CHAPITRE XI
Des ossifications du pourtour des orifices auriculoventriculaires et des valvules du cœur.
§. 1039. Je réunis dans un même chapitre l'état cartilagineux , osseux ou osséo-pétreux des orifices auriculo -ventriculaires des valvules de ces mêmes orifices et des valvules sigmoïdes, parce que ces parties ont par leur texture fibreuse une grande affinité avec le phosphate calcaire. Tantôt elles en sont pénétrées, tantôt simplement incrustées comme
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par une sorle de cristallisation animale. Dans ce dernier cas ce sont des concrétions irrégulières, qui paraissent se former assez promptement, sans passer par les phases de l'ossification naturelle. Jamais elles ne sont couvertes par la membrane fine qui tapisse le cœur et les artères. Les ossifications proprement dites semblent au contraire se rapprocher, pour leur mode de formation, de l'ossification ordinaire. La matière osseuse se dépose en plaques ou en lames sous la tunique interne de ces parties, devenues d'abord calleuses ou cartilagineuses.
§. 1040. L'orifice auriculo-ventriculaire gauche s'ossifie fréquemment. Je l'ai vu réduit à une fente étroite, par laquelle on ne faisait passer qu'avec peine le manche du scalpel. D'autres fois je l'ai vu hérissé de végétations osséo- pierreuses en forme de trèspetits choux-fleurs ; d'autres fois, enfin , je lai trouvé converti en un anneau tendineux, qui n'admettait que très - difficilement l'extrémité du petit doigt, tandis que dans l'état naturel cet orifice a un diamètre de neuf lignes. On conçoit aisément que ce rétrécissement doit donner naissance à l'anévrisme de l'oreillette gauche, à une stase sanguine dans le tissu pulmonaire, et de proche en proche, à une dilatation des cavités droites du cœur.
§. 1041. Le plus souvent l'ossification de cet orifice se propage à la valvule mitrale. Tant qu'elle est incomplète, c'est-à-dire, tant qu'elle ne renferme que quelques points osseux, séparés les uns des autres par des espaces membraneux, la valvule conserve une certaine flexibilité et peut continuer ses
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fonctions. Il n'en est pas de même quand toute la valvule est changée en une pièce osseuse, et que l'ossification se propage aux filets tendineux et jusqu'aux colonnes charnues , comme on l'a vu quelquefois. Alors la fonction de cette partie est toutà-fait anéantie. J'ai une fois trouvé les deux portions de la valvule mitrale attaquées d'ossification complète , tellement qu'il en résultait un entonnoir osseux, surmonté en outre de tubercules osséo-pierreux.
§. 1042. L'ossification des valvules semi-lunaires de l'aorte commence ordinairement par les tubercules de Morgagni, et s'étend peu à peu au reste des valvules. Lorsque celles-ci sont complètement ossifiées, elles sont ou appliquées contre les parois mêmes de l'artère, ce qui est rare, ou bien elles sont irrégulièrement abaissées ou en quelque sorte reco^ quillées ; ce qui s'observe fréquemment. Le principal effet de cet état pathologique est, en occasionant le rétrécissement de l'orifice aortique, de donner lieu à un anévrisme du ventricule gauche, ou du moins à un dérangement plus ou moins notable dans l'état du pouls ou dans les phénomènes de la respiration.
§. 1043. Les parties fibreuses du cœur droit sont également susceptibles de s'ossifier, mais beaucoup plus rarement. Bichat avait même cru que leur ossification ne s'observait jamais. Cependant Morgagni a vu l'orifice auriculo-ventriculaire droit dans un état de demi- ossification, et Corvisart cite un exemple de pareille induration , qui avait décidé une dilatation anévrismatique du cœur et particulière-
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ment de l'oreillette droite. Quant aux valvules semilunaires de l'artère pulmonaire, Morgagni les a trouvées sur une fille de seize ans, malade depuis sa naissance, dans un tel état d'ossification, de gonflement et de réunion, que leurs bords, agglutinés entre eux , laissaient à peine pour le passage du sang une ouverture de la largeur d'une lentille.
L'exemple le plus remarquable d'ossification dans la partie droite du cœur, et qui s'étendait aussi à sa partie gauche , est celui qui est rapporté par Gruwel l, et dans lequel on avait trouvé les valvules tricuspides et mitrales cartilagineuses en plusieurs points, de petites concrétions osseuses dans les parois des veines caves , des lamelles osseuses s'étendant de la base de l'oreillette droite au-dessous de la membrane interne du ventricule, dont quelques colonnes étaient ossifiées ; des lames plus minces et plus étroites, osseuses ou cartilagineuses, pénétrant dans la substance musculeuse des deux ventricules- un petit corps globuleux, creux, percé de deux ouvertures à parois osséo-cartilagineuses, enclavé entre les valvules semi - lunaires de l'artère pulmonaire et paraissant s'être détaché de la cloison des ventricules.
Burns, Bertin etLiAENNEC rapportent encore des cas de l'état cartilagineux, osseux ou pétré de la valvule tricuspide et des sigmoïdes de l'artère pulmonaire.
§. 1044. Les signes qui indiquent le rétrécisse-
i De cordis et vasor. osteogenesi in c/uadragenario observata.} Jîol. , 1765. Laenkec, l. c.j p. 177.
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ment de l'orifice auriculo-ventriculaire droit, des valvules triglochines et des valvules semi-lunaires de l'artère pulmonaire, sont, suivant Corvisart, très- difficiles à saisir, attendu qu'il faudrait pouvoir explorer dans cette circonstance la quantité et la qualité des battemens de celte artère, comme on le fait pour ceux de l'artère aorte. Il faudrait, en un mot, pouvoir tâter le pouls aux artères du poumon. Peut-être qu'une modification particulière de l'acte respiratoire pourrait, à défaut du pouls, four-* nir les signes que l'on cherche. Une espèce d'irrégularité des mouvemens spontanés de la respiration, qui augmenterait au moindre mouvement, même à la moindre impression morale, dans un sujet qui d'ailleurs ne serait point essentiellement asthmatique , ni d'une mobilité nerveuse excessive ; cette irrégularité, jointe à un sentiment perpétuel d'oppression, ne pourrait-elle pas être regardée comme caractéristique de cette lésion des parties droites du cœur? La disposition du poumon qui reçoit moins de sang, n'influe-t-elle pas aussi sur celje du système aortique? Si en effet moins de sang arrive des poumons au cœur gauche, et par conséquent ne stimule pas assez les cavités de ce côté, cette irritation insuffisante ne produira-t-elle pas des contractions faibles et lentes, et par suite la faiblesse et la mollesse du pouls? Mais tous ces signes qu'indique la physiologie sont rendus extrêmement obscurs par tant d'autres affections de la poitrine, qu'il est impossible, dans l'état actuel de nos connaissances, de les présenter comme certains.
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§. 1045. Il y a un peu moins d'obscurité dans les maladies du cœur gauche. Le rétrécissement par induration cartilagineuse ou osseuse de l'orifice auriculo - ventriculaire gauche, se reconnaît, suivant Corvisart, à un bruissement particulier, difficile à décrire, sensible à la main , appliquée sur la région précordiale; bruissement qui, décrit par Laennec sous le nom de frémissement cataire, provient sans doute de la difficulté qu'éprouve le sang à passer par un orifice qui n'est plus proportionné à la quantité de fluide qui doit le traverser.
A ce signe se joint le bruit de soufflet (exactement semblable à celui que produit cet instrument pour animer le feu), et qui est inhérent à la contraction de l'oreillette gauche, lorsque la valvule mitrale est affectée, et à celle du ventricule gauche, quand ce sont les valvules semi- lunaires aortiques. Remarquons cependant qu'il faut que ce signe soit permanent, qu'on l'observe toujours au même endroit et qu'il s'associe à d'autres circonstances , telles qu'un frémissement cataire , pour qu'il soit de quelque valeur.
En outre, il faut encore tenir compte des symptômes généraux, qui, d'après M. Bouillaud \ consistent dans la toux, le sentiment de constriction dans le milieu de la poitrine, les palpitations, l'orthopnée, l'imminence de la suffocation, la lividité delà face, le gonflement des lèvres, le battement des veines jugulaires, isochrone à celui des artères
i Arch. gén. de méd. ; t. 3, ann. 1823, p. 29.
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carotides; le pouls irrégulier, inégal, intermittent, fréquent et petit, bien que les battemens du cœur soient très-forts. Cette intermittence, qui a lieu aussi dans les contractions du ventricule lui-même, se reconnaît par l'auscultation médiate ou immédiate , et est chaque fois précédée de deux contractions vives, qui se succèdent coup sur coup.
§. 1046. Lorsque le rétrécissement a lieu à l'orifice aortique par l'état cartilagineux ou osseux de ses valvules, le bruit de soufflet et le frémissement cataire se font entendre de même. Le cœur, se remplissant avec facilité, mais se vidant avec peine, se livre à des palpitations fortes et fréquentes. Le pouls conserve un certain degré de dureté et de roideur, mais jamais beaucoup de plénitude ni de régularité.
§. 1047. C'est au reste à l'ossification des parties fibreuses et tendineuses du cœur qu'on attribue les fâcheux accidens de la maladie improprement appelée angine de poitrine , décrite par Heberden ,
FOTHERGILL , WlLLAN , WlCHMAINN , PARRY, SlUIS
et Jurine, et qui n'est qu'une affection spasmodique déterminée par le principe goutteux (asthma spastico-arlhriticum inconstans). On avait voulu considérer les ossifications des artères coronaires du cœur comme la cause prochaine de la maladie. Cependant ces ossifications sont rares, d'après les recherches de Blackall1, qui a, au contraire, rencontré fréquem-
i Observ. on the nature and cure of dropsis , etc. ,* Lond. i8i3. Salzb. med. chir. Zeit. ; i8i8? JYro. i3, S. 49 5.
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ment celles de Faorie ou des valvules semi-lunaires, puisque sur vingt observations celles-ci n'ont manqué que trois fois.
Quelque commune au reste que soit la coïncidence des ossifications à la base du cœur avec l'angine de poitrine , il ne s'ensuit pas qu'elles soient entre elles dans un rapport de causalité. C'est le propre du principe goutteux, comme nous l'avons d'ailleurs fait remarquer à l'occasion des anévrismes du cœur, de se porter sur les viscères de la poitrine, et, par des attaques répétées, de déterminer un mouvement fluxionnaire! Or, c'est ce dernier qui y amène le phosphate calcaire dont le sang des arthritiques est surchargé : de là ces végétations osseuses et osséo-pétreuses des parties fibreuses du cœur, qui ne sont nullement l'effet d'une cardite chronique *., mais uniquement celui d'un acte nutritif anormal. Ce qui prouve au surplus que l'angine de poitrine, caractérisée par une gêne extraordinaire derrière le sternum, un sentiment d'angoisse et de constriction, un arrêt momentané de la respiration et même du pouls, une douleur de poitrine trèsvive, s'étendant et se terminant dans les bras, que cette maladie, dis -je, a une connexion manifeste avec la goutte, c'est qu'elle n'attaque que les hommes qui en ont déjà éprouvé des accès.
Ainsi, en définitive, le principe arthritique, véritable Prothée, fixé par une funeste prédilection sur les organes thoraciques, excite le spasme du cœur
i Brotjssais, Examen des doctrines médic. j t. 1 , prop. 173.
et du poumon. Cette altération , purement dynamique, détermine ensuite le rétrécissement des orifices du cœur, et celui-ci les dilatations de ses cavités. Telle est la succession de ces trois états morbides. On les retrouve dans le tableau de la maladie suivante, que je crois devoir exposer dans tous ses détails.
§. 1048. M. H gagDa, à l'âge de six ans, la
fièvre scarlatine. Cette maladie fut suivie de spasmes, qui durèrent deux ans, et qui étaient de la nature de ceux qui caractérisent la danse de S. Gui.
Après quelques années de santé, qui comprennent celles qui précédèrent et suivirent l'époque de la puberté , une nouvelle maladie vint assaillir le
jeune H : ce fut le rhumatisme goutteux. Il en
essuya différentes attaques, dont quelques-unes se portèrent sur la poitrine, et motivèrent plusieurs fois l'application de vésicatoires.
A l'âge de dix-huit ans, M. H , se trouvant
parfaitement guéri , fut obligé d'embrasser le métier des armes, et fit la guerre pendant deux ans; il n'éprouva à l'armée aucun ressentiment de sa maladie arthritique. Une gale qu'il contracta fut traitée par les remèdes appropriés à cette affection, et guérie sans laisser après elle aucune suite.
En i8o3 une nouvelle attaque d'arthritis se déclara; celle-ci dura quatre mois. A peine rétabli, le malade contracta mariage. N'étant encore que convalescent, il éprouva subitement à la promenade un accès d'oppression de poitrine et des palpitations de cœur, qui alarmèrent son épouse et ses amis.
Après un intervalle de neuf ans, M. H eut, en
1811, une attaque de goutte, pour laquelle je fus, pour la première fois, appelé à lui donner des soins. Cet accès était peut-être un des plus forts que j'eusse jamais observés dans ma pratique. La maladie s'était principalement portée sur les articulations des membres thoraciques. La fièvre était forte et violente; le pouls plein et vigoureux; l'oppression de poitrine des plus alarmantes. Une éruption miliaire cristalline couvrit presque tout le corps du malade, qu'inondaient de copieuses sueurs. L'irritabilité du système nerveux était tellement exaltée, que la moindre impression, soit physique, soit morale, augmentait les douleurs, l'essoufflement, les palpitations du cœur, et portait tous les symptômes à un haut degré d'exaspération. Après sept semaines, M. H fut
en état d'aller aux eaux : celles de la Hoube et de Baden firent un effet merveilleux et hâtèrent sa convalescence. Il ne lui resta de cette violente maladie qu'une oppression habituelle , qu'augmentaient l'exercice ou les affections morales.
En Décembre 181 7 il y eut une nouvelle attaque de goutte. La maladie, fixée d'abord sur la portion lombaire de la colonne vertébrale, se transporta sur les organes de la poitrine. L'oppression était alors si forte, que le malade ne pouvait plus garder la position horizontale, mais était obligé de passer les nuits dans un fauteuil, et quelquefois même de se tenir courbé, la poitrine appuyée contre le dos d'une chaise.
Cet état dura trois semaines; mais la convalescence
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ne fut pas parfaite, et depuis cette époque les intervalles d'une attaque à l'autre furent constamment marqués par une suite d'incommodités , principalement par une lassitude dans les cuisses, un sentiment de douleur obtuse, comme si ces membres eussent été rompus; un essoufflement au moindre mouvement du corps ou à la moindre affection morale; une susceptibilité extraordinaire; un amaigrissement considérable; une dureté et une singulière irrégularité du pouls.
C'est ainsi que le malade traîna son existence, à travers plusieurs attaques de goutte et d'oppression de poitrine, jusqu'au 29 du mois de Mars de l'année 1820, où, à la suite d'un petit effort, il éprouva une douleur dans les reins , plus violente qu'à l'ordinaire. Cette douleur abandonna bientôt cette place pour se porter dans les cuisses et de là sur la poitrine. Le malade ne pouvait plus se tenir droit sans éprouver une oppression extrême; aussi était-il obligé de se tenir courbé et de fléchir sa tête sur la poitrine dans quelque position qu'il se trouvât. En même temps des palpitations plus fortes , donnant à la main appliquée sur la poitrine un coup sec, firent craindre l'existence d'un anévrisme actif du cœur, et annoncèrent conséquemment un danger imminent.
L'hiver de 1820 à 1821 se passa très-péniblement et dans un état de souffrance continuel. Cet état n'était cependant pas toujours de la même nature. Dans le principe, les palpitations du cœur étaient très -sensibles ; elles setnanifestaient dansune certaine étendue
de la poitrine, et se faisaient aussi remarquer dans le creux de l'estomac; elles étaient isochrones avec le pouls, mais d'une extrême irrégularité, une intermittence étant suivie de plusieurs coups précipités. La moindre affection morale rendait ces pulsations plus irrégulières encore, et déterminait en outre une dyspnée considérable; celle-ci ne fut pas d'abord permanente : elle était même presque nulle , lorsque le malade se tenait tranquille dans son fauteuil; mais elle se reproduisait aussitôt qu'il faisait quelques pas dans sa chambre, ou qu'il montait ou descendait l'escalier ; elle se réveillait aussi dès qu il voulait se redresser ou lever la tête un peu haut. Ce qu'il y a de particulier, c'est que ce n'étaient point les mouvemens du poumon qui décidaient cette dyspnée, et que le malade pouvait causer une demiheure avec vivacité et sans interruption, sans être essoufflé. Les forces musculaires, surtout celles des bras, étaient encore en bon état. L'appétit, la digestion et les autres fonctions naturelles n'avaient point éprouvé de fortes atteintes. Le sommeil était assez bon.
Peu à peu ces symptômes prirent plus d'intensité. Ce ne furent pas précisément les palpitations qui augmentèrent, mais l'oppression. La cause la plus insignifiante était capable delà produire, par exemple, l'action de lever le bras, de porter la main sur la tête, de mâcher et d'avaler les alimens. Jusque vers le milieu de l'hiver, M. H..,., avait encore assez bien supporté la position horizontale; mais alors J'orthopnée devint de plus en plus intense. Son soin-
meil était lourd , et vers les quatre heures du matin , il lui prenait des accès de suffocation, qui l'obligeaient à sortir précipitamment de son lit et à passer le reste de la matinée dans son fauteuil. Pour surcroît de maux, il survint, outre une toux d'irritation, extraordinairement fatigante, particulièrement le soir, une grande irritabilité nerveuse, qui se manifesta par une foule de symptômes. C'est ainsi que l'ouverture d'une porte suffisait pour produire une attaque d'asthme , que la seule direction de la pensée sur un objet quelconque occasionait une oppression de poitrine. Le centre épigastrique surtout était d'une sensibilité exquise. Le simple attouchement de cette partie avec le doigt pouvait déterminer des envies de vomir. L'émission de l'urine ne se faisait presque jamais sans être précédée de spasmes et d'attaques de suffocation : c'était une des circonstances qui troublaient le plus son sommeil; car, comme depuis quelque temps il urinait copieusement (la digitale pourprée, qui le soulageait beaucoup, provoquait cette excrétion), il était souvent réveillé par l'envie d'uriner, et des nuits si agitées n'étaient nullement propres à restaurer ses forces abattues.
Quelque fâcheux que fût l'état que je viens de décrire, il ne pouvait qu'empirer; et c'est ce qui arriva aussi dans la dernière partie de l'hiver et au commencement du printemps. Les forces diminuèrent de jour en jour; l'appétit se perdit entièrement ; le corps maigrit à vue d'œil; la respiration devint de plus en plus pénible; les jambes commen-
cèrent à s'infiltrer , et acquirent , dans l'espace de trois semaines, un très- gros volume. Bientôt l'œdème monta jusqu'à la poitrine. On remarquait à cette époque que les palpitations du cœur n'étaient plus sensibles, et que le pouls même avait perdu sa grande irrégularité ; mais cette amélioration apparente ne pouvait être d'aucune valeur au milieu de tant de symptômes alarmans. Enfin, dans les six derniers jours de sa vie, il survint un ictère des plus prononcés. L'oppression de poitrine, unie à de fréquentes syncopes, augmenta de plus en plus. Le malade lutta plusieurs fois avec les horreurs de la suffocation ; le pouls atteignit le dernier degré de faiblesse et de fréquence , et une rêvasserie permanente , produite en grande partie par de fortes doses d'opium, déroba au malade le sentiment de sa fin prochaine, qui arriva le 1 1 Avril 1821 : le malade était âgé de quarante-huit ans.
Le cadavre fut ouvert quarante-huit heures après la mort. Je trouvai les poumons sains, non adhérens à la plèvre; pas une goutte de sérosité entre eux et celte membrane. Le péricarde était adhérent au cœur dans toute son étendue : celui-ci était plus volumineux que dans l'état naturel ; il avait six pouces et demi de la base à la pointe; cinq pouces neuf lignes dans sa plus grande largeur. Le diamètre longitudinal du ventricule gauche était de quatre pouces neuf lignes. L'épaisseur des parois de ce ventricule vers sa base était de quatorze lignes ; celle de ces parois vers la pointe, de neuf lignes; les parois du ventricule droit n'avaient que trois lignes d'épais-
seur; il y avait donc manifestement anévrisme du ventricule gauche.
A la face externe de la base du ventricule droit , et dans le sillon qui sépare ce ventricule d'avec l'oreillette, je rencontrai une pièce osseuse, de forme irrégulière, ayant un diamètre transversal d'un pouce, et munie de pointes longues et assez acérées, dirigées en dedans vers la cloison des ventricules. Cette portion d'os , qui me parut d'un tissu dur et presque éburné , était placée dans le tissu cellulaire résultant de la dégénérescence du péricarde et de la membrane externe du cœur ; mais ses pointes étaient fixées dans la couche la plus superficielle de la substance musculaire du ventricule, et à trois lignes de distance du commencement de l'artère pulmonaire.
Les valvules mitraîes me présentèrent une ossification extrêmement forte depuis leurs bases jusqu'à leurs pointes. Chacune renfermait une plaque osseuse de quatre lignes et demie d'épaisseur. L'orifice auriculo-ventriculaire était inégal et raboteux par l'effet d'une incrustation osséo-pierreuse de six lignes et demie d'épaisseur. Cet orifice n'avait que six lignes de diamètre.
Les deux valvules semi-lunaires de l'artère aorte, qui sont surmontées de l'orifice des artères coronaires, étaient complètement ossifiées depuis leurs bords libres jusqu'à leurs bases ; elles renfermaient des plaques osseuses en forme de petits champignons , d'une texture dure, sèche et pierreuse, et qui, à l'instar de toutes les incrustations ir régulières > n'étaient point recouvertes de la membrane fine qui
tapisse intérieurement le cœur et les vaisseaux. La troisième valvule n'était ossifiée que sur ses bords.
L'artère aorte offrait çà et là quelques points d'ossifications, notamment autour des orifices des grosses branches qui sortent de la convexité de la crosse.
Les artères coronaires du cœur n'étaient point ossifiées. Le bas-ventre ne renfermait que très-peu de sérosité. Le péritoine n'était point enflammé; les intestins étaient plus distendus et plus rouges qu'à l'ordinaire.
Le foie était plus volumineux que de coutume, et livide à sa surface inférieure.
Je conviens que je ne fis pas beaucoup de recherches sur l'état des viscères du bas-ventre, attendu que la putréfaction s'était déjà tellement emparée d'eux, qu'il était impossible de s'y livrer avec succès. Toutefois, j'ai pu constater la maladie organique principale; je la trouvai telle que je l'avais soupçonnée. Je m'étais seulement trompé sur l'épanchement de sérosité que je croyais rencontrer dans toutes les cavités séreuses.
§. J049. Livrons- nous maintenant à quelques considérations de physiologie pathologique. Il est sans doute aisé d'expliquer la dilatation des cavités du cœur, quand on connaît l'obstacle mécanique qui, en rétrécissant les orifices de ces cavités, s'oppose à la libre sortie du fluide qui les parcourt.
Mais comment le phosphate calcaire s'est -il déposé sur les parties qu'il a envahies ? Les a-t-il occupées successivement , ou toutes ensemble , et pour ainsi dire d'un seul coup?
Il est réconnu en anatomie pathologique que les ossifications qui se font par squames ou plaques enchâssées entre deux tuniques, se forment ordinairement avec lenteur, qu'elles suivent les phases de l'ossification naturelle; tandis que les pétrifications irrégulières et stalactiformes peuvent être produites presque subitement. Ceci posé, il est de fait que chez notre malade les ossifications se sont opérées à des époques différentes, et que les lames osseuses se sont formées lentement et probablement avant les incrustations; et ce qui prouve ce dernier point, c'est qu'une plaque osseuse (dans une des valvules murales) s'est trouvée surmontée d'une végétation ossëo-pierreuse : il a bien fallu en effet que la première existât pour que la seconde se greffât sur elle.
Mais les plaques osseuses elles-mêmes me semblent s'être formées à diverses époques : celle qui a vraisemblablement exigé le plus de temps pour sa formation, était placée à l'extérieur du ventricule droit. Il a fallu qu'elle se développât dans un tissu, avec lequel le phosphate calcaire n'a qu'une affinité éloignée; savoir : dans le tissu cellulaire, qui n'en est pas, comme le fibreux et le cartilagineux, la matrice naturelle (si j'ose m' exprimer ainsi): Je suis porté à croire que dans l'attaque de goutte de 1811 il y a eu un carditis , parce qu'alors les mouvemens du cœur étaient plus tumultueux et étaient accompagnés de douleurs ; que c'est dans la convalescence que la tunique externe du cœur s'est désorganisée, que s'est faite l'adhérence de cet or-
gane au péricarde,, et que la nature a travaillé à la formation de la plaque osseuse fixée à l'extérieur du ventricule droit; celle-ci une fois formée, il était impossible qu'il n'y eût pas des oppressions de poitrine et des essoumemens à la moindre occasion et par la moindre cause, soit physique, soit morale, ce corps étranger piquant les fibres musculaires du ventricule droit, voisines de l'origine de l'artère pulmonaire. Le plexus coronaire lui-même a dû être tiraillé par cette pièce osseuse lors des violens mouvemens du cœur, attendu qu'elle se trouvait placée en partie sur lui et en partie entre ses filets.
Je ne sais si je m'abuse, en fixant la formation des plaques osseuses dans l'épaisseur des valvules mitrales , et particulièrement les ossifications des valvules semi-lunaires , à l'époque de la forte attaque de goutte de 1817. C'est à cette époque qu'on a remarqué que le pouls était très-dur et repoussait le doigt qui l'explorait. Je m'imagine qu'alors il s'est opéré un épaississement dans les parois du ventricule gauche, une hypertrophie de cette partie du cœur, et qu'il s'y est développé une contractilité exaltée. Cette force étant donnée, et le rétrécissement de l'orifice aortique par l'ossification des valvules établi, il a fallu que le ventricule gauche se dilatât, c'est-à-dire, qu'il se formât un anévrisme actif de cette cavité dans l'intervalle de la seconde à la troisième attaque. Dans celle-ci, qui eut lieu au mois de Mars 1820, l'anévrisme me paraît avoir acquis son complément, et les végétations stalactiformes s'être greffées sur l'orifice auriculo-ventri-
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culaire et l'avoir considérablement rétréci. Dès-lors le ventricule gauche, ne recevant qu'une moindre quantité de sang et avec une impulsion moins forte, ne réagissait plus lui-même d'une manière aussi énergique sur le sang qu'il avait reçu , ne palpitait plus aussi violemment sous la main appliquée sur la poitrine, et n'imprimait plus au pouls la même dureté, et c'est ce qu'on remarqua effectivement après la troisième et dernière forte attaque qu'essuya notre malade; mais en même temps la respiration devint de plus en plus courte et pénible, par la difficulté que le sang des veines pulmonaires éprouvait à pénétrer dans le ventricule gauche.
§. 1050. J'ai voulu montrer dans ce cas de pathologie quelles altérations le principe goutteux est capable de produire sur le principal organe de la circulation : ce qui confirme la théorie que je me suis faite de cette maladie, ce sont les expériences chimiques auxquelles mon honorable collègue, M. le professeur Masuyer, a soumis une partie des concrétions osséo-pierreuses rencontrées à ce cœur. Il a trouvé qu'elle était un mélange de phosphate et d'urate de chaux et de soude1. Elle avait, par conséquent, la plus grande analogie avec le tuf arthritique des articulations.
i Journal de la Société des sciences, agriculture et arts du département du Bas-Rhin ; t, i, p. 35 1.
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