‹ Traité d'anatomie pathologiqueChapitre 5 sur 38 · TRAITE · texte numérisé non relu

TRAITE

Objet de Vanatomie pathologique , esquisse de l'histoire de cette science , manière de V étudier ; ses rapports avec les autres parties de la médecine , son utilité.

§. 1. Lj'aNatomiè pathologique est cette partie de la science médicale qui s'occupe des altérations physiques des organes, qui décrit ces altérations, recherche leur origine et fait connaître les suites qu'elles entraînent dans l'organisme animal.

La science qui nous occupe a donc trois objets à remplir.

Elle doit avant tout présenter une description claire et détaillée des changemens survenus dans la position, la forme, le volume et la structure intime de l'organe malade , considérer ensuite cet organe dans ses rapports avec les autres parties

2 PROLEGOMENES.

(appareils ou systèmes généraux) avec lesquelles il est lié par des sympathies plus ou moins étroites.

Le second objet de l'anatomie pathologique est de fournir des explications aussi satisfaisantes que possible des changemens arrivés aux organes; d'indiquer la manière dont ces changemens se sont opérés , sous quelles influences et d'après quelles lois ils se sont exécutés. Ces recherches embrassent, sous le nom de pathogénie , toutes les questions qui se rapportent à l'origine, à la formation et au développement des maladies organiques.

L'anatomie pathologique doit, en troisième lieu, rapprocher les altérations organiques des phénomènes qui se manifestent dans le cours d'une maladie ; analyser ces phénomènes avec soin , et déterminer jusqu'à quel point ils sont sous la dépendance de ces altérations. Ces recherches conduisent à distinguer les phénomènes primitifs appartenant à l'affection immédiate des propriétés vitales , d'avec ceux qui sont consécutifs et subordonnés aux changemens apparens qu'a subis la texture des parties.

Telle est l'idée que je me fais de l'anatomie pathologique ; tel me paraît être le véritable esprit de cette science.

Ce n'est pas ainsi, je le sais, qu'elle a été considérée jusqu'à ce jour. J'ai donc besoin d'entrer dans quelques détails historiques, non pour étaler une érudition qui serait ici déplacée , mais pour exposer ma manière d'envisager cette science, justifier l'extension que je crois pouvoir lui donner, et préparer

ARTICLE ï. 6

ainsi l'esprit du lecteur à la doctrine qui fait la base fondamentale de mes recherches.

§. 2. L'anatomie pathologique est une science nouvelle. Quoiqu'on ait répété , sur la foi de Pline >, que les Pharaons d'Egypte assistaient aux ouvert tures des cadavres dans la vue de découvrir les causes et le siège des maladies , il est probable que cette coutume n'était ni générale ni fondée sur une loi; et si la curiosité attira quelquefois ces princes dans la demeure des morts, ce fut sans aucun profit pour les vivans.

Les ouvrages des fondateurs de la médecine ne nous offrent pas d'observations suivies et détaillées sur les maladies des organes : toutefois on y rencontre sur l'origine et le développement des lésions de texture des aperçus dont leurs successeurs n'ont pas assez profité.

Pour arriver à quelques notions précises sur l'anatomie pathologique 9 il faut donc traverser une longue suite de siècles : ce n'est, en effet, que du commencement du seizième que date la première culture d'une science qui tient aujourd'hui une si grande place dans le système des connaissances médicales.

§. 3. àntoijne Benivieni, de Florence2, est le premier auteur qu'on puisse citer comme s'étant oc-

i Hist. natur.} lib. 4> cap. i : « lis (regibus) erat studium « corpora scrutari mortuorum et causas valetudinum oculata. « fide recognoscere. n

2 De abditis nonnullis ac mirandis morborum et sanatio» num causis- in-^.° Florent. 3 iSon.

4 PROLEGOMENES,

cupé spécialement d'anatomie pathologique. Il porta surtout son attention sur le squirrhe de l'estomac, sur l'ulcération de l'épiploon, sur les calculs biliaires et sur les concrétions sanguines qu'on rencontre après la mort dans les gros vaisseaux et qui sont adhérens à leurs parois. Bientôt plusieurs anatomistes distingués ouvrirent des cadavres sous le rapport de la pathologie. Kennemann * décrivit différentes espèces de calculs. Sali us Di versus 2 examina le cerveau et le médiastin dans leur état inflammatoire. Jean Schenkils rassembla dans son ouvrage 3 tous les cas rares et curieux que l'ouverture des cadavres avait fait découvrir jusqu'alors, Jean Wierus^ donna des observations sur plusieurs maladies des parties génitales. Marcellus Donatus5, Félix Plater6, Fabrice de Hilden?, Daniel Sennert 8 répandirent dans leurs ouvrages quelques lumières sur les changemens qu'éprouvent les organes dans les maladies. Cependant, il faut le dire, les observations et les recherches de ces auteurs, quelque intéressantes qu'elles fussent, portèrent souvent le caractère de la superstition et de l'amour du merveilleux, et furent quelquefois défigurées par

1 Calcul, in cor p. hui

1 Curât, quorund. particul. morborum. 1 584-

3 Observât, medic. Basil. , i 584-

4 Observât, medic. Basil., i56g.

5 De med. hist. mirab. ; lib. 6, m-4-0 Venet., i588.

6 Observât, in honi. affect. Basil., 1 6 1 4-

7 Observât, chirurg.; cent. 6. Basil., 1606.

8 Opéra; vol. 6. Lugd. Bat., 1676.

ARTICLE I. b

la manie des hypothèses. Ce reproche s'adresse surtout aux ouvrages de Tulpius 2 , de Vesling 2, de Blasius3, de Thomas Bartholin^» et de Stalpaart van der Wiel 5, quoiqu'ils renferment d'ailleurs des faits précieux pour la science.

§. 4. Un nouveau jour allait éclairer Fanatomie pathologique ; Harvey 6 pressentant tous les avantages de cette espèce d'anatomie, qu'il a si hien nommée médicale, avait ouvert un grand nombre de cadavres dans la vue de découvrir le siège et la cause des maladies- il aurait publié ses nombreuses recherches, si la mort ne l'eût traversé dans cette utile entreprise. Sans doute l'immortel inventeur de la circulation du sang eût porté dans la pathologie ce même esprit d'observation et d'analyse qui ont reculé les bornes de la physiologie.

§. 5. Après Harvey , plusieurs médecins ont dans des monographies traité en particulier de quelques maladies sous le rapport de l'anatomie pathologique* tels sont Thomas Willis7 et Jean -Jacques Wepfer8. D'autres , parmi lesquels il suffit de nom-

i Observât, medic, edit. 4- jlmstel. , 1672.

2 Observât, anat. et epist. med. Hafn., i664«

3 Observât, anat. in hom., simia , etfuo , etc. Lugd. Bat. , 1 6y 4 •

4 Hist. anat. rar. , centur.6. Hafn. , 1 654 ~ iG65.

5 Observ. rarior. analom. Lugd. Bat., 1687.

6 De circulât, sang. Exercit. 1.

7 Pathol. cerebri et nervosi gêner. Oxon., 1677.

8 Hist. apop. obs. et schol. anat. med. Mus t. Scaphus., i658. — Observât, anatom. ex cadaver. eor. quos sustulit apoplex. Amst., 1681. — Observât, med. pract. de affine t. capit. extern, et intern. Scaphus., 1727.

mer Fernel1, N. Pison2, F. Sylvius3, Baillou^, etc., ont fondé sur cette solide base leurs traités de pathologie; mais nous n'avions point de recueil complet sur cette science avant le Sepulchretum anatomicum de Théophile Bojnnet5. Dans cet ouvrage, l'auteur passe en revue toutes les maladies auxquelles le corps humain est exposé, et les range dans un ordre anatomique. Après avoir indiqué les maladies, il fait connaître les changemens organiques qui ont été observés ; et pour ne pas couper l'exposition des faits par des réflexions que chacun d'eux pouvait lui suggérer, il les reprend en particulier dans des remarques ajoutées à chaque article, et les analyse avec beaucoup de soin d'après les théories qui existaient de son temps. Bonnet a fort peu puisé dans sa propre pratique ; mais il a mis à contribution les écrits de ses contemporains, et a formé de tous les faits qui s'y trouvent consignés, un des plus riches répertoires qu'il y ait en son genre. Il faut convenir cependant que cet avantage ne rachète pas les nombreux défauts de l'ouvrage. Les maladies organiques ayant été classées d'après les symptômes qu'elles occasionnent, il en est résulté des répétitions fastidieuses ; très-souvent l'auteur considère comme cause d'une maladie des

i Opéra, edit. Planiii. Genev. , 1679.

a De cognosc. et cur. prœcip. int. coi p. hum. morb. Franco/., i58i.

3 Opéra. Venet.t 1734.

4 Opéra j vol. 4. Venet.t 1 734-

5 Sepulchretum anatomicum anat. practicœ. Gen., 16*79.

accidens qui n'ont eu aucune relation avec cette dernière ; il rapporte comme vrais , des faits entièrement controuvés et même fabuleux. On peut porter le même jugement sur l'anatomie pratique d'ÉTiENNE Blancard1, dont la description des lésions organiques et celle de leurs symptômes sont très -incomplètes; tandis que les articles d'étiologie sont trop diffus.

§. 6. Les défauts du Sepulchretum anatomicum n'ont point échappé à la sagacité de Morgagni , qui entreprit et acheva un ouvrage rédigé d'après les mêmes bases que celui de Bonnet , et qui devait en former le complément2; mais combien l'imitateur n'a-t-il pas surpassé son modèle ! Combien ces deux ouvrages, si semblables par leur plan, ne diffèrent-ils pas sous le rapport de l'exécution ! Si le médecin de Genève s'est borné à nommer simplement la maladie et à indiquer sommairement le résultat des recherches anatomiques sur le cadavre; l'anatomiste de Padoue entre dans tous les détails de l'affection pathologique, en expose les symptômes, et tâche de les expliquer par les altérations trouvées dans les organes. Si tout ce qu'on a pu découvrir d'irrégulier et de contre-nature dans les cadavres est pris par Bonnet pour la cause de la maladie, Morgagni, plus sage et plus circonspect, distingue ces mêmes causes d'avec leurs effets. * Tandis que le premier se livre à de

i Anat. pract. ration, s. rar. cadav. morb. insp. Amst. , 1688. •2t De sedibus et causis morb. per anat. indagatis. Patav., î 767.

fatigantes répétitions, jamais dans l'ouvrage du second le même fait n'est présenté deux fois sous le même point de vue. Bonnet n'a pu recourir à sa propre expérience, Morgagni n'a consulté que la sienne , ou du moins n'a puisé que dans les observations de son illustre maître Valsalva. Enfin, l'ouvrage du premier n'est qu'une compilation laborieuse, mais indigeste ; celui du second est un livre original, remarquable par la richesse des faits, la justesse des réflexions, la sagesse des principes, la sagacité des explications, et par une érudition vaste, mais toujours guidée par une critique judicieuse. Il existe peu d'ouvrages dans les sciences naturelles , dans lesquels l'esprit d'observation ait su se renfermer aussi rigoureusement dans le cercle de ses attributions.

Morgagni a peu donné à l'imagination • son livre ne renferme aucune de ces idées fécondes, de ces aperçus neufs, qui répandent une vive clarté sur les phénomènes de l'organisme : il a rassemblé une masse prodigieuse de faits ; mais ne les a pas considérés sous des points de vue généraux ; il n'a pas porté son esprit à cette hauteur à laquelle les grands moyens qu'il avait à sa disposition auraient pu l'élever. Il est résulté de là que son ouvrage manque de cet intérêt qui attache, et ce défaut est encore en beaucoup d'endroits rendu plus sensible par la prolixité du style. Mais par combien d'avantages ces légères taches ne sont-elles pas effacées! Quelle source féconde et inépuisable d'instruction ! Avoir seul, et sans secours étranger, passé en revue toutes

les maladies connues; en avoir scrupuleusement signalé les phénomènes; avoir étudié sur plus de six cents cadavres le rapport de ces phénomènes avec les altérations des organes; avoir appliqué à la pathologie toutes les ressources de Tanatomie; avoir fait marcher de front deux sciences très-vastes par elles-mêmes , les avoir éclairées l'une par l'autre , leur avoir enfin élevé un monument que ni les théories ni les systèmes ne pourront jamais ébranler : telles sont les brillantes qualités d'après lesquelles l'impartiale postérité a prononcé sur les travaux de Morgagjni un jugement que les siècles futurs ne seront pas tentés de révoquer.

§. 7. Plus riche en faits, mais sans aucune induction physiologique ou pathologique , l'ouvrage de. Lieutaud 1 , considéré comme traité général , vient se placer dans l'ordre chronologique immédiatement après celui de Morgagjni. Si la multiplicité d'observations pouvait seule constituer le mérite d'un livre, celui de LieutAtjd tiendrait sans contredit le premier rang. Mais en voulant éviter la prolixité de Morgagni , l'anatomiste français est tombé dans un excès contraire et n'a fait que recueillir , avec une excessive concision, tous les faits parvenus à sa connaissance , sans les analyser , sans en faire un examen approfondi, sans les grouper et sans les lier par des vues physiologiques ou pathologiques; en sorte que plus de trois mille observations que son ouvrage renferme , constituent autant

i Hlstoria anatomico-medica y in-^.° Paris. s 1768.

10 PROLEGOMENES.

de faits isolés auxquels la classification anatomique ne peut prêter qu'un lien faible et insignifiant.

Tandis que Lieutaud ne s'attache qu'à citer des faits isolés, Ch. F. Ludwig cherche à les résumer tous , et à réduire en un tableau concis toutes les lésions organiques 1; mais sans s'élever à des vues générales, et sans suivre d'autre distribution que celle de l'ordre anatomique. Cette remarque s'applique également aux ouvrages de Conradi2 et de VoigteiA Ce dernier, publié plus tard, rédigé sur des dimensions plus grandes que les précédens , mais n'indiquant pas plus qu'eux les rapports qui existent entre les phénomènes pathologiques et les altérations des organes , renferme un nombre prodigieux de faits et de citations qui facilitent singulièrement les recherches historiques qu'on voudrait entreprendre sur cette matière.

§. 8. Quoique dans l'intervalle qui sépare Morgagni de Voigtelj il ait été publié peu de traités généraux sur l'anatomie pathologique, l'esprit d'observation qui caractérise les anatomistes de ce temps n'en a pas moins éclairé quelques points particuliers de cette science. C'est, en effet, à des recherches bien dirigées que nous devons les travaux de Senac4 et de Meckel5, sur les maladies du cœur;

i Primas lin. anatomiœ palhologicœ. Lips. , 1785.

? Handbuch der pathologischen Anatomie. Hannov., 1796.

3 Handbuch der pathologis chen Anatomie. Halle , i8c>4-

4 Traité de la structure du cœur. Paris, 1 7 49*

5 Phjsiol. und anal. Abhandl. von einer ungew. Erweiter. des Ilerzens. Berlin, 1 - 5 5-

de Boehmer1, sur les altérations des parties génitales internes de la femme ; de Van Doeweren 2, sur les fœtus monstrueux; de Camper 5, sur les maladies du bras et du bassin; de Sandifort^, sur un grand nombre de questions d'anatomie pathologique; de Bleuland5, sur les causes de la dysphagie; ainsi qu'une foule d'observations de plusieurs autres anatomistes.

§. 9. Cependant on ne peut disconvenir que dans toutes ces recherches la plupart des anatomistes se sont arrêtés à la surface des organes, dont ils se sont bornés à décrire les changemens de position, de couleur, de volume, sans pénétrer dans leur structure. Ce dernier reproche ne s'adresse point à l'Anatomie pathologique de Matthieu Baillie. 6 Dans beaucoup d'endroits cet auteur a non- seulement indiqué la structure des organes malades, il a de plus ajouté à son* ouvrage des réflexions physiologiques et quelques vues générales sur la manière dont la nature procède dans la formation de ces maladies, ce qui lui donne sous ce point

i Observ. rarior.,fascicul. 1, a. Hal. , 1752.

2 Spec. Qbserv. Acad. Grœning, i^65.

3 Demonstr. anat. pathol, de brach. et pelv. Amst.., 1760,

4 Obseru. anat. pathol. t lib. 4. Lugd. Bat., ip]"j'j-

5 Observ. anat. med. de san. et morb. œsoph. slruct. Lugd* Bat., 1785.

6 Anatomie des krankhaften Baues , a. d. Engl. , -von Soemmebihg. Berlin, 1 794 j traduit en français par Gerbois. Paris, 1816. Anhang zu M. Baillie, Anatomie des krankhaften Baues , a. d. JEngl., von Hohkeaum und Soemmerihg. Berlin, 1820.

12 PROLEGOMENES.

de vue une certaine supériorité sur ceux qui ont paru avant lui.

§. 10. Il est juste pourtant de faire remarquer que déjà quelques médecins de l'école de Vienne, tels que Stôrck 1 et Stoll 2, avaient donné une description raisonnée de certaines maladies organiques. Stoll surtout, dans les ouvertures de cadavres de personnes mortes d'inflammation du poumon, nous a laissé un modèle à suivre sur la manière dont il faut étudier les altérations physiques des organes; malheureusement l'esprit d'observation propre à ce célèbre médecin eut peu d'influence sur l'état de la science en général; aussi n'eut -il que peu d'imitateurs , parmi lesquels brillent surtout Corvisart5 et M. Portal^, qui ont traité des maladies organiques du cœur , de celles du foie et du poumon, avec cette supériorité que donnent des connaissances profondes en anatomie et l'état avancé de cette science.

§. 11. Il s'est .rencontré cependant des savans qui ont senti que les nombreux faits que nous possédons sur les altérations des organes, avaient besoin d'être envisagés systématiquement et sous des points de vue généraux. Tel était surtout A. K. Vetter , qui , dans l'introduction d'un ouvrage

i jlnnus medicus vol. 2. Vind.ob.^ 175g.

3 Ratio medendij vol. 7. Vienn. Austr. 1788.

3 Essais sur les maladies du cœur et des gros vaisseaux. Paris, 1811. 3.e édit. Paris, 1819.

4 Dans plusieurs ouvrages, et notamment dans son Cours d1 anatomie médicale. Paris, 1804.

ARTICLE I. l5

dont il n'existe que le premier volume1, s'élève à des considérations générales, et essaie non-seulement d'établir une classification de toutes les maladies organiques, mais de remonter aussi au mécanisme et à la cause première de tous les changemens d'organisation, en indiquant comme telles les inflammations et leurs diverses issues , et en rattachant ainsi aux lois de la vie les questions sur le travail de la nature dans la formation des maladies organiques.

§. 12. Mais personne mieux que Bichat n'a compris que , pour étudier d'une manière raisonnée les changemens arrivés aux organes, il fallait recourir aux connaissances physiologiques- s'il n'a pas publié d'ouvrage ex prof es s o sur l'anatomie pathologique, il a du moins indiqué le vrai point de vue sous lequel cette science doit être envisagée. La nouvelle méthode analytique que ce médecin a employée dans ses recherches, et qui est basée sur les propriétés physiques, chimiques et vitales des tissus, a ouvert une nouvelle carrière à ceux qui après lui ont tenté de l'appliquer à l'anatomie pathologique.

C'est ainsi que Bayle , Laennec, MM. Dupuytren, Prost, Broussais , Cruveilher, Rochoux, Lallemand , rlobé , serres , martinet , parent du Chatelet, Breschet , Andral fils, Louis, Gendrln, Botjillaud, Billard, etc., ont fait faire à celte science des progrès vraiment étonnans.

i Aphorism. aus der pathol. Anat, Wien, i8o5.

l4 PROLÉGOMÈNES.

§. 13. Ce que Bichat a fait en France, Reil Va exécuté en Allemagne, et ces deux hommes célèbres , rapprochés d'ailleurs par une semblable destinée, ont encore ceci de commun, d'avoir donné une impulsion toute particulière à la science, et, par leurs vues physiologiques, frayé une nouvelle route à l'esprit scrutateur de leurs contemporains. En faisant dépendre les phénomènes de la vie des propriétés de la matière, Reil a fondé une école dont la tendance constante a été d'étudier les organes dans tous les états possibles, et, suivant son expression , dans le mélange ou la mixtion intime de la matière animale dont ils sont composés. Il était naturel que cette manière de voir , tout erronnée qu'elle puisse être sous certains rapports, imprimât une nouvelle direction à la culture de l'anatomie pathologique. C'est dans cet esprit et d'après de nouvelles vues physiologiques, qu'ont été rédigés plusieurs écrits sur l'anatomie pathologique , notamment celui de M. J. F. Meckel l qui se distingue par l'étendue des recherches, la saine critique et l'art de considérer sous des points de vue généraux des faits épars et multipliés. M. A. W. Otto 2 , marchant sur les traces de Voigtel, se borne uniquement à l'énumération de cas particuliers, sans se livrer à des considérations générales.

§. 14. Les médecins anglais ne sont pas restés

i Handbuchderpathol.Anat.; isterBd., 1812; Mer Bd. 1816. 2 Handbuch der palhol. Anat. des Mensck. und der Thiere* Breslauy 1 81 4*

en arrière , et les Abernethy , les Ch. Bell , les Astley Cooper , les Hodgson , les Farre , les Lawrence, les Pemberton, les Hey, les Wardrop, les Howship, les Baron, ont porté le flambeau de l'anatomie sur les altérations physiques de nos organes. Quant à l'Italie , qui pourrait révoquer en doute les services qu'ont rendus à notre science Scarpa , Malacarne , Palletta , etc. ?

§. 15. En résumé, je crois qu'on peut admettre pour l'histoire de, l'anatomie pathologique quatre époques bien distinctes. Dans la première, nous voyons les anatomistes se livrer à des recherches tendant à découvrir le siège et les causes des maladies ; mais ces recherches n'étaient point dirigées par un esprit philosophique , leurs auteurs confondaient à chaque instant les effets des maladies avec leurs causes , et se livraient trop facilement à la superstition et à l'amour du merveilleux ; ils admettaient comme véritables des faits entièrement fabuleux. Nous avons particulièrement rapporté à cette période Schenckius , Tulpius , Blasius et Stalpaart van der Wiel.

La seconde époque est caractérisée par des recherches plus rationnelles , une critique plus sévère, une discussion plus sage des faits , et par la publication d'ouvrages complets et systématiques sur l'anatomie pathologique. Ici viennent se ranger d'abord Willis, Wepfer, Baillou, Sylvius; et ensuite Bonnet, Morgagni, Lieutatjd, Lxjdwig, etc,

Ls troisième époque se distingue par un examen beaucoup plus approfondi des maladieâ organiques,

et par le soin qu'on apportait à lier l'anatomie avec la pathologie, à étudier les phénomènes vitaux et les accidens de la maladie, et à en signaler les rapports avec l'altération des organes. Les travaux de Meckel* de Boehmer, de Van Doeweren, de Camper, de Sandifort, de Bleuland, de Stôrk, de Stoll, de Portal et de Corvisart , font la gloire de cette époque.

Dans la quatrième , enfin , une nouvelle méthode analytique, fondée sur les propriétés physiques * chimiques et vitales des tissus, a été introduite dans l'étude de l'anatomie pathologique; on ne se borne plus à l'examen extérieur des organes altérés, mais on pénètre autant que possible dans leur structure intime; et ce qui signale surtout cette époque, c'est qu'on se livre à des recherches ayant pour but de découvrir l'origine des maladies organiques et le mécanisme de leur formation.

C'est à ce point que la science est arrivée; et l'on peut dire que l'esprit d'investigation qui caractérise les anatomistes actuels , est un sûr garant de ses progrès futurs.

§. 16. Il est facile maintenant de déterminer le genre de recherches auxquelles il convient de se livrer , et le plan de travail qui doit être suivi pour coordonner tous les faits et les lier par des aperçus généraux qui découlent eux-mêmes du sujet.

§. 17. D'abord , il est nécessaire d'étudier la structure de l'organe malade et de la comparer à celle que l'on connaît dans l'état sain ; il faut même pouvoir indiquer le tissu dans lequel la maladie a

commencé ayant d'envahir la totalité de l'organe. Celui-ci doit donc être décomposé par le scalpel en ses tissus primitifs- et lorsque cette opération est impossible, on peut encore poursuivre cette analyse à l'aide de la pensée : Animo coniemplare , quod oculo non vides.

§. 18. Il est également indispensable d'examiner les parties avec lesquelles l'organe malade a quelque conformité de structure et celles avec lesquelles il est lié par une sympathie quelconque. Sans cette attention, l'analyse anatomique se bornerait à une stérile occupation , peu propre à fournir des idées fécondes sur la nature des maladies, et incapable de répandre des lumières sur les phénomènes de l'organisme. C'est par de semblables rapprochemens qu'on est parvenu à connaître les sympathies du foie avec le cerveau, celles du poumon avec le foie, de la matrice avec l'estomac, des organes de la génération avec les glandes salivaires, ainsi qu'une foule de connexions entre les différens appareils et systèmes du corps animal. Sans cette méthode, la science resterait éternellement stationnaire- en vain a-t-elle accumulé des faits, il faut que le génie de l'anatomiste les rassemble et les coordonne suivant leurs rapports et leur analogie.

§.19. Mais quelle que soit l'affection des solides, qu'elle consiste dans un changement de structure ou dans une simple altération des propriétés, on remarque que les fluides éprouvent simultanément une mutation sensible. Peut-être même un trouble quelconque des propriétés vitales entraîne -t- il né»

l8 PROLEGOMENES.

cessairement quelque changement dans la composition des humeurs; c'est du moins ce qu'on peut inférer de l'état du sang dans les maladies inflammatoires et dans les affections scorbutiques, de celui de la bile dans les fièvres gastriques, des urines, de la matière de la transpiration dans la crise des fièvres, du suc gastrique dans l'hypocondrie, etc. Il existe d'ailleurs une foule de cas où des liquides se solidifient, d'autres où il se forme des fluides nouveaux par suite des sécrétions contre nature. L'histoire des maladies organiques serait donc incomplète si on n'y ajoutait l'examen des fluides dans les cas où les deux genres d'altérations se rencontrent. Je suis bien convaincu que l'analyse chimique des fluides jettera un nouveau jour sur l'anatomie pathologique.

§. 20. Les expériences sur les animaux vivans nous fourniront encore des lumières précieuses sur la pathogénie des maladies organiques. Je veux parler surtout des expériences dans lesquelles on fait naître dans les animaux des maladies de texture, afin de pouvoir étudier le travail qui s'y accomplit.

§. 21. Si maintenant lanatomiste, s'appuyant sur les faiis qu'il a constatés , veut s'élever à la recherche des actes de la vie par lesquels s'opèrent tant de changemens, quel vaste tableau se déroule devant lui ! Toutes les altérations organiques , depuis la plus simple jusqu'à la plus compliquée, vont se développer graduellement sous ses yeux. Il aperçoit d'abord le produit des sécrétions exaltées ou viciées 5 il distingue le mouvement fluxionnaire du

procédé vraiment inflammatoire; il voit la matière exsudée qui, déposée tantôt sur la surface des organes, tantôt dans les interstices mêmes des fibres, parvient successivement à différens degrés d'élaboration, altère et efface la constitution primitive de l'organe, et occasionne ces transformations étonnantes , ces créations nouvelles , dont l'étude est une des plus importantes occupations de Fanatomie pathologique. Ici, la physiologie vient éclairer son travail. Elle entreprend de découvrir comment la texture primitive s'est altérée ; ce qui s'est passé , par exemple, dans le réseau capillaire d'un organe pour qu'il arrivât tel changement physique; comment le système exhalant a dû se comporter; comment ont agi les vaisseaux sécréteurs; quel rôle a joué le système absorbant; quelle part ont prise les nerfs à toutes ces actions; en un mot, la physiologie essaie de déterminer le mécanisme par lequel les forces de la vie ont opéré le changement d'organisation.

§. 22. Si l'on veut enfin remonter jusqu'au premier chaînon auquel se rattachent tous les phénomènes qui se manifestent dans les maladies, c'est à l'altération de là force nerveuse qu'il faudra s'arrêter. C'est cette force (et nous aurons soin de le prouver) que l'on trouve constamment en action dans les sécrétions anomales, depuis les simples évaporations jusqu'à la formation de l'humeur la plus composée : elle dirige le travail nutritif; elle est la cause première des inflammations, les maintient dans leur force et leur intensité ; une fois

produite, l'inflammation constitue réellement une nouvelle fonction : dès-lors elle devient, sous l'influence de la force nerveuse , l'instrument par lequel une foule d'actes s'exécutent dans l'organisme animal. Si dans une science naturelle il était permis de recourir aux allégories, et de personnifier les conceptions de l'intelligence, je dirais que la force nerveuse tient sous sa dépendance l'universalité du système humoral, et lui dicte ses ordres absolus. Il y a plus; de cette énergie vitale dont aucun autre système, hors le système nerveux, ne peut être le conducteur; de ce souffle universellement répandu, si bien apprécié des anciens et vers lequel ils faisaient remonter les phénomènes de la vie comme vers des dieux inconnus; de cette force vivifiante qu'il est temps d'étudier dans son immense sphère d'activité , émanent probablement ces effets merveilleux de la puissance formatrice connue également des anciens, et célébrée par eux sous le nom de vertu plastique. Du moins est -il certain que cette puissance ne peut exercer son action sans une exaltation des propriétés; or, celle-ci ne peut se concevoir sans un surcroît d'énergie de la force nerveuse. Quoi qu'il en soit, secondaire ou primitive, la force formatrice ne saurait être justement appréciée que dans le vaste domaine de l'anatomie pathologique. Nous retrouvons encore ici la physiologie , qui , sortant du cercle étroit que lui trace l'étude des phénomènes , s'élance dans l'ordre même de la création et revendique, comme étant de sa seule compétence, l'examen de toutes les irrégu-

ïarités de forme et de structure, toutes les infractions aux lois ordinaires de la nature concernant l'organisation primitive des animaux. Honorons cette physiologie qui, prenant son point de départ de l'observation des faits, s'élève aussi haut que l'entendement humain peut la conduire, bien différente de celle qui, partant de données hypothétiques et fondée sur des principes abstraits , s'évanouit comme une ombre devant le flambeau de l'expérience.

§. 23. Après avoir emprunté des lumières à la physiologie, l'anatomie pathologique en réfléchit à son tour sur la nature des maladies. Chaque maladie est caractérisée par des phénomènes physiologiques, dont les uns tiennent à l'altération primitive des propriétés vitales, et dont les autres sont le résultat du changement physique arrivé dans la composition élémentaire des organes. Il est vrai que, dans un grand nombre de maladies, on ne trouve aucune altération de structure; mais, il faut l'avouer aussi, depuis que l'anatomie pathologique est cultivée, leur nombre diminue de jour en jour, et peut-être le moment n'est -il pas éloigné où l'on découvrira dans toutes les affections, de quelque nature qu'elles soient , un changement quelconque dans la composition élémentaire des parties. Quoi qu'il en soit, considérons pour un moment les symptômes qui accompagnent chaque maladie organique. Ici nous trouverons que leur succession nous invite à les diviser en deux séries. Les uns précèdent le changement organique et pourraient, pour cette raison, être appelés symptômes proégow-

mènes1 ; les autres le suivent, et pourraient être désignés sous le nom de symptômes épigénétiques.2 Cette distinction n'est pas frivole; elle établit un moyen d'analyse fécond en résultats. Elle apprend d'abord ce qui doit être attribué uniquement à l'altération des propriétés, et ce qui est l'effet d'un état plus compliqué ; elle trace une ligne de démarcation entre les différens phénomènes que manifeste l'organe malade ; elle fait connaître le point où la maladie cesse d'être dynamique, et celui où le changement organique commence : à coup sûr cette considération n'est pas dune légère importance en thérapeutique.

§. 24. Mais cette analyse des phénomènes que je me plais à signaler, porte spécialement sur l'examen des causes prochaines de la mort, et devient par là un nouveau sujet de recherches, auxquelles aucune branche des sciences médicales n'a encore songé à se livrer. Gomment les maladies organiques conduisent -elles à la cessation de la vie ? comment les divers phénomènes qui la précèdent sont -ils enchaînés? de quel système particulièrement affecté procède la mort dans chaque cas particulier? Ces sortes de questions paraissent sans doute puériles au vulgaire; mais pour le médecin qui veut porter le flambeau de la physiologie jusqu'aux portes par lesquelles la vie s échappe, la mort, ou pour mieux dire, Y action de mourir, est encore un acte de la vie

i De 7rpo^ysojUioLi, je marche devant, a De è7nyeivcfJLU,i , je vais après.

qui a ses lois et son mécanisme particulier, suivant la nature de la maladie à laquelle il succède. S'il est constant, en effet, qu'on meurt de plusieurs manières, la différence réside incontestablement dans les actes antécédens : il est donc essentiel de rechercher comment la nature y procède. La théorie de la mort, que nous nommerons thanatologie1 , fera donc partie de la science qui nous occupe; elle complète l'histoire des opérations du principe vital dans les maladies.

§. 25. C'en est assez, sans doute, pour expliquer ia manière dont je considère l'anatomie pathologique. Cultivée dans ce sens, il est impossible que cette science reste stationnaire ; il est impossible surtout qu'elle n'influe pas sur les autres branches de l'art de guérir. Je vais maintenant énumérer en peu de mots ses rapports avec les autres parties de la médecine , les services qu'elle leur a rendus , et ceux plus importans encore qui résulteront de ses progrès ultérieurs.

§. 26. Si la connaissance de l'état normal des organes doit nécessairement précéder l'étude de l'anatomie pathologique, cette dernière réfléchit à son tour les plus vives lumières sur l'anatomie proprement dite. Combien de questions douteuses sur la structure intime de nos organes l'anatomie pathologique n'a-t-elle pas résolues ? que d'erreurs n'a-telle pas dissipées ? Des parties dont l'existence n'était que soupe onnnée deviennent très - apparentes dans

i De <S,ayst/cç 5 mort, Xoyoç , discours.

l'état de maladie; pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler les vaisseaux sanguins des membranes diaphanes de l'œil. Les anatomistes ont long-temps disputé sur la communication entre les ventricules latéraux du cerveau : les épanchemens observés dans ces cavités ont établi la réalité de cette communication. Du temps de Vesale, on croyait encore si fermement que les adhérences entre le poumon et la plèvre appartenaient à l'état naturel , que ces adhérences sont désignées par ce célèbre anatomiste sous le nom de ligamens. Combien n'avons -nous pas d'observations tendant à prouver l'absence du péricarde? n'est-ce pas l'anatomie pathologique qui a dissipé cette erreur? Des auteurs, d'ailleurs estimables, n'ont -ils pas décrit des cœurs dont la surface était hérissée de poils? L'anatomie pathologique a réduit ces descriptions à leur juste valeur, en démontrant que ces prétendus poils ne sont que des villosités produites par une maladie. N'a -t- on pas souvent parlé de vaisseaux pulmonaires expectorés , de tuniques internes séparées de leurs viscères par une sorte d'exfoliation? L'anatomie pathologique a seule fourni l'explication satisfaisante de ces faits.

§. 27. La connaissance de la structure du corps humain en état de maladie n'a pas été moins profitable à la physiologie ; une foule de preuves proclament hautement cette vérité. Ainsi, les altérations qu'on remarque aux couches des nerfs optiques dans quelques cas de goutte sereine , ont confirmé l'idée que ces parties du cerveau sont un des aboutissans des nerfs optiques. Les maladies organiques du voile

ARTICLE î.

du palais ont mieux fait connaître les usages auxquels cette cloison musculeuse est destinée. La théorie que nous nous formons aujourd'hui du passage de l'œuf des ovaires dans la matrice après la fécondation du germe , repose uniquement sur les observations de grossesse extra -utérine. Les dissections plus exactes qu'on a faites , dans ces derniers temps , des fœtus acéphales et de leur système nerveux, ont servi à mettre dans un plus grand jour cette belle distinction entre la vie animale et la vie végétative \ distinction devenue si féconde sous la plume de Bichat. Personne, assurément, ne niera que l'examen du cœur et des gros vaisseaux des enfans morts de la maladie bleue a répandu une vive lumière sur la théorie de l'hématose et de la chaleur animale. Les sarcomes qui se développent dans certaines parties et qui empruntent constamment les caractères des organes dans lesquels ils se sont engendrés , prouvent incontestablement que chaque tissu a dans l'état sain une manière de se nourrir qui lui est propre.

Tous ces faits, que je pourrais multiplier à l'infini, prouvent invinciblement combien l'étude des maladies organiques a déjà influé sur la physiologie. Mais si l'on considère les relations de ces deux sciences sous un point de vue plus relevé , si l'on scrute les causes des symptômes et des accidens des maladies, quels avantages ne doit -on pas s'attendre à retirer de ces recherches pour l'étude du principe vital et de ses opérations? Qui est-ce, en effet, qui agit dans les maladies, si ce n'est ce principe? Qui exalte les propriétés des différens systèmes dans les fièvres,

dans les inflammations, dans toutes les affections aiguës? qui dirige le travail pathologique? qui amène les crises , si ce n'est ce même principe ? Et ces mouvemens irréguliers , cette lutte, ces combats , ces révolutions dont l'organisme est le théâtre ; en un mot, tout ce qui constitue le cercle d'une maladie, n'apprendrait rien à l'observateur concernant les forces vitales qui ont été mises en jeu? Il n'y a quun principe duquel émanent les phénomènes de la vie, il n'y a qu'une science qui s'occupe à les décrire, à les analyser, et, s'il est possible, à les expliquer. Tout ce qu'on observe sur l'homme vivant est donc physiologique, et la pathologie n'est qu'un vaste champ d'observations et d'expériences propres à nous faire parvenir à la connaissance plus intime de la nature humaine.

§. 28. Voyons maintenant ce que la pathologie elle-même doit à l'anatomie du corps malade. Pendant très -long -temps, on n'a eu que des notions fausses sur le caractère et le siège de la plupart des maladies? N'a -t- on pas cru, par exemple, pendant des siècles, que le catarrhe de la membrane pituilaire des fosses nasales était une maladie du cerveau; erreur qu'atteste encore le nom vulgaire sous lequel on la désigne? Combien les connaissances que nous avions sur la nature des convulsions qui font périr les enfans en bas âge, n'étaient- elles pas imparfaites avant qu'on sût que cette maladie est liée à l'épanchement d'un fluide dans les ventricules du cerveau? Quelle lumière l'examen de l'encéphale n'at-il pas répandu sur la nature de certaines apo-

plexies? Connaîtrions -nous, sans l'ouverture des cadavres, l'angine membraneuse des enfans , ainsi que le croup bronchique des adultes? Aurions-nous des idées nettes sur les diverses altérations du poumon et de la plèvre, et saurions-nous les distinguer les unes des autres à la faveur d'un procédé aussi simple qu'ingénieux? Quelle effrayante confusion n'existait pas dans les différentes affections de la poitrine désignées sous le titre général d'asthme, avant que lanatomie eût soumis les organes renfermés dansla cavité thorachique à son sévère examen ! Combien de fois n'a-t-on pas traité comme maladies du poumon des affections que l'ouverture des cadavres démontrait avoir été des affections du cœur? Pourrions-nous, sans Tanatomie pathologique, avoir des notions exactes sur le squirrhe et le carcinome du pylore, la phthisie mésentérique, le carreau des enfans? Saurions -nous quel est le siège de la fièvre puerpérale ? Connaîtrions-nous la cause de certaines diarrhées colliquatives, celle de la passion iliaque, lorsqu'elle réside dans une invagination des intestins ou dans une destruction de la valvule du ccecum? Aurions-nous l'idée des diverses espèces d'hydropisies enkystées, de la jaunisse? Aurions -nous soupçonné l'inflammation dont les parois des vaisseaux sont susceptibles, si ce fait n'était avéré par l'autopsie cadavérique? Savait -on, avant que Tanatomie pathologique ne fut cultivée, quelque chose de satisfaisant sur la dégénérescence des organes, sur leur transformation par développement de tissus nouveaux? Connaissait - on enfin les causes d'une

2b PROLEGOMENES.

foule de symptômes et de phénomènes vitaux qui dépendent de ces altérations organiques?

§. 29. Voilà, sans doute, dimportans services que lanatomie pathologique à rendus à l'histoire des maladies. Mais si nous portons nos regards dans l'avenir, nous verrons qu'elle lui en promet encore de plus étonnans. Quand une fois on aura tourné toute son attention vers la structure élémentaire des organes ; quand on aura soumis à un examen rigoureux les tissus simples et les systèmes généraux, notamment le système nerveux , chaque maladie aura, pour ainsi dire, son élément analomique, et le premier effet qui devra résulter de cette connaissance plus intime du siège des maladies, sera immanquablement une classification ou nosologie nouvelle. Celle-ci une fois établie sur des fondemens solides , il ne sera plus possible de l'ébranler. On a justement applaudi à l'idée du premier naturaliste de l'époque actuelle, de fonder la classification du règne animal, non sur des signes extérieurs, mais sur des caractères tirés de l'organisation des animaux. S'il était possible de fonder la nosologie sur des caractères anatomiques et physiologiques, elle serait accueillie, n'en doutons pas, avec le même empressement.

§. 30. Non -seulement l'histoire des maladies internes, mais aussi celle des maladies chirurgicales doit à lanatomie pathologique une partie de sa précision. C'est cette dernière, en effet, qui nous a éclairés sur le travail de la cicatrisation, sur celui de la formation du cal, de la suppuration, etc. Elle

ARTICLE I. 2g

nous a dévoilé le siège des diverses espèces de cataractes. La classe nombreuse des ulcères, les carcinomes, les polypes, les tumeurs enkystées, etc. , ne sont autre chose que des maladies organiques dans toute l'étendue du mot. Il en est de même d'une foule de maladies des os, sur lesquelles l'anatomie a fourni les docurnens les plus précieux. Les travaux des anatomistes ont encore singulièrement éclairé la doctrine des hernies, celle des calculs enkystés de la vessie urinaire, des chutes de matrice, des gibbosités, de la claudication des enfans, des luxations spontanées du fémur, etc.

§.31. L'art des accouchemens, considéré comme branche de la chirurgie , participe aussi aux avantages que l'anatomie pathologique procure à cette dernière. Si, comme tous les accoucheurs en conviennent, le diagnostic des accouchemens contre nature est devenu plus certain, le pronostic plus sûr, les méthodes curatives mieux appropriées aux différens cas, c'est à l'étude des maladies organiques des parties de la génération , mais surtout à l'examen scrupuleux des bassins viciés, qu'on est redevable de ces progrès. Qui pourrait contester que la doctrine des avortemens ait été singulièrement éclairée par la connaissance des changemens d'organisation que le placenta, les membranes et les principaux viscères du fœtus sont susceptibles d'éprouver ?

§. 32. La médecine légale, enfin, vient demander à l'anatomie pathologique des connaissances propres à éclairer le juge et l'administrateur. Il suffît de citer les ouvertures de cadavres , entreprises dans la vue de

découvrir l'existence d'une mort violente produite par l'empoisonnement. Combien de sagacité ne fautil pas pour éviter de confondre les effets du poison avec des maladies formées spontanément? N'est-il pas avéré, par exemple, qu'une bile acre et corrompue, qu'un suc gastrique dépravé peuvent exercer sur le tissu de l'estomac et des intestins une action semblable aux effets du poison? Quel médecin ignore aujourd'hui qu'il existe des perforations spontanées de l'estomac qui, avant de faire périr, déterminent les accidens les plus effrayans?

§.33. Mais si toutes les branches de la médecine ont reçu un grand développement par la culture de lanatomie pathologique , en est- il de même de la thérapeutique? Qu'importe, dira-t-on peut-être, que le diagnostic et le pronostic des maladies soient éclairés par les travaux de l'anatomiste, si nous n'en sommes pas plus avancés dans l'art de les traiter?

Ce reproche n'est pas nouveau. Dès les siècles passés l'anatomie a eu ses détracteurs. Philinus de Cos , disciple d'HÉROPHiLE, soutenait que les connaissances anatomiques de son maître ne le rendaient pas plus habile médecin; il en concluait qu'il est inutile de rechercher les causes des maladies par le moyen de l'ouverture des cadavres1. Il faut pardonner ce raisonnement à Philinus, qui vivait dans un temps où ranatomie de l'homme était loin de la perfection à laquelle elle est arrivée de nos jours. Mais

i Zimmermànn, Von dcr Hrfahrung in der Arzn&ikunst istcr Theil, S. 5o. Zurich, 1763.

qu'il y ait aujourd'hui des médecins qui tiennent le même langage, voilà ce qui doit paraître surprenant.

§.. 34. On avoue les services que l'anatomie a rendus au diagnostic et les lumières qu'elle répand sur la nature des maladies. Mais qui ne voit que ces deux points sont précisément ce qui influe le plus sur la thérapeutique? N est -ce pas déjà un grand avantage, dans l'art de guérir, que de savoir quel ennemi on a à combattre? N'en résulte-t-il pas que la marche du médecin est plus sûre pour les maladies susceptibles de guérison, et moins active pour celles quil sait être au-dessus des ressources de l'art? Un médecin versé dans la connaissance des maladies organiques ne fatigue. point de remèdes l'individu qui a le malheur de receler de pareilles affections? Il préfère une sage méthode palliative, et se borne à l'emploi des médicamens propres à calmer les symptômes et à rendre la vie supportable? Gardons -nous d'ailleurs de croire que toutes les maladies organiques soient incurables 3 convenons plutôt qu'un des plus précieux avantages de la cultare de l'anatomie pathologique est d indiquer celles dont la guérison est au pouvoir de l'art.

Les indications thérapeutiques elles-mêmes se fondent en partie sur l'anatomie , ou pour mieux dire , sur la physiologie pathologique. En effet, il n'y a qu'une seule manière de guérir les maladies : elle consiste ou à enrayer le travail vital en l'arrêtant dans son mouvement progressif, ou à favoriser ses efforts* dès qu'on s'aperçoit qu'ils tendent à ramener la santé.

Quant au premier point, on y parvient d'une manière certaine, si on réussit à briser entre ses mains l'instrument dont la nature se sert. Si, par exemple, au moment où la maladie se trouve parvenue au point où l'inflammation va remplacer le mouvement iluxionnaire , on peut enlever une portion de sang; dès -lors plus d'induration, plus d'exsudation de lymphe coagulable, conséquemment plus de tissus accidentellement développés : voilà pourquoi, dans ces circonstances, les émissions sanguines opèrent souvent des prodiges. Mais si, avant tout, on pouvait agir sur la force nerveuse et rendre nulle ou du moins modérer son influence, je n'en doute point, l'art triompherait d'un plus grand nombre de maladies. On est plus heureux en opérant sur les organes sécréteurs , principalement sur ceux qui ont une grande étendue, comme les membranes muqueuses et la peau. C'est là, selon moi, la raison principale du succès qu'on obtient si souvent de l'emploi des évacuans et des diaphoniques. Si les purgatifs sont un des premiers moyens de l'art, c'est qu'en les employant, on excite une grande surface sécrétante, et qu'on favorise un travail que la nature était disposée à établir elle-même pour le salut du malade. Je ne sais si je m'abuse; mais il me semble qu'en expliquant physiologiquement les grands moyens thérapeutiques , on en apprécie mieux la valeur et l'importance : peut-être parviendra-t-on , par cette voie, à saisir .avec plus de justesse le moment précis de leur emploi.

Si l'anatomie pathologique n'avait fait qu'analy-

ser îe travail physiologique qui a lieu dans chaque maladie, elle aurait déjà rendu un service essentiel à l'art. Et remarquez combien cette anatoinie est éloignée de tout principe hypothétique qui prétendrait dominer la médecine et exercer une influence sur la pratique. Voyez, au contraire, comme elle sanctionne les traitemens curatifs qu'une longue expérience a proclamés. Comparez avec la marche réservée mais sûre de cette physiologie, qui, je le répète, est un des élémens de l'anatomie pathologique; comparez, dis-je, tant d'opinions hasardées, la doctrine de Brown, par exemple, qui a exercé une si grande influence sur la médecine pratique. Sur quoi reposait cette doctrine? sur une propriété abstraite. On croyait pouvoir fortifier et affaiblir cette propriété, comme on fait monter et baisser un thermomètre ; véritable faculté occulte , qui, isolée au milieu de l'organisme, sans soutien, sans appui et sans instrumens, formait néanmoins la clef d'un système dont la tendance évidente était de rendre superflue l'étude de la science et par conséquent de la faire rétrograder.

§. 35. Étendre et perfectionner l'étude de l'anatomie du corps sain, dissiper les erreurs de la physiologie, rendre plus assurés le diagnostic et le pronostic des maladies, offrir à la pathologie des bases plus solides, enfin, éclairer la thérapeutique ellemême, et diriger le médecin légiste dans ses importantes et délicates investigations ; tels sont donc les nombreux et inappréciables services que l'anatomie pathologique a déjà rendus ou qu'elle promet de rendre à la médecine,

§.36. Mais n'a-t-on point abusé quelquefois des données que fournit l'anatomie pathologique, soit pour l'explication des phénomènes morbides, soit dans la détermination des causes des maladies?

En parcourant le vaste répertoire de Th. Bonnet, on est convaincu que trop souvent des phénomènes cadavériques insignifians sont considérés par ce médecin comme causes prochaines de maladies. Peut-on admettre avec lui , par exemple , qu'une fièvre aiguë avec délire ait dépendu de quelques vésicules dont était parsemé l'ovaire 1, qu'une légère tuméfaction du même organe ait donné naissance à des palpitations du cœur 2, et que les vers intestinaux aient été la cause de tant d'affections, soit aiguës, soit chroniques ? Et de nos jours , n'abusent-ils pas aussi de l'anatomie pathologique ceux qui prétendent qu'une légère rougeur d'une surface muqueuse, une ecchymose, une lésion de texture imperceptible suffisent pour expliquer des maladies caractérisées par les symptômes les plus graves et les plus effrayans ? Ne nous dissimulons point qu'on est allé trop loin en considérant l'anatomie pathologique comme pouvant faire connaître la nature de toutes les maladies. Malheureusement elle ne nous apprend rien sur les causes prochaines d'un grand nombre d'affections , particulièrement sur celles des névroses.

i Theatrum anatomicum , lib. i , sect. j , observ. \ a. 2 Ibid.t lib. a, sect. 8, observ. 33.

Définition des maladies organiques ; considérations physiologiques sur ces maladies ; leur classification.

§. 37. J'admets deux sortes de maladies : dans les unes les propriétés vitales sont seules lésées ; les autres consistent dans un changement apercevable dans la structure des organes. J'appelle les premières dynamiques x et les secondes organiques.

Dans les premières, les propriétés physiologiques (l'irritabilité, la sensibilité, la contractilité , etc .) sont ou exaltées ou affaiblies, ou troublées, sans qu'on puisse apercevoir dans aucun organe la moindre altération de forme , d'aspect , de structure , etc. Telles sont les névroses du système des ganglions (hypocondrie, hystérie); les névroses du système cérébral (convulsions, tétanos, épilepsie, aliénation mentale, etc.) ; telles sont encore les fièvres essentielles, tant continues qu'intermittentes, etc. Je conviens que souvent , à la suite des ces maladies , l'ouverture des cadavres présente des altérations plus ou moins marquées ; mais l'anatomiste expérimenté, judicieux et impartial, saura toujours distinguer ce qui est cause efficiente d'avec ce qui est simple produit ou phénomène secondaire. Rien, par exemple, ne me paraît plus hasardé, que de soutenir dune manière absolue que toutes les fièvres ne sont que

i De SvvetfjLiç, la force,

des plilegmasies de certains organes 1 , et que toutes les maladies sont nécessairement locales dans leur principe. 2

§. 38. Ce serait anticiper sur l'examen auquel nous nous livrerons dans la suite, que d'approfondir la question de savoir s'il existe une classe de maladies indépendantes de toute altération organique visible et perceptible. Plus d'une fois nous aurons occasion de faire remarquer que l'affection primitive des propriétés vitales précède constamment le changement de structure , quelque léger qu'il soit, et que toute maladie a été essentiellement dynamique avant de devenir organique. Bornons-nous à faire observer que jamais les patholo* gistes n'ont prétendu établir des maladies générales y dans ce sens que tous les appareils , tous les systèmes seraient simultanément affectés ; ils ont au contraire indiqué pour chacune de ces maladies l'appareil ou système d'organes qui leur paraissait être le point de départ de tous les mouvemens pathologiques.

§. 39. L'anatomie pathologique étant notre unique objet, voyons ce qu'on doit entendre par maladies organiques.

Les définitions qu'on nous a données des maladies organiques depuis Gaubius jusqu'à nos jours, me paraissent toutes incomplètes; elles ne s'appliquent, en effet, ni aux nouveaux produits morbides, tels que les calculs et les animaux pa-

i Brocssais, Examen des doctrines médicales, tom. î , p. 44* 2 Brocssais, 1. o., p. 8i.

ARTICLE IL 5j

rasites , ni aux vices de conformation des fœtus monstrueux. J'appelle maladies organiques les changemens survenus originairement ou accidentellement dans la forme, le volume, la position, les rapports et la structure des organes, ainsi que les produits nouveaux, soit inorganiques, soit organisée ou même animes qui s'y développent. On voit que je prends le nom de maladie organique dans une acception beaucoup plus étendue qu'on ne l'a fait jusqu'à présent. Suivant cette acception, il n'y a qu'un certain nombre d'affections morbides qui consistent uniquement dans ces altérations des propriétés vitales auxquelles nous avons donné le nom de maladies dynamiques.

§. 40. Nous avons indiqué plus haut les rapports de lanatomie pathologique avec la physiologie. Pour nous, cette dernière science n'est plus restreinte à l'étude de l'homme en santé; elle embrasse toutes les opérations de la vie, tous les phénomènes que présente l'être organisé, quelle que soit la position dans laquelle il se trouve. C'est cette physiologie qui peut seule nous donner la clef des changemens organiques qui ont lieu dans le corps animal ; seule elle peut expliquer l'origine, la formation et le développement successif des altérations physiques qu'éprouvent les organes. J'ai désigné, sous le nom de pathogénie 1 , l'ensemble des recherches qui conduisent à ce but (§. 1 ). Quant à la détermination de l'agent qui joue le rôle principal dans ces opérations,

i De rictôoç, maladie, et yzvè.to , j'engendre.

à chaque pas que nous ferons dans l'étude de cette physiologie pathologique, nous reconnaîtrons l'influence puissante de la. force nerveuse, force dont la sphère d'activité est bien plus étendue qu'on ne l'imagine communément, et dont je crois devoir désigner les aberrations sous le nom d'intempérie nerveuse.

§. 41. Avant d'aller plus loin, je vais expliquer le sens que j'attache à ces derniers mots qui doivent souvent se reproduire dans le cours de cet ouvrage.

J'entends par intempérie nerveuse une disposition particulière permanente ou transitoire , soit du système entier , soit d'un ou de plusieurs organes , caractérisée par l'exaltation ou la diminution des forces vitales, et qui dépend exclusivement de la force nerveuse. Dans un homme irrité par la colère , le système cérébral et nerveux est évidemment dans un autre état, et, si je puis m' exprimer ainsi, dans une autre assiette que dans un homme livré à un sommeil paisible. L'acteur qui représente sur la scène les fureurs d'Oreste, est manifestement dans une autre disposition , quant au ton de son système nerveux, que l'enfant qui récite une fable de Lafontaine. La susceptibilité de certains organes est quelquefois modifiée d'une manière si frappante, qu'ils ne répondent plus au stimulus auquel ils étaient habitués d'obéir. Les aliénés, sujets à des accès de folie intermittente, m'ont presque constamment offert des exemples de cette singulière disposition. Les mêmes doses de tartre stibié, qui, dans les in ter-

valles lucides, déterminaient des évacuations, soit par le haut , soit par le bas , ne produisaient plus aucun effet dès que je les administrais dans les accès de folie. D'où provenait cette singulière différence? De ce que l'estomac et les intestins de ces malades se trouvaient durant l'accès dans une autre disposition vitale : il semble que le principe qui fait sentir et mouvoir ces organes les eût abandonnés temporairement; l'action nerveuse (innervation) était en quelque sorte suspendue , tandis qu'elle était exaltée dans le cerveau. Au reste, les anciens, qui avaient parfaitement connu cet état , l'avaient déjà désigné par le mot latin intempéries.

§. 42. Cette intempérie nerveuse précède, selon moi, l'invasion des maladies qui se développent spontanément, c'est-à-dire, sans lésion externe. Loin d'être alors transitoire, elle est souvent permanente, accompagne l'appareil des symptômes que la maladie développe et influe sur leur intensité et sur leur durée. Il y a plus, un certain nombre de maladies ne sont autre chose qu'un changement dans la tempe-* rature du système nerveux et des organes qui sont sous son influence. Ici se rapportent les maladies dynamiques ou altérations des propriétés vitales. Les spasmes, l'hypocondrie, l'hystérie, les névralgies, une foule d'affections anomales, qui, pour n'avoir pas été décrites par les nosologistes, n'en sont pas moins réelles, ne sont que les résultats des intempéries du système nerveux. Si de l'aveu de tous les médecins, de ceux même qui n'admettent comme cause de maladies que ce qui tombe directement

4q prolégomènes.

sous les sens , l'excitation et la prostration du système nerveux produisent quelquefois instantanément des effets funestes, pourquoi ne pas admettre que l'acti ondes mêmes causes puisse , lo rsqu'elle est moins énergique , persister pendant un temps plus ou moins long ? Sans doute ces diminutions ou ces augmentations de la force vitale ne restent pas toujours pures et isolées, mais finissent par déterminer un changement sensible dans la texture des organes ; sans doute les irritations fixées sur le système nerveux se communiquent au système vasculaire et l'entraînent dans des mouvemens irréguliers ; mais celui qui aura exercé son esprit à l'analyse, ne confondra point des objets si distincts. Il verra, par exemple , dans une inflammation, un phénomène secondaire et non un phénomène primitif, et il s'abstiendra de recourir à un acte qui lui-même est un produit , pour se rendre raison des symptômes et des accidens qui l'ont précédé.

§. 43. Cette disposition que j'ai appelée intempérie du système nerveux ^ ne se montre pas seulement dans les affections purement dynamiques ; les maladies organiques elles-mêmes sont placées sous son influence. Outre que ces dernières commencent nécessairement par une altération des propriétés vitales , l'intempérie nerveuse, lors même qu'elles sont une fois constituées, continue encore à les régir. En effet, toute lésion organique présente aux yeux du médecin physiologiste deux élémens constans : i.° changement sensible dans la texture de l'organe; 2.0 exaltation ou diminution des propriétés vitales,

intempérie nerveuse. Ce qui établit incontestablement l'existence de ces deux élémens, c'est la possibilité de les étudier isolés l'un de l'autre. Nous verrons des maladies organiques bien caractérisées, rester dans un état d'indolence et de stagnation, parce que l'élément nerveux semble, pour ainsi dire, se retirer ou s'assoupir. Nous en rencontrerons d'autres où les phénomènes d'irritation offrent un caractère bien marqué d'intermittence , où les douleurs et Vacuité des symptômes sont vraiment périodiques • enfin, il s'en présentera où le travail organique est , pendant quelque temps , ralenti ou suspendu.

§. 44. L'intempérie nerveuse par exaltation, peut être désignée sous le nom de névrosthénie. Giaismni, qui s'est servi le premier de cette dénomination ', y attache un sens différent. Elle exprime chez lui un excitement extrême et morbide du système nerveux, joint à un état de faiblesse. Je fais abstraction de ce dernier état; je n'examine pas si dans les excitations nerveuses il y a faiblesse ou non. Je me borne à considérer l'excitation pure et simple et sans y rattacher l'idée d'inflammation.

§. 45. Dans la névrosthénie, l'exaltation nerveuse est donc ce qui , rehaussant le ton d'un organe et y excitant une action plus prononcée , détermine des phénomènes par lesquels ces maladies se manifestent. Sans cette augmentation d'action , sans ce surcroît de vie , souvent , lorsque le mal est caché

i De la nature des fièvres } trad. de l'italien par Heurteloup $ t. î 3 p. 283.

profondement, il nous serait impossible d'en soupçonner l'existence; de plus, ne rencontre -t- on pas dans les cadavres des désordres très -graves qui, pendant la vie du sujet, ne s'étaient annoncés par aucun symptôme ? Comme il est important pour moi de mettre dans tout son jour le rapport de la névroslhénie avec les changemens de tissus, je crois devoir rapporter ici quelques exemples.

Duncan1 a vu un homme de vingt -huit ans, mineur de profession, qui offrait des symptômes nerveux de l'hypocondrie et qui même éprouvait la sensation de la boule hystérique ; il était sujet, en outre, au ballonnement du ventre et à un dégagement considérable de gaz. La chaleur était modérée; le pouls était de cent pulsations, et s'éleva une fois jusqu'à cent cinquante. Les autres symptômes consistaient dans des douleurs rhumatismales du dos et des membres, des coliques avec constipation , le pyrosis , un poids sur l'estomac : vers la fin il y eut de la céphalée, des vertiges, de la soif, des contractions cataleptiques des muscles et le hoquet. La maladie dura trois mois.

A l'ouverture du cadavre , on trouva , à la base de l'encéphale, une exsudation de lymphe transparente entre la pie- mère et l'arachnoïde. Il y avait dans le péricarde six à huit onces d'une eau trouble. Le cœur offrait une altération de tissu telle que toute l'épaisseur des parois du ventricule droit, les

i Edinburgh. med. and surgic, Journal. — Horns Archiv fur medizinische Erfahrung. Jahrg. 1816 ,Juli , Aug., f. 778 seqrj.

parois du ventricule gauche dans l'étendue d'un pouce, et le tiers de la cloison ventriculaire , étaient converties en une substance pareille à celle de la glande prostate. La surface interne de l'oreillette droite était parsemée d'une efflorescence hydatiforme, composée de fibrine et d'albumine. Dans le bas-ventre , toutes les glandes lymphatiques étaient changées en la même substance que le cœur. Le colon était épaissi et enflammé. La cavité du péritoine renfermait une pinte de sérosité.

Les changemens organiques rencontrés dans le bas - ventre expliquent suffisamment les spasmes auxquels cet individu était assujetti; mais certainement aucun symptôme n'annonçait l'existence de la maladie organique si rare et si singulière du cœur.

Un jeune commis - voyageur heurta de la partie inférieure de la poitrine contre le marche - pied d'une diligence. Il fut pris d'hémoptysie, mais cette maladie , convenablement traitée , n'entraîna d'abord aucune suite fâcheuse. Quelques années plus tard, ce jeune homme, établi momentanément en pays étranger, fut attaqué d'ictère, et eut encore le bonheur de se rétablir. De retour à Strasbourg, sa patrie , six ans après l'hémoptysie et trois ans après lictère, il jouit pendant plusieurs années de la meilleure santé. S'étant exposé à un courant d'air, il eut tout à coup une seconde attaque d'hémoptysie. Celleci fut, pour ainsi dire, le signal d'une maladie de langueur, caractérisée par une douleur très-forte à lépigastre et à Thypocondre droit, et, dans les derniers temps , par un vomissement opiniâtre qui con-

duisit le malade au dernier degré d'épuisement Ayant été appelé en consultation quelques semaines avant la mort, je ne découvris, non plus que les médecins qui le traitaient, aucun symptôme qui annonçât une maladie du poumon, et je partageai leur conviction sur l'existence d'une altération de tissu dans le foie et dans l'estomac. Cependant l'ouverture du cadavre ne nous offrit aucune trace de lésion dans l'organe hépatique, le pylore était rétréci sans être affecté d'induration squirrheuse ; mais le poumon droit présentait dans son lobe moyen et a. un degré extrêmement prononcé le changement organique que je décrirai plus tard sous le nom de splénification ou d'induration bronchi-puriforme.

Dans ce malade l'affection du poumon était certainement un désordre grave, cependant rien n'annonçait sa présence; tandis qu'à en juger d'après les symptômes, les organes gastriques semblaient devoir être le siège de la maladie : on dirait que la névrosthénie, en se retirant du poumon et en laissant la maladie organique dans un état de sommeil , s'était entièrement fixée sur les viscères de la di-

gestion.

§. 46. Ce n'est pas seulement des parties affectées de maladies organiques que l'action nerveuse semble se retirer; elle abandonne aussi des organes dont la structure n'offre, à l'ouverture du cadavre, aucun changement de texture. En voici un exemple remarquable.

Une demoiselle de dix- neuf ans reçut une contusion aux parties génitales. Elle éprouva une réten-

tion d'urine qui dura quatre ans, pendant lesquels il fallut recourir j ournellement à l'emploi du cathéter. Après ce temps la sécrétion des urines cessa entièrement, la vessie restait toujours vide et la malade ne ressentait plus la moindre envie d'uriner • mais elle fut atteinte d'une hydropisie générale , sa transpiration prit l'odeur de l'urine , et sa peau fut couverte d'un nombre infini de pustules. Au bout de huit ans , lWine recommença à être sécrétée et évacuée, non par ses voies naturelles , mais par l'estomac; la malade vomit presque tous les jours deux à trois livres d'urine. Ce nouveau phénomène fut accompagné d'accès de manie et de penchant au suicide, symptômes qui ne purent être calmés que par de fortes doses d'opium, que l'on porta jusqu'à quatre cents grains par jour; quantité énorme et qui, au lieu de donner du sommeil, produisait plutôt l'insomnie. On obtint, par l'usage continué de ce remède, que le vomissement se fit avec plus de facilité , et que les forces de la malade se soutinrent. Enfin, elle mourut d'une fièvre aiguë, à l'âge de cinquante- trois ans, avec des douleurs violentes au dos et au bas-ventre , après avoir eu une suppression totale des urines pendant trente-trois ans , et avoir pris , durant tout ce temps, plus de deux cents livres d'opium. A l'ouverture du cadavre on ne trouva rien de particulier dans toute l'étendue de l'appareil urinaire; la vessie était vide, mais elle n'était ni flétrie ni contractée. l Ainsi, pour qu'une fonction s'accomplisse, il faut,

i Mahzoiîi, Observât, pathologica. V&roncs, 1793.

outre l'appareil qui lui est destiné, une activité qui dépend elle-même de l'influx nerveux et qui disparaît dès que celui-ci est suspendu.

§. 47. Au reste, la distinction entre l'activité nerveuse et le changement matériel opéré dans les parties par les maladies organiques influe elle-même sur le traitement de ces affections; en effet, si le médecin est dans la plupart de ces cas réduit au rôle de simple spectateur , s'il ne peut rien contre Y élément matériel, il peut du moins s'adresser à Vêlement vital, à la névrosthénie , et en modérer l'action.

§. 48. Il me reste, pour terminer ces considérations préliminaires , à présenter la classification de l'anatomie pathologique.

Pour tracer Y histoire des changemens particuliers d'organisation dont notre corps est susceptible, il faut avoir comparé entre eux ces changemens, avoir saisi leurs rapports généraux , enfin , les avoir classés d'après ces rapports en procédant toujours des plus simples aux plus compliqués.

D'un autre côté, pour découvrir le mécanisme de la formation des maladies organiques, il faut, prenant pour point de départies opérations du principe vital dans l'état de santé, étudier ce principe dans ses aberrations. En d'autres termes , l'étude des altérations matérielles doit être rattachée à celle des causes qui les ont déterminées.

§. 49. Ainsi, dans l'anatomie pathologique Générale nous offrirons le tableau méthodique et raisonné des changemens apparens qui surviennent dans les organes , en même temps que le mode de

leur formation. Nous présenterons à la fois, le résultat et le mécanisme de l'action.

Le désordre organique le plus léger est sans doute l'augmentation ou la diminution de volume d'un organe par suite d'un travail nutritif accéléré ou ralenti, mais sans changement dans la position et la texture des parties. Ces déviations de l'acte de la nutrition formeront notre premier ordre d'altérations organiques.

Le second comprendra les changemens dans la position et les connexions des parties.

La plus simple de toutes les altérations de texture, la raréfaction de tissu, remplira notre troisième ordre; c'est par elle que toutes les maladies organiques commencent 5 elle a lieu de différentes manières; savoir : i.° par dégagement de gaz,pneumatose; 2.°par transsudation séreuse y hydranose ; 3.° par transsudation sanguine, hématonose ; 4-°par fluxion, et 5.° par inflammation.

Le quatrième ordre de changemens organiques sera consacré aux tissus nouveaux développés accidentellement, mais analogues aux tissus naturels.

Un cinquième aura pour objet l'examen des dégénérations organiques par développement de substances qui n'ont point de tissu analogue dans l'économie animale.

Enfin, dans un sixième et dernier ordre nous passerons en revue ces produits morbides qui n'ont aucune connexion organique avec les tissus naturels : ces produits se distinguent en inorganiques 9 en organisés et animés.

Tous ces changemens d'organisation, toutes ces productions nouvelles doivent leur origine à l'influence de la force vitale. Cette force se manifeste de trois manières, qui répondent aux trois degrés d'intensité , dont elle est susceptible. La force vitale reste-t-elle concentrée dans la sphère du système nerveux? c'est la nèvrosthénie ; appelle -t- elle à son secours le sang artériel? c'est P inflammation qui s'établit ; enfin , lorsqu'elle imprime à l'action formatrice toute l'énergie , je dirais presque toute la licence que comportent les lois de l'organisme, nous donnons à cet acte vital le nom de plaslo-dynamie. l

§. 50. Après nous être bien pénétrés de ces principes généraux , nous pourrons entrer avec assurance dans le domaine de l'anatomie pathologique spéciale. Ici la route est facile , car la classification est fondée sur la nature même du sujet. Connaissant les altérations fondamentales et les forces qui les déterminent, il ne s'agit plus que de les signaler d'abord dans les systèmes généraux , celluleux , osseux, musculaire, vasculaire, nerveux, etc.; puis* dans les appareils classés eux - mêmes d'après les fonctions auxquelles ils sont affectés.

L'histoire des maladies organiques des parties génitales de la femme , nous conduira naturellement à traiter des altérations du placenta , des membranes de l'œuf et de celles du fœtus lui-même. La force formatrice , prodigieusement active pendant le dé^ veloppement de l'embryon, est aussi, à cette époque

i De 7rXcLcrG0û-> je forme, etfvva/yjç, force.

de la vie, plus sujette aux irrégularités et aux déviations; de là la production des monstres. La description de ceux-ci terminera notre ouvrage; elle nous convaincra que le travail physiologique qui préside à leur formation , est assujetti à des lois constantes. Nous admirerons la régularité au sein même de l'irrégularité : et la singulière fréquence des vices de conformation dans les organes de la vie de relation fournira une nouvelle preuve de l'étroite liaison de la force formatrice avec le système nerveux et de la prodigieuse activité de ce dernier.

5o LIVRE I.

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