IX. Calculs des veines ou phlébolithes
§. 528. Le premier qui ait fait mention des calculs des veines , est Théophile Walter. Ceux que cet anatomiste a rencontrés dans les veines de la matrice, du vagin et des ovaires, avaient un diamètre d'une à deux lignes.
Il est vrai qu'avant Walter on avait déjà signalé l'existence de ces concrétions ( Th. Bartholix , Moiisicken, etc.); mais à la manière dont ces auteurs en parlent, et par le volume qu'ils assignent à ces pierres, on s'aperçoit aisément qu'ils ont con-
j De ÇÀe-vJ/, veine, et À/9oç, calcul.
'ÀÏUTOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. 5o5
fondu avec elles de véritables calculs urinaires. Aussi disent- ils ne les avoir rencontrées que dans les veines rénales , ce qui indique qu'ils ont prisses bassinets ou les uretères pour des vaisseaux sanguins.
Les calculs des veines ont été trouvés depuis par MM. Soemmering, John, Langstaff et Tiedemann.1 Suivant ces anatomistes , ces calculs ont d'une demiligne à une ligne et demie de diamètre : leur poids est de deux tiers de grain , leur couleur d'un blanc jaunâtre, quelquefois même rougeâtre; leur forme ronde ou ovale, et leur surface lisse : leur nombre varie beaucoup, on en rencontre trois, quatre, cinq, huit , dix et même davantage. Ils deviennent trèsdurs en se desséchant; mais à l'instant où on les retire des veines , ils ont moins de consistance.
§. 529. Les endroits où on les trouve le plus souvent , sont les veines spermatiques internes et externes; les veines vésicales, les hémorrhoïdales et les spléniques. Les calculs du parenchyme de la rate paraissent résider dans les veines de ce viscère.
Quand , par un trait de scie , on partage en deux ces calculs , on aperçoit plusieurs couches minces et blanches , concentriques autour d'une espèce de noyau. 2
D'après les recherches de Gmelin, les phlébolithes sont composés de phosphate de chaux, de carbonate
i Journ. compl. du Dict. des se. méd. ; t. 3 , p. 38. 2 C'est cette disposition qui a été exprimée par les figures 7 , S et 9 de la planche i4-
5oG LIVRE I.
de chaux et d'une matière animale. On y trouve aussi des traces d'acides muriatique , sulfurique et phospliorique, combinés probablement avec la soude. Il n'y existe point d'acide urique, mais il y a lieu d'y soupçonner un peu d'oxide de fer.
§. 530. À l'égard de leur origine, on a prétendu que ces calculs se forment dans les parois des veines comme les concrétions osseuses des artères; que, la membrane interne du vaisseau venant à se déchirer , ils tombent dans la cavité de ce dernier ; mais leur forme ronde et leur surface lisse s'opposent à l'admission de cette idée; d'ailleurs , les parois des veines n'offrent jamais des traces de déchirure.
Cette circonstance , qu'on trouve souvent ces concrétions au centre d'un petit caillot de sang ou dune substance dense et comme cartilagineuse , nous porte à penser que dans les cas d'un ralentissement Ou d'une suspension de la circulation veineuse, et de la dilatation variqueuse de ces vaisseaux, l'albumine se sépare du sang, devient concrète et forme un canevas qui s'imprègne peu à peu, et couche par couche, de phosphate calcaire. Il arrive ici la même chose que dans la formation des calculs urinaires, dans lesquels le mucilage animal constitue le canevas de la matière pierreuse.
§. 531. La formation des phlébolithes paraît surtout être fréquente dans les affections hémorrhoïdales qui alternent avec des accès de goutte. On peut conjecturer que dans cette dernière maladie la masse du sang renferme un excédant de substances terreuses.
Lorsqu'une veine (hémorrhoïdale par exemple) est remplie d'un ou de plusieurs calculs , la circulation y est entièrement interceptée; le vaisseau s'oblitère au-dessus et au-dessous de la petite tumeur, se change en ligament, et celui-ci en tissu cellulaire. Alors les concrétions contenues dans les veines se trouvent isolées au milieu du tissu cellulaire, et sont recouvertes d'une pellicule mince, en forme de kyste ; mais qui n'est autre chose que la portion de la veine qui embrassait le calcul. Quand ces calculs, ainsi isolés, sont situés derrière la tunique muqueuse du rectum , ils finissent par l'user , et tombent enfin dans l'intestin, d'où ils sont évacués avec les selles.
Ceci explique ces faits de calculs rendus avec les matières fécales par l'effet des lavemens viscériques (d'après la méthode de Kjempf), dans les maladies du bas -ventre, et notamment dans l'hypocondrie. L'affection hémorrhoïdale n'étant souvent autre chose qu'une goutte masquée, on conçoit qu'il se dépose du phosphate calcaire sur différentes parties , notamment dans l'intérieur des veines : de là on est induit à penser que la formation de ces concrétions pourrait bien être une sorte de crise de la maladie, Peut-être l'irritation fréquemment excitée par ces lavemens, appelle- 1- elle la matière goutteuse vers le canal intestinal; c'est ainsi, du moins, qu'on peut expliquer les succès attribués à ce remède dans le temps où il était le plus en vogue.
5o8 LIVRE I.
Des concrétions inorganiques molles.
§. 532. Je comprends sous ce titre ces amas de sang coagulé , disposés par couches concentriques dans les sacs d'anciens anévrismes. Les plus extérieures de ces couches sont ordinairement d'un tissu plus dense, comme coriace, d'une couleur rouge brunâtre : celles qui suivent sont moins foncées et moins denses , et les plus internes sont les plus molles. Quelque long que soit le séjour de ces concrétions dans les endroits qu'elles occupent , elles n'offrent jamais aucune trace de décomposition. Je n'y ai trouvé de commencement d'organisation que dans un seul cas , où la couche la plus interne présentait cet aspect réticulaire analogue à celui des fausses membranes ; ce qui constitue le premier degré d'organisation. J
§. 533. Toutefois je n'oserais soutenir que la stratification des caillots dans les poches anévrismales soit l'effet de causes purement mécaniques; je suis, au contraire , porté à penser que les lois de l'organisation président encore à la formation et à la coordination régulière de leurs couches ; que c'est par une sorte de cristallisation animale que le coagulum déposé successivement dans l'intérieur des sacs anévrisrnaux tend à revêtir des formes régulières. Nous venons de voir que les produits lithoï-
i La figure î .re de la planche i5 offre une portion de sang coagulé, retiré d'un sac anévrismal.
ANAT0MIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. 5og
des ont une stratification qui les assimile aux substances minérales. Mais il y a quelque chose de plus dans les premières; c'est, comme je l'ai dit plus haut , une matière animale qui en fait la base. A cette matière seule appartient la faculté concrescible qui dispose dans un ordre régulier et symétrique les élémens dont ces produits se composent.
Peut - être même cette loi de la cristallisation animale se retrouve - 1 - elle dans l'état de santé. Sans parler de l'idée avancée par de célèbres physiologistes, que toutes les parties solides du corps ne sont que le résultat d'une cristallisation chimicovitale, on peut citer la composition du cristallin comme se rapportant en quelque manière à ce qu'on observe dans les productions nouvelles, relativement à l'arrangement de leurs couches. Le cristallin était -il autre chose, lors de sa formation, qu'une goutte de matière animale qui, obéissant aux lois qui président à la formation des concrétions inorganiques, a augmenté de volume par l'application successive de différentes couches de fibrine, d'albumine ou de gélatine?
§. 534. Ce n'est pas seulement dans la formation de ces concrétions inorganiques que la force vitale se montre; cette même force conserve dans un état de fraîcheur et garantit de toute corruption les matières stagnantes et extravasées. Quel anatomiste n'a pas été étonné de trouver exemptes de toute altération des substances qui, durant de longues années, étaient restées dans un état de repos? J'ai disséqué le cadavre d'une femme de soixante-onze
5lO LIVRE T.
ans, qui, depuis dix-huit ans, portait dans le basventre une tumeur indolente que l'autopsie me montra être l'ovaire gauche. Cet organe était converti en un kyste de huit pouces de diamètre : ses parois étaient cartilagineuses, et avaient dans quelques endroits sept lignes d'épaisseur; sa surface interne était lisse , et la cavité unique qu'il formait était remplie d'une substance homogène, pulpeuse, friable, semblable, quant à son aspect, à des viandes hachées, sans connexion organique avec le kyste lui-même et pourtant dans l'état de fraîcheur le plus parfait. Or, comment cette matière a -t- elle pu rester si longtemps sans s'altérer?
§. 535. D'autres fois , et lorsque la force plastique exerce une action plus prononcée sur les matières extravasées mais organisables , celles-ci offrent un aspect régulier, premier rudiment de l'organisation.
J'en ai recueilli deux exemples dignes d'être rapportés.
Le premier est celui d'un cœur d'adulte, dont l'extérieur , ainsi que la face interne du péricarde , étaient tapissés d'une couche de sang coagulé , sans doute déposé par transsudation. Cette couche présentait un aspect réticulaire très -agréable, et dont les mûilles et les aréoles étaient plus larges à la base et plus fines vers la pointe du cœur. Le feuillet séreux sous-jacent n'offrait aucune trace d'inflammation. 1
Le second exemple se rapporte à un hématocèle *, ' " ~
i Voy. la pi. 1 5 , fig. a 5.
du côté droit; je vais le décrire avec quelques détails.
La tumeur égalait en volume celui d'une tête d'enfant de deux ans. Le scrotum qui la recouvrait était durci; dans plusieurs endroits la peau ressemblait à du cuir. Les corps caverneux étaient collés sur la tumeur; on n'apercevait que l'orifice du prépuce ; toute la peau de la verge était confondue avec celle du scrotum. Le poids de la tumeur était de quatre livres. Après avoir enlevé le scrotum et mis à nu le sac, on trouva d'abord à sa face postérieure le testicule gauche qui y était collé et tout- à-fait aplati; on découvrit de plus le cordon spermatique droit, dont on put suivre les vaisseaux dans l'épididyme; on se convainquit par ce moyen que la maladie était formée par la dilatation de la tunique vaginale.
Cette tunique avait entièrement changé de texture : au lieu d'être mince et transparente , elle avait acquis une dureté cartilagineuse et une épaisseur d'une à six lignes; sa surface interne était lisse, mais inégale , blanche dans quelques endroits et jaune dans d'autres; on aurait cru voir l'intérieur d'un ancien sac anévrismal. La cavité de cette tunique vaginale renfermait un nombre considérable de pelotes ou boulettes composées d'une substance molle. Les unes ressemblaient parfaitement aux morilles; comme celles-ci elles avaient des enfoncemens et une configuration aréolaire , elles étaient d'un blanc sale et brunâtre en dehors, rouges en dedans, entièrement composées de sang caillé. Entre
ces corps s'en trouvaient d'autres plus petits, arrondis, n'ayant pas la même configuration : leur composition n'était pas non plus la même ; ils étaient lisses en dehors , d'une couleur jaune pâle, d'une consistance plus molle; l'intérieur n'était pas rouge : ils étaient formés de fibrine et d'albumine. l
Cette maladie était survenue à la suite d'une contusion au testicule : bientôt le scrotum se tuméfia , mais sans occasioner de douleur ; il augmenta dans les derniers temps jusqu'à acquérir le volume que j'ai indiqué. L'accident avait eu lieu en Mars 1810; le malade a vécu jusqu'à la fin de 1826. Reçu au nombre des pensionnaires de l'hôpital civil, il y est mort d'une hydropisie de poitrine.
Maintenant qu'on explique comment une substance molle a pu résister pendant seize ans à la corruption, offrir cet état de fraîcheur et cet aspect particulier? Ne faut-il pas admettre ici une disposition à l'organisation et par conséquent l'influence de la vie?