des grandes lèvres, sur les petites lèvres et à l'entrée du vagin, à la suite de blennorrhagie. Une surface ulcérée assez large succéda à l'excision de ces excroissances, et je vis des bourgeons charnus ou caroncules se développer sur toute la perte de substance, la mucjueuse des parties voisines j)réter en tons sens pour recouvrir une partie de la perte de substance, et bientôt les caroncules, (jui se seraient changées en membrane cutanée si elles avaient été placées à l'extérieur, se convertir en membrane muqueuse cicatricielle.
Sur une jeune fdle atteinte de fièvie ataxique, la moitié de ré|)aisseur de la joue gauche étant tonibée en gangrène, en connneiiçant par la mend^rane muqueuse, un vaste ulcère en fut le résultat : des caroncules se dévolo})-
TREIZIÈME CLASSE. DES iMÉTAMORPHOSES. 937
pèrent et se changèrent en membrane muqueuse difficile à distinguer à l'œil nu de la muqueuse naturelle.
Un homme, à qui Dupuytren avait emporté fort habilement une partie de la mâchoire inférieure cancéreuse, mourut dans un état d'adynamle trois mois après, au moment où il louchait à la «uérison : je trouvai les deux fragments de la mâchoire séparés par un intervalle d'un pouce et demi et confondus par le tiers externe de leur épaisseur dans une cicatrice commune avec les parties molles : les deux tiers internes qui faisaient partie de la cavité buccale étaient recouverts par une membrane muqueuse de nouvelle formation, qui se continuait avec la muqueuse buccale et avait le même aspect (1).
Des muqueuses cicatricielles des trajets fistuleux.
Mais c'est surtout dans les trajets fistuleux que se produisent les muqueuses cicatricielles (2).
Un trajet fistuleux existe : des caroncules se sont développées sur toute la surface, et alors la fistule serait dans les conditions les plus favorables pour la cicatrisation, si le cours des matières était interrompu; mais bientôt, le passage des matières continuant, et les tissus finissant par s'accoutumer à leur présence, les caroncules se convertissent en ime membrane rouge, ayant l'aspect d'une membrane muqueuse, comme si la nature se rapprochait toujours, même dans le cas de maladie, du plan d'organi-
(i) Cette men»brnne enlevée, les deux fragments ne m'offrirent aucune espèce de travail. Ils étaient dans le même état que si l'amputation venait d'être faite. Une nécrose très superficielle existait à la partie inférieure du bord du fragment droit. Les muscles digastriques , mylo-hyoïdiens , gcnio-glosses et génio-hyoïdiens étaient très distincts et s'inséraient en avant à la peau.
(2) Voyez F. Hutin, Ànalomîe pathologique des cicatrices dans les différents tissus {Mémoires de V Académie impérinle de médecine^ Paris, i855, t. XIX, p. 467 à 596).
sation quelle a adopté. C'est sur des membranes muqueuses que circulent toutes les humeurs excrémentitielles de réconomie. Eh bien ! si un liquide accidentellement sécrété, ou si un produit de sécrétion naturel s'ouvre une voie accidentelle, si cette voie persiste un certain temps , elle prend tous les caractères des voies naturelles. J'ai vu maintes fois ces membranes muqueuses de nouvelle formation et dans les trajets fistuleux qui conduisent au dehors le pus provenant de carie de la colonne vertébrale , et dans les fistules anciennes urinaires et stercorales.
J'ai appris de Diipuytren que ces membranes muqueuses accidentelles sont quelquefois si bien organisées, qu'elles ont acquis le droit de vivre à l'état de membrane muqueuse indépendamment de la cause qui les a produites, c'est-à-dire du passage du liquide. Je lui ai même vu enlever minutieusement toute la membrane interne d'une fistule urinaire et celle d'une fistule à l'anus qui dataient l'une et l'autre de plusieurs années.
L'imperfection des membranes muqueuses accidentelles me porte à admettre que si les trajets mu(]ueux accidentels auxquels faisait allusion Dupuytren persistent indéj)endamment de la cause qui les a produites , ce n est nullement par la perfection de leur organisation, mais bien par suite du défaut de contiguïté des parois.
La différence qui existe entre les membranes muqueuses naturelles et les tra|ets mu(jueux accidentels ou cicatriciels, c'est que, dans ces derniers, la dissection la plus attentive ne peut [)as démontrer de nmqueuse distincte , séparable. On peut dire (jue c'est une surface d'apparence muqueuse plutôt (pi'une membrane muqueuse proprement dite : cette différence est surtout bien remarquable dans le canal alimentaire, à l'estomac ou à l'intestin, lors(pje ces oigane-; ont été le siège d'ulcérations plus ou moins considérables, qui ont détruit la membrane mu-
queuse d'une manière irrégulière. On trouve quelquefois des pinceaux de villositës qui ont échappé à l'ulcération, disséminés au milieu d'un tissu cicatriciel qui n'est autre chose qu'un tissu fibreux.
Une des formations de membrane muqueuse accidentelle les plus remarquables est celle qu'on observe dans les cavités séreuses. Ainsi j'ai vu des fistules péritonéointestinales, péritonéo-utérines très anciennes : la portion de membrane séreuse qui formait le fond de la fistule était tapissée par une membrane muqueuse accidentelle, aussi bien organisée que celle des trajets fistuleux accidentels qui résultent d'une carie vertébrale : cette même production des muqueuses aux dépens des séreuses se voit dans les hernies avec gangrène pour la production d'un anus contre nature. Les débiis du sac herniaire se convertissent en [membrane muqueuse et constituent l'infundibulum de Scarpa, qui établit une communication entre les deux bouts de l'intestin.
Les membranes muqueuses détruites peuvent-elles se régénérer î Je réponds, en général , non : les muqueuses cicatricielles ne sont pas une régénération , la membrane qui les constitue n'est autre chose qu'un tissu cicatriciel qui ne présente aucun des caractères essentiels des muqueuses ; la moindre perte de substance d'une membrane muqueuse ne se régénère jamais, la brèche est irréj)arable. Aussi lorsque la doctrine moderne, d'après laquelle la caduque utérine ne serait autre chose que la uiembrane muqueuse utérine exfoliée, doctrine qui était d'ailleurs la })remière idée de Hunter, a été formulée par M. Coste, j'avoue que j'étais bien peu disposé en sa faveur, car elle me paraissait repoussée par Tanalogie. Mes doutes n'ont cessé que lorsque les pièces de M. Coste sous les yeux, j'ai pu m'assurer de l'identité parfaite de la caduque utérine et de la membrane muqueuse ; identité sous le rapport des trous dont elle est criblée, identité sous le rapport de la texture.
9^0 ANATOiMlE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE.
,1'ai pu voir cjue lorsqu'on enlève la caduque utérine, à ([uelque époque (|ue ce soit de la conception, au vingtième jour comme à la fin de la gestation, le tissu de Tutérus est mis à nu, et il ne reste attachés aux fibres utérines que quelques débris; il y a eu véritable exfoliaiiou, et cette exfoliation de la muipieuse se renouvelle à chaque grossesse, de même que sa reproduction a lieu immédiatement après Taccouchement. Par une exception toute spéciale, la mucjueuse utérine a donc été destinée à tomber à chacjue parturition , comme la peau qui revêt le bois du cerf à chaque renouvellement de ce bois (1).
(i) Voy, Anatomie descriptive^ t. IV, p. S2/\,
FIN DU TOME TROlStEME.