ARTICLE VII. — DE L’ARTHRITE DES SCROFULEUX
Nous avons déjà décrit cette affection avec beaucoup de détails (1), nous n’en donnerons ici qu’un rapide résumé.
Les maladies articulaires des scrofuleux consistent ordinairement en une inflammation chronique qui n’a point de caractères spécifiques, mais qui s’accompagne souvent d’ulcères superficiels. Les parties blanches de l’articulation ne s’enflamment point, mais perdent leur élasticité; leurs fibres se ramollissent, se disjoignent et se couvrent de tissü fibro-plastique.
La membrane synoviale enflammée perd son aspect lisse, prend un aspect papillaire, velouté, et devient d’un rouge plus ou moins vif; on y observe quelquefois des ecchymoses; de plus, elle montre des prolongements lobulaires. La synovie devient trouble et rougeâtre, quelquefois très abondante, souvent mêlée de pus et de fausses membranes.
Le tissu cellulaire sous-synovial devient le siège d’un dépôt fibro-plastique plus ou moins abondant, tantôt rouge et vasculaire, tantôt plus pâle et se rapprochant de l’état fibreux. Les parties adipeuses qui entourent l’articulation peuvent également s’infiltrer d’éléments fibro-plastiques. L’érosion de la membrane synoviale dans l’arthrite chronique a lieu tantôt de dehors en dedans, tantôt en sens inverse. Les cartilages perdent leur élasticité, s'érodent et s’altèrent de plus en plus sans être enflammés. L’ostéite, tantôt primitive, tantôt secondaire, se montre ou sous la forme suppurative, ou sous la forme hypertrophique, plus rarement sous celle de la nécrose, et parfois dépend d’un dépôt tuberculeux.
L’arthrite des scrofuleux est plus rarement compliquée de tubercules glandulaires que de localisations scrofuleuses proprement dites ; elle est plus fréquente chez les hommes que chez les femmes. C’est entre cinq et quinze ans qu’on l’observe le plus souvent; elle est plus fréquente après la puberté que pendant la première enfance. Le pronostic nous a paru plus favorable chez les jeunes enfants qu’après la puberté.
11 n’est pas très rare de voir plusieurs articulations se prendre successivement chez les scrofuleux. La durée la plus fréquente de la maladie en général est de un à trois ans.
Pour se prononcer sur l’origine scrofuleuse d’une arthrite, il faut tenir compte de l’âge du malade, de la tendance pyogénique, de la tendance aux dépôts fongueux, de la diathèse ulcéreuse, de
(1) Traité pratique des maladies scrofuleuses et tuberculeuses. Paris, 1859, p. 368 et suiv.
ANAT. PATHOL. — 38e LIVR.
T. II
MALADIES DES ARTICULATIONS
l’affection concomitante des os qui entourent l’articulation, et des autres formes de scrofules antérieures ou coexistantes avec l’arthrite; prendre enfin surtout en considération l’ensemble de la constitution. L’arthrite, quoique la localisation la plus grave des scrofules, guérit souvent chez les scrofuleux. La terminaison par ankylosé nous paraît la plus heureuse. Les signes du plus mauvais augure sont : les abcès et les tubercules qui communiquent avec l’intérieur de l’articulation, des douleurs vives et continues, des mouvements plus étendus qu’à l’état normal, et enfin les symptômes fébriles et colliquatifs ; en un mot, un mauvais état général.
Quant aux principales localisations articulaires que l’on observe chez les scrofuleux, voici ce que l’on observe :
1° L’articulation ilio-fémorale offre surtout quelques altérations particulières dans la maladie que l’on a désignée sous le nom de coxalgie. Les parties externes présentent rarement des ulcères étendus, mais bien plutôt des abcès ou des fistules qui ont principalement leur siège à la partie postérieure et supérieure de la hanche, comme à la région inguinale. Les parties ligamenteuses et la capsule y sont, en général, plus profondément altérées que dans d’autres jointures ; c’est aussi spécialement à sa partie supérieureet postérieure qu’elles se rompent pour donner passage à la tête du fémur, qui sort de sa cavité. La membrane synoviale offre tous les degrés de phlegmasie, fausses membranes, fongosités, etc. ; mais la quantité de tissu fibro-plastique y est comparativement moins grande qu’au genou et au pied. Le contenu de la membrane synoviale est parfois un amas considérable de liquide synovial, souvent mêlé de pus. L’accumulation de ces liquides peut avoir pour effet de repousser la tête du fond de la cavité cotyloïde; d’autres fois, elle peut, par la distension de la capsule, en occasionner la rupture, et produire, comme conséquence, des abcès péri-articulaires ou le déplacement de l’os, facilité d’ailleurs par l’altération et la destruction du ligament rond. Le paquet graisseux qui se trouve au fond de la cavité cotyloïde, et que l’on a mal à propos désigné sous le nom de glande synoviale, est souvent gonflé et s’infiltre de pus, ou peut se transformer en tissu fibro-plastique. Les cartilages diarthrodiaux, celui du rebord et du fond du cotyle, et celui de la surface convexe de la tête du fémur, subissent surtout des altérations dues à la macération. On n’observe guère leur chute complète comme pour le genou ou le pied. La carie, qu’elle soit primitive ou secondaire, occupe de préférence la partie externe et supérieure, et quelquefois le fond du cotyle, assez souvent aussi la tête du fémur. C’est la destruction simultanée de la surface de ces deux os qui est la cause la plus fréquente du déplacement, lequel ordinairement a lieu en arrière et en haut, plus rarement en bas et en dedans sur la fosse obturatrice; parfois même cette tête tronquée s’enfonce dans le bassin, à travers le fond carié de la cavité cotyloïde. Au lieu de la destruction par la carie, on peut observer, au contraire, soit une augmentation de volume de la tête de l’os, soit une augmentation de surface pour le cotyle lui-même, ce qui lient à la production de substance osseuse nouvelle du pourtour de la tête et du rebord cotyloïdien. Lorsqu’il y a luxation en arrière et en haut, la tête de l’os se creuse quelquefois une cavité dans la face externe de l’os iliaque ; des adhérences fibro-cellulaires s’établissent tout autour entre les deux os, au point de constituer presque une espèce de capsule de nouvelle formation, et c’est dans ces cas qu’il se forme une articulation nouvelle, qui, du reste, est toujours fort incomplète et tout à fait rudimentaire.
Lorsque l’ankylose survient avant qu’il y ait déplacement, la soudure entre les deux os a lieu tantôt par des adhérences cellulaires, tantôt par des jetées osseuses. L’éburnation de ces surfaces, qui n’est pas rare chez les vieillards, ne s’observe guère pendant l’enfance. Nous avons enfin observé deux fois une tumeur blanche tuberculeuse de l’articulation ilio-fémorale.
2° Le genou est très souvent le siège de l’arthrite chronique ; la plupart même des descriptions anatomiques de la phlegmasie chronique des articulations en général ont été tracées d’après des observations faites sur les tumeurs blanches du genou. Le siège le plus fréquent des fistules et des ulcères est audessus de la rotule ou sur les côtés du tendon rotulien : on ne les observe guère dans le jarret. Lorsque les os sont malades, les fistules se trouvent, ou sur le trajet des condyles, ou au devant de la tête du tibia. C’est dans le genou qu’on observe les plus profondes altérations de l’appareil ligamenteux, un gonflement considérable, une infiltration séreuse, la transformation fibro plastique, un ramollissement tel,
INFLAMMATION DES ARTICULATIONS, ARTHRITE
que les mouvements deviennent beaucoup plus étendus qu’à l’état normal. C’est dans le tissu sous-synovial de cette jointure que l’on observe le plus fort développement du tissu fongueux fibroplaslique. La synoviale du genou est également celle sur laquelle on suit le mieux toutes les phases de celle phlegmasie, ses différentes teintes et ses exsudations diverses; c’est la jointure par excellence pour bien observer les fausses membranes articulaires; il n’est pas très rare non plus de la voir s’éroder, et donner lieu à des fusées purulentes, à des abcès et à des fistules, qui s’ouvrent ordinairement à la partie supérieure du genou. Dans cette articulation, on constate les lésions les plus variées des cartilages, toutes celles à peu près que nous avons énumérées plus haut : leur imbibition, leur ramollissement, leur érosion, leur aspect troué et vermoulu, leur chute et même leur disparition complète. Là encore les os sont assez souvent cariés à leur surface, infiltrés de pus ou recouverts de fongosités lorsque l’ostéite est secondaire ; est-elle primitive, on les trouve gonflés, injectés, raréfiés ou condensés dans une étendue plus ou moins grande; alors aussi on peut observer la carie ou la nécrose sous toutes les formes et à tous les degrés. L’éburnation des surfaces articulaires est quelquefois la conséquence de l’usure des cartilages, qui bien souvent encore amène l’ankylose complète ou incomplète. Du reste, cette dernière, il faut en être prévenu, peut avoir lieu sans lésions bien profondes de l’intérieur de l’articulation, et être occasionnée plutôt par le racornissement et par des adhérences anormales des tendons, des ligaments et des aponévroses.
3° L’arthrite tibio-tarsienne se distingue surtout par une forte tuméfaction de la partie antérieure de l’articulation. Les deux malléoles sont ordinairement plus écartées et plus volumineuses qu’à l’état normal; les fistules et ulcères y sont nombreux et occupent tout le pourtour de l’articulation. On rencontre autour du pied des ulcères parfois très étendus. Le tissu fongueux existe également en quantité assez notable ; il est rare que la jointure contienne beaucoup de liquide. C’est dans cette, articulation que l’on remarque de préférence ce bourgeonnement uniforme et comme velouté de l’extrémité des os qui, en décollant le cartilage diarthrodial, a fait croire à la continuation de la synoviale entre l’os et le cartilage. Les os du tarse sont souvent assez mous, comme raréfiés et infiltrés de sérosité sanguine; on observe, en outre, la carie ou la nécrose des os qui concourent à la formation de cette articulation, constituant tantôt la cause, tantôt un des effets de l’arthrite.
4° Le coude, si souvent malade chez les scrofuleux, présente moins souvent que le genou un développement fongueux considérable; on y constate, ou la forme pyogénique, ou une inflammation tendant plutôt aux exsudations plastiques et à l’ankylose : c’est peut-être l’articulation dans laquelle l’arthrite se termine le plus souvent de cette manière.
La carie des condyles de l’humérus occasionne très souvent l’inflammation de cette jointure. Les cartilages n’y éprouvent que rarement des altérations aussi profondes que dans le genou. Le roidissement des tendons voisins, et surtout de celui du biceps, est une des causes qui favorisent le plus la contracture et l’ankylose du coude.