ARTICLE III. — DES DIASTASES ARTICULAIRES
Les diastases diffèrent des luxations par la permanence des rapports normaux des os entre eux, avec simple relâchement des liens articulaires, qui permettent des mouvements anormaux, mais sans qu’il y ait sortie des os de leur cavité naturelle.
MALADIES DES ARTICULATIONS
Les diaslases s’observent aussi dans les symphyses du bassin, et l’on sait que, lorsqu’elle survient à la fin de la grossesse dans celle du pubis, il en résulte une gêne grave pour les mouvements.
Les diaslases des vraies articulations peuvent être la conséquence d’une distension traumatique, comme dans l’entorse, ou d’une distension par des mouvements habituels dans un sens exagéré : c’est ainsi que, d’après M. Cruveilhier (l), les carriers, qui fatiguent beaucoup l’articulation du poignet dans le sens de l’abduction, sont sujets à une diastase des articulations radio-cubitales inférieures et radiocarpiennes, avec hypertrophie considérable de l’extrémité inférieure du cubitus, qui paraît luxée.
Les épanchements articulaires prolongés peuvent aussi distendre les ligaments. Une des causes fréquentes de cette affection est l’atrophie des muscles, que l’on confond à tort avec la paralysie. J’ai eu dans mes salles un jeune garçon, âgé de neuf ans, atteint depuis un an d’une atrophie progressive des muscles du membre supérieur droit, qui nulle part n’est plus prononcée que dans le deltoïde, et qui, au toucher, donne plutôt la sensation d’une couche mince, demi-molle, comme graisseuse, que celle de la chair musculaire. Lh bien, chez cet enfant, l’articulation de l’épaule offre une telle diastase, que l’on peut passer l’extrémité d’un doigt entre l’acromion et la tête de l’humérus.
Je n’ai jamais vu de diastase articulaire plus considérable, ditM. Cruveilhier, que chez une femme de de la Salpêtrière, incomplètement paraplégique, qui marchait avec des béquilles, et dont les genoux, volumineux par hydarthrose et par usure des surfaces articulaires, faisaient à chaque mouvement un angle obtus rentrant en dehors et en avant, et saillant en dedans et en arrière. Les articulations des genoux avaient entièrement perdu leur caractère de ginglymes angulaires.
Dans ce cas, il y avait à la fois diastase par distension, diastase par paralysie musculaire, et diastase par usure des extrémités articulaires.
On peut aussi admettre une diastase consécutive à l’arthrite chronique, par suite ou d'un ramollissement des ligaments, ou de leur destruction partielle, ou par l’engorgement des extrémités osseuses des articulations qui provoquent l’allongement ligamenteux et une déformation articulaire qui quelquefois atteint les proportions d’une luxation incomplète et même presque complète. L’arthrite chronique occipito-alloïdienne provoque la diastase par le double mécanisme du ramollissement ligamenteux et du bourgeonnement fongueux du tissu cellulaire inlerarticulaire et périarticulaire ; lorsque cette diastase prend les proportions d’un déplacement, il peut survenir une paralysie, si celui-ci s’opère peu à peu, ou une mort subite, s’il a lieu brusquement. M. Cruveilhier attribue une trop grande influence à l’usure des extrémités articulaires, mais celle-ci n’est ordinairement qu’une des conséquences de l’arthrite chronique. Ce médecin décrit comme exemple de diastase congénitale un fœtus qui, par suite d’une attitude défectueuse dans la cavité utérine, altitude telle que les membres inférieurs étaient allongés au-devant du tronc et que les pieds arc-boutaient contre la mâchoire inférieure, au-dessous du menton, présentait non-seulement des pieds bots et des mains bots, mais encore une diastase considérable des articulations du genou, de telle façon que ces articulations faisaient un angle saillant du côté du creux du jarret, et rentrant en avant.
C’est avec raison que cet habile observateur, et avec lui tous les pathologistes, indiquent comme une forme fréquente la diastase par rétraction, consécutive à une immobilité prolongée ou à une rétraction des aponévroses ou des tendons. Tout le monde connaît le travail de Dupuytren sur la rétraction de l’aponévrose palmaire, avec distension des ligaments correspondants des petites articulations des doigts. Voici comment M. Cruveilhier explique ce fait : « Si l’on étudie, en effet, avec soin l’aponévrose palmaire, dit-il, on reconnaît qu’elle envoie des prolongements très considérables au derme de la peau de la main, surtout au niveau des articulations métacarpo-phalangiennes : or, ce sont précisément ces expansions cutanées, et nullement les expansions articulaires digitales de l’aponévrose palmaire, c’est le derme cutané lui-même, qui sont affectés de cette corrugation morbide qui plisse la peau et la ramasse en un tampon calleux, inextensible, adhérent, et douloureux par la pression ou la traction. L’aponévrose palmaire proprement dite y est complètement étrangère. »
Tout le monde a vu aussi des diastases articulairés par rétractions cicatricielles, surtout à la suite des
(1) Traité d'anatomie pathologique générale. Paris, 18/i9, t. I, p. 680.
DÉPLACEMENTS ARTICULAIRES
brûlures; et nulle part elles ne s’observent si fréquemment qu’à l’extrémité supérieure, ce qui s’explique aisément, car celle-ci est une des parties les plus opposées à la brûlure en général, et est riche en même temps en tendons, aponévroses, etc. Rien de plus intéressant que les diastases articulaires consécutives à la pression par une chaussure étroite ; et ici encore nous devons de remarquables observations et une généralisation du plus haut intérêt à notre ami M. Broca. Voici comment M. Denucé (1) résume ses recherches :
« Le pied se compose d’une partie fixe formée par le tarse et le métatarse, et d’une partie mobile constituée par les orteils ; c’est sur elle que porte principalement l’action des chaussures étroites.
» L’action des chaussures étroites sur les orteils offre une double tendance : 1° elle dispose des orteils en deux couches superposées; 2° elle les fait converger vers l’axe du pied. Ce mouvement de convergence est surtout sensible pour les orteils extrêmes, et principalement pour le grand orteil. L’inclinaison qu’il subit est en raison directe de sa longueur. Elle est, par conséquent, plus prononcée dans les cas où il offre des dimensions exagérées, comme M. Broca nous en a montré plusieurs exemples.
» L’inclinaison du gros orteil, une fois commencée, trouve bientôt un auxiliaire dans la disposition des muscles extenseurs et fléchisseurs de cet orteil; au lieu de suivre en se coudant le premier métatarsien et le gros orteil, les tendons, par les tiraillements successifs qu’ils éprouvent, reprennent la direction rectiligne, et dès lors, devenant obliques par rapport aux phalanges inclinées, ils jouent le rôle d’adducteurs, et augmentent ainsi la difformité.
» Par suite de ce mécanisme, le premier métatarsien éprouve à son tour un mouvement qui fait proéminer sa tête en dedans; chaque pression exercée à l’extrémité de l’orteil la pousse, en effet, dans ce sens; de plus, l’os sésamoïde interne, par le fait même de l’inclinaison de l’orteil, s’introduit entre les têtes des deux premiers métatarsiens, et concourt ainsi, à la manière d’un coin, à ce mouvement de propulsion en dedans. Comme d’ailleurs il s’introduit de bas en haut, il détermine une deuxième action dans ce sens, qui, en se combinant avec l’action de dehors en dedans à laquelle l’os est déjà soumis, produit un second mouvement, une véritable torsion de l’os autour de son axe, par suite de laquelle la face supérieure tend à devenir interne.
» Il résulte de ce double mouvement : 1° dans l’intérieur de l’articulation, que la partie interne du premier métatarsien, qui a cessé d’être articulaire, se dépouille de son cartilage et s’érode; 2° à l’extérieur, que cet os, faisant fortement saillie, exagère la bourse muqueuse qui se trouve normalement en ce point. Celle-ci devient plus volumineuse, plus tendue, ce qui, en se combinant avec l’épaississement de l’épiderme et l’hypertrophie des nerfs comprimés, constitue ces tumeurs douloureuses qu’on appelle oignons.
» L’oignon peut devenir le point de départ de plusieurs accidents; la bourse muqueuse peut s’enflammer et devenir le siège d’un véritable hygroma. Quelquefois elle communique avec la synoviale articulaire : une opération, dans ce cas, pourrait devenir redoutable. M. Broca (2) nous a cité deux observations relatives à la pathologie de celle bourse muqueuse. Dans l’un des faits, l’ablation d’un oignon permit de reconnaître que la bourse muqueuse communiquait avec l’articulation. Le malade échappa heureusement aux accidents qu’on était dès lors en droit de redouter. »
La rétraction musculaire produit de bien des façons différentes la diastase articulaire. C’est ainsi que dans la syphilis tertiaire, je l’ai vue se former sur les membres, par suite d’une véritable myosite probablement gommeuse. La rétraction et la transformation fibreuse du slerno-mastoïdien peuvent provoquer une diastase occipito-atloïdienne.
La contraction paralytique qui succède à une apoplexie ancienne ou au ramollissement du cerveau peut aussi atteindre un degré tel, que les articulations en sont vraiment déformées et partiellement distendues. Les diastases qui ne sont qu’un phénomène partiel d’une maladie articulaire plus ou moins grave ne doivent pas nous occuper.
(1) Bulletins de la Société anatomique. Paris, 1852, t. XXVII, p. 636.
(2) Ibid., p. 461.
T. U. — ANAT. PATHOL. — 37* LIVB. 136
MALADIES DES ARTICULATIONS