ARTICLE PREMIER. — DES LUXATIONS CONGÉNITALES
Parmi les altérations congénitales des articulations, ce sont les luxations qui ont le plus d’intérêt pratique. II est vrai que les articulations peuvent être très altérées aussi dans d’autres affections, mais ce n'est pas ordinairement dans ces cas l’altération principale. C’est ainsi que dans le pied bot, par exemple, les articulations ne sont déplacées que consécutivement à l’altération des muscles et des tendons. Les luxations congénitales étaient déjà connues des anciens. Hippocrate en parle (1) ; il en est fait mention, mais sans description détaillée, dans les ouvrages des anciens chirurgiens : mais c’est Palletta,
(1) Œuvres complètes, traduites par E. Littré. Paris, 18AA, t. IV, p. 79 et suiv.
T. II. — A K AT. PATHOL. — 37e LIVR.
MALADIES DES ARTICULATIONS
qui le premier fait connaître avec détail cette affection, qui ensuite a été décrite avec clarté et précision par Dupuytren, et sur laquelle, plus récemment, Gerdy, MM. Sédiliol, J. Guérin, Malgaigne (1) ont fait de beaux travaux. C’est surtout sur la luxation congénitale de la hanche, que ia plupart des travaux de ce genre ont été entrepris ; toutefois on a aussi observé des luxations dans d’autres articulations. Chaussier (2) cite l’observation d’un enfant né avec des luxations congénitales des deux cuisses, des deux genoux, des deux pieds et de trois doigts de la main gauche. La luxation du fémur a lieu le plus souvent en haut et en dehors et très rarement en avant. Quant aux éléments étiologiques, nous empruntons le passage suivant à Vidal (de Cassis) (3). « Comme beaucoup d’autres difformités, dit-il, ces luxations peuvent être héréditaires. MM. Maissiat et Sédillot ont publié sous ce rapport des faits très curieux. Ainsi le professeur de Strasbourg a connu une famille dans laquelle la mère avait une double luxation congénitale; le fils était aussi difforme des deux hanches : la fille ne l’était que du côté gauche. Sur 32 cas, Ph. Boyer a trouvé le chiffre 11 pour les hommes, et 21 pour les femmes. Quand un seul côté est affecté, il n’y a pas de différence marquée pour le chiffre du côté gauche et pour celui du côté droit; sur un relevé de 29 cas, Ph. Boyer a trouvé 19 cas de luxation double, 16 simples : 8 pour le côté droit, 8 pour le côté gauche. » Les cas d’hérédité et les cas nombreux de luxations doubles doivent être notés avec soin pour pouvoir juger les théories sur la formation, ou, pour mieux dire, la déformation de l’articulation qui nous occupe. Breschet a pensé que les luxations congénitales du fémur, comme toutes les luxations du même genre des autres articulations, tiennent à un arrêt de développement des parties qui constituent la cavité cotyloïde. M. Sédillot les attribue à un relâchement de l’appareil ligamenteux. D’autres ont avancé avec Dupuytren que ces luxations s’effectuent par suite de la position que conservent les membres inférieurs dans la matrice. 11 est des auteurs qui ont accusé les manœuvres inhabiles sur les membres inférieurs pendant l’accouchement. M. Pravaz enfin a voulu que la courbure des lombes, dont je parlerai bientôt, fût la cause de ces luxations ; quant aux pieds bots, il leur reconnaît la même étiologie, c’est-à-dire des états particuliers des muscles de la hanche. J’ai déjà dit qu’Hippocrate n’avait rien laissé à exagérer sous ce rapport. J’ai traité ailleurs les questions relatives à l’étiologie des difformités. Ici il y a deux opinions qu’il faut bien séparer, celle qui n’admet la luxation que dans le sein maternel, et celle qui veut qu’elle se produise après la naissance, c’est-à-dire qui n’admet pas de luxation congénitale. Eh bien ! l’étude des causes, ce que je viens de dire de l’hérédité, du grand nombre des doubles luxations, le chiffre plus fort des femmes qui en sont affectées, ces trois faits étiologiques sont contre la dernière opinion.
Il faut distinguer, dans la luxation congénitale du fémur, les lésions primitives des parties qui constituent l’articulation et les lésions consécutives : dans les premières, le fémur, à sa partie supérieure, peut présenter un développement incomplet, être trop petit, aplati, la tête de l’os peut manquer complètement, le col être trop court, trop mince ou avoir une mauvaise direction; d’un autre côté, le principal vice peut provenir de la cavité cotyloïde, qui peut être trop étroite ou aplatie, ou remplie par un tissu cellulo-graisseux ; d’autres fois, au contraire, elle se trouve trop spacieuse pour la tête du fémur atrophié ou incomplètement développé.
Lorsque la tête du fémur a depuis longtemps abandonné la cotyle, la cavité peut se combler au point de devenir méconnaissable, en même temps qu’une cavité nouvelle se forme, mais d’une manière incomplète, au-dessus et au dehors. J’ai vu M. Guérin indiquer, sur une pièce présentée à la Société anatomique, l’endroit où devait se trouver l’ancienne cavité comblée à côté de la nouvelle ; ce qui fut immédiatement vérifié par la dissection. Quelquefois la nouvelle cavité se trouve en dedans de l’ancienne ; toutefois elle est toujours incomplète, peu profonde, entourée plutôt d’ostéophytes ou d’un périoste fibro-cartilagineux que des parties qui, à l'état normal, constituent une articulation. La capsule articulaire est ordinairement allongée, tiraillée dans le sens de la luxation, mais non perforée, malgré la pression exercée sur un point par la tête du fémur. Son épaississement, qui survient graduellement, fait que la luxation reste intra-capsulaire, toutefois elle est quelquefois amincie. Les muscles qui recouvrent
(1) Traité des fractures et des luxations. Paris, 1853, t. II, p. 250.
(2) Discours aux élèves sages-femmes, 1817.
(3) Traité de pathologie externe, 5e édition. Paris, 1861, t. V, p. 715.
DÉPLACEMENTS ARTICULAIRES
l’articulation, surtout les fessiers, sont aplatis, atrophiés, en voie de transformation fibreuse ou graisseuse; les petits muscles rotateurs profonds sont tendus, allongés. Par la suite, le bassin est déformé : asymétrique, lorsque la lésion existe d’un côté ; rétréci en haut dans les os des iles, qui sont rapprochés lorsque la luxation est bilatérale ; les deux ischions sont alors projetés en dehors, souvent peu développés. Le membre inférieur montre naturellement une déviation ; la pointe du pied est tournée dans le sens opposé de la portion de la tête du fémur, par conséquent le plus souvent en dedans, quelquefois en dehors, rarement en avant; la jambe et le genou suivent le sens de la déviation : lorsqu’un seul membre est luxé, il y a raccourcissement, atrophie, grande gêne dans les mouvements. La colonne vertébrale est déviée inférieurement. La région lombaire est cambrée en avant, rejetant ainsi le ventre dans le même sens. Dupuytren a même observé une fois une mobilité anormale entre le rachis et la base du sacrum. »
On observe aussi quelquefois des luxations congénitales incomplètes, par suite d’un relâchement de toutes les parties fibreuses qui entourent l’articulation, ce qui entraîne une mobilisation fâcheuse. J’ai observé cette altération dans l’articulation sterno-claviculaire chez une jeune fille qui pouvait à volonté faire sortir la tête de la clavicule et la faire rentrer de même. Une autre fois, j’ai vu une altération de ce genre siégeant dans l’articulation de la hanche.
Je ne parlerai pas ici des altérations articulaires consécutives au pied bot, vu qu’il s’agit là d’une maladie plus complexe, dont il sera question à l’occasion des affections du système musculaire.