‹ Traité d'anatomie pathologiqueChapitre 34 sur 38 · La destruction des viscères · texte numérisé non relu

La destruction des viscères

Lorsque dans des dégénérescences du poumon, du foie, du pancréas, des reins, etc. , on rencontre des vers , il est bien vraisemblable qu'ils ne s'y sont développés que secondairement , et qu'ils n'ont en aucune manière déterminé le changement d'organisation.

4.0 Lorsque des hydatides se développent dans le cerveau, elles déterminent sans doute des accidens funestes. On sait que les vers hydatoides du cerveau des moutons occasionnent la maladie connue sous le nom de folie ou de tournis. On ne saurait disconvenir non plus que le tœnia muscularis , les vers hydatoides du poumon , du foie , ne donnent naissance à des symptômes très -graves. Mais c'est seulement dans les animaux qu'on les rencontre. Le poumon des moutons, des cochons et des veaux offre quelquefois des milliers de douces (fasciola) et d'autres espèces de vers. On en a aussi trouvé dans le poumon des grenouilles.

5.° L'accumulation des vers dans les intestins ne peut pas interrompre le cours des matières , comme on l'a prétendu; et les effets qu'on leur attribue, tels que la passion iliaque , sont fort exagérés.

6.° Les ascarides ne produisent point de symptômes du côté de la tête : leur effet se borne* à déterminer une irritation sourde dans le rectum, quelques douleurs lancinantes à l'anus, et un prurit i. 35

très-vif, qui augmente aux approches de la nuit; enfin, quelquefois un prolapsus de l'intestin.

7.0 Les lombricaux déterminent des coliques : lorsque ces vers quittent leur demeure habituelle, et montent dans l'estomac ou dans l'œsophage, ils occasionnent des nausées, des vomissemens et quelquefois des convulsions.

8.° Les vers solitaires, soit le cucurbitain, soit le taenia large, causent sans doute des accidens fâcheux, mais qu'on a pourtant encore exagérés. Ceci s'applique particulièrement aux douleurs qu'on leur attribue. Les symptômes les plus constans de la présence du taenia (car il n'y a de pathognomonique que la sortie de quelques-uns de ses anneaux) sont un mal-aise général , une anxiété presque continuelle , des dérangemens dans les fonctions digestives, et surtout un trouble nerveux fort remarquable. Le volume assez notable du ventre s'explique par l'espèce de congestion que leur présence ou peut-être leur succion détermine. Quand ces vers sont nombreux, ils peuvent occasioner la fièvre lente et le marasme.

g.° On ne connaît point les symptômes que produisent les trichurides. On avait pensé qu'ils étaient la cause déterminante de la fièvre muqueuse de Gœttingue, décrite par Roederer et WaGler ; mais il est évident qu'on a pris dans cette circonstance l'effet pour la cause.

§. 566. Les accidens les mieux constatés que les vers puissent produire , sont les affections spasmodiques en général ; telles que l'éclampsie, l'épilepsie,

la danse de Saint-Guy, le trismus, la catalepsie et l'aphonie complète. Il paraît également bien prouvé qu'ils ont quelquefois déterminé l'ictère et des éruptions cutanées analogues à celles qui sont dans certains cas la suite des maladies du foie. Tout démontre que ces animaux n'agissent point sur l'économie animale en pervertissant les humeurs et en les faisant dégénérer en une sanie putride , comme on l'avait cru pendant long - temps , mais en exerçant une action irritante sur les nerfs des viscères et des intestins.

On connaît au reste tous les symptômes qui an» noncent la diathèse vermineuse ; ce sont : l'état d'atrophie; l'intumescence du ventre; la pâleur de la face ; les yeux cernés , les changemens internes de l'œil ; le prurit et la démangeaison du nez; l'hémorrhagie nasale ; l'enduit blanc et jaunâtre de la langue ; la salivation ; l'appétit dépravé ; le grincement des dents ; les coliques subites ; les déjections muqueuses marquées de points rouges; l'urine blanche et semblable au petit-lait ; les affections nerveuses; les éruptions et efflorescences de la peau , et la fièvre rémittente ou intermittente.

§. 567. Il nous reste à examiner l'origine des entozoaires.

Quelques auteurs pensent que les vers existent hors du corps des animaux, et y sont accidentellement introduits ; une seconde opinion les considère comme formés dans nos organes.

Les argumens invoqués pour soutenir la première de ces opinions, sont les suivans:

i.° Les vers intestinaux, dit -on, se rencontrent ailleurs , et ont conséquemment leurs analogues au dehors du corps.

Suivant Linné, la douve (fasciola hepalica) se rencontrerait dans les eaux douces; le taenia, dans le limon de certaines eaux; les ascarides, dans les marais et dans les racines pourries des végétaux. Unzer \ Tissot et Gmelin appuient cette assertion.

L'autorité, d'ailleurs si respectable, de Linné, est aujourd'hui de peu de poids dans les matières relatives à l'helminthologie. O. F. Muller a prouvé que ce célèbre naturaliste avait confondu avec la douve une sorte de taenia {bothriocephalus solidus deRuDOLPHi). Quant à Unzer, il confond entièrement les vers de terre (lambrici) avec les ascarides. Gmelin décrit des taenias qu'il dit avoir rencontrés dans un marais : or , il a été démontré par Pallas que ces vers n'étaient autre chose que la liqueur prolifique des crapauds. D'un autre côté il est connu que, hors du corps, les vers intestinaux ne peuvent conserver la vie long-temps. Que penser alors de l'assertion de Beireis , nui prétend avoir trouvé dans l'eau de fontaine, et au mois de Décembre, un ver lombrical de l'homme? Enfin, si les vers intestinaux provenaient originairement du dehors , on devrait , quelle que fut leur origine , les avoir souvent rencontrés.

2.0 Mais, a-t-on dit, si l'homme ne reçoit pas du dehors les vers intestinaux tout faits , il en reçoit du moins les germes, qui se développent alors dans l'intérieur de son corps. On a judicieu-

ANATÔMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. 549

sèment répondu que ces germes ne pourraient résister à l'action dissolvante des forces digestives.

5.° Les œufs des vers propres aux animaux , ajoute- 1- on, voltigent dans l'air, se mêlent aux eaux , et sont reçus dans le corps avec l'un ou l'autre de ces véhicules. Ceux qui proposent cette explication , oublient que la plupart des vers intestinaux sont vivipares. D'ailleurs on ne trouve pas seulement ces animaux dans le tube intestinal, on en rencontre aussi dans les parties où la pâte alimentaire ne parvient jamais , par exemple , dans l'épaisseur des muscles, dans le cerveau, dans la chambre antérieure de l'œil (du cheval); de plus, on a trouvé des vers intestinaux dans le fœtus, et on en a rencontré dans des parues accidentellement développées : on a trouvé , par exemple , dans un ovaire changé en graisse, le poljsioma pinguicola de Treutler; dans des tumeurs anévrismales des artères mésentériques du cheval , le strongylus armatus.

§. 568. L'opinion, que les vers se forment et se développent dans le corps , a donc été généralement adoptée.

Je viens de dire que ces animaux n'avaient pas leurs analogues au dehors du corps, j'ai ajouté qu'on les avait rencontrés dans le fœtus avant la naissance. Kerkring, en effet, a trouvé un lombrical dans l'estomac d'un fœtus de six mois et demi; Brendelius et Heim, des vers solitaires dans un fœtus mort avant sa naissance ; Heisch de Baireuth, un lombrical , long de deux pouces et demi, dans le jéjunum d'un enfant mort pendant le travail de

l'accouchement. Fromman a observé une épizoolie, où non-seulement les vieux moutons, mais aussi les nouveau nés, avaient le foie rempli de douves. A ces faits déjà si concluans viennent se joindre d'autres considérations : 1 .° Les vers ont une structure particulière. 2.0 Plusieurs animaux ont des espèces de vers qui leur sont propres. 5.° On rencontre ces animaux dans les parties du corps les plus profondes , les plus cachées. 4-° Souvent ils ne trahissent leur présence par aucun symptôme , ni par aucune incommodité : on les a trouvés par centaines dans les organes, et particulièrement dans le canal alimentaire d'animaux , sans que ceux - ci eussent présenté le moindre signe de maladie. Ainsi, par exemple, une portion d'intestin de la chouette {stria: otus), longue d'environ trois pouces, était remplie de deux cents vers de l'espèce nommée arnphistoma macrocephalum par Rcjdolphi , sans qu'on eût aperçu la moindre irrégularité soit dans l'état de l'organe, soit dans la nutrition de l'animal , soit dans ses mouvemens. 5.° Si les vers s'introduisaient du dehors dans le corps de l'animal , ils y périraient certainement. On voit , il est vrai , des larves d'insectes se développer dans des cavités telles que celles du nez, de l'intestin rectum , etc. ; mais c'est parce que des œufs y ont été déposés par les mères comme dans un lieu favorable à l'incubation. Aussi ces germes ne restentils dans ces endroits que pendant qu'ils sont à l'état de larve.

§. 569. Les entozoaires ne viennent donc pas du dehors, ils naissent et se développent dans les or-

ANAT0M1E PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. 55 l

ganes où l'on a coutume de les rencontrer. Ce premier point établi, ii reste à déterminer quelle est l'époque et le mode de la formation de ces animaux parasites. Seraient- ils formés en même temps que l'individu qui les recèle , c'est-à-dire à l'instant de la fécondation, ou bien ne se développent-ils qu'après?

§. 570. M répugne même à l'imagination d'admettre que le père fournit les germes des entozoaires • il faudrait supposer pour cela que ces germes sont suspendus dans la petite quantité de liqueur séminale, suffisante pour opérer la fécondation. Une livre d'eau, dans laquelle Spallanzani avait fait délayer trois grains de sperme de grenouille, suffisait à féconder les œufs dès qu'il les touchait avec la pointe d'une aiguille trempée dans cette eau. Or, comme la grenouille a dix espèces d'entozoaires , il faudrait admettre qu'il a pu être transmis par la goutte attachée à la pointe de l'aiguille des germes de tous ces vers.

§. 571. Les germes des vers intestinaux viennentils de la mère ? C'était l'opinion de Vallisnieri , de Goetze, de Bloch et de Werner. Ces auteurs pensaient que cette doctrine était la conséquence naturelle des raisons alléguées contre la théorie précédente ; de là vient sans doute qu'ils se sont dispensés de l'étayer de preuves.

Cependant on peut y opposer de fortes objections.

î ,° Si la mère transmet au fœtus les germes des vers intestinaux, il faut qu'elle-même les possède tous. Or, l'homme est sujet à quatorze espèces d'entozoaires, dont quelques-unes sont très -rares. Si l'une de ces dernières ^e rencontre dans une gêné-

33l> LIVRE I.

ration, il faudra donc supposer que cette espèce a traversé toutes les générations antécédentes.

2.0 Comment d'ailleurs les germes ou les œufs des vers intestinaux parviendraient -ils de la mère à l'enfant? Comment concevoir que les germes absorbés par les vaisseaux lymphatiques des intestins de la mère parcourussent la filière des vaisseaux sanguins sans être détruits ? Les œufs des vers intestinaux, quelque petits qu'ils soient, sont encore d'un volume supérieur aux vaisseaux qu'on supposerait destinés à les absorber ; car , selon Rudolphi , ils surpassent quatre mille fois le volume des globules du sang.

5.° Il répugne d'admettre que les germes des vers soient transmis à l'enfant avec le lait. Chez les oiseaux il n'y a pas d'allaitement , et pourtant les vers intestinaux s'y rencontrent. Dans la classe des poissons et des amphibies les mères ne prennent aucun soin de leurs petits. Dans les salamandres, par exemple, les mères vivent dans l'eau, tandis que les petits restent sur la terre. Chez les insectes la mère est souvent morte long-temps avant que le petit abandonne l'œuf dans lequel il était renfermé.

4.0 Enfin , les vers intestinaux étant la plupart vivipares, comment ces petits animaux pénétreraient-ils dans les vaisseaux sanguins de l'utérus, dans l'œuf des amphibies et des poissons ?

§. 572. Les théories que nous venons d'examiner n'étant nullement satisfaisantes, faut- il admettre pour les entozoaires une génération spontanée ? Cette opinion est à mes yeux la seule admissi-

Me. Needham, Mauperttjis, Buffon, Patru, l'ont défendue: Léger l'a appliquée à l'origine des vers; elle a été adoptée par Treviranus, Braun et M. de Lamarck.

i.° Il est en effet aujourd'hui bien prouvé que des parties organiques se forment sans germes, sans œufs et sans le concours des sexes. Voyez, par exemple, la multiplication des Naïades (JYaïs proboscidea) , dont la dernière articulation prend par degrés la forme d'un animal entier, qui ne se sépare souvent de sa mère qu'après avoir produit de la même manière un autre individu. On voit naître des animaux infusoires, quoique le vase qui renferme la liqueur dans laquelle ils se forment ait été hermétiquement fermé. Une seule et même puissance transforme donc en animalcule infusoire des molécules végétales ou animales ; en lombrical , le mucus des intestins • en embryon, la vésicule de l'ovaire de la femme.

2.0 Sans doute il faut le concours de certaines conditions pour que les vers s'engendrent et se développent. L'une de ces conditions n'est-elle pas un trouble, une déviation, une altération quelconque dans la force d'assimilation? La jeunesse, le sexe féminin, le genre de vie, les mauvais alimens, la laxité des solides, la cachexie muqueuse et phlegmatique, sont les circonstances les plus favorables à la production des entozoaires.

5.° Ce fait bien avéré, qu'il est un grand nombre de vers propres à certaines parties du corps, ne démontre- 1 -il pas qu'ils sont dus à un travail local? A-t-on jamais trouvé le lombrical dans le cerveau,

ou la douve dans le poumon? Fabricius a rencontré une espèce de distoma, exclusivement propre à la bourse des oiseaux. La cavité du tympan d'une espèce de dauphin (delphinus phocœna) contient aussi un ver particulier. Le polystoma integerrimum ne se trouve que dans la cavité péritonéale des grenouilles et des crapauds; Y ascaris nigro - venosa , que dans les poumons des mêmes animaux ; le polycephahis cerebralis , que dans le veau et le mouton attaqués de folie. La vessie natatoire de la truite (salmo fario) contient une espèce de ver qui n'appartient qu'à elle. Il y a plus , certaines espèces de vers n'occupent qu'une partie d'un même organe , par exemple les lombricaux ne se trouvent que dans l'estomac et les intestins grêles; les trichurides , que dans les gros intestins , etc.

§. 573. Objectera-t-on que, si la génération des vers était spontanée, ces animaux ne devraient pas présenter constamment la même structure, le même arrangement dans toutes leurs parties; qu'il devrait se former des combinaisons bizarres et non des individus toujours réguliers et uniformes? Mais pourquoi la génération spontanée ne serait-elle pas soumise à des lois fixes et invariables comme celles qui président aux autres modes de reproduction ?

Si le concours des deux sexes est toujours nécessaire pour la produclion des animaux dont l'organisation est plus compliquée, s'ensuit- il rigoureusement que certains corps organisés ne puissent être produits par la force plastique qui pénètre et vivifie toute matière organique? n'est-il pas au con-

traire fort probable qu'il s'est opéré et qu'il s'opère encore des générations directes dans les derniers degrés de l'échelle animale et de l'échelle végétale?

Nous avons vu cette même force formatrice produire, dans l'animal vivant, des organes nouveaux: du tissu cellulaire, des vaisseaux sanguins, des membranes, des os, des dents, des poils se forment dans des parties où ces tissus n'existent pas dans l'état ordinaire. Ces tissus, nouvellement organisés, se nourrissent et s'accroissent; quelques-unes de ces parties sont même isolées et sans aucune connexion organique avec les tissus anciens : par exemple, des poils et des dents trouvés dans des kystes; elles existent donc d'une manière indépendante , et vivent de leur vie propre. Or de ces produits nouveaux aux vers intestinaux il n'y a qu'un pas. Il semble même qu'il faut à la nature plus de travail pour former une dent, un réseau de vaisseaux capillaires, que pour produire le tœnia hydatoidea, dont la structure est beaucoup plus simple.

§. 574. Il reste, je l'avouerai, un hiatus à franchir pour passer des tissus accidentellement développés aux vers intestinaux : les premiers , quoiquorganisés et vivans , n'ont pas de spontanéité, ne constituent pas un organisme distinct , une individualité, en un mot, et ne vivent pas de leur propre vie ; toutefois il me semble que l'intervalle qui sépare ces nouveaux produits organiques des êtres animés proprement dits, peut être rempli par les hydatides libres ou acephalocystes. Ceux-ci formeraient donc la transition des tissus accidentellement organisés

aux vers intestinaux proprement dits. Ce sont des produits qui, détachés de l'organisme général, ont une existence à part. Ils constituent des êtres isolés , qui vivent, se nourrissent, s'accroissent, et qui, en vertu de leur vitalité, résistent aux agens capables de les détruire. Que faul-il à ces singuliers êtres pour nous autoriser à les assimiler aux entozoaires? Peu de chose, à mon avis. Ils possèdent déjà la faculté de se multiplier.

Page 1