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SECONDE PARTIE

REMARQUES SUR LES CHANGEMENTS MOLÉCULAIRES CHIMIQUES QUI ACCOMPAGNENT LES MALADIES.

Si nous avons pu réunir en un corps de doctrine, pour ainsi dire, tout ce qui se rapporte à la cellule en pathologie, il n’en est pas de même pour les changements chimiques. Toutefois les efforts de notre temps ont déjà produit assez de résultats (1) pour que nous ayons droit d’espérer pour l’avenir des doctrines générales qui étendront considérablement le domaine de la physiologie pathologique.

Parmi les études de chimie pathologique qui ont le plus occupé les médecins, il faut compter surtout

(1) Nous engageons tout particulièrement à consulter l’excellent ouvrage de MM. Ch. Robin et Verdeil : Traité de chimie anatomique et physiologique normale et pathologique. Paris, 1853, 3 vol. in-8, avec atlas.

CHANGEMENTS MOLÉCULAIRES PRODUITS DANS LE CORPS HUMAIN

celles qui ont été faites sur la composition du sang, celles basées sur l’examen des urines, celles enfin qui ont lieu dans les liquides intercellulaires qui, par diosmose, aboutissent aux vaisseaux sanguins.

§ I. — Bn sang dans Scs maladies.

Avant d’aborder les détails, je dois attirer l’attention du lecteur sur les planches CXC1X etCC, dans lesquelles j’ai fait représenter les cristaux et les formes non cristallines de toutes les substances dont il sera question dans cette deuxième partie des changements moléculaires chimiques qui ont lieu dans les maladies. L’explication de ces planches, lue avant le texte, donnera une idée nette des formes de ces divers corps dont il va être question, et me dispense d’intercaler dans le texte des renvois aux figures.

L’ère nouvelle de la chimie pathologique exacte s’est ouverte par l’analyse du sang. Ainsi, après les travaux isolés et sans portée doctrinale de Denis, de Lecanu, de Franz Simon, etc., MM. Andral et Gavarret ont rendu un immense service en fondant sur de nombreuses recherches faites avec une scrupuleuse exactitude Y hématologie pathologique. Leur attention s’était portée sur l’étude quantitative des cellules du sang, de la fibrine et de l’albumine dans les maladies. Les travaux de MM. Becquerel et Rodier y ont ajouté des recherches sur les sels du sérum, sur ses substances grasses et extractives. Poppe et Zimmermann ont travaillé dans le même sens. C. Schmidt (de Dorpat) a le premier amélioré les méthodes d’examen. Il a fait des efforts pour trouver aussi des substances diverses qui ne se rencontrent qu’en petite quantité dans le sang malade, mais qui permettent, par contre, de conclure davantage aux changements opérés dans les organes malades. Un grand nombre de substances diverses ont été dès lors successivement découvertes dans le sang pathologique par Frerichs, Staedeler, Lehmann, Scherer, Neukomm, Hoppe, Virchow, Picard, Cl. Bernard, Becquerel et d’autres.

L’étude du sang offre du reste de grandes difficultés. Son extrême variabilité chez le même individu dépend non-seulement des recettes si variées que fait le corps, mais aussi des excrétions qui peuvent le débarrasser, ou au contraire le laisser chargé de bien des substances destinées à être éliminées. Les éléments introduits dans le sang proviennent, de plus, outre ce qui vient du dehors, des éléments de tous les tissus du corps en voie de renouvellement continuel , et lorsqu’un tissu ou un organe est malade, il transportera nécessairement dans le sang des matériaux profondément modifiés.

C’est donc à tort que l’on attribue au sang un rôle exclusivement primitif dans les maladies. Bien souvent ses altérations sont plutôt le produit que la cause de l’état morbide. Altéré même consécutivement, le sang peut, à son tour, devenir la cause d’altérations secondaires bien variées. Il s’agit donc là d’un ensemble fort complexe. Nous trouvons avant tout un obstacle dans l’imperfection de nos notions chimiques sur les aboutissants et les provenances du sang, et en premier lieu sur sa composition normale. Nous n’avons pour aucune des substances albuminoïdes qui le composent une formule exacte, nous ignorons les vrais rapports qui existent entre la fibrine et l’albumine. Tout en estimant très haut les beaux travaux entrepris sur l’état du sang dans les maladies, nous croyons que ce n’est là encore qu’une première ébauche. Supposant connu l’état chimique et microscopique normal du sang, je me bornerai à quelques courtes remarques qui doivent plutôt se rapporter à l’appréciation qu’à l’exposé de nos connaissances.

Lorsque nous voulons déterminer la quantité des diverses parties constituantes dii sangpar rapport à la masse totale, nous ne possédons encore aucune méthode bonne, même approximativement. Toutefois, en pathologie, la connaissance de la quantité relative d’une substance par rapport aux autres est essentielle, et celle-là, on peut bien la déterminer, mieux toutefois en séchant et en pesant la masse globulaire qu’en comptant les globules avec Vierordt, Welker, etc., ou en les déterminant, avec Welker et Vogel, d’après une échelle comparative de coloration. On sait que la quantité des globules est surtout augmentée dans la pléthore. Cet accroissement oscille entre 1 /30e et 1 /5e ; il est en moyenne de 1 /8e, et l’eau diminue en proportion. Toutefois la cause est encore inconnue. La déperdition rapide de beaucoup de sérum, comme dans le choléra, ne produit que passagèrement cette polycythémie.

L’oligocythémie, mal à propos appelée anémie, est aussi le plus souvent complexe, et nulle part peutêtre autant que dans la chlorose, dans laquelle le système nerveux est aussi malade que le sang. L’oligémie est, ou la conséquence de pertes de sang passagères ou fréquentes, ou celle de la formation

insuffisante des cellules rouges : si, comme dans la pléthore, la diminution de 1 /8e est déjà importante, cependant elle peut aller beaucoup plus loin et atteindre un tiers, la moitié même ; néanmoins une pareille diminution est déjà rare. Mais le fait est que l’organisme supporte une bien plus forte proportion d’abaissement que d’augmentation du chiffre des globules rouges. La fibrine et l’albumine du sérum diminuent surtout après des pertes fréquentes et conduisent à l’hydrémie. Dans la chlorose, la fibrine tend plutôt à augmenter et l’albumine n’est point diminuée; toutefois il existe entre les deux des états intermédiaires. Il est intéressant de constater que des empoisonnements chroniques, par le plomb, le mercure, l’arsenic, entre autres, conduisent à des altérations du sangen loutanaloguesàcelles de l’anémie. Je ne puis m’empêcher de soupçonner que dans ces divers états la cellule rouge du sang est aussi altérée. L’élude du sang dans les fièvres intermittentes est sous ce rapport intéressante : l’anémie, pour peu qu’elle se prolonge, tient à la destruction d’une multitude de cellules sanguines dans la rate. Or, il est peu probable que ces cellules passent sans intermédiaire de l’état normal à la destruction. De plus, la quantité de pigment noir, stagnant dans la rate et entraîné par la circulation, fait supposer d’autres changements. Ne trouvons-nous pas dans la leucémie, dont il sera question plus tard et dont la rate est également un des principaux foyers, outre l’accroissement quantitatif des cellules blanches, une multitude d’autres changements dans toute la composition chimique du sang? Que se passe-t-il dans l’anémie des tuberculeux et des cancéreux, lors même qu’ils n’ont point de fièvre et qu’ils digèrent parfaitement, et que, d’un autre côté, ils n’ont de déperdition ni de sang, ni de pus, ni' d’albumine, ni d’excrétion profuse quelconque? La source formative des cellules du sang tend-elle à tarir? leur consomption est-elle plus rapide, et quels sont les produits de cette consomption cellulaire? Des substances toxiques sont-elles mêlées au sang, provenant des organes affectés, et causent-elles l’anémie et les autres altérations du sang dans ces cas? Voilà des questions qu’il est facile de poser, mais auxquelles il est impossible de répondre dans l’état actuel de la science.

Nous avons déjà dit que la qualité des cellules rouges du sang devait souvent aussi être altérée ; toutefois nous possédons, sous ce rapport, bien moins de faits exacts que pour leurs altérations quantitatives.

Il est certain que des obstacles mécaniques, tels que l’œdème ou le spasme de la glotte, le croup, la sténose ou l’occlusion de la trachée, l’infiltration inflammatoire ou tuberculeuse d’un grand nombre d’alvéoles aériens, empêchent le contact des cellules sanguines avec l’oxygène de l’air. Le mélange du sang veineux et du sang artériel, l’action de gaz irrespirables, troublent aussi leur composition et leurs fonctions. Et même, abstraction faite de ces causes physiques ou mécaniques, nous les voyons quelquefois dans des cas graves de fièvre typhoïde, de pyohémie, etc., perdre la faculté d’absorber l’oxygène; le sang veineux alors ne rougit plus, même secoué avec l’air. Nous trouvons quelquefois, avec un état général fort grave, une coloration rougeâtre des produits de l’exsudation et de la transsudation, sans qu’il y existe de cellules du sang; donc leur matière colorante a dû s’en séparer, sans qu’elles-mêmes soient sorties des vaisseaux, sanguins. L’hydrogène arsénieux, l’ammoniaque, peuvent aussi détruire les cellules du sang jusque dans le sein de nos organes. Après l’injection d’un pus fortement ammoniacal dans la veine jugulaire d’un lapin, j’ai vu la majeure partie des cellules rouges du sang disparaître complètement dans l’intérieur même des vaisseaux.

Des anomalies dans les cellules blanches du sang démontrent que leur augmentation notable s’accompagne de troubles graves dans l’économie et de changements profonds dans la composition du sang.

Dans la leucémie ou leucocythémie, nous voyons le rapport des cellules blanches aux rouges, de l’état normal de 1/350% arriver à 1/20% 1/12% plus tard même à 1/6% 1/4-, 1/2, enfin jusqu’à 2/3. Cette masse de cellules blanches provient surtout d’une hypertrophie splénique particulière, avec hyperplasie cellulaire, et d’un état semblable des glandes lymphatiques. Je n’ai pas besoin de rappeler ici les symptômes graves de cetle maladie, à peu près constamment mortelle. J’ajouterai seulement que le sang leucémique a perdu tous ses caractères essentiels. Sa pesanteur spécifique est descendue notablement, celle du sérum a diminué dans la même proportion; la quantité d’eau a augmenté d’un quart et au delà ; la masse totale des cellules blanches et rouges a diminué d’un tiers, de moitié même et encore davantage; la fibrine, quelquefois normale, tend parfois à augmenter et peut atteindre 7 p. m. La quantité

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des substances solides du sérum ést diminuée, les éléments gras y paraissent plutôt augmentés; le fer est notablement moindre. Scherer a trouvé, enfin, dans ce sang, de l’hypoxanthine, de l’acide urique, de l’acide lactique, de l’acide formique et de la leucine. Et que de changements, plus essentiels peutêtre, n’échappent-ils pas à nos moyens actuels d’investigation? Combien les organes essentiels ne doivent-ils pas être modifiés dans leur composition chimique, lorsque le sang est déjà si altéré !

Si nous éludions les changements des substances du liquide sanguin, moins les cellules, du liquor sanguinis, comme l’a fort bien appelé J. Müller, nous trouvons avant tout dans la fibrine une variabilité considérable.

Déjà augmentée un peu dans la chlorose, dans la grossesse, les maladies inflammatoires montrent surtout un chiffre élevé de fibrine, allant de 1/3 pour 1000 de l’état normal, jusqu’à 1 pour 100 entier. C’est dans le rhumatisme articulaire aigu et dans la pneumonie que nous en constatons les plus fortes proportions; en moyenne, on ne la voit pas dépasser 4 à 6 pour 1000. Zimmermann a vu la quantité de fibrine augmenter par suite d’inflammations locales artificiellement provoquées. Cela paraît confirmer l’opinion de Virchow, d’après laquelle l’augmentation de la fibrine proviendrait des organes malades, surtout de leur substance intercellulaire. L’augmentation de la fibrine après la saignée s’expliquerait aussi par la résorption plus active de cette substance intercellulaire, plus riche en fibrine. Envisager toutefois l’augmentation de la fibrine, 1 ’hyperinose, comme l’essence de l’inflammation, comme cela a été presque généralement fait dans le temps, est une profonde erreur. Qu’on relise les pages toutes philosophiques de M. Andral sur ce sujet, et l’on se convaincra qu’il repousse déjà énergiquement toute théorie précoce et exclusive.

La diminution de la fibrine, 1 ’/iypinose, accompagne souvent, il est vrai, les altérations générales, profondes, de l’économie, mais rien ne nous engage, sous ce rapport, à plus de réserve que les deux faits suivants : 1° dans la fièvre typhoïde la diminution de la fibrine n’est pas en corrélation directe avec la gravité de la maladie; 2° dans le scorbut, altération si grande du sang et de l’organisme tout entier. MM. Becquerel et Rodier ont même trouvé sa quantité augmentée.

Lorsque nous trouvons dans les maladies infectieuses, telles que les exanthèmes aigus, le typhus, la fièvre jaune, la peste, l’ictère grave, un sang mou, mal coagulé et difïluent, dans le cœur et les gros vaisseaux, la membrane interne du cœur et de l’aorte imbibée de matière colorante du sang; lorsque du sang extravasé, ou seulement sa matière colorante se trouve mêlée aux produits de sécrétion les plus divers, il s’agit évidemment là d'une altération profonde qui se manifeste par des signes non douteux, ne variant que d’intensité pendant la vie; aussi sont-ce les maladies qui offrent le plus de leucine et de tyrosine dans le foie et dans d’autres organes. L’hypinose est souvent constatée alors, mais il s’en faut qu’elle le soit toujours, abstraction faite même des cas dans lesquels une inflammation locale augmente momentanément la fibrine. Mais l’hypinose fût-elle constante dans l’état typhoïde, elle ne serait pas pour cela l’élément essentiel et dominant de cette altération dans la composition du sang, laquelle est à coup sûr plus profonde et plus générale. La rate augmentée et ramollie dans presque tous ces états, lorsqu’ils sont graves, serait-elle un des foyers d’altérations fournissant des éléments toxiques pour le sang et pour tout l’organisme? La température s’élevant, dans ces cas, à 41°, même 42° C., indique évidemment un travail d’oxygénation, de combustion fort actif, ce que l’analyse chimique des organes confirme pleinement.

Des altérations qualitatives de la fibrine s’opèrent probablement dans le sang tout aussi bien que celles des cellules. La fibrine évidemment ne se forme pas dans le sang, elle provient probablement en partie des vaisseaux lymphatiques; elle n’est pas tout de suite ce qu’elle est dans le torrent circulatoire, et, ayant subi des changements physiologiques, elle en doit aussi subir de morbides. En effet, Magendie, Poli et surtout Virchow (1), ont signalé sous les noms de bradyfibrine ou de fibrinogène une variété de la fibrine qui se trouve dans les produits d’exsudation des membranes séreuses; mais le caillot fibrineux qui s’y produit ne se forme qu’après le contact avec l’oxygène de l’air, et, enlevé du liquide, il s’en reproduit, d’après Virchow même, jusqu’à cinq ou six fois dans le même liquide.

L’albumine qui, dans le sang de l’homme, existe au moins dans le rapport de 4 à 500 grammes, ne

(1) La pathologie cellulaire basée sur l'étude physiologique et pathologique des tissus, trad. par P. Picard. Paris, 1861, p. 130 et suiv.

saurait être troublée, sans inconvénient grave, dans ses proportions, à cause de son rôle doublement important de liquide nutritif azoté par excellence, et de liquide donnant au sang la concentration nécessaire pour attirer, par diosmose, les sucs formés dans l’estomac, les intestins, dans le parenchyme des tissus et des organes.

L’augmentation de l’albumine, l’ hyper albuminose, n’est que passagère et de peu d’importance, vu la quantité des liquides fortement aqueux qui entrent toujours par résorption dans le sang, et qui alors rétablissent promptement l’équilibre.

La diminution de l’albumine, Y hypalbaminose , donne lieu, au contraire, à l’hydrémie, et elle est loin d’être rare. Becquerel et Rodier ont vu le chiffre de l’albumine, de 80 pour 1000, descendre à 60, 50, même à 37,2, avec diminution de la pesanteur spécifique du sérum jusqu’à 1,016 et augmentation équivalente d’eau jusqu’à 930, 950 même. D’après C. Schmidt, il entre dans le sang, en pareil cas, pour 100 parties d’albumine, 6 parties de soude, ou 13 parties de phosphate de soude, ou 31 de chlorure de sodium : ainsi, pour 8 à 10 parties d’albumine, en moyenne, une partie des sels du sang dans leur composition ordinaire.

L’hypalbuminose a nécessairement pour conséquence une diminution de résorption des liquides destinés à l’assimilation et des sucs des parenchymes ; en même temps le liquide sanguin, insuffisamment concentré, transsude plus facilement, et c’est ainsi que naît la tendance à l’hydropisie. Lorsque les sucs des parenchymes sont incomplètement résorbés, toute l’élimination du corps se fait incomplètement, des substances qui ne devraient être que de passage, s’accumulent, et par cela même se décomposent facilement, et peuvent ainsi donner lieu à des mutations atomistiques dangereuses, toxiques même. On comprend dès lors les rapports qui relient entre elles l’hypalbuminose et la toxémie avec ses manifestations symptomatiques d’apparence typhoïde, fait dont l’analyse des organes, dans ces maladies, fournit une preuve de plus.

L’hypalbuminose peut naître de la déperdition de beaucoup d’albuminates par la diarrhée, par la suppuration, par l’albuminurié forte et prolongée, par la destruction de beaucoup de cellules sanguines dans la rate. Elle peut être aussi la conséquence de l’ingestion insuffisante de substances albuminoïdes. L’hydropisie, occasionnée souvent dans le principe par l’hypalbuminose, l’entretient et l’augmente ensuite à son tour.

Il est probable que l’albumine du sang peut aussi être modifiée dans sa qualité, mais nous ne savons rien de positif à cet égard.

Les modifications des sels du sang, dans les maladies, sont encore bien peu connues. Parmi les corps d’apparence graisseuse (corps plutôt sléroptères ou semblables aux huiles éthérées solides), c’est surtout la cholestérine, qui s’accroît dans bien des maladies aiguës, dans les stases biliaires. Quant au sang chyleux, il règne encore beaucoup d’obscurité sur la plupart des exemples rapportés par les auteurs.

L’accumulation dans le sang de substances étrangères quant à la qualité ou à la quantité joue certainement un rôle important en pathologie.

Le sucre peut se trouver dans la proportion de 1 pour 1000 dans des cas de diabète bien prononcé, ainsi proportionnellement en quantité exiguë, lorsqu’on pense que les urines peuvent en contenir jusqu’à 6 à 8 pour 100 et au delà.

Nous ne savons rien de positif sur l’acide libre du sang; l’influence de l’acide lactique libre sur la production et la marche du rhumatisme articulaire aigu est hypothétique. Dans un cas de sang acide accompagné du dégagement d’une multitude de bulles de gaz que j’ai observé sur le cadavre, on pouvait bien soupçonner qu’il s’agissait d’acide carbonique, mais cela n’a point été démontré, et moins encore la formation d’un acide libre dans le sang durant la vie.

L’urée, en petite quantité dans le sang à l’état normal, s’accumule en quantité plus ou moins notable lorsque son excrétion est profondément troublée. Picard a trouvé que dans l’urémie qui accompagne souvent la maladie de Bright, les accidents du côté du système nerveux se montraient dès que la quantité d’urée s’approchait de 0,08 pour 100 ou les dépassait; passé 1/2 pour 1000, celte substance deviendrait donc toxique. D’après Frerichs, ce ne serait point l’excès d’urée, mais celle-ci, par sa transformation en carbonate d’ammoniaque, s’opérant sous l’influence d’un ferment dans le sang, qui deviendrait la cause de l’urémie. En effet, l’urée est envisagée par des chimistes modernes, par Staedeler, entre autres, comme

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une amide d’acide carbonique, carbamide, et déjà, sans l’intervention d’un ferment, elle fournit, chauffée avec de l'eau à 100° ou avec des acides minéraux, ou avec des alcalis, de l’acide carbonique et de l’ammoniaque, d’après l’équation suivante :

N H2 + 2HO = C204 + 2NH3 (H2

L’urémie joue un rôle important non-seulement dans la maladie de Bright, mais très probablement aussi dans le choléra, dans la fièvre jaune, dans des accidents nerveux graves du rhumatisme articulaire aigu, du diabète même, etc.

L’acide urique, qui, d’après Garrod (1), se trouve surtout dans le sang des goutteux et contribue aux dépôts uratés articulaires, se rencontre aussi dans la maladie de Bright, ainsi que dans bien d’autres affections.

Quant à l’acide urique des urines, elle ne provient ordinairement point du sang. Bamberger a trouvé l’ammoniaque dans le sang de malades atteints de pemphigus. D’autres observateurs, tels que C. Schmidt, Lehmann, Reuling et d’autres, l’ont trouvé dans le sang de toutes les affections dans lesquelles la rétention de l’urée avait lieu par suite d’une maladie des reins : ainsi dans le choléra, dans la scarlatine, dans la maladie de Bright. Frerichs a trouvé de l’ammoniaque dans le sang des urémiques, à côté d’urée non décomposée. Il a tué des animaux en leur injectant du carbonate d’ammoniaque dans le sang, tandis que l’injection d’urée était assez bien supportée. Cl. Bernard et Barreswil ont vu les animaux néphrotomisés périr rapidement, lorsque la membrane muqueuse de l’estomac offrait une réaction alcaline, fait constaté aussi dans l’urémie grave de la maladie de Bright par Lehmann. Tous ces faits appuient fortement la théorie de Frerichs sur l’urémie.

La bile résorbée subit promptement de profondes modifications dans le sang. Les sels biliaires cèdent leur base, et les acides de la bile se transforment en substance chromogène et en substance colorante de la bile. Aussi ces deux substances, la dernière surtout, passent-elles à peu près seules de la bile, par le sang, dans les urines et dans les tissus.

Frerichs a trouvé de la leucine et de la tyrosine dans le sang des veinules hépatiques et de la veine porte, dans l’ictère grave essentiel (atrophie jaune du foie). Scherer a trouvé de la leucine dans le sang d’un leucémique, Staedeler dans le sang d’un individu atteint de rétention chronique de la bile, observé dans ma clinique de Zurich. L’hypoxanthine, un corps semblable au gluten, divers acides organiques ont été rencontrés par Scherer dans le sang leucémique. Quant au mélange mécanique de pigment, de coagulations intra-vasculaires, emboliques, etc., il ne saurait en être question ici. Je mentionnerai seulement encore ce fait important signalé par Virchow, que dans la gangrène les substances en voie de décomposition, charriées par le sang, produisent, dans des endroits fort éloignés du foyer primitif, des foyers secondaires, métastatiques, de même nature, gangréneux aussi.

Des embryons d’entozoaires trouvés dans le sang de divers animaux, devant traverser celui de l’homme aussi, n’occasionnent point, que je sache, d’accidents morbides ou d’altérations spéciales dans le sang lui-même.

Dans la septicémie, le sang peut devenir acide, offrir de l’acide lactique, du carbonate ou d’autres combinaisons d’ammoniaque, de l’hydrogène sulfureux, une augmentation de matière extractive ; les cellules rouges perdent la propriété d’absorber l’oxygène, mais tout cela ne constitue que les effets d’agents inconnus.

Ce caractère septique du sang se trouve, du reste, dans des maladies trop diverses, telles que les formes graves de variole, de diphlhérite, dans la gangrène, dans les suppurations ichoreuses, dans la morve, dans le charbon, dans certaines fièvres puerpérales, pour ne pas admettre qu’il y a là des étals semblables seulement, mais différents au fond, tant sous le rapport des Causes que sous celui des effets.

Parmi les états toxémiques nombreux et variés, la pyohémie constitue jusqu’à présent une entité mal définie, que les progrès de notre science feront probablement disparaître comme telle. Il y a là un tel

(1) The nature and trealment of goût and rheumatic goût. London, 1859.

mélange d’obstacles mécaniques dans la circulation capillaire, de transmutations chimiques à action toxique; il y a là tant de rapports avec d’autres maladies que nous venons de mentionner, que depuis longtemps j’appelle, dans mes cours et dans ma clinique, la pyohémie une véritable x-hémie.

Nous ne voyons pas plus clair dans cette disposition hémorrhagique, héréditaire souvent, que l’on a décrite comme hémophilie; nous ne connaissons ni les altérations du sang, ni ceux des vaisseaux sanguins qui président à cette curieuse prédisposition.

§ IX. — Quelques remarques sur la valeur des changements dans la composition des urines dans les maladies.

Les urines constituent l’excrétion la plus importante en pathologie. Aussi l’uroscopie a-t-elle de tout temps préoccupé les esprits, et c’est surtout depuis une vingtaine d’années que les découvertes et le perfectionnement des méthodes d’examen se sont considérablement multipliés pour l’urologie normale et pathologique.

Jetons un coup d’œil sur leur valeur par rapport aux changements moléculaires produits par les maladies.

L’augmentation considérable d’eau, sans changement notable dans les parties fixes, dépend tantôt de l’ingestion aqueuse exagérée, comme dans la polydipsie, vraie névrose du nerf pneumogastrique, tantôt de la résorption rapide de liquides transsudés en abondance. La quantité totale peut ainsi atteindre, dépasser même 5 à 10 000 centimètres cubes par vingt-quatre heures. Bien que bon nombre de médicaments soient éliminés par les urines, soient urophanes, il est douteux cependant qu’il y en ail qui augmentent directement le pouvoir sécrétoire des reins. C’est ainsi que la digitale, par exemple, n’augmente la quantité des urines qu’en levant, comme régulateur par excellence des mouvements cardiaques, des obstacles à sa sécrétion ou à la résorption d’une transsudation anormale.

Quanta l’accroissement de la quantité des urines dans le diabète sucré, nous y reviendrons plus loin.

La diminution de l’eau a pour cause tantôt la déperdition aqueuse par d’autres voies, sueurs, diarrhée, etc., tantôt un état spasmodique, tantôt un obstacle local ou général à la circulation rénale ou dans d’autres organes. Les transsudations hydropiques diminuent aussi notablement cette quantité. Toutes les maladies aiguës fébriles agissent dans ce même sens, bien qu’à un moindre degré.

Mais sous le rapport des changements moléculaires, l’augmentation ou la diminution des substances solides des urines a bien plus d’importance que celle de l’eau.

Dans les maladies aiguës et fébriles, il y a une consomption des matériaux du corps plus forte qu’à l’état normal, mais tout eu augmentant l’urée et les urates, souvent aussi les phosphates : d’autres sels, le chlorure de sodium surtout, diminuent notablement et d’une manière disproportionnée même à la diminution de l’ingestion de ce sel. Dans les maladies chroniques non fébriles, les substances fixes diminuent plutôt et augmentent de nouveau s’il survient de la fièvre hectique.

La formation des sédiments, en grande partie aussi celle des concrétions, dépendent de la fermentation acide ou alcaline des urines. La première, accompagnée de leur plus grande acidité, dépend surtout de la fermentation d’acide lactique, les matières extractives et pigmentaires fournissant probablement l’acide, tandis que le mucus vésical fournit le ferment qui contribue à la formation de l’acide lactique. Il se dépose alors une quantité beaucoup plus considérable d’urate de soude et d’acide urique. 11 se forme aussi facilement alors de l’oxalate de chaux.

Les urines passent peu à peu à la fermentation alcaline; mais celle-ci est souvent primitive et a lieu bien plus souvent que la précédente, déjà dans l’intérieur du corps. L’urée, se décomposant en acide carbonique et en ammoniaque, sous l’influence d’un ferment, donne ensuite lieu à la formation abondante de phosphate ammoniaco-magnésien, de phosphate calcaire, et quelquefois aussi de carbonate de chaux et d’un peu de biurate d’ammoniaque. C’est dans ces urines alcalines que se forment des sédiments et des concrétions variées, tout en entretenant ou en excitant un travail phlegmasique à produit muco-purulent qui souvent aussi est le point de départ de la fermentation alcaline. Celle-ci est favorisée aussi considérablement par la rétention prolongée des urines dans la vessie. La fermentation acide, lorsqu’elle a déjà lieu dans l’intérieur des voies urinaires, favorise la formation de concrétions

T. II. — AKAT. PATIIOL. — 41° L1VR.

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acides, d’acide urique, de son dérivé l'acide oxalique qui se combine avec de la chaux, etc. Lorsque les deux espèces de fermentations alternent, il se forme, dans les calculs, des couches alternantes d’éléments acides et d'alcalins, tels que les sels calcaires, leurs phosphates triples, etc. Le carbonate d’ammoniaque, irritant à son tour les parois internes des voies urinaires, produit une phlegmasie plus continué avec formation de pus, d’où la prédominance des sels alcalins dans les couches externes, tandis que les noyaux primitifs contiennent souvent des éléments acides. L’absorption d’une quantité notable de carbonate d’ammoniaque non simultanément, mais successivement pendant un temps prolongé, provoque cet empoisonnement particulier du sang qui fait périr bon nombre de vieillards atteints d’un engorgement de la prostate et sujets depuis longtemps à la rétention des urines, ou plutôt à leur excrétion incomplète, état tout à fait semblable à l’urémie.

Si nous passons en revue les divers sédiments, nous avons déjà vu naître le biurate de soude sous l’influence de la fermentation acide, il est alors mêlé avec un peu d’urale de chaux et d’ammoniaque ; mais il peut aussi se former par suite d’une gêne circulatoire et du trouble qui en résulte pour la diosmose gazeuse dans les poumons. L’emphysème pulmonaire, les maladies du cœur, du foie, en favorisent donc l’excrétion. Le sédiment fébrile, de couleur jaune rosé, dû en bonne partie aussi à l’augmentation de l’oxydation de diverses substances dans le corps, renferme l’urate acide de soude comme élément essentiel, combiné avec de petites quantités d’urale d’ammoniaque et une substance rosée, désignée autrefois sous le nom d’acide purprique; mais celle-ci n’est' guère bien connue à l’état libre ; il s’agirait donc de sels d’acide purprique, de purprates. Il est probable, en outre, qu’il s’y trouve aussi une certaine quantité d’alloxane, produit de l’oxydation de l’acide urique qui se forme d’après l’équation suivante :

C‘°H4iW + 4H0 + 20 = C2H4N202 + C*H4N2010

Urée. Alloxane.

L’alloxane, en se décomposant ultérieurement, fournit de l’urée, et dans ce dédoublement prennent naissance comme produits ultérieurs de décomposition, de l’acide carbonique et de l’acide oxalique. L’urée, augmentée dans les urines fébriles, est donc due aussi en partie à la décomposition de l’acide urique, tandis que les purprates ne se forment qu’après la transformation de l’alloxane en alloxanthine, et de celle-ci en murexide, substance que l’on peut envisager comme un sel ammoniacal acide d’un acide bibasique, de l’acide purprique.

Quant à l’allantoïne, autre produit d’oxydation de l’acide urique, Frerichs l’a trouvée dans les urines d’un chien, auquel il avait injecté de l’huile; peut-être la trouvera-t-on dans des cas de gêne extrême de respiration : dans l’asphyxie imminente, par exemple.

L’acide urique, augmenté dans les affections fébriles, peut aussi, en dehors d’elles, se former primitivement en excès, ou se séparer en excès des sels uratés, ce qui conduit à la formation de gravier, aux concrétions, aux calculs uriques.

L’acide hippurique se trouve rarement dans les urines comme produit de maladies.

Nous avons déjà appris à connaître le phosphate ammoniaco-magnésien comme produit de la fermentation alcaline.

L’oxalale de chaux se forme de l’acide urique dans les conditions indiquées plus haut, et accompagne, en outre, la diathèse lilhique oxalo-calcaire, souvent aussi la spermatorrhée. Les vins mousseux, ainsi que l’eau chargée d’acide carbonique, les végétaux riches en oxalates et les alcalis combinés avec un acide organique, provoquent aussi son excrétion par les urines. Si des troubles digestifs ou respiratoires peuvent la favoriser lorsqu’une nourriture animale abondante est prise habituellement, on est allé trop loin, cependant, en admettant une diathèse oxalique spéciale. Frerichs et Wechler ont provoqué une excrétion assez abondante d’acide oxalique et d’urée, après l’injection de sels uratés dans le sang. En général, la formation de l’acide oxalique indique donc un trouble dans tout l’échange de la matière, avec influence probable aussi de celui de l’innervation.

Parmi les sédiments rares, il faut compter la cystine et la xanlhine, pouvant l’une et l’autre donner lieu, bien que dans des cas fort rares, à la formation de calculs. Si ceux de cystine ne sont déjà pas communs, ceux de xanthine se comptent en nombre extrêmement restreint dans la science. La for-

mule de la cystine, CGH7NS204, rappelle involontairement celle de la taurine, C4H7NS206, et l’on peut se demander s’il n’y a pas là une modification de la bile, et surtout de l’acide tauro-cholique ou choléique comme élément de sa production. On n’a, du reste, pas besoin d’en appeler à une transformation directe de la bile, puisqu’on a rencontré aussi de la cystine dans le suc exprimé du rein de bœuf, et que, d’un autre côté, la taurine a été trouvée aussi dans le tissu pulmonaire normal par Cloetta. Un fait bien remarquable est l’hérédité plusieurs fois observée, tant pour le sédiment que pour les calculs cystiques.

Quant à l’extrême rareté de la xanthine dans les urines, elle est d’autant plus curieuse qu’elle diffère de l’acide urique seulement par 2 équivalents d’oxygène de moins. En outre, la xanthine et l’hypoxanthine sont assez répandues ailleurs dans les organes de l’homme, soit à l’état de santé, soit à l’état morbide.

En tenant compte des variations quantitatives les plus importantes pour les parties constituantes essentielles des urines, on arrive aussi à y voir l’expression de lois générales qui président aux transmutations atomistiques dans les maladies, lois tout à fait inconnues.

L’augmentation de l’urée, dans les maladies aiguës et fébriles, dépend essentiellement de la décomposition largement augmentée de substances azotées, puisque leur ingestion diminue notablement pendant la fièvre. L’augmentation peut aller au double, au triple même de l'excrétion journalière ordinaire, et atteint son maximum à l’apogée de la maladie, pour diminuer ensuite au-dessous de l’état normal et revenir à celui-ci graduellement. Une diminution prolongée de l’urée est l’expression d’une altération profonde des reins ou de toute l’économie. Un des faits les plus remarquables, sous ce rapport, est la disparition presque complète de l’urée dans les urines de l’ictère grave essentiel, en même temps que la leucine et la tyrosine, ces produits ordinaires de décomposition des substances azotées, y apparaissent.

Quant à l’acide urique, nous avons déjà vu dans quelles circonstances il était augmenté. Il n’est pas moins curieux de constater avec Lehmann, Gugert et Frommherz, que pendant l’accès de goutte sa quantité diminuait notablement.

L’acide hippurique, pas très rare dans les maladies, apparaît constamment après l’ingestion de l’acide benzoïque, qui, avec la glycine, entre dans sa composition; elle n’a cependant point été étudiée suffisamment dans les variations pathologiques des urines.

Les chlorides, surtout le chlorure de sodium, sont sujets à des variations qui ne sont point en rapport direct, souvent même sont en rapport inverse avec la quantité de diverses autres substances, l’urée surtout. On les trouve légèrement augmentés dans la polyurie suite de polydipsie, dans la résorption de transsudations hydropiques qui, ayant attiré une certaine quantité de chlorides, les restituent par la diurèse, pour les éliminer. Par cette même raison, les chlorures diminuent lorsque, dans le cours d'une maladie aiguë, il se fait une transsudalion ou une exsudation abondante. Toutefois cette diminution a lieu aussi dans des circonstances dans lesquelles on n’est en droit, pour l’expliquer, de n’invoquer ni l’ingestion diminuée de chlorides, ni la déperdition par les exsudations, ni celle par des voies d’excrétion, expectoration, diarrhée, etc. Il y a là des lois inconnues encore dont l’intervention n’est pas douteuse.

Lorsque le chlorure de sodium a été excrété en quantité beaucoup moindre, il l’est ensuite en excès avant que l’équilibre se rétablisse.

Nous connaissons fort peu les règles pathologiques qui président à l’élimination des sulfates. Celle des phosphates est mieux connue ; toutefois les résultats de nombreux travaux faits sur ce sujet sont divergents, contradictoires même. On comprend, sous le nom générique de phosphates, le phosphate acide de soude et ses sels de chaux, de magnésie, ainsi que le phosphate ammoniaco-magnésien, et l’on détermine leur quantité totale par celle d’acide phosphorique précipitée au moyen des réactifs à base de fer. Entrant dans la composition d’acides gras complexes, dans celle de toutes les substances protéiques, constituant le principal sel des os, on conçoit que les phosphates puissent provenir tout aussi bien du corps lui-même que du dehors, fait dont il faut toujours tenir compte, lorsqu’on veut déterminer la valeur des excrétions. Sujets à de bien grandes variations , les phosphates ne montrent point, comme l’urée, l’acide urique, le chlorure de sodium, de connexion directe avec le travail fébrile ou inflammatoire. Les troubles chroniques et prolongés delà nutrition paraissent les diminuer. Dans des maladies aiguës et chroniques du système nerveux, Bence Jones les a trouvés augmentés; il en est de même souvent dans le rachitisme,

CHANGEMENTS MOLÉCULAIRES PRODUITS DANS LE CORPS HUMAIN

et surtout dans l’ostéomalacie; cependant, dans un cas bien prononcé de cette maladie, à Zurich, nous n’avons point trouvé les phosphates augmentés.

Dans cette esquisse de physiologie pathologique, les substances mêlées accidentellement aux urines ont moins de valeur. L’augmentation de l’épithélium, le sang, modifient peu leur composition. Il n’en est pas de même du pus et du mucus, qui, au moyen d’un ferment particulier, provoquent facilement tous les phénomènes de la fermentation alcaline avec ses suites fâcheuses. La spermatorrhée a encore cet intérêt physiologique que presque constamment elle est accompagnée de l’excrétion d’acide oxalique ou d’oxalate de chaux que nous avons appris à connaître comme étant les produits d’une nutrition troublée, qui, dans cette maladie, a pour principal point de départ un désordre profond dans le système nerveux.

Les fragments d’épithéliome, de cancer, du contenu de kystes dermoïdes ouverts dans la vessie, ont une valeur essentielle pour le diagnostic.

La présence de substances chimiques faisant partie constituante du corps, ordinairement étrangères aux urines, telles que l’albumine, la fibrine, le sucre, les éléments de la bile, les pigments divers, offre au contraire un bien grand intérêt.

L’albuminurie est, comme on sait, tantôt un symptôme d’altération momentanée dans la force de propulsion du cœur et de la pression latérale du sang dans les vaisseaux, tantôt une vraie maladie, alliée à une altération profonde des reins, dont la diosmose est troublée tant par l’altération des membranes que par celle du liquide qui doit les traverser. Si l’on joint à ces conditions l’influence de plus en plus évidente du système nerveux dans l’albuminurie et dans la maladie de Bright, on arrive donc à des causes bien complexes.

Malgré la facilité de précipiter l’albumine dans les urines, on sait à combien d’erreurs on est exposé lorsque les méthodes d’examen ne sont pas suffisamment multipliées. On sait aussi que l’élude des cylindres dans les urines a une importance morphologique bien grande; mais, d’un autre côté, nous manquons de bonnes méthodes d’un emploi facile, pour déterminer les oscillations journalières de la quantité d’albumine.

On comprend facilement que, lorsque les urines renferment 1, 2, même 4- à 5 pour 100 d’albumine, comme je l’ai observé, une double perturbation doit survenir, en premier lieu dans la compositiondes urines, en second lieu dans toute la nutrition générale. Les urines y subissent, outre la présence de l’albumine et des cylindres, bien d’autres modifications encore, telles que la diminution très notable de la pesanteur spécifique, celle de l’urée, du chlorure de sodium, des phosphates, du pigment urinaire, qui présente aussi cette variété qui a la plus grande analogie avec la matière colorante de l’indigo. Tous ces changements indiquent une fois de plus, qu’outre les altérations anatomiques si variées des reins, inflammation, dégénération amyloïde, colloïde, infiltration pigmentaire, obstruction vasculaire, etc., outre les altérations que l’on trouve dans les organes de l’innervation, de la digestion, de la respiration, de lu circulation, etc., il s’opère une profonde modification dans tout l’échange de la matière, puisque en même temps que l’albumine apparaît, les substances azotées, phosphatées, chlorurées, pigmentaires des urines, subissent également des modifications d’excrétion et de qualité si profondes. Comme le sang dans la leucémie, les urines, dans la maladie complexe appelée maladie de Bright, montrent donc qu’il ne saurait y avoir un changement isolé, exclusif, ne portant que sur un seul élément, sans que toute la composition de nos liquides et de nos solides, organes, systèmes, corps tout entier, y participent.

La fibrine ne se trouve guère pure et à l’état de fibrine dans les urines. On y observe quelquefois une substance comme gélatineuse, ce que M. le professeur Lœwig a constaté pour un cas de notre hôpital de Breslau.

Le sucre dans les urines, dans le diabète, maladie du système nerveux et de toute l’économie, est accompagné de la présence de la glycose dans le sang, dans presque tous les organes et dans tous les produits de sécrétion, sauf les centres nerveux et la salive. Aussi ne sommes-nous pas étonné de trouver dans les urines, outre la présence du sucre, qui peut atteindre 4-, 5, 6, 8 pour 100 et au delà, dépasser une demi, même une livre dans les vingt-quatre heures, de trouver, disons-nous, d’autres altérations profondes, telles que la présence de l’inosite, la perte des principes odorants et pigmentaires, sans compter les variations non suffisamment étudiées des autres substances des urines, parmi lesquelles la

fréquence, quelquefois l’abondance de l’acide hippurique se fait remarquer. Plus encore qu’à l’examen des urines, nous attachons une grande valeur à ce fait, qu’à une période avancée du diabète le sucre se forme non-seulement des aliments sucrés ou amylacés, mais même sans ingestion plus abondante de substances qui d’ordinaire se transforment en combinaisons de carbone hydraté. Voilà donc encore un inorbus tolius subslanliœ résultant d’un trouble initial dans la sécrétion ou dans la combinaison d’une seule substance, le sucre.

Les éléments biliaires, dans les urines, se réduisent à la présence du pigment ou du chromogène, et tout ce qu’on a dit, dans ces derniers temps, de la fréquence des acides de la bile, a été réfuté par les belles recherches de Staedeler et de Neukomm. L’expérience suivante, déjà antérieure, de Frerichs et de Staedeler, est sous ce rapport bien intéressante. Après l’injection d’une bile incolore de bœuf dans le sang d’un animal, ils ont retrouvé, au bout de six heures à peine, le pigment biliaire dans les urines, sans trace d’acide de la bile. Le pigment biliaire, dans les urines comme ailleurs, est un dérivé du pigment hématique par son oxydation, de même que c’est aussi par oxydation que les acides de là bile sont transformés dans le sang en pigment biliaire et excrétés comme tels. M. le professeur Staedeler démontre dans ses cours la transformation des acides biliaires en chromogène incolore et ensuite en pigment par l’expérience suivante : Lorsqu’on dissout les acides biliaires dans de l’acide sulfurique concentré, on obtient, en chauffant, du chromogène qui se précipite, par addition d’eau, en flocons incolores. Lorsqu’on décante ensuite pour enlever l’acide sulfurique, on obtient, en chauffant à l’air, le pigment de la bile à la place du chromogène. On comprend dès lors facilement que quelquefois, dans l’ictère, les urines ne montrent point de pigment au moment de l’émission, mais bien ensuite par oxydation à l’air libre, le pigment s’y étant formé du chromogène par l’addition de l’oxygène de l’air.

C’est dans les urines ictériques, après l’ictère grave, que Frerichs a rencontré de la leucine et de la tyrosine dans les urines sous forme de dépôts verdâtres, en même temps que l’urée avait en grande partie disparu. Le même observateur a retrouvé aussi ces corps, et d’autres observateurs après lui, dans quelques cas de typhus grave et de variole.

Quant aux pigments propres aux urines, nos connaissances chimiques sont encore bien arriérées à leur sujet. Nous mentionnons seulement que, de plus en plus fréquemment, on a rencontré pendant ces dernières années dans les urines des pigments bleus ou violets analogues à ceux de l’indigo. On a désigné cjspigmenls sous les noms d ’uroglaucine ou cyanosurine.

Toutes ces altérations démontrent qu’aucun liquide de l’économie ne rend compte aussi bien que l’urine des changements profonds qui s’opèrent dans nos organes.

§ 1IU.“ Quelques remarques sur la valeur «les cliaugemcnSs clsîeuiques «les organes dans les maladies.

Depuis longtemps les observateurs étaient préoccupés de l’étude du sang, des produits de sécrétions cl des urines surtout, dans les divers étals morbides, sans pouvoir penser à l’examen des organes. En effet, on ne peut analyser ces derniers qu’après la mort; or il faut le faire en un moment assez rapproché de celleci, avant que la décomposition cadavérique ait altéré leur composition normale, qui, depuis quelques années seulement, commence à être étudiée avec exactitude, et qui nous est encore bien incomplètement connue. Il fallait, enfin, étendre considérablement le champ des investigations, perfectionner les méthodes, faire des recherches organologiques comparées pour les divers organes du même corps malade, pour éviter celte presque nullité des résultats qu’avait fournie auparavant l’étude chimique des produits accidentels, des tubercules, du cancer, des tumeurs en général. J’ai vu bien souvent envoyer une partie d’une tumeur à un micrographe, pour voir si la fameuse cellule (cancéreuse) y était ou non, de même que les études chimiques se bornaient à constater la quantité d’albumine, de glutine, de matières grasses, de sels, etc. Aussi ces recherches fragmentaires sont-elles restées stériles.

En chimie physiologique on n’a entrevu quelle était la nature des corps albuminoïdes, que du moment où, en absence de toute formule rationnelle, on a commencé à étudier leurs produits de décomposition, pour conclure de ces corps plus simples à leurs composés plus complexes. Malgré les recherches de Ch. Kobin et Vcrdeil ( Traité de chimie anatomique et physiologique) , nous ne connaissons que quelques

T. H. — ANAT. PATHOL. — 41e L1VB. 172

686 CHANGEMENTS MOLÉCULAIRES PRODUITS DANS LE CORPS HUMAIN

produits d’oxydation ou de dédoublement par les acides ou les alcalis. Par l’oxydation , au moyen du peroxyde de manganèse, du chromate de potasse, de l’acide sulfurique, on obtient un grand nombre d’acides gras volatils et de l’acide benzoïque, ainsi que les aldéhydes et les nitryles correspondants, et en outre de l’ammoniaque et quelques bases organiques volatiles; par l’oxydation d’une solution alcaline des corps albuminoïdes au moyen du permanganate de potasse, il se forme également des acides gras et de l’acide benzoïque, que Bechamps a pris à tort pour du nitrate d’urée artificiellement préparé. Lorsqu’on décompose ces corps par des acides non oxydants, en les chauffant avec de l’acide sulfurique dilué ou de l’acide chlorhydrique, ou avec des alcalis, on obtient des produits cristallins, de la leucine, de la tyrosine, de la glycine, ainsi que d’autres corps encore peu étudiés. Un dédoublement analogue a lieu, par décomposition spontanée, parla putréfaction des substances azotées; en même temps il se forme des acides gras, surtout de l’acide acétique, de l’acide butyrique et valérianique, puis de l’ammoniaque, des bases organiques, leucine, tyrosine, une substance cristalline volatile ayant l’odeur des matières fécales, et des corps amorphes non encore bien connus.

En parlant de la décomposition des corps albuminoïdes, nous nous sommes servi du nom de biogène . Il faut que nous entrions à ce sujet dans quelques détails, caries changements des biogènes deviennent souvent pathogènes, et se trouvent, dans bien des cas, dans un rapport direct avec leurs modifications quantitatives ou qualitatives.

C’est sous le nom de biogènes que M. le professeur Slaedeler (de Zurich) comprend les substances nécessaires à nos tissus et organes, à l’entretien de la vie organique en général.

En premier lieu, il s’agit de substances non azotées, dans lesquelles le carbone est hydraté, c’est-à-dire combiné avec l’hydrogène et l’oxygène à la manière de l’eau ( kohlehydrale des auteurs allemands, carbones hydratés, ou combinaisons carboniques hydratées).

Les biogènes non azotés comprennent, parmi les sucres, la glycose et le sucre de lait; la première, si importante dans le diabète, passant aussi dans les transsudations, sans qu’il y ait méliturie. Viennent ensuite l’amidon et la cellulose, représentés dans le corps humain par les corpuscules amyloïdes de l’épendyme ventriculaire, par la dégénération dite amyloïde, qui probablement comprend des substances diverses, puisque dans une d’elles, réputée de cette nature, Kékulé a trouvé de l’azote.

L’amidon et la cellulose deviennent encore importants en thérapeutique, lorsqu’on doit éviter l’ingestion de tout corps saccharogène, comme dans la méliturie; la propriété de la plyaline et de la diastase pancréatique de transformer alors l’amidon en dextrine d’abord, puis en sucre, est la base de l’alimentation, surtout des défenses alimentaires dans le diabète. Lorsqu’on tient compte de ce fait que la cellulose et l’amidon se trouvent seulement dans les corps amyloïdes normaux chez l’homme, et dans les ascidies et les salpes parmi les animaux inférieurs, il est extrêmement curieux de voir le sucre produit en grande masse à une période avancée du diabète, lors même que toute ingestion amylo-sucrée est soigneusement évitée.

Parmi les faux sucres, la mannite et la quercite ne se trouvent que dans les plantes; mais l’inosite joue certainement un rôle important en physiologie et en pathologie, et se trouve surtout dans les centres nerveux et les muscles, ainsi que dans les urines diabétiques, sans que l’on soit en droit cependant d’en faire une espèce à part sous le nom de diabètes inositus.

Les biogènes azotés sont les plus importants dans l’économie animale, bien qu’on n’estime peut-être pas encore à toute leur valeur les non azotés, sous le rapport de leur valeur nutritive, histogène, physiologique et pathologique.

Les mêmes décompositions, oxydations et dédoublements que nous avons signalés plus haut pour les corps albuminoïdes, ont lieu aussi dans le sein de nos organes, et jouent un rôle des plus importants en chimie pathologique. M. le professeur Staedeler divise les biogènes selon les produits de décomposition qu’ils fournissent, dans les groupes suivants :

En premier lieu se trouvent ceux qui donnent de la leucine et de la tyrosine. Les tissus cornés, cheveux, ongles, etc., très riches en soufre, fournissent surtout beaucoup de ces deux substances, jusqu’à 4 pour 100 de tyrosine, jusqu’à 8 de leucine. Les corps albuminoïdes, fibrine des muscles et du sang, albumine avec ses variétés riches en alcali, paralbumine, albuminose, la caséine, l’hémato-crystalline, fournissent également beaucoup de leucine et de tyrosine. D’après Staedeler, un rapport étroit

relie la tyrosine à la matière colorante du sang, surtout contenue dans l’hémato-crystalline. La formule suivante de Slaedeler montre ces proportions :

2C18HUN06 20 = CW + C4H404 + WTO

Tyrosine. Acide carbonique. Ac. acélique. Hématoïdine.

Si donc l’hémaloïdine paraît naître par oxydation de la tyrosine, n’est-il pas fort possible qu’à son tour, dans des organes sains ou malades, la tyrosine puisse naître par dédoublement de l’hématoïdine, en même temps que des acides organiques se dégagent et agissent comme tels ou comme combinaisons salines? Ce dédoublement est, du reste, en tout point analogue à celui qui s’opère sous l’influence de ferments qui jouent très probablement un grand rôle dans tout le métamorphisme pathologique.

Nous possédons déjà, du reste, pour la formation de la tyrosine, assez de ressources, pour ne pas attacher une trop grande valeur à celle que nous venons d’indiquer. Les acides gras, butyrique, valérianique, naissant de la putréfaction dans la gangrène, ne seraient-ils pas, dans le corps vivant, dus aussi à un dédoublement des substances protéiques, de la leucine surtout, en tout semblable à celui que nous observons dans nos laboratoires? Et notre corps est-il autre chose qu’un laboratoire animé?

Sur ma demande, M. Neukomm a recherché dernièrement la leucine et la tyrosine dans les croûtesi de l’ichthyose cornée (kératose diffuse), et les y a trouvées en quantité assez notable.

En second lieu, viennent les biogènes azotés qui fournissent de la leucine et de la glycine, catégorie qui embrasse tous les tissus et les substances collagènes, os, cartilage, tissu cellulaire, derme, etc. Les tissus élastiques forment un troisième groupe qui ne fournit que de la leucine; la chitine, enfin, non représentée chez les animaux supérieurs, ne fournit aucun de ces produits.

L'urée, dérivant des substances albuminoïdes, fournit une autre série de produits par oxydation, tels que l’acide urique, l’acide oxalique* l’allantoïne, la xanthine et l’hypoxanthine, etc., puis, des produits de dédoublement, sous l’influence de ferments, tels que le carbonate d’ammoniaque et d’autres composés ammoniacaux. On peut donc admettre, comme fait discutable, la proposition suivante :

Les produits d’oxydation et de dédoublement des biogènes azotés et non azotés, sous l’influence souvent probable de l’action de ferments, constituent une des principales sources du métamorphisme pathologique, et sont très probablement en rapport direct avec les changements morphologiques progressifs et régressifs des cellules.

Nous avons ainsi un commencement de formule générale, tout hypothétique encore, des changements moléculaires qui accompagnent ou occasionnent les maladies. Jetons à présent un coup d’œil sur les résultats des recherches exactes sur ce terrain.

Insistons avant tout sur ce fait que, de même que la nourriture diffère d’une tribu animale à l’autre, souvent d’une espèce à l’autre; de même aussi la composition des organes est sujette à de grandes variations dans la série animale. C’est ainsi que la leucine est très répandue dans les animaux inférieurs, et se trouve entre autres dans le sang sain de la chenille du bombyx de la soie; une maladie grave, épidémique depuis plusieurs années en Italie et en France, fait disparaître, d’après les belles recherches de Staedeler, la leucine de ce sang, tandis que dans le sang de l’homme sa présence constitue une grave anomalie. Frerichs et Staedeler ont rencontré dans le sang des poissons plagiostomes, outre la taurine et un corps particulier, appelé scyuite, une quantité d’urée si énorme, qu’elle serait tout à fait incompatible avec la vie des animaux supérieurs.

Partant ainsi des notions exactes de la chimie physiologique , humaine et comparée, Frerichs et Slaedeler ont le mérite d’avoir les premiers tenté des recherches pathologiques dans cette direction.

C’est avec la célèbre lettre de Frerichs au professeur Oppolzer (de Vienne), publiée en 1854, que s’ouvre cette ère nouvelle, en commençant par la découverte de la leucine et de la tyrosine dans le foie malade de l’ictère grave (hépatite atrophiante avec destruction des cellules hépatiques). Bientôt Frerichs rencontra aussi dans celte même maladie ces deux bases organiques dans les urines, preuve incontestable qu’il s’agit d’un métamorphisme réalisé pendant la vie et non par la décomposition cadavérique, comme Virchow, Lehmann et d’autres l’avaient prétendu.

Bientôt après ces premières recherches, dans lesquelles des changements analogues sont déjà indiqués pour la variole et la fièvre typhoïde, Frerichs et Staedeler étudièrent le foie, la rate, le pancréas et

CHANGEMENTS MOLÉCULAIRES PRODUITS DANS LE CORPS HUMAIN

d’aulres organes glandulaires, à l’état normal et morbide par rapport à ces deux corps organiques. Déjà, dans ces premières recherches, de la taurine et de la glycine, et d’autres substances, furent trouvées dans les organes malades.

Plus tard, Frerichs résume une partie de ses nombreuses recherches inédites sur les changements chimiques dans les organes malades, dans son ouvrage remarquable sur les maladies du foie (1).

Le foie est, d’après lui, surtout affecté dans les maladies infectieuses; dans la fièvre typhoïde, ses fonctions diminuent, et la bile, peu colorée ou d’un jaune verdâtre, contient de la leucine. La pyohémie et les étals semblables offrent des altérations analogues. En même temps le sucre diminue ou disparaît du foie, et des substances apparaissent dans le tissu glandulaire, qui, à l’état normal, ne s’y trouvent point ou en petite quantité. On constate alors dans le foie la présence de la leucine et de la tyrosine en abondance, celle d’un corps semblable à la xanthine ou hypoxanthine, et des globules d’une substance particulière que Scherer croit être de la cystine.

Le suc glandulaire devient souvent neutre ou ammoniacal. Le résultat d’un grand nombre de recherches sur le foie sous ces divers rapports, est que ces substances se trouvent en quantité considérable dans le typhus, dans l’infection pyohémique ou septique, dans les maladies éruptives aiguës, dans les fièvres intermittentes malignes, tandis qu’elles manquent ou existent en petite quantité dans la pneumonie, la tuberculisation, les affections organiques du cœur, le diabète, etc.

Dans l’état actuel de nos connaissances sur l’échange de la matière, il est impossible de se rendre compte de tout ce qui se rapporte à ces changements, qui, dans la rate, dans les glandes lymphatiques, dans les reins, ont lieu d’une manière analogue. En tout cas, il est important de posséder la preuve que des troubles locaux du métamorphisme des matières, dans le foie et dans d’autres organes, sont le point de départ d’une infection générale du sang. 11 n’est, en effet, pas douteux que c’est par la crase du sang lui-même que ces troubles locaux agissent directement, preuve de l’existence de la leucine, de sels valérianiques, quelquefois aussi de corps semblables à de la xanthine dans les urines, et par conséquent dans le produit de sécrétion ou d’excrétion qui, par excellence, tire ces matériaux du sang. On ne jugera cependant avec quelque certitude la valeur pathologique de ce métamorphisme que lorsque de nombreuses recherches chimiques sur les divers tissus et organes, à l’état sain et morbide, auront été faites. Voilà comment Frerichs s’exprimait il y a trois ans. 11 y a là la base de fout l’avenir de la palhogénie chimique comme science exacte. C’est une de ces pages à la fois profondes et prophétiques qui remplissent d’espérance tous ceux qui désirent coopérer au vrai progrès dans notre belle science, ouïe voir au moins se réaliser.

Un des vœux exprimés ici trouve un commencement de réalisation dans les travaux faits dans ma clinique de Zurich. Un de mes meilleurs élèves, le docteur Neukomm, sous la direction du professeur Staedeler, a entrepris l’analyse chimique du parenchyme d’un grand nombre d’organes, du sang, des urines, etc., chez les mêmes sujets, tout en étendant ses recherches à un certain nombre de cas différents. Il a ainsi examiné des cas de fièvre typhoïde, de pleurésie, d’affections de la moelle épinière, d’anémie en apparence essentielle, de tuberculisation pulmonaire dans ses formes diverses; de rhumatisme articulaire aigu, de maladies du cœur, de cachexie syphilitique, de cancer, de mort subite par anémie cérébrale, de délire des ivrognes; des cas variés de maladie de Bright, de diabète, de suppuration et de produits d’exsudation et de transsudalion en général.

Voici d’abord la marche suivie. Les observations ont été recueillies pendant la vie des malades avec le plus grand soin; les autopsies ont été faites peu d’heures après la mort, et tous les détails ont été dictés par moi, séance tenante; j’ai ensuite fait moi-même l’examen microscopique des tissus et produits morbides.

Nous prîmes alors, de chaque organe du même corps, des morceaux d’un quart à une demi-livre; les organes petits, tels que les yeux, les testicules, etc., furent pris en entier. Puis chaque portion d’organe fut divisée à part autant que possible, triturée ensuite, dans le laboratoire chimique, avec de la poudre de verre et jetée dans de l’alcool. Après un repos de celui-ci dans un vase clos, pendant douze à vingtquatre heures, en pressant ensuite toute celte substance à travers un linge, les substances dissoutes furent

(1) Traité pratique des maladies du foie, trad. de l’allemand. Paris, 1S6I .

séparées du résidu solide, puis celles-là furent encore une fois filtrées par du papier et évaporées jusqu’à consistance sirupeuse; les coagulations formées pendant l’évaporation ont été éloignées par la filtration réitérée.

Le sirop ainsi obtenu fournit souvent, déjà en se refroidissant, de la leucine avec ses petits globes connus, et après vingt-quatre heures aussi, les faisceaux d’aiguilles de tyrosine, lorsque ces corps étaient contenus dans les sucs des organes. Dans des cas douteux ou lorsqu’on voulait obtenir ces corps à un état plus pur, ou pour en préparer d’autres encore, ce sirop fut de nouveau dissous dans de l’eau, puis précipité avec de l’acétate de plomb neutre; puis on traita le précipité ainsi formé, mettant de côté le liquide filtré avec de l’acétate de plomb basique. Après un repos de plusieurs heures, le précipité par le plomb fut séparé par filtration de son véhicule liquide, et les deux furent ensuite examinés séparément. L’un et l’autre furent ensuite débarrassés du plomb par l’hydrogène sulfureux (le précipité par le plomb étant préalablement suspendu dans de l’eau), puis filtrés et évaporés de nouveau jusqu’à consistance sirupeuse.

La partie qui contenait les substances non précipitables par l’acétate de plomb liquide fut examinée par rapport à la présence de la leucine, de la tyrosine, de la créatine, de l’urée, du sucre; puis le précipité plombique par rapport à l’inosite, et parfois à l’acide urique.

La détermination des diverses substances fut faite d’après les meilleurs procédés connus, qu’il serait trop long d’indiquer ici.

J’ai travaillé moi-môme dans le laboratoire de mon excellent ami Staedeler; j’ai pu rechercher tous ces corps divers, et me convaincre, non-seulement de la scrupuleuse exactitude du travail, mais aussi de la pureté des substances obtenues, tant par les réactions chimiques que par l’examen microscopique des cristaux et des amas cristalloïdes ou amorphes.

Je terminerai en rapportant les résultats obtenus, tels que M. Neukomm les a résumés dans sa thèse inaugurale et dans son travail des Archives de Reichert et de Dubois-Reymond en 1860, en accompagnant ce résumé de quelques remarques :

1° La leurine a été trouvée dans les tissus nerveux et musculaires, dans les divers organes glandulaires, en général dans des foyers servant à la formation cellulaire ; plus rarement et en petite quantité dans le sang, jamais ni dans les exsudations ni dans les transsudations séreuses.

2° La tyrosine a presque toujours accompagné la leucine, nulle part on ne l’a rencontrée aussi fréquemment et aussi abondamment que dans le foie ; elle a manqué constamment dans le cerveau et les muscles, bien que ces tissus renferment passablement de leucine.

Les deux corps se sont trouvés ensemble dans la rate, le foie, le pancréas, très souvent dans les reins, plus rarement dans les poumons. Ils se sont trouvés aussi dans des organes enflammés, dans le pus, dans les tumeurs cancéreuses.

La leucine et la tyrosine s’observent surtout là où il y a métamorphisme cellulaire abondant, soit hyperplasique, soit destructif, preuve qu’en même temps il existe un métamorphisme chimique et cellulaire dans les tissus et organes malades. Toutefois on ne saurait rattacher leur formation ni à un organe seul, ni à quelque groupe de maladie à part, tout en reconnaissant leur préférence pour les maladies indiquées par Frerichs.

Il est possible qu’il n’y ait que des foyers limités pour leur production initiale; peut-être aussi se décomposent-ils dans d’autres organes trop rapidement pour être chimiquement démontrés. Dans le corps malade, les conditions de leur formation paraissent en tous cas augmentées, tandis que celles de leur transformation ultérieure semblent manquer souvent.

Le foie nous présente encore ce fait curieux que, parfois très riche en leucine et en tyrosine, il en manquait souvent complètement ou ne contenait qu’un peu de leucine. Or, dans quatre de ces derniers cas, le sucre s’y trouvait en quantité assez notable, tandis qu’il manquait lorsque la leucine et la tyrosine s’y trouvaient en abondance : antagonisme des plus curieux.

En général, le sucre dans le foie s’est trouvé, d’après les recherches d’un autre de mes élèves, M. le docteur Georges Meyer, dans 16 pour 100 des cas examinés dans ma clinique, tandis qu’il a manqué dans 84 pour 100. M. Vernois a trouvé une plus forte proportion : 39 pour 100 de présence du sucre hépa-

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CHANGEMENTS MOLÉCULAIRES PRODUITS DANS LE CORPS HUMAIN

tique, tandis que Stockwis l’a trouvé plus rarement encore que G. Meyer. Le chiffre moyen des observations de ces trois auteurs indique sa présence dans un tiers des cas environ. On a trouvé le sucre le plus souvent dans le choléra et dans les maladies du cœur, et surtout dans le diabète sucré. Dans les maladies infectieuses avec perturbation profonde dans le système nerveux, le sucre manque ordinairement, et ce sont là, nous l’avons vu, les cas dans lesquels la leucine et la tyrosine se présentent ordinairement. S’il existe réellement sous ce rapport un antagonisme, ce serait là un fort beau sujet d’études chimiques et pathologiques.

3° La créatine s’est trouvée surtout dans les organes nerveux et musculaires, et paraît plus particulièrement leur appartenir comme produit métamorphique.

4° et 5° L’urée et X acide urique se sont rencontrés bien plus rarement et en petite quantité dans les tissus et organes indiqués, tandis qu’au contraire le sang les contenait presque constamment dans les cas examinés, surtout dans les maladies des reins et dans les affections fébriles. De là s’explique leur constance presque absolue dans les produits d’exsudation et de transsudation. Nous ignorons, du reste, leur mode de formation.

6° Le sucre s’est trouvé également, les cas de diabète exceptés, dans le sang et dans le foie exclusivement, sauf encore les produits de transsudation.

7° L ’inosite paraît posséder plusieurs foyers deformation. Elle s’est rencontrée surtout dans le cerveau et en quantité moindre dans les muscles du cœur, quelquefois en quantité considérable dans les reins, ce qui pourrait expliquer sa présence constatée dans les urines diabétiques.

8° La xanthine, X hypoxanthine ont été souvent rencontrées dans le foie surtout.

Bien que ces recherches ne fournissent jusqu’à présent que des résultats incomplets, on ne saurait méconnaître la haute portée de pareils travaux.

Ne perdons point courage, si nous n’avons l’espérance de voir utiliser nos travaux que dans un temps éloigné. N’oublions point que la science peut seule donner à l’empirisme une base solide et durable ; tandis que celui-ci, lorsqu’il prétend pouvoir se passer des principes sévères de l’observation et des lumières d’une généralisation philosophique, entretient les préjugés, conduit même souvent à un industrialisme fâcheux, et entrave ainsi le progrès réel, que peut seule produire la science dominant l’expérience.

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