SECTION TROISIÈME
Maladies du système cartilagineux,
§. 819. Avant de traiter des altérations des cartilages, rappelons d'abord cette division fondamentale , qui les partage en ceux qui sont recouverts d'un péricondre plus ou moins fibreux, et en ceux qui en sont dépourvus. A la première appartiennent les cartilages des côtes, du larynx et tous ceux que Bichat a désignés sous le nom de jibro-cartilages , tels que les cartilages tarses, ceux de l'oreille externe, des narines et de la trachée-artère. La seconde classe comprend les cartilages diarthrodiaux. Il paraît en effet que c'est surtout à la présence ou à l'absence du péricondre qu'on peut attribuer les principales différences que présentent ces organes dans leur état pathologique.
§. 820. Les cartilages non- diarthrodiaux , ainsi que les fibro-cartilages, lorsqu'ils sont rompus ou divises, ne se réunissent pas par une substance cartilagineuse, mais par une lame cellulaire, qui paraît être le péricondre épaissi : c'est ce qu'on voit évidemment dans les plaies longitudinales de la trachéeartère.
Dans les plaies des cartilages avec perte de substance, il se forme un bouchon celluleux, qui n'est autre chose qu'une émanation du péricondre : aucun phénomène de reproduction ne s'observe que là où cette membrane existe ; aussi ne les remarque-t- on point dans les cartilages diarthrodiaux;
On peut couper, inciser et mutiler ces derniers; on trouve après quelque temps les plaies dans le même étal qu'au premier jour.
Lorsque les cartilages des côtes sont rompus, leur réunion se fait souvent au moyen d'un anneau osseux qui entoure les deux fragmens. J'ai décrit un semblable cal dans le premier volume de cet ouvrage (p. 359); d'autres auteurs, par exemple MM. Ma- Gendie et Otto, ont observé une soudure pareille.
§. 821. On a trouvé quelques traces $ inflammation aux os, mais jamais les cartilages diarthrodiaux n'en ont présenté. Si donc on a vu les bords des plaies faites à ces parties un peu rougeàtres, cela provenait ou de ce qu'ils étaient teints par du sang, ou de l'action de quelque agent chimique, et nullement dune réaction vitale.
On a tenté bien des expériences pour résoudre la question de l'inflammation des cartilages ; mais ni les moyens mécaniques, ni les agens chimiques appliqués directement , n'y ont jamais déterminé le moindre degré de phlogose. On a obtenu le même résultat en agissant sur les extrémités spongieuses des os : on les a perforées tantôt verticalement, tantôt horizontalement, quelquefois en intéressant le cartilage lui-même. On a produit dans les os un gonflement considérable, la carie, la nécrose; mais rien dans le cartilage. Il n'en est pas de même des cartilages revêtus d'un péricondre : non-seu^ lement on a vu celui-ci injecté dans des inflammations , soit spontanées , soit produites artificiellement ; mais on a aussi trouvé la lame cardia gi-
neuse subjaeente rougeâtre et un peu transparente. 1 §. 822. Des ulcères ont rongé et détruit entièrement des cartilages non-diarthrodiaux : celui de l'auricule, par exemple, l'a été par dés ulcères dartreux; celui des narines, par des ulcères carcinomateux ; ceux des côtes, par des vomiques; mais rien de semblable n'a été aperçu aux cartilages des articulations. On a bien observé l'ablation partielle de ces cartilages, et conséquemment une dénudation plus ou moins grande de l'os; mais ce n'était pas par l'effet d'une érosion que la substance cartilagineuse manquait. On s'est même assuré que les cartilages, loin d'être ulcérés, protègent en quelque sorte l'os auquel ils appartiennent contre les progrès de la carie. Ford2 a vu, sur un garçon affecté de coxalgie par suite d'une chute , le cartilage qui revêt la cavité cotyloïde perforé d'un seul petit trou, tandis que le pubis et l'ischion étaient intérieurement tout rongés par la carie. Pearson^ a observé la tête du tibia entièrement creusée par la carie, et la cavité qui en résultait remplie de pus, sans que le cartilage diarthrodial eût été le moins du monde affecté. Les expériences sont venues confirmer ces observations. On n'a jamais pu étendre jusqu'aux cartilages les altérations produites dans le tissu spongieux immédiatement subjacent.4
i Autenrieth et Doerner, De gravior. quibusd, cartil. mutât ^ Tubing.,ip. 4, i3.
2 Bemerk. ùber die Krankh. der ffiiftgel. ; S. 19.
3 Med. comm.; t. 2.
4 Autenrieth et Doerner, l. c, p, 3i.
§. 823. Tous les cartilages sont susceptibles de se ramollir. On a vu ceux qui ne sont pas diarthrodiaux devenir friables au point de pouvoir être broyés entre les doigts; c'est ce que j'ai pu constater sur des cartilages des côtes et des cartilages intervertébraux qui se trouvaient en contact avec la matière tuberculeuse. Quant aux cartilages diarthrodiaux , leur ramollissement est d'une autre nature, et tel qu'il suffit quelquefois de passer les doigts sur l'extrémité articulaire des os pour enlever la substance cartilagineuse qui les encroûte. Reimarus a vu ces cartilages absolument muqueux et sans traces d'érosion. Acrel les a trouvés réduits en une matière pulpeuse *. Souvent ce ramollissement n'est que partiel, de façon que dans quelques points d'une surface articulaire on peut absterger la substance cartilagineuse, tandis que dans d'autres elle conserve encore sa consistance normale.
Il paraît que la cause la plus ordinaire de la chondromalacie (car c'est ainsi qu'on peut appeler la maladie dont il s'agit) réside dans le contact du pus épanché dans une articulation : c'est du moins ce que j'ai observé dans les recherches que j'ai faites à ce sujet. Il n'est pas nécessaire que ce pus soit acre ou ichoreux pour que ce phénomène soit produit; il suffit que le contact entre le pus et le cartilage soit assez prolongé. On serait porté à penser que c'est par une sorte de dissolution que ce changement s'opère; en effet, on ne découvre ni dans les extré-
1 AlJTENRIETH et DoERNER, /. C. , p. 57-
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mités articulaires des os, ni dans le ligament capsulaire , aucune trace d'inflammation. Ce qui donnerait quelque poids à cette opinion, ce sont les expériences sur les animaux vivans1, qui démontrent que le contact du pus agit sur les cartilages, qu'il en rend quelques-uns friables, et qu'il donne à d'autres une couleur jaunâtre, bleuâtre, etc. D'un autre côté, on a vu dans un cas où presque toutes les articulations étaient pleines de pus, les cartilages considérablement amincis2. Enfin, j'ai rencontré moimême plusieurs fois dans les abcès des articulations, des cartilages raréfiés. Peut-être était-ce là un premier degré de ramollissement muqueux.
Quant à l'intumescence des cartilages, je ne l'ai pas encore observée sur les cartilages diarthrodiaux ; dans les autres elle est l'effet d'une raréfaction de tissu, ou celui d'un boursouflement particulier, comme dans les cas d'ostéolyose rapportés plus haut
§. 824. On ignore encore si c'est par suite d'un ramollissement muqueux , par absorption , ou par toute autre cause que les cartilages s'usent, se détruisent et disparaissent dans l'intérieur des articulations; mais il est certain que cette destruction s'observe assez souvent. Tabarrajnus^ a disséqué une vieille femme attaquée de claudication, et dont la cuisse s'était raccourcie de trois travers de doigt
i Auîenrieth et Doerner, diss.cit., exper. i5, 16, 17, 18.
2 Cruveilhier, Observ. sur les cart. diarth.j Arch. gén. de méd. , t. 4.
3 Auteîîrieth et Doerner, l- c,} p. 4°-
sans avoir maigri : il n'y trouva ni luxation ni fracture; mais il n'y avait plus aucun vestige ni du ligament rond, ni des cartilages diarthrodiaux de l'articulation fémoro-coxale. Palletta1 a vu sur un homme boiteux depuis sa naissance, la cavité cotyloïde et la tête du fémur changées en une surface plane absolument privée de cartilages. J'ai remarqué plusieurs fois cette même disposition; mais les os étaient le siège d'une altération particulière.
Les extrémités articulaires de ces os avaient la dureté et le poli de Piçoire ou de V émail. C'est dans l'articulation du fémur tivec la cavité cotyloïde , dans celle du genou et dans celle des os du métacarpe avec les premières phalanges, que j'ai rencontré ce genre d'altération. Dans quelques-unes de ces articulations la tête des os avait conservé son volume et sa rondeur ordinaires, et les cavités correspondantes leur profondeur et leur disposition normales; dans d'autres, au contraire, il y avait manifestement déperdition de substance osseuse dans le centre de l'os, et développement d'ostéophytes verruqueux à sa circonférence.
§. 825. Uétat éburné des cartilages est manifestement un effet de l'arthritis2: une fois produit, il détermine de la rigidité et des douleurs dans les articulations affectées et des craquemens dans leurs mouvemens. On peut se demander si cette maladie dépend de l'ossification des cartilages ou de leur
i Exercil. palh.$ t. î.
2 Soemmering- Knochenlehre j S. 27.
usure. L'aplatissement des éminences et des cavités articulaires me porte à croire à cette dernière. La dureté plus grande des extrémités articulaires dépendrait alors d'un état de compacité plus prononcé dans la substance osseuse, et leur poli, du frottement qu'elles exercent l'une sur l'autre.
§. 826. Il est encore un phénomène qui succède à l'usure des cartilages diarthrodiaux , c'est le développement de fongosités sur l'os dénudé. M. Cruyeilhier * l'a observé à la suite d'une entorse de l'articulation tibio-tarsienne , et confirmé par des expériences sur les animaux vivans dans lesquelles il a détruit les cartilages. Ces fongosités ne sont point le résultat d'une altération de ce dernier; mais elles naissent au-dessous de lui, et ne se montrent qu'à la faveur de quelque fissure ou crevasse, ou d'une perte de substance qu'il a éprouvée.
§. 827. Les cartilages détruits ne se régénèrent plus. On avait été induit à admettre leur régénération , en voyant des cartilages se développer accidentellement sur les organes (§. 378) dans Tintérieur des articulations (§. 379) et dans de fausses articulations. Mais il existe des différences notables entre les légères incrustations cartilaginiformes des fragrnens osseux et les cartilages véritables Le travail organique qui a lieu dans le développement accidentel du tissu cartilagineux, est tout autre que celui d'une véritable régénération : au reste, des expériences fréquemment et soigneusement répétées sur
les animaux vivans, déposent contre cette régénération.
§. 828. Un état tout-à-fait opposé au ramollissement des cartilages est leur induration et leur exsiccalion : on le remarque surtout dans l'extrême vieillesse. Rien n'est si fréquent que Y ossification des cartilages des côtes et du larynx, tandis qu'on ne l'a pas encore observée sur les fibro-cartilages, excepté pourtant sur les cerceaux cartilagineux de la trachée-artère. Quant à l'ossification des cartilages diarthrodiaux, nous examinerons plus tard si l'ankylose vraie est due à la conversion du cartilage en substance osseuse , ou si elle a lieu par un autre travail organique.
§. 829. Une circonstance encore digne d'être rapportée, c'est le facile décollement des cartilages diarthrodiaux dans certaines maladies , et notamment dans les tumeurs blanches accompagnées d'épanchement de pus dans la cavité articulaire. Il semblerait que dans ce cas le cartilage est attaqué par ses deux surfaces, qu'il est d'un côté ramolli par la matière purulente, tandis que de l'autre il est pour ainsi dire repoussé de l'os par cette force d'expansion que j'ai déjà souvent signalée. Ce qui viendrait à l'appui de cette opinion, c'est que les extrémités osseuses sont alors gonflées et attaquées d'ostéoporose.
§. 830. Il y a des exemples qui attestent que tous les cartilages articulaires peuvent être attaqués à la fois : on cite celui d'une suppuration avec amincissement considérable des cartilages dans toutes les articulations , excepté celles de la mâchoire infé-
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rieure , de la colonne vertébrale et du bassin *. On sait que l'ankylose peut frapper un grand nombre d'articulations et même toutes celles du squelette. Certaines maladies, l'arthritis par exemple, ont pour les articulations une prédilection marquée, et y produisent des maladies dont il sera question plus tard. Néanmoins, ni la fréquence des maladies des cartilages, ni leur simultanéité dans plusieurs articulations, ne déterminent de graves désordres dans l'économie animale; ces altérations ne retentissent sur les foyers principaux de la vie que dans les cas où toutes les parties qui composent une articulation sont attaquées à la fois. Les cartilages diarthrodiaux, pris isolement, ne paraissent pas même avoir de rapports sympathiques avec les os qu'ils encroûtent : aussi ces cartilages peuvent-ils être malades sans que les os le soientc'est ce qu'a vérifié Wenzel2 sur une femme goutteuse, chez laquelle les cartilages diarthrodiaux des articulations numéro - scapuiaire , coxo -fémorale , ceux des genoux et des coudes étaient ou ramollis, ou détruits, ou changés en tissu cellulaire. Réciproquement les os peuvent être profondément affectés sans que leurs cartilages offrent la moindre altération, comme le prouvent tant d'exemples d'ostéomalacie, de spina ventosa, d'ostéosarcome, etc.
1 Cruveilhier, /. c.
2 Dissert, de os, arthrit, ind. Mogunt. 1791, p* 3a,