CHAPITRE VIL
Considérations générales sur la pathogénie des maladies organiques > sur leurs terminaisons et sur la manière dont elles déterminent la mort.
§. 575. En parcourant les chapitres que nous venons de terminer, le lecteur aura 'suffisamment saisi le point de vue dans lequel nous nous sommes placés et la manière dont nous avons envisagé la pathogénie des maladies organiques. Nous les avons fait dépendre du travail nutritif, soit que celui-ci élabore une matière analogue à celle que s'assimilent les organes dans l'état de santé, soit que cette matière soit étrangère à l'organisme. Dans quelques cas ce travail est précédé d'un acte inflammatoire , qui en est comme le signal ; le plus souvent on n'aperçoit aucun mouvement phlogistique; mais m on peut toujours reconnaître l'action de la puissance nerveuse et rattacher aux divers modes dont cette
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action est susceptible , les mouvemens intérieurs qui ont pour objet la formation de la maladie.
§. 576. Que l'on remonte, en effet, à la source de tous les changemens organiques, on arrive presque nécessairement à une innervation vicieuse et languissante. Les animaux eux-mêmes , notamment ceux qui vivent loin de leur patrie, dans une captivité continuelle, paraissent tristes et abattus, long-temps avant les premiers symptômes des maladies organiques, si fréquentes chez eux : et dans l'espèce humaine , combien d'altérations organiques les mieux caractérisées, telles que les anévrismes du cœur, les squirrhes de l'estomac et de la matrice , les engorgemens des viscères du bas-ventre, la phthisie pulmonaire elle-même , ont leur source première dans une affection morale? c'est du moins ce que je puis affirmer d'après ma propre expérience. Excepté l'anévrisme actif du cœur, je ne me rappelle pas d'avoir jamais rencontré aucune de ces maladies sur des individus forts et pléthoriques, tandis que je les ai souvent observées sur des personnes faibles, délicates, et minées par de longs chagrins. Je ne me souviens pas non plus que des peines morales, des passions tristes et sédatives aient déterminé des affections inflammatoires aiguës.
§. 577. D'un autre côté, je puis affirmer que des affections organiques bien déterminées ont disparu sous l'influence de traitemens dirigés contre un travail nutritif perverti. J'ai vu des tumeurs se fondre, des indurations se résoudre , des ulcères se cicatriser, en un mot, des cures presque merveilleuses
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s'opérer par l'emploi de préparations mercurieiles , antimoniales, du foie de soufre, de l'iode, etc.; mais surtout par l'usage des eaux thermales. Peu familier autrefois avec l'action de ces dernières, je ne me doutais pas qu'elles pussent pénétrer aussi profondément dans l'économie , et agir aussi efficacement sur la composition intime des organes. Combien de fois, en voyant des guérisons inattendues s'opérer sous mes yeux, ne me suis-je pas demandé, si quelque principe impondérable, analogue à celui dont je crois les nerfs pénétrés, ne résidait pas dans ces eaux et ne leur prêtait pas des propriétés en quelque sorte vitales! Quoi qu'il en soit, j'ai vu par leur vertu se dissiper des tumeurs qui, très-vraisemblablement, étaient de la nature de celles que j'ai désignées sous le nom de dissimilaires. (§. 48 1«)
§. 578. La guérison de certaines maladies organiques n'est donc pas impossible ; mais ce serait s'abuser étrangement que de se flatter de guérir par des saignées locales , des affections qui sont le résultat du travail lent et graduel de la nutrition et de l'assimilation moléculaire; toutefois, je prétends d'autant moins dissimuler l'utilité attribuée à cette méthode, que je l'ai moi-même souvent employée avec avantage. Dans ces cas heureux que j'ai été à portée d'observer, l'effet des saignées locales s'est borné à dissiper les symptômes de névrosthénie, qui, comme je l'ai dit ailleurs, accompagne souvent les altérations de tissus et leur donne ' pour ainsi dire , un surcroît de vie. Ces épiphénomènes une fois enlevés , la maladie principale , l'ai-
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tération organique , peut être combattue avec succès par des méthodes curatives directes, ou même être vaincue par la seule énergie des forces vitales mieux dirigées. Mais que des saignées locales puissent triompher d'une maladie caractérisée par la formation d'une matière nouvelle (hetéroplastigue) , c'est ce que je n'admettrai que lorsque des faits bien authentiques m'en auront fourni des preuves irrécusables. Jusque-là, je douterai qu'on ait guéri des scrophules par le seul secours des saignées, eût -on scarifié chaque tubercule et appliqué une sangsue à chaque granulation.
Dans la cure des maladies par formation d'une matière nouvelle , le point capital consistera toujours à modifier l'action de la force organisatrice, à changer la crase des humeurs , à placer le système entier dans une autre température vitale. Des engorgemens des viscères du bas -ventre, occasionés par de longs chagrins, se sont dissipés par le retour au bonheur ; une fièvre accidentellement survenue a produit les mêmes effets ; la révolution qui marque l'époque de la puberté, une grossesse, le changement de climat, de nouvelles habitudes, un nouveau genre de nourriture , ont aussi opéré bien des guérisons. Or, toutes ces causes agissent évidemment sur la plasticité et sur la force nerveuse.
§. 579. En dernière analyse , l'étude approfondie de la pathogénie des maladies organiques nous ramène à deux élémens primitifs ; savoir : 1 ,° sous le rapport matériel, à la composition du sang, source de toute matière animale; 2.0 sous le rapport dynamique , k
la force plastique : mais au-dessus de ces deux élémens plane la force nerveuse; c'est elle, c'est Y innervation qui donne la première impulsion au mouvement morbide; c'est elle encore qui le dirige, en ralentit ou en accélère la marche; c'est elle enfin qui persiste la dernière, et la mort n'est que la cessation absolue de l'innervation.
§. 580- Il n'y a donc, à proprement parler, qu'une manière de mourir, c'est par la paralysie d'un ou de plusieurs des foyers principaux de la vie. On meurt par paralysie du cerveau, apoplexie; on meurt par paralysie pulmonaire, asphyxie; on meurt par paralysie du cœur, syncope; enfin, on meurt, suivant moi, par paralysie du plexus solaire, abépithymie pour me servir de l'expression du premier philosophe de l'antiquité. }
Dans chacun de ces cas , quelle que soit la différence des maladies qui ont amené la mort , elle dépend toujours de l'extinction ou de l'oppression de la force nerveuse. Jamais les maladies organiques, même les plus compliquées, ne font mourir directement , elles peuvent même durer long-temps et prendre un grand accroissement avant d'amener cette terminaison funeste : voyez le ramollissement du cerveau; des malades le portent impunément des années entières, jusqu'à ce qu'une cause occasionelle y développe subitement une né-
i Platon admettait sous le nom d'épithymie (i7rtôv/JList) une activité particulière ( iiS)i), dépendante de Pâme, et quil plaçait dans le bas-ventre. (Timée, v. 3 , t. 2 , p. 97 , édit. de Bakker.)
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vrosthénie qui devient bientôt mortelle. Certaines phthisies pulmonaires ont une longue durée; cependant tout annonce que le poumon est détruit dans une grande étendue, et l'ouverture du cadavre confirmera ce diagnostic. D'autres fois , au contraire, la même maladie affecte une marche trèsrapide, la mort survient promptement, et l'autopsie ne fait découvrir qu'une légère altération organique. D'où provient cette différence? Gomment se fait-il que l'organisation résiste à de grands délabremens, tandis qu'une simple phlogose avec une légère exsudation produit la mort en peu de temps? On ne saurait ici méconnaître une cause indépendante de la lésion organique, qui vient ajouter à celle-ci sa funeste influence. Une membrane séreuse servant d'enveloppe à certains organes, serait-elle donc plus intimement liée à l'entretien de la vie, que le poumon, le cœur, ou la pulpe cérébrale? Dirait- on que c'est la fièvre qui fait toute la gravité du mal? je Taccorderai volontiers ; mais cette fièvre ellemême, qu'est- elle autre chose qu'une exaltation du système nerveux transmise bientôt au système de la circulation ?
§. 581. La paralysie des foyers principaux de la vie survient elle-même de deux manières : le principe qui anime ces organes peut être, ou opprimé, ou épuisé. Dans le premier cas, la mort est produite d'une manière prompte et instantanée; dans le second, elle arrive lentement. J'aurai dans la suite l'occasion de signaler la manière de mourir dans les diverses maladies; je me bornerai ici à quelques ï. 36
réflexions générales sur l'atteinte immédiate portée aux principaux foyers de la vie.
§. 582. L'apoplexie par oppression des forces vitales est instantanée , subite et quelquefois foudroyante 5 l'apoplexie par épuisement du principe vital est plus ou moins lente; elle survient dans les fièvres nerveuses , dans l'hydropisie du cerveau , dans l'inflammation du poumon , etc.
§. 583. La mort par paralysie du poumon, ou par asphyxie, arrive par défaut de respiration, par inhalation de gaz non respirables ou de gaz délétères , par la section des deux nerfs pneumo - gastriques. En vain le sang traverse -t-il encore l'organe pulmonaire; en vain le mouvement de celui-ci est-il entretenu quelque temps par l'insufflation de l'air; les nerfs sont incapables d'agir, et leur paralysie s'étend bientôt à tout l'organisme. Il résulte d'expériences faites sur les animaux, que ceux qu'on asphyxie par le gaz hydrogène sulfuré, par la vapeur du charbon , par la submersion de l'animal suspendu par les pieds de derrière , ne sont plus excitables par l'agent galvanique1. Or, ce que font ici les expériences physiologiques, les maladies spontanées sont également capables de le produire.
Comme l'apoplexie , l'asphyxie est ou rapide ou lente. C'est de la première que meurent les individus affectés d'asthme suffocatif, d'angine de poitrine , d'asthme de Millar, d'hydrothorax. Plusieurs ma-
i Compte rendu à la classe des sciences mathématiques et physiques de l'Institut, sur les expériences galvaniques 5 p. 64*
îadies organiques du poumon , certains anévrismes du cœur ou de l'artère aorte, amènent l'asphyxie lente. Le cerveau meurt après le poumon, comme le prouve l'intégrité des fonctions intellectuelles conservées jusqu'au dernier soupir. Telle est cependant la connexion des organes de la poitrine avec l'encéphale, que des altérations de ceux-là, réagissant sur le cerveau, amènent assez souvent la mort par apoplexie.
§. 584. On meurt de syncope ou de paralysie du cœur, dans des maladies de longue durée qui ont épuisé les forces vitales : souvent la prostration est telle que les malades cessent de vivre par la cause la plus légère , et au moment où l'on s'y attend le moins. C'est ainsi que terminent leur carrière certains phthisiques, ceux qui succombent a des hémorrhagies répétées ou à d'autres flux immodérés , ceux qui sont frappés de gangrène, les vieillards autres que ceux qui meurent d'apoplexie , les individus qui périssent d'inanition après une trop forte et trop subite déplétion ; par exemple , les femmes après l'accouchement, les hydropiques après l'évacuation des eaux. Cette manière de mourir est à la fois la plus prompte et la plus douce.
§. 585. Il n'en est pas de même de la mort par paralysie du plexus solaire ou par abépithymie. Cette paralysie consiste tantôt dans une oppression subite des forces vitales du système nerveux du bas-ventre, tantôt dans un épuisement lent et gradué de ces mêmes forces , et alors elle ne survient qu'après des angoisses inexprimables , qui troublent quelquefois
la raison, mais qui dans la plupart des cas la laissent parfaitement intacte.
C'est d'abépithymie subite ou foudroyante que meurent les individus saisis d'une violente passion de l'ame, telle que la colère ou la terreur- ceux qui périssent d'une indigestion , d'un coup reçu sur la région épigastrique; en un mot, après une forte commotion des nerfs du bas-ventre, déterminée soit par une cause physique, soit par une cause morale. Une irritation prolongée des mêmes nerfs peut se terminer par une abépithymie plus lente dans son cours ; c'est ce qui se remarque dans les inflammations aiguës ou chroniques des viscères abdominaux , dans la péritonite , dans les maladies calculeuses du système urinaire , dans la maladie miliaire , dans l'hypocondrie ou l'hystérie (lorsque ces affections se terminent par la mort). Les maladies organiques des viscères du bas - ventre et celles des parties génitales , avec transformation de leur tissu , occasionnent plutôt la syncope que la paralysie du plexus solaire.
§. 586. Quel que soit le genre de paralysie qui ait déterminé la mort, on observe que toutes les fois que celle-ci a été prompte, elle amène des changemens notables dans le sang et les humeurs. Ceci s'observe particulièrement dans ces fièvres de mauvais caractère, dues à des causes infectantes : on dirait que dans ces maladies le désordre a commencé par une dépravation du sang , peut-être même par une atteinte profonde portée à sa vitalité : dès-lors on n'est plus surpris qu'il éteigne la vie dans tous
les organes qu'il arrose; qu'il offre déjà des signes de dissolution pendant le cours de la maladie, et qu'immédiatement après la mort, les corps subissent la putréfaction la plus prompte et la plus complète.
§. 587. Au reste, ce dernier phénomène s'observe dans presque tous les cas de mort subite, où la vie a été pour ainsi dire arrachée dune manière violente. C'est ce qu'ont pu vérifier tous ceux qui ont fréquenté les amphithéâtres d'anatomie ; ils ont dû remarquer que les cadavres qui se conservent le mieux, sont ceux des individus morts de maladies chroniques, de marasme , d'atrophie , de fièvre lente, de phthisie pulmonaire; tandis que les asphyxiés, les apoplectiques , ceux qui ont été empoisonnés, se corrompent promptement. Le même effet résulte , à mon avis , de la force et de l'intensité des symptômes. Plus le combat entre la mort et la vie a été terrible, plus la corruption est rapide; on dirait que celle - ci est accélérée en proportion de l'exaltation des forces nerveuses. Je suis porté à croire que le cadavre d'un individu qui se serait débattu longtemps entre des assassins , et qui aurait succombé dans des transports de fureur et de rage , se corromprait plus vite que celui qui aurait été tué subitement au milieu d'un sommeil paisible, et quïen général l'oppression violente du principe vital laisse sur le cadavre des traces plus profondes que Y épuisement et V extinction lente et graduée de ce principe,
§. 588. Ainsi donc, dans toute la suite de nos recherches sur la formation de maladies organiques
et jusque dans les altérations qui se manifestent après la mort, nous retrouvons, en dernière analyse, les effets de la force vitale; et il devient de plus en plus évident, que ce n'est qu'en invoquant à chaque instant le secours de la physiologie, que nous pouvons avancer dans la route que nous avons l'intention de parcourir. Loin de moi, toutefois, la prétention de pénétrer les mystères de la vie. En employant l'expression de principe vital , je veux uniquement désigner la cause inconnue des phénomènes organiques. Si, parmi les systèmes dont se compose l'organisation animale, j'attribue une prééminence , selon moi incontestable , au système nerveux , je ne prétends nullement en expliquer le mécanisme. Si j'accorde au sang de la vitalité , si j'admets une manifestation particulière de la vie sous le nom de plasto-dy nantie , enfin, si je reconnais une génération spontanée dans la production d'êtres nouveaux et animés, c'est que tous les faits nous ramènent à ces opinions des anciens.
Au reste, je n'oublie point que c'est, avant tout, par la précision et l'exactitude des recherches anatomiques que je puis espérer le suffrage des hommes éclairés. J'ose assurer que c'est dans un esprit dégagé de toute prévention qu'ont été recueillies les nombreuses observations qui vont servir de base à l'histoire particulière des maladies organiques , objet des volumes qu'il me reste à publier.