‹ Traité d'anatomie pathologiqueChapitre 6 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Changement de forme et de volume , dépendant de l'acte de nutrition et sans altération de texture.

§. 51. Il se présente dans cette classe deux ordres de changemens, qui résultent de deux états opposés de l'acte nutritif ; savoir : de Y hypertrophie et de Yatrophie. Le premier détermine une augmentation de volume et quelquefois un développement excessif des parties. Le second entraîne leur diminution, leur appauvrissement. Un troisième mode de changement, qui constitue celui du développement imparfait , ne porte point le cachet de l'atrophie, mais paraît tenir à un arrêt dans la nutrition des organes, et peut être considéré comme un état intermédiaire entre la nutrition en plus et la nutrition en moins. Enfin, les organes sont susceptibles de changer de forme, lorsque leur développement nutritif s'est fait dans un e mauvaise direction.

ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. 5l

Changemens de forme et de volume par hypertrophie.

§. 52. L'hypertrophie ' consiste, comme le nom l'indique, dans l'accroissement contre nature du corps ou de quelques - unes de ses parties. Dans le premier cas, on lui a aussi donné le nom de polysarcie. Nous considérerons l'augmentation de volume des organes d'abord sous le rapport anatomique, et ensuite sous celui du travail physiologique d'où résulte ce changement. Cet état peut entraîner des incommodités, et être alors qualifié de maladie.

§. 53. L'hypertrophie la plus commune est celle du tissu cellulaire graisseux ; c'est sur elle que repose en partie l'embonpoint, qu'il soit général ou partiel ; le fœtus n'en est pas exempt. Le volume considérable de certains enfans , volume qui ks rend beaucoup plus pesans qu'ils ne le sont ordinairement, dépend de l'abondance de la graisse dans le tissu cellulaire sous-cutané. J'ai observé une exubérance peu commune sur un fœtus acrânien: tous les diamètres du tronc étaient augmentés uniquement par la surabondance de la graisse ; celui des épaules, qui n'a que cinq pouces dans l'état ordinaire , avait huit pouces huit lignes; celui des fesses, six pouces. La circonférence de la poitrine était de treize pouces. J'ai vu

i De la préposition Jtt££, sur, et ô-poÇii) nutrition.

b2 LIVRE E

la cuisse d'un enfant , après les premiers mois de la naissance, deux fois plus grosse que celle du côté opposé; on pouvait se convaincre par le toucher, que cette augmentation de volume dépendait uniquement de la trop grande quantité d'une graisse ? plus molle que dans l'état naturel.

Comme la graisse ne se dépose que dans un tissu particulier, désigné par Béclard sous le nom de tissu adipeux, on observe dans l'état de maladie que jamais on ne voit de molécules de graisse envahir le tissu lumineux ; celui-ci en est constamment dépourvu dans l'état morbide comme dans l'état sain. Jamais on n'en a rencontré dans le tissu cellulaire des paupières, dans celui de la verge et du scrotum, dans le tissu interlobulaire du poumon , etc. On trouve ici une preuve de plus en faveur de l'opinion qui admet pour la sécrétion de la graisse un tissu celluleux particulier. Cette idée , déjà publiée par Janssen1, a été confirmée par les recherches de l'anatomiste français que je viens de nommer.

§. 54. Après le tissu adipeux, les organes qui sont le plus exposés à l'hypertrophie , sont ceux qui jouissent d'une texture spongieuse , par exemple, les corps caverneux de la verge, le cliioris, la vulve et la rate.

Je parlerai, à l'occasion des maladies organiques des parties génitales, de quelques préparations con-

i Abhandlung von dem thierischen Fette , aus dem LateinischenjS. 87. Halte, 1786.

servées dans notre Muséum anatomique qui offrent une grosseur monstrueuse de la verge, par l'effet du développement extraordinaire des corps caverneux. Les prolongemens du clitoris ne sont également qu'une hypertrophie du tissu spongieux de cette partie. Il en est de même de la rate , qui présente quelquefois une augmentation de volume démesurée, sans que par l'examen le plus rigoureux on puisse découvrir aucune dégénérescence , ni au-r cune transformation du tissu primitif.

§. 55. Les organes d'un tissu plus serré fournissent toutefois des exemples assez fréquens d'hypertrophie. Le volume et la grosseur démesurée du cœur tiennent quelquefois à un surcroît de nutrition; si bien que l'anévrisme actif de cette partie n'est , de l'avis des pathologistes, qu'un développement de ses parois par nutrition augmentée : c'est même l'étiologie que Corvisart a donnée de cette maladie. Voilà donc évidemment un cas où l'état physiologique et l'affection pathologique , en d'autres termes ^ où la santé et la maladie se touchent. La nutrition augmentée de l'organe accroît ses forces et développe ses propriétés : imaginez un obstacle au cours du sang placé dans les artères qui sortent du cœur, ne fut-il même que momentané , mais plusieurs fois répété, la dilatation s'opère, et l'anévrisme actif commence. Sans doute , remontant plus haut , il faut trouver la cause de cet excès de nutrition ; cette cause , nous la signalerons lorsque nous aurons traité de tout ce qui est relatif à l'anatomie pathologique générale.

Indépendamment de toute dilatation des cavités

du cœur , il existe un état d'augmentation et de surnutrition dans les parois de ces cavités , dont les caractères anatomiques, physiologiques et pathologiques ont été fixées par Laennec l , et sur lesquels nous reviendrons également, en traitant des maladies du cœur en particulier.

§. 56. Qui ne sait combien le foie augmente souvent de volume et de poids, indépendamment de tout changement de texture ? Cette hypertrophie se remarque déjà dans le fœtus. J'ai vu sur un nouveau -né le foie si gros, qu'il avait rendu l'accouchement laborieux. Sur un autre fœtus, j'ai trouvé la glande thyroïde très-volumineuse et sans changement d'organisation. On sait que cette glande se gonfle aussi parfois sur les jeunes filles à l'époque de leurs règles.

§. 57. Le thymus offre de même des exemples d'hypertrophie très - prononcée ; ce qu'il y a de particulier, c'est qu'ils se rencontrent surtout sur de jeunes sujets morts des suites du rachitis.Dans ces cas le sternum , saillant en dehors , présente en dedans une concavité, dans laquelle le thymus est logé. C'est seulement chez des enfans d'un à dix ans qu'on voit cette disposition ; alors le thymus , quoique volumineux , ne renferme plus le suc blanc et laiteux dont il était abreuvé dans le fœtus.

Quant aux reins succenturiaux , j'ai trouvé une seule fois celui du côté gauche extrêmement volu^ mineux, sans changement dans sa texture. Il avait

t Auscult. med.-y t. 2, p. 258.

un pouce huit lignes de hauteur, un pouce cinq lignes de largeur , et cinq lignes d'épaisseur. Le fœtus à terme, auquel il appartenait, offrait un exemple remarquable du pemphygus congénital. 1

§. 58. Combien de fois ne trouve -t- on pas les glandes lymphatiques, particulièrement celles du mésentère, gonflées et volumineuses, sans aucune trace d'altération dans leur tissu; tellement que le mercure qu'on y injecte, les traverse librement? J'ai examiné des cadavres d'enfans morts du carreau, et dans lesquels les glandes se trouvaient dans l'état que je viens de décrire. Il était assez curieux de voir tous les organes de ces individus dans un état de flétrissure , tandis que ceux dans lesquels on cherchait la cause prochaine de la maladie, offraient un état de fraîcheur et de surnutrition qui formait un contraste frappant avec les premiers. Je n'infère pas de là que les glandes du mésentère étaient dans un état de parfaite santé; je suis persuadé, au con^ traire, qu'elles étaient lésées dans leurs propriétés physiologiques : ce que j'affirme, c'est qu'elles ne présentaient ni dégénérescence, ni transformation,

§. 59. On trouve quelquefois les glandes mam? maires énormément tuméfiées sur des nourrices. Un des exemples les plus frappans en ce genre est rapporté par le docteur Joerdens2; ces organes étaient si volumineux qu'ils descendaient presque jusqu'aux^

1 Voy. pi. i.re,fig. i.re

2 HufelandPs Journal fur pràktische sfrzneikunst ; Band i3 St. i, S. 82, Th. 1.

cuisses. Ces glandes sont quelquefois dans un état d'hypertrophie et de développement sur des jeunes filles , sur des vieilles femmes , et même sur des hommes. Le Journal de médecine de Hufeland l renferme l'histoire d'une femme de soixante ans , qui a pu nourrir un des enfans jumeaux dont était accouchée sa fille; la succion répétée de cet enfant avait déterminé la sécrétion du lait.

L'engorgement de ces organes sur le fœtus appartient à un autre ordre de maladies, attendu qu'il dégénère ordinairement en phlogose et par suite en suppuration.

§. 60. Dans les organes que je viens de citer jusqu'ici, le tissu qui les compose étant de nature plus ou moins lâche, et admettant beaucoup de vaisseaux, il ne doit pas être surprenant que leur volume puisse augmenter indépendamment de tout état inflammatoire ; mais que d'autres parties , d'une texture plus dense et pour ainsi dire cartilagineuse , se développent et prennent un accroissement excessif, voilà ce qui a droit d'étonner. Nous en avons un exemple dans l'alongement contre nature du col de la matrice : à la vérité , ces cas sont rares ; on ne connaît que ceux rapportés par Saviard , Hoin 2, Morgagni3, Levret4; MM. Lallemand5 et Desor-

I Journal der praktischen Arzneïkunst ; Band 6, S. 243. a Fontaine, Dissert, inaugur. sur la chute de la inatricç. Strasbourg.

3 Epist. anat. med. 45, n.° il.

4 Journal de médecine; t. ^o.

5 M. Lallemand , Dict. des se. méd. j t. 3 , p. 597 , art. Cancer,

meaux 1. Le Muséum de notre Faculté en renferme un très- curieux : le col de l'utérus a une longueur de trois pouces une ligne , son épaisseur à sa partie supérieure est de six lignes ; en descendant il s'élargit et sa cavité se dilate, ce qui lui donne à sa partie inférieure une largeur d'un pouce sept lignes. Au premier aspect, on dirait que cette pièce est composée de deux matrices qui se touchent par leurs cols : on n'y découvre aucun changement de tissu. 2

§.61. Les os eux-mêmes sont sujets à une augmentation de nutrition. Des portions considérables du squelette peuvent prendre un développement disproportionné avec celui des autres parties. Voyez, par exemple, la tête des nains; comparez-la surtout avec le reste du squelette. J'ai mesuré une tête de nain que nous conservons dans notre Muséum; les dimensions , la densité et la force des os qui la composent, l'emportent même sur des têtes ordinaires. Ceci ne doit pas étonner, si l'on se rappelle que l'origine des nains est due à un vice rachitique, dont un des effets est le développement extraordinaire de la tête.

Cependant il existe nombre de cas où les os prennent dans toutes leurs dimensions un accroissement bien apparent avec augmentation de masse, sans aucune cause appréciable interne, mais par un pur effet du travail nutritif exalté. Combien n'aije pas vu de squelettes d'une très-grande taille, des

1 Dict. de méd. ; t. 1, p. 12.

2 \oj. pi. i.re. fig. %.

os très - longs et très - forts , des tètes où les os du crâne étaient d'une épaisseur démesurée! Une tête ordinaire doit peser une livre et demie; nous en avons qui ont un poids de plus de deux livres. Suivant MM. Gall et Spurzheim x , les crânes des aliénés furieux, et ceux des suicides par mélancolie, sont ordinairement plus épais et plus durs , et lorsqu'ils n'ont pas plus d'épaisseur, ils sont souvent d'une dureté égale à celle de l'ivoire. Les vieux idiots de naissance, ajoutent ces auteurs, ont souvent le crâne plus épais, mais moins dur.

§. 62. Si nous recherchons maintenant la cause prochaine de l'hypertrophie , nous la trouvons certainement dans l'exaltation du travail de la nutrition. Kous en examinerons le mécanisme après avoir parlé de l'atrophie. Quant aux causes éloignées, on doit signaler d'abord l'exercice auxquels les organes sont assujettis. Ceci s'applique surtout au cœur et aux muscles. Voyez la différence qui existe entre ceux de ces organes qui sont habituellement en action, et ceux qui restent plongés dans l'inertie, Les muscles des hommes de peine, sont bien plus forts et plus volumineux que ceux des personnes qui mènent une vie oisive et sédentaire. Cette différence se remarque dans les muscles d'un même individu , et même déjà dans l'embryon. Qu'on compare le cœur de ce dernier aux muscles soumis à la volonté, par exemple, à ceux de la face : les fibres du premier sont fortes, solides, rouges; ses

ï Dict. des se. méd.j t. 7, p. 261 , art. Crâne.

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vaisseaux sanguins sont prononcés, tandis que les fibres des autres- muscles sont pâles, tendres, délicates et de couleur blanche. Les organes non musculeux présentent la même différence, résultant de l'action et du repos. Ainsi le foie du fœtus est un organe très-volumineux , pendant que d'autres sont à peine ébauchés : pourquoi ? Parce que ceuxci sont, pour ainsi dire, dans un état de sommeil, tandis que celui-là exerce déjà une action. Qu'on ne m'objecte pas l'exemple du système nerveux de la vie animale , déjà très - développé dans le fœtus , par conséquent , à une époque où il ne peut encore exercer de fonctions : je répondrais que ses fonctions ne se bornent pas à recevoir des impressions et à transmettre les ordres de la volonté 5 mais qu'elles s'étendent aussi sur le travail nutritif, ce que j'aurai occasion de démontrer plus tard.

L'exaltation du travail nutritif et l'hypertrophie qui en est la suite, résultent quelquefois de ce qu'un organe est obligé d'en remplacer un autre dans son action. On voit, par exemple, le rein d'un côté devenir extrêmement gros, lorsque, l'autre étant malade, il est seul chargé de la sécrétion de l'urine.

§.63. Mais la cause la plus fréquente de l'hypertrophie dépend d'une fluxion dirigée sur un organe par un principe morbifique déterminé. Ainsi l'augmentation de volume des glandes mésentériques est le résultat des vices rachitique et scrofuleux. Celui de la tête, pendant l'enfance , est soumis à l'influence

des mêmes causes. Je soupçonne toutefois qu'une action morbide indépendante d'un principe spécifique quelconque, peut déterminer le développement de certaines parties. Si je ne me trompe, nous en avons un exemple dans le gonflement de la rate à la suite des fièvres intermittentes. Une maladie d'abord générale devient locale; c'est ce que les pathologistes appellent mélaptose. Comment expliquer ce fait? Selon moi, l'action contre nature répandue dans l'ensemble des ganglions et plexus abdominaux, s'est portée de préférence sur le plexus splénique. Je reviendrai plus tard sur le rôle que me paraît jouer le nerf grand sympathique dans les fièvres intermittentes. Peut-être parviendrai -je à prouver qu'en admettant son action pathologique , on peut mieux se rendre raison qu'on ne l'a fait jusqu'ici du phénomène de l'intermittence dans ces maladies. En attendant je ferai remarquer que le tissu de la rate, par sa mollesse , se prête facilement au mouvement expansif qu'y détermine l'action irrégulière imprimée au système nerveux,

Changement de forme et de volume par atrophie.

§. 64. U atrophie est cet état où l'économie animale toute entière, ou seulement quelques-unes de ses parties , éprouvent une déperdition de substance, par suite d'une altération dans leur nutrition.

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Lés mots d'amaigrissement , dessèchement , marasme , peuvent être pris pour synonymes d'atrophie, quoiqu'ils n'expriment que les effets de cet état particulier de la nutrition.

L'atrophie générale, ou idiopathique simple , selon l'expression de Halle1, sera mieux comprise, à mon avis , après l'examen des tissus et des organes en particulier, sur lesquels le défaut de nutrition se remarque.

§. 65. Le tissu cellulaire , lorsqu'il est dans l'état d'atrophie, se flétrit, se réduit à ses moindres élémens; au lieu d'être mou et souple, il offre un amas serré de lames minces, sèches, coriaces, d'un blanc terne et opaque.

La graisse disparait du tissu adipeux ; elle est reprise par les lymphatiques, ramenée dans la circulation, toutefois après avoir changé de nature, comme je le dirai plus bas.

Cependant ce n'est point la disparition de la graisse seule qui produit l'atrophie du tissu cellulaire ; souvent c'est le défaut de l'évaporation des gaz , la suppression de ce halitus vilalis qui a lieu dans ses mailles. En effet, l'embonpoint ne dépend pas uniquement de la présence de la graisse , il tient aussi à cette turgescence vitale que l'on remarque dans l'état de santé. Pourquoi maigrit- on subitement? pourquoi le corps se rapetisse-t-il dans la syncope, dans le frisson d'une fièvre intermittente,

i Mém. de l'Institut national : Sciences physicj. et mathém, \ t. 1 , p. 536. An IV de la république,

au point que les bagues tombent des doigts ? C'est parce que tout mouvement expansif est suspendu , et avec lui l'exhalation de la vapeur qui remplit tous les interstices des parties.

§. 66. Lorsque la peau est attaquée d'atrophie, elle perd sa souplesse et son extensibilité. L'exhalation se supprime, ainsi que l'absorption ; la peau des vieillards devient sèche et écailleuse. Son tissu cellulaire, en se desséchant, fait naître des rides, qui, comme l'a remarqué Camper, sont toujours parallèles à la direction des fibres musculaires sousjacentes.

Chez les Nègres l'atrophie sénile de la peau est prouvée par l'altération du réseau de Malpighi. On observe, en effet, que dès la soixante-dixième année de la vie, la couleur noire de cette partie se change en une couleur jaune.

Dans l'atrophie des cheveux , ces parties blanchissent du sommet à la racine, et finissent par tomber. Il est remarquable que c'est aux tempes que les cheveux commencent à blanchir ; de là ce changement de couleur s'étend sur le reste du cuir chevelu, puis aux sourcils, aux cils, à la barbe, aux parties génitales, et, enfin, aux aisselles. On a prétendu que ce changement dépendait en partie de la déperdition de la graisse ; on observe effectivement que les poils sont dans un rapport assez intime avec cette humeur du corps, comme le prouvent les kystes remplis de graisse et de poils.

§. 67. Dans l'atrophie des muscles, les fibres s'affaissent, perdent leur couleur rouge, deviennent

mollasses et faciles à déchirer. Bichat les a quelquefois vues racornies et retirées sur elles-mêmes1. Cependant leur amaigrissement et leur diminution ne se font pas seulement aux dépens des sucs et de la graisse dont est chargé leur tissu cellulaire , mais la substance musculaire elle-même est enlevée, et il y a réellement perte de substance dans les fibres charnues. Voyez sur les individus affectés d'une maigreur extrême , dans quel état sont les muscles grand pectoral , grand fessier, et en général tous les gros muscles. Cette disparition des fibres musculaires n'a rien d'ailleurs qui répugne à la physiologie : en effet, nous voyons des vaisseaux, des organes entiers, tels que le thymus, des os même, disparaître complètement.

§. 68. Il n'est point d'anatomiste qui n'ait recueilli un grand nombre d'exemples d'atrophie du système osseux. Nous possédons au Muséum de la Faculté des os tellement usés et amincis, qu'ils sont devenus d'un poids excessivement léger ; des fémurs, des tibia ont perdu de leur substance compacte au point que leur épaisseur est réduite à celle de deux ou trois feuilles de papier , tandis que leur cavité médullaire s'est singulièrement agrandie. Nous avons des têtes d'adultes qui ne pèsent qu'une livre et trois gros. Cet état où la partie moyenne de l'os des îles, de l'omoplate et des pariétaux devient extrêmement mince et transparente, n'est-elle pas une sorte d'atrophie? La substance diploïque se perd, les deux

î Àuat. générale 5 t. 1 , J>. 55.

tables de l'os se rapprochent, et finissent par se fondre en une seule. Dans quelques cas, la substance osseuse est tellement appauvrie, qu'il naît dans les os larges des espaces qui ne sont remplis que par des membranes. C'est ce qu'on remarque sur le crâne de quelques hydrocéphales.

On rencontre quelquefois des os du crâne qui portent des dépressions soit à la surface externe, soit à la surface interne. Cette disposition attribuée tantôt à une cause traumatique , tantôt à une carie , est bien plus communément le résultat de l'atrophie et de la disparition du diploé.

§. 69. L'usure d'un os par l'action constante d'une tumeur, par exemple, d'un anévrisme, ne dépend pas uniquement de cette pression mécanique, mais aussi de ce que le périoste, confondu avec les membranes qui révêtent extérieurement ces tumeurs , ne fournit plus à l'os de matière nutritive. x

L'atrophie des os entraîne nécessairement leur fragilité, ils deviennent si friables qu'ils se fracturent par les causes les plus légères. Ruysch se fractura la cuisse, à l'âge de quatre-vingt-huit ans, par une chute qu'il fit dans son Muséum. C'était bien probablement en lui une suite de l'âge et non l'effet d'un vice de constitution. Nous reviendrons au reste sur cette maladie.

§. 70. Un phénomène très - commun est le décaissement en longueur de la colonne vertébrale

i Ribes, Bulletin de la Faculté de médecine j t. 6, p'. 299.

dans l'âge avancé. Les os des membres suivent la même loi. Ainsi l'angle du col du fémur diminue; la tête de cet os s'abaisse au point de descendre à la hauteur du grand trochanter; la cavité cotyloide s'agrandit vers sa partie postérieure et supé*rieure; les condyles, tant du fémur que du tibia, s'aplatissent ; enfin la courbure des os longs des extrémités inférieures accompagne celle de la colonne vertébrale.

§. 71. Les causes de l'atrophie du système osseux sont, outre certaines maladies, telles que la phthisie pulmonaire , le scorbut et Tarthritis , sur lesquelles je reviendrai ailleurs , la vieillesse et la décrépitude. On sait par les calculs de Tenon1, que les têtes des vieillards ont perdu le cinquième de leur poids. La cause prochaine de l'atrophie des ces parties est la diminution des vaisseaux capillaires qui se ramifient dans le périoste j et l'oblitération des trous nourriciers. On a même remarqué le rétrécissement de trous plus grands que ceux qui livrent passage aux vaisseaux nourriciers. Schreger a vu les trous sacrés considérablement diminués sur un vieillard. Peut-être le rétrécissement du grand trou occipital que j'ai observé, et dont nous conservons des exemplaires dans notre Muséum2, était -il

i Mém. de l'Institut national, t. i , p. 221 ; an VI.

2 Une tête représentée â la planche 2, figure 1, présente aussi un aplatissement avec atrophie des apophyses condyloïdes. Une autre tête, sous la figure 2 , oftre avec la précédente un contraste parfait, tant par rapport à l'étendue du grand trou occipital cpie par rapport aux apophyses condyloïdes.

aussi l'effet d'un âge très-avancé : M. Portal1 qui avait déjà fait la même observation, attribue cette disposition à la vieillesse et à certaines maladies.

§. 72. Si le terme d'atrophie convient exclusivement aux parties solides, on peut dire cependani que les humeurs peuvent se trouver dans un étal de diminution et d'appauvrissement, par suite du non - renouvellement de ces fluides. La substance médullaire des os peut être vicieusement affectée , du moins dans sa quantité. Cette humeur étant une graisse déposée dans les mailles d'un tissu cellulaire très -fin, ce que j'ai dit du tissu adipeux en général, s'applique à celui dont il est ici question.

§. 73. Rien de plus fréquent que l'atrophie et la dessiccation de la substance intervertébrale dans l'âge sénile. Il en est de même des ligamens articulaires, qui deviennent manifestement plus grêles et en même temps plus roides.

§. 74. Toutes les parties du système sanguin , le cœur, et les vaisseaux artériels et veineux, sont sujets à l'atrophie.

Le cœur se présente quelquefois dans un état de corrugation et de rapetissement, qui décèle un défaut de nourriture dans cet organe, surtout quand il tient à une atrophie générale. En attendant que je rapporte l'histoire d'une maladie très -curieuse, je dirai, par anticipation, que le cœur de l'individu qui en fait le sujet, était réduit à un poids de six onces et à un volume tel que son diamètre longi-

i Anat. raéd. ; t. î \ p. 94.

tudinal n'était que de trois pouces quatre lignes , et îe transversal de deux pouces trois lignes ; qu'il ne renfermait point de sang , et qu'il était si blanc à l'extérieur, quon aurait cru qu'il avait été lavé plusieurs fois avec de l'eau chaude.

§. 75. Quant aux vaisseaux sanguins, leur atrophie réside incontestablement dans une diminution de leur nombre : ce nombre, comme on sait, est plus considérable dans le fœtus et l'enfant, que dans l'adulte et dans l'âge avancé. L'oblitération et le changement de ces vaisseaux en cordons ligamenteux , est aussi une non-nutrition ; bien qu'il y ait la d'autres changemens à noter, ainsi que je le dirai plus bas.

§. 76. Al'occasion des vaisseaux sanguins, je dois, comme je l'ai fait à l'égard du système osseux, faire mention du fluide que ces vaisseaux conduisent. Le sang, en effet, est sujet à s'appauvrir et à diminuer considérablement de quantité , au point que le corps et' les organes sont, pour ainsi dire, exsangues. On sait que dans la phthisie parvenue à l'état de marasme, le sang n'existe qu'en très -petite quantité» Quelquefois M. Portal n'a pas trouvé de sang dans les cadavres de sujets morts à cette période de la maladie1. Aussi est-il persuadé que, dans les per^ sonnes qui meurent très-lentement, le sang se consume entièrement. Ici, ce n'est pas la vieillesse qui diminue la quantité du sang, du moins de celui qui

1 Observations sur la nature et le traitement de la phthisie pulmonaire, p. 334-

est contenu dans les vaisseaux d'un grand calibre. Le réseau capillaire semble disparaître peu à peu dans un âge avancé, mais on dirait que le sang se réfugie dans les vaisseaux plus gros. Si on tâte le pouls d'un vieillard, on trouve le plus souvent l'artère pleine ; on peut la rouler , pour ainsi dire , sous le doigt. Ces individus supportent assez bien la saignée, et si on ouvre leurs cadavres, on rencontre les gros troncs artériels et veineux remplis de sang.

§. 77. Dans l'atrophie des vaisseaux lymphatiques on remarque , d'après l'observation de Halle1, que ces vaisseaux s'oblitèrent et se présentent sous la forme de filets secs , d'un blanc mat et assez semblables à des nerfs. Les glandes sont également sèches et racornies, à l'exception de celles qui sont situées dans le mésentère. L'auteur que je viens de citer a trouvé cette disposition sur le cadavre d'une jeune personne d'une vingtaine d'années, qui mourut d'une atrophie idiopathique, sans autres symptômes que l'amaigrissement. Ce qu'il y avait de très -particulier dans ce cas, c'est l'intégrité de l'appétit et des fonctions digestives jusqu'à la mort. La malade vaquait constamment à ses affaires et ne garda le lit que les quinze derniers jours de sa vie.

§. 78. Je ne connais point de maladie qui produise un amaigrissement du système nerveux d'une manière directe et spécifique ; mais les parties qui

i Mém. cle l'Institut nat., pour l'an IV de la république Sciences mathém. et phys.j t. i , p. 536.

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composent ce système suivent les nuances de l'amaigrissement général. Tout ce qu'on peut dire , c'est que dans 1 âge avancé le cerveau est moins abreuvé que dans l'enfance ; que sa masse est plus dense et plus petite , au point que les membranes qui l'enveloppent forment des plis. Lorsqu'en effet on ouvre le crâne d'un vieillard, on observe non -seulement que la dure-mère se détache des os avec une plus grande facilité, mais qu'elle paraît avoir plus de capacité et plus d'étendue qu'il n'en faut pour envelopper le cerveau.

M. le docteur Desmouluss * a trouvé que la substance cérébrale des vieillards septuagénaires, comparée à celle des hommes de quarante ans , est d'un quinzième ou vingtième plus légère que chez les adultes, et que, sous un volume égal, il y a moins de niasse; ce qui prouve manifestement que la nutrition y est moindre.

Le cerveau perd donc de sa pesanteur spécifique et de son volume , et le crâne lui-même devient plus petit par l'effet du retrait de ses parois.

§. 79. Certaines parties de l'encéphale paraissent plus que d'autres susceptibles d'atrophie : c'est ainsi que j'ai vu, dans des cas de goutte sereine, les couches des nerfs optiques beaucoup plus petites qu'à l'ordinaire ; la même remarque s'applique aux nerfs

i De rétat du système nerveux sous ses rapports de volume et de masse dans le marasme non sénile, et de l'influence de cet état sur les fonctions nerveuses. Journal de physique; t. 90 , p. 442.

qui en émanent. J'ai trouvé sur une femme de quatrevingt-dix-neuf ans le cervelet si petit, qu'il ne pesait que cinq gros vingt-huit grains, et qu'il n'avait que deux pouces neuf lignes dans son diamètre transversal, et neuf lignes d'épaisseur dans ses hémisphères. On sait que dans l'âge moyen et dans l'état ordinaire , cette partie de l'encéphale pèse cinq onces, qu'elle a trois pouces dix lignes transversalement, et que l'épaisseur de chacun de ses hémisphères est de quatorze à dix -neuf lignes.

§. 80. M. Desmoulins * a constamment observé que sur les vieillards des deux sexes les troncs et les cordons nerveux étaient réduits à des proportions sensiblement moindres que dans l'adulte, et que les ramuscules nerveux ne pouvaient être suivis aussi loin que dans le jeune âge.

Les nerfs des vieillards sont plus secs que ceux des individus d'un âge moins avancé : j'ai observé cet état de dessèchement ; mais il m'a paru plus marqué dans les rameaux du nerf grand sympathique , que dans ceux qui émanent de l'encéphale et de son prolongement rachidien. Le ganglion cervical supérieur , les ganglions thorachiques , et les filets qui sortent du plexus solaire , sont évidemment moins abreuvés que dans la jeunesse. Les petits rameaux mous, pulpeux, rouges et demi-transparens, qui sortent du premier ganglion cervical, sont aussi plus secs et plus opaques chez les vieillards.

i Ouvrage cité.

§. 81. Une autre observation relative au système nerveux, et qui est encore due à M. Desmoulins1, doit trouver ici sa place. Dans le marasme non sénile , dit ce médecin , le système nerveux ne partage point l'amaigrissement des autres tissus. Des expériences faites avec la balance hydrostatique lui ont appris que le cerveau et les nerfs avaient dans ce cas leur volume ordinaire; que les nerfs racliidiens, les ganglions du grand sympathique et tous leurs rameaux conservaient les mêmes proportions que dans des sujets d'âge, de tempérament et de taille analogues, morts au début de maladies aiguës. Il s'est convaincu que c'est surtout le système musculaire qui souffre dans le marasme.

M. Desmoulins ne pense donc pas (et c'est la conséquence physiologique de ses recherches) que l'excès d'irritabilité qu'on remarque dans le marasme à la suite des maladies aiguës, tienne à un affaiblissement du système nerveux ; il l'attribue à la prédominance de la masse de ce système sur les autres tissus de l'économie, qui seuls ont éprouvé une déperdition.

Aux expériences de M. Desmoulins je puis ajouter des observations analogues que j'ai faites sur le rapport des nerfs avec les organes atrophiés. Dans le cœur extrêmement émacié d'une femme morte d'une longue maladie chronique, où cet organe ne pesait que neuf onces, les rameaux du plexus coronaire n'étaient ni grêles ni desséchés.

1 Ouvrage cité.

Dans une rate qui ne pesait que trois onces, les filets du plexus splénique avaient conservé leur volume naturel.

§. 82. Quant aux organes, soit parenchymateux , soit membraneux, ils offrent, tant par les progrès de l'âge que par l'effet des maladies , des signes évidens d'atrophie.

i.° La flétrissure du poumon n'est point un phénomène rare ; elle s'observe dans la vieillesse : le tissu de l'organe est alors sec et comme coriace; il est moins crépitant et ordinairement très -adhérent à la plèvre costale.

2.° Les glandes salivaires s'atrophient dans les mêmes circonstances, et sont, d'après la remarque de Siebold \ manifestement plus sèches et d'un tissu plus dense. Il en est de même du pancréas, dont il ne faut pas confondre l'atrophie sénile avec l'induration squirrheuse.

5.° L'atrophie sénile de la glande thyroïde, phénomène très -commun , dépend évidemment de la disparition d'une partie des vaisseaux sanguins qui concourent à former cet organe. Son tissu devient plus blanc et est beaucoup moins abreuvé de sucs.

4-° De quel degré d'atrophie ne sont pas susceptibles les mamelles ? Souvent elles ont tellement diminué de volume, qu'on a peine à les retrouver sur le cadavre.

5.° L'atrophie de l'estomac et des intestins est la dernière à se déclarer. On dirait que la nature, taris-

l Hist. systemat. saliç.j p. 82 - 122» Jenœ, 1797»

ÀNATOMÏE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. 7 5

sant peu à peu les sources de la nutrition , ménage cette dernière aux vieillards décrépits. Les membranes muqueuses sont encore dans un état de fraîcheur, lorsque tous les organes sont déjà desséchés. Ainsi les parties qui perdent les dernières leurs forces vitales, sont aussi les dernières frappées d'atrophie.

6.° Le foie, en s'atrophiant , devient dense et sec, change de couleur et montre des lignes blanches ramifiées, qui ne sont autre chose que des vaisseaux sanguins oblitérés. Ce dernier phénomène se remarque surtout dans les endroits où le foie a subi une compression de la part des côtes, par exemple, lorsque le thorax, dévié et porté en dedans, a pressé l'organe hépatique et l'a comme étranglé. Alors le lobe droit est comme divisé en deux portions, l'une supérieure , située sous le diaphragme ; l'autre inférieure, dépassant le bord libre des fausses côtes. C'est ce même bord qui, comprimant le foie, produit une bande blanche qui marque la division que j'ai indiquée.

7.0 Le racornissement de la rate est ordinairement l'effet de la vieillesse ; néanmoins certaines maladies , et l'usage des médicamens martiaux, sont capables de le produire. J'ai trouvé dans le cadavre d'une femme de cent quatre ans cet organe réduit aux dimensions suivantes : sa longueur était de vingt lignes ; sa largeur d'un pouce; son épaisseur de neuf lignes. Il ressemblait à un testicule par sa grandeur et sa forme. 1

1 Voyez pi. 3, fig. î .

74 LIVRE Ij

Que la rate se rapetisse dans un âge aussi avancé , il n'y a rien là qui doive étonner; mais que cette atrophie se rencontre à une époque de la vie où tous les organes jouissent pleinement de leur énergie, c'est ce qui paraît surprenant. Le même individu qui m'a offert une atrophie très -marquée du cœur (§. 74 )j en présentait une de la rate non moins remarquable. Ce viscère ne pesait qu'une once, et n'avait que trois pouces de longueur sur deux de largeur.

8.° L'atrophie des organes urinaires est un phénomène assez commun. La flétrissure des reins, la petitesse et le racornissement de la vessie dépendent de l'âge avancé et de certaines maladies que j'aurai soin d'indiquer par la suite.

9.0 L'état dans lequel on trouve ordinairement les capsules surrénales dans l'adulte , me paraît être un véritable état d'atrophie, et même d'atrophie sénile. Si on se rappelle, en effet, que ces organes sont plus volumineux dans le fœtus , et si on admet avec tous les physiologistes que leurs fonctions n'ont lieu que pendant le temps où l'enfant est contenu dans la matrice, on doit ^naturellement être conduit à croire que, pour ces organes, la vieillesse commence dès que le fœtus est né. Il n'est donc pas étonnant que l'atrophie s'empare d'eux comme de toutes les parties dont les fonctions sont limitées dans leur durée.

1 o.° L'atrophie des parties génitales de l'homme est hors de contestation ; effet ordinaire de la vieillesse, elle a lieu aussi dans certaines maladies, ou par l'action de quelques médicamens. Je me borne ici à

indiquer le changement qu'offrent, dans l'âge avancé, les corps caverneux de la verge. M. Ribes a remarqué que les cellules sont alors plus larges, les petites cloisons membraneuses plus minces et plus faibles que dans le jeune âge, ce qui permet à ce tissu de se laisser plus facilement distendre par le mercure. 2

11.0 La flétrissure des ovaires et celle de la matrice ont été observées presque à toutes les époques de la vie. J'ai examiné les parties génitales internes d'une femme de cinquante -trois ans; elles étaient restées pendant toute sa vie dans un état de développement incomplet. La matrice avait sa longueur naturelle; mais ses parois étaient souples et presque membraneuses : son fond n'avait qu'une ligne et demie d'épaisseur. Le museau de tanche, réduit à un petit bouton d'une ligne de longueur, était percé d'une fente transversale par laquelle on pouvait souffler de l'air et porter une soie de porc jusqu'au fond de l'utérus. Le col de la matrice lui-même se présentait sous l'aspect d'une membrane flasque de cinq lignes de diamètre et de vingt -deux lignes de longueur. Les ovaires étaient alongés et semblables à un ligament épaissi. Les trompes de Falloppe étaient oblitérées depuis leur embouchure jusqu'à leur pavillon.

Cette femme n'avait jamais été réglée; elle avait, de son aveu, souffert les approches de l'homme, mais sans éprouver de jouissance; l'entrée de la vulve

1 Bulletin de la faculté de médecine ; t. 6, p. 299.

était large, le vagin dilaté et sans rugosités transversales. 1

§. 83. Quant au produit de la conception, l'atrophie se remarque sur le placenta et sur le fœtus luimême. Le premier, en se rapetissant, devient dur, et) riace , et s'ossifie quelquefois à la surface utérine. Ce phénomène a lieu dans ces grossesses prolongées dont l'existence a été reconnue par les médecins légistes les plus renommés, et qui se terminent par un accouchement tardif. Dans ce cas le caractère de l'atrophie n'est pas difficile à fixer; c'est réellement une atrophie sénile , attendu que le placenta, dont les fonctions et l'âge sont bornés à neuf mois, est dans l'état de caducité , dès que !a grossesse se prolonge au-delà du terme ordinaire. S'il était possible qu'elle se prolongeât indéfiniment, nous verrions probablement le placenta réduit presque à rien, et la plupart des vaisseaux ombilicaux oblitérés.

§. 84. Le fœtus s'atrophie lorsqu'il est affecté de quelque maladie qui enraie et affaiblit le travail de la nutrition. Combien d'enfans nés à terme sont beaucoup plus petits que leur âge ne le comporte ?

§. 85. Lorsque l'atrophie est portée au dernier point, elle amène la disparition complète des organes. C'est ainsi que la vésicule ombilicale s'efface entièrement, parce que, n'ayant que trois mois de vie, elle se flétrit, et les sources de sa nutrition tarissent. Elle ressemble , à cet égard , aux cotylédons des plan-

1 Ces parties génitales se trouvent représentées pi. 3, fig. 2.

tes , avec lesquels je lui trouve une grande analogie.

Après la naissance le thymus se flétrit et disparait entièrement.

La membrane pupillaire s'efface de même, à moins que les élémens qui la composent ne soient employés à d'autres usages; ce qui reste à vérifier-

Des parties osseuses, des os entiers même peuvent disparaître par un effet de l'atrophie. Nous en avons un exemple dans la destruction des alvéoles après la chute des dents. Le Muséum de notre Faculté possède l'extrémité inférieure d'une personne avancée en âge, sur laquelle on ne distingue plus aucune trace de la rotule. Dumas avait aussi vu cet os effacé et ramené à la texture tendineuse. 1

§. 86. Après avoir établi les principaux faits qui concernent l'atrophie, il convient d'en rechercher les causes , soit prochaines , soit éloignées.

Les premières consistent : i.° dans le défaut de sucs nutritifs; soit que ceux-ci manquent réellement , soit qu'ils soient déviés et portés au dehors sous forme de fluides excrémentitiels ; 1? dans la prostration des forces assimilatrices ; 5.° dans la vieillesse. Ces deux dernières causes produisent l'atrophie idiopathique.

Les causes médiates ou éloignées sont, après le repos et le défaut d'action d'un organe, certaines maladies , et notamment celles du système lymphatique et du poumon, le scorbut et l'arthritis, la fièvre hectique et la chlorose.

1 Dict. des se. méd. 5 t. 46, p- 58o>

§. 87. Mais quelles que soient les circonstances qui déterminent l'atrophie, il est au-dessus d'elles une cause soit générale, soit locale, qu'on ne saurait méconnaître dans un grand nombre de cas : c'est la diminution de la force nerveuse, ou, suivant le langage des physiologistes , le défaut d'innervation. Sans parler, en effet, de l'amaigrissement qui suit de profonds chagrins, de celui qui a lieu dans un membre paralysé, je pourrais citer nombre de faits qui prouvent que certaines atteintes portées au cerveau et au système nerveux, ont troublé la nutrition et l'assimilation. J'ai vu l'atrophie survenir dans des membres dont les nerfs avaient été violemment ébranlés par l'effet d'une chute ou d'une luxation. J'ai observé l'amaigrissement total et le marasme dans des individus dont l'ouverture des cadavres ne m'a présenté d'autre maladie organique qu'une induration tuberculeuse du cerveau, ou un corps fibreux développé dans le même organe. Les recherches faites à l'hospice de la Salpétrière , sur les cadavres de femmes épileptiques avec atrophie très-prononcée, ont donné le même résultat à MM. Tessier et Esquirol l. Dans des atrophies congénitales, MM. Georget et Nysten2 ont également trouvé de graves altérations au cerveau : plus d'une fois les fonctions nutritives ont été comme étouffées par de fréquentes attaques d'hypocondrie. Ce que Morto?st et Sauvages ont appelé consomp-

î Dict. de mécl., t. 3, p. 1 44-

AJNATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. 79

tion nerveuse, atrophie nerveuse (phthisis in habitu corporis), me semble appartenir à cet état particulier, à cette intempérie du système nerveux qui peut exister sans aucune sorte de fièvre. Ainsi dans la nostalgie , maladie essentiellement nerveuse , nous voyons le corps fondre avec rapidité , sans symptômes morbides bien saillans, et l'infortuné périr inévitablement , si ses désirs ne sont pas exaucés : que l'heure du retour dans sa patrie sonne, une nouvelle vie vient le pénétrer.

§. 88. C'est particulièrement cette maladie, apanage de la vieillesse, désignée sous le nom de climatérique ( morbus climatericus ) , que l'on peut invoquer comme preuve de l'influence nerveuse sur l'acte nutritif; en effet, d'après les observations des auteurs1, ses causes sont presque toujours morales; elles agissent sur le cerveau, le débilitent, et modifient d'une manière fâcheuse l'action nerveuse sur le cœur et le système circulatoire. Cette maladie est caractérisée par un amaigrissement marqué dans le système musculeux, sans cause connue, par un pouls fréquent et une altération insolite des traits de la face ; elle se développe quelquefois d'une manière si imperceptible, que le malade ne s'aperçoit pas de son commencement. Il observe seulement qu'il se fatigue plus facilement et qu'il perd de son embonpoint. Peu à peu son appétit diminue, il a des

i Halford , Médical transactions $ vol. 4> />. 3i6 - 328. — Horn, Nasse und Hemke, Archiv fur die medizin. Erfa/irung. 18173 i fiand, S. 164 se<jq-

8o LIVRE Ii

insomnies, et s'il dort, son sommeil n'est nullement restaurant. Il maigrit à la face, ou bien cette partie se gonfle- sa langue est chargée d'un enduit blanc.

Le médecin le plus attentif ne peut découvrir qu'une plus grande fréquence dans le pouls ; les fonctions ne sont pas troublées, si ce n'est l'excrétion des matières fécales , qui devient rare et même se supprime. Quelquefois il existe une céphalée avec vertiges; d'autres fois le malade éprouve des douleurs assez intenses, qu'il qualifie de rhumatismales , et qui n'ont ni le siège ni la forme du rhumatisme; mais qui suivent les ramifications des nerfs plutôt que la direction des muscles.

Dans les derniers temps de la maladie , l'estomac paraît perdre de jour en jour de sa force vitale ; le corps maigrit de plus en plus ; le tissu cellulaire des extrémités inférieures s'infiltre; le malade éprouve, pendant le jour, une inquiétude qu'il ne saurait dompter, et la nuit, une insomnie totale; il est hébété et indifférent pour tout ce qui l'occupait autrefois, et meurt plutôt par extinction vitale que par suite d une maladie annonçant des accidens décidément mortels.

Tel est le tableau de la maladie dans son état de simplicité; quelquefois elle s'associe à des affections antécédentes, et notamment à des lésions organiques ; alors son diagnostic devient plus difficile.

Si les malades en reviennent (ce qui est rare), ils récupèrent l'appétit , et reprennent même un certain embonpoint; mais jamais les forces ne se réta-

ANATOMIE PATHOLOGIQUE GENERALE. 8l

Missent parfaitement. On observe aussi que la physionomie reste changée.

§. 89. Cependant ce n'est pas seulement dans l'âge avancé qu'on observe l'atrophie nerveuse générale, on la rencontre aussi dans la jeunesse- et ici je ne puis m' empêcher d'en rapporter un exemple remarquable que j'ai moi-même recueilli. Un jeune homme de vingt-deux ans, bien constitué, d'une conduite exemplaire, sujet depuis l'âge de dix -huit ans à des constipations et à des coliques nerveuses , ayant déjà éprouvé deux fois une névralgie intestinale, très-voisine d'une inflammation du péritoine, fut de nouveau attaqué de coliques et de constipations, lorsque, d'après le conseil de l'un de ses pareils, il avala deux petites balles de plomb, dans la vue de se procurer du soulagement en rétablissant la liberté du ventre. Ce moyen , assez usité en Alsace parmi les chasseurs, ne produisit pas l'effet désiré ; le ventre resta resserré et les coliques persistèrent. Je fus appelé auprès de ce jeune homme que j'avais déjà traité dans ses autres maladies. Les symptômes furent combattus par les moyens qui m'avaient déjà réussi, savoir, par les saignées locales, les émoiliens, les antispasmodiques, les bains, les cataplasmes, etc. Ce traitement réussit encore; mais le malade ne rendit pas les balles qu'il avait avalées : il fut rétabli dans l'état de santé relative dont il jouissait avant cette attaque, c'est-à-dire qu'il fut de temps à autre sujet à des constipations accompagnées d'épreintes. Néanmoins ces accidens ne l'empêchaient point de vaquer à ses études. Il fit un voyage aux eaux i. 6

minérales acidulés et gazeuses de Deinach ( royaume de Wurtemberg). Des chagrins domestiques, occasionés par l'aliénation mentale de son père, influèrent de nouveau d'une manière fâcheuse sur sa santé. Pour dissiper ses ennuis, il se rendit à Paris; mais, au lieu d'y trouver la distraction qu'il cherchait, il y demeura triste et rêveur. Afin de s'étourdir et de chasser sa mélancolie, il eut recours à un moyen bizarre; il s'avisa de se gorger d'alimens : n'ayant depuis longtemps qu'un appétit médiocre, il conçut l'idée de forcer son estomac à prendre des alimens. Soit qu'il eût été fortement incommodé de cette tentative, soit prévention, il prétendit avoir senti et entendu une rupture de cet organe par l'effet de la distension qu'il lui avait fait subir. Cette idée le poursuivait jour et nuit, et comme, après cet événement, l'appétit fut anéanti au point que le malade ne pouvait plus avaler quelques cuillerées de soupe sans la plus grande répugnance et sans ressentir une pesanteur insupportable, ce malheureux s'accusa d'être l'auteur de ses maux. Il quitta Paris dans un état très-alarmant, après y avoir séjourné trois mois, et rentra dans le sein de sa famille.

En le revoyant, je fus effrayé de sa maigreur et de son état de consomption. Il me dit qu'il manquait entièrement d'appétit; qu'il se forçait de prendre de temps en temps quelques alimens, mais que, ceux-ci étant avalés , il lui semblait qu'ils avaient de la peine à passer; que, pendant tout le temps que durait la digestion, il éprouvait un mal-aise si insupportable, qu'il préférait renoncer à toute nourriture. Le ventre

du malade, très-apalati, n'était ni dur ni douloureux, les selles étaient rares ; le pouls était plus lent que dans l'état naturel, et plus petit; il n'y avait jamais ni vomissemens ni même envies de vomir: point de renvois d'aucune espèce , point de régurgitations de suc gastrique; point de vents par le haut, même pendant des digestions si lentes et si pénibles. Durant les deux mois que le malade vécut encore, les forces diminuèrent de plus en plus , et la maigreur augmenta à vue d'œil. Aucun des moyens les plus capables de ranimer les forces de l'estomac, aucune nourriture substantielle ne furent négligés ; tout ce qu'il est possible d'imaginer fut employé, mais sans succès. Le pouls devint de plus en plus faible, petit et lent; le malade fut obligé, à raison de sa grande faiblesse, de garder le lit constamment; ses mains et ses pieds prirent une couleur violette , et étaient constamment froids ; les traits du visage se décomposèrent, et la peau de cette partie était fortement tendue sur les éminences osseuses; les joues étaient hideusement enfoncées; les lèvres , comme rapetissées et collées sur les arcades dentaires, laissaient à nu les dents de l'une et de l'autre mâchoire. Dans le dernier jour de sa vie, les yeux se présentaient sous un aspect horrible ; la fonte du tissu cellulaire graisseux de l'orbite ayant fait naître autour de ces organes un cercle noirâtre et profond , les paupières s'y enfoncèrent , et ne pouvaient plus, par conséquent, recouvrir la surface antérieure du globe de l'œil : il en résulta que la cornée devint trouble et terne. Le pouls ne se faisait plus sentir ni au carpe , ni au pli du coude; le cœur lui-

84 LIVRE ï.

même n'avait que d'obscurs frémissemens ; les forces de ce viscère étaient si abattues, le sang si appauvri, que, si on eût pratiqué à cette époque l'amputation d'un membre , à coup sûr on n'aurait pas obtenu une goutte de sang. Cependant la respiration s'exerçait encore, quoique faiblement; mais ce qui avait conservé chez ce malade quelque énergie, c'était la tête et l'organe de la voix. A la vérité, dans les huit derniers jours , ce malheureux ne voyait plus les objets; mais ses gestes, ses gémissemens , le serrement affectueux de sa main, annonçaient assez qu'il conservait son intelligence et ses facultés morales. Je n'avais jamais vu, et j'espère ne revoir de ma vie , un spectacle aussi affreux , celui d'un être à moitié mort, ou plutôt chez lequel il ne restait de réellement vivant que l'encéphale et quelques-unes de ses dépendances : aussi me suis -je plusieurs fois demandé, comment l'action vitale a pu être conservée dans un organe qui ne devait plus recevoir qu'une quantité de sang insuffisante pour entretenir l'excitation nécessaire à l'exercice de ses fonctions.

Avant de procéder à l'ouverture du cadavre, récapitulant tous les symptômes que j'avais observés sur ce malade , depuis ses premières attaques de coliques, je m'attendais à rencontrer soit des adhérences entre les circonvolutions des intestins et le péritoine, soit la coloration de ces mêmes parties en noir , soit l'épaississement des diverses tuniques du tube alimentaire. Je me figurais l'estomac et les intestins rétrécis, desséchés, ou bien la totalité du premier de ces viscères dans un état d'induration.

Je me bornai à l'ouverture de la poitrine et du bas -ventre, persuadé que la tête ne recelait pas la cause de la maladie.

Les poumons étaient pâles et exsangues, mais , du reste, parfaitement sains. Le péricarde renfermait très-peu de sérosité. Le cœur était petit, pâle, et ses cavités contractées ; il était tel que je l'ai décrit plus haut (§. 74). Le péritoine était dans l'état le plus naturel ; nulle adhérence entre lui et les organes abdominaux. Les épiploons étaient entièrement dépourvus de graisse. Les intestins n'offraient , ni dans leur position ni dans leur structure, rien contre l'ordre naturel 5 ayant été fendus depuis le pylore jusqu'à l'anus, et examinés avec tout le soin dont mes collaborateurs et moi nous étions capables , nous n'y découvrîmes aucune trace d'inflammation, aucune érosion, aucun ulcère, aucune induration, aucun rétrécissement, aucune invagination , aucuns vers , aucun vestige des balles de plomb avalées par le malade; en un mot, aucune altération perceptible. L'estomac seul nous offrit une constriction par laquelle ce viscère était comme partagé en deux culs- de-sac; mais cette même constriction paraissait récente , et l'effet de la contraction de quelques fibres musculaires. En effet, ayant excisé cet organe , afin de l'examiner plus à loisir à l'amphithéâtre d'anatomie , elle s'effaça par le seul transport, et il n'y eut plus moyen d'y rien découvrir, lorsque nous l'examinâmes après l'avoir fendu suivant sa longueur.

Le foie et le pancréas ne présentaient rien d'ex-

traordinaire ; la vésicule du fiel , qui était vide , avait conservé sa couleur naturelle. La rate était plus petite que de coutume , comme on le voit par ses dimensions et son poids indiqués plus haut (§. 82, n.° 7, p. 74). Une chose remarquable, mais à laquelle on pouvait s'attendre, c'est que la rate, le poumon et le cœur étaient absolument décolorés et vides de sang. Il ne s'en écoula point non plus des grosses veines situées sous et derrière la clavicule.

§. 90. Ainsi, dans un cas où je comptais si sûrement rencontrer des altérations organiques , où tous les symptômes précédens semblaient m'autoriser à admettre au moins des traces dune inflammation antécédente, je n'ai rien découvert. Cet exemple, qui s'est fortifié par plusieurs autres que je rapporterai en leur lieu, m'a appris combien il faut être réservé dans le diagnostic des maladies ; il m'a prouvé qu'une simple altération des propriétés vitales, en d'autres termes, une affection dynamique, peut produire des phénomènes qu'on serait tenté de n'attribuer qu'à un changement organique trèsprononcé. On peut donc éprouver pendant plus de huit jours les douleurs les plus aiguës au basventre , des douleurs capables de faire pousser les cris les plus perçans , sans être affecté d'une péritonite ou d'une entérite ; on peut , par suite de ces attaques, conserver un mal-aise perpétuel dans l'abdomen , être affecté de constipation , perdre l'appétit, tomber dans un état tel que l'estomac ne puisse plus supporter une cuillerée de potage sans qu'il n'en résulte des angoisses; la fonction de la digestion

peut, pour ainsi dire, être anéantie, sans que l'ouverture du cadavre offre aucune mutation capable de frapper les sens. Certes , si on ne veut pas reconnaître ici une pure altération des propriétés vitales des parties , notamment du système nerveux , il faut renoncer désormais à toute considération physiologique sur la nature et les phénomènes des maladies.

§. 91. J'ai dit que j'examinerais le mécanisme par lequel l'hypertrophie et l'atrophie s'exécutent. Cette question est intimement liée à celle qui a pour objet l'assimilation moléculaire ou la nutrition des parties; acte qui est une manifestation de la vie dans tous les êtres organisés, et qui admet deux mouvemens distincts , celui de composition , et celui de décomposition.

Le premier de ces mouvemens a lieu par les exhalans , le second , par les absorbans nutritifs.

§.92. D'après Bichat, le travail de l'assimilation se fonde sur un mode particulier de sensibilité, dont jouissent les exhalans nutritifs, et en vertu duquel ils ne se chargent que des seules molécules qui conviennent aux parties auxquelles ils se rendent. Ainsi les exhalans nutritifs des os charient du phosphate calcaire; ceux des muscles, de la fibrine, etc. Si le contraire pouvait avoir lieu, dit Bichat, on verrait quelquefois des organes joignant à la figure d'un os la mollesse d'un muscle, et réciproquement.

Pour la décomposition , Bichat croit que de même qu'il y a des exhalans pour le phosphate calcaire,

pour la fibrine, pour l'albumine, pour la gélatine , etc. , il y a pareillement des inhalans pour ces différentes substances, et que Ceux-ci ne reprennent que ce qui leur convient.

§. 93. J'avoue que j'aurais peine à adopter le sentiment de ce célèbre physiologiste, et que je conçois difficilement et ces catégories de vaisseaux qu'il établit, et la sensibilité qu'il leur attribue. Tous les genres de sucs nutritifs me paraissent indistinctement contenus dans les exhalans, comme ils l'étaient dans le sang. Il me semble qu'ils arrivent, si j'ose le dire, pêle-mêle aux organes, et que c'est seulement par la force plastique, inhérente à ceuxci , qu'ils sont séparés les uns des autres , et employés aux usages auxquels la nature les destine. Ce sont donc les organes eux-mêmes, et chaque molécule dont ils sont composés, qui s'approprient ce qui leur convient. S'il arrive qu'une partie soit mal nourrie , c'est qu'elle a mal choisi.

§. 94. Dans l'hypertrophie, la force plastique de l'organe est donc exaltée; il est pour ainsi dire plus avide de sucs nutritifs, il se les assimile mieux, il emploie tout ce que les exhalans lui apportent de récrémentitiel. Semblable à ce cristal déjà formé, qui, plongé dans une solution saline, provoque la cristallisation dans le liquide et attire vers lui les particules qui doivent augmenter sa masse, la molécule organique choisit dans ce que lui apportent les exhalans, ce qui lui est homogène, ce qui est pour ainsi dire de sa propre nature. Voilà, selon moi, en quoi consiste Y assimilai ion.

§. 95. La dêsassimilation est un procédé inverse. La force plastique est en défaut, ou elle est mal dirigée par suite d'une innervation vicieuse. Arrivet-il dans ces circonstances que les vaisseaux absorbans soient doués d'une plus grande activité, l'atrophie de l'organe doit nécessairement s'ensuivre ) non qu'une seule espèce d'absorbans soit en jeu, par exemple, ceux du phosphate calcaire dans l'os , ceux de l'albumine dans le cerveau, de la fibrine dans les muscles; mais parce que tout -le réseau absorbant (si je puis m' exprimer ainsi) est en excès d'activité, et qu'il lui est d'autant plus facile d'opérer la destruction de l'organe, que celui-ci a déjà été altéré dans ses propriétés vitales.

La dernière opinion, déjà enseignée par Cruikshank1, a été appliquée par lui à la destruction ou plutôt à la disparition des os.

§. 96. Il me reste à déterminer le rôle que le système nerveux joue dans les phénomènes de l'hypertrophie et de l'atrophie : ici j'ai peu de chose à ajouter à ce que j'ai dit plus haut (§. 87 ), en parlant de la consomption nerveuse en général.

Il me paraît évident qu'outre la force assimilatrice, l'action bien réglée du système nerveux est une condition essentielle pour le développement des parties. Plus cette action sera librement exercée , plus la nutrition sera complète. Voilà, sans doute, pourquoi les personnes dont le système nerveux est en souffrance, sont en général faibles, chétives et dé-

\ On the ahsorbents j p. 3.

go LIVRE I.

licates; pourquoi les chagrins font maigrir, pourquoi des passions de l'âme fortement prononcées, en altérant le travail nutritif des cheveux , les font tomber ou blanchir.

Une cause locale qui agit sur les nerfs d'une partie, et qui en affaiblit l'action , produit l'atrophie de cette même partie. J'en ai observé un exemple curieux sur un homme mort à l'hôpital civil à l'âge de cinquante-quatre ans. Dans sa troisième année il fut renversé dans la rue. On remarqua, depuis cette chute , une faiblesse de la jambe droite; peu à peu on y observa une diminution de volume ; à mesure que l'individu grandissait, cette partie du corps devenait plus grêle, ce qui détermina une claudication que d'abord on fut tenté d'attribuer à une luxation spontanée du fémur. Cet homme étant mort le 14 Octobre 1821 , à la suite d'un marasme terminé par une diarrhée colliquative , nous examinâmes attentivement l'extrémité inférieure droite ; nous trouvâmes que depuis la partie droite du bassin jusqu'à la plante du pied , les os et les muscles étaient singulièrement rapetisses. L'os innommé droit , par exemple, avait deux lignes d'épaisseur à sa partie iliaque, et celui du côté gauche en avait quatre. Le diamètre entre les deux épines antérieure et supérieure de la crête de l'os des îles était de quatre pouces six lignes au côté droit, et de quatre pouces neuf lignes au côté gauche. Le diamètre tiré du milieu de la crête de l'os des iles jusqu'à l'échancrure sciatique , était de trois pouces trois lignes au côté droit, et de trois pouces huit lignes au côté gauche.

La cavité cotyloïde avait un pouce six lignes de hauteur au côté droit, et un pouce onze lignes au côté gauche ; un pouce neuf lignes de largeur au côté droit, et deux pouces au côté gauche.

La tubérosité de l'ischion avait une ligne d'épaisseur au côté droit , et six lignes au côté gauche.

Le fémur droit était beaucoup plus grêle que celui du côté gauche; le poids du premier était de trois onces deux gros et demi, et celui du second de cinq onces six gros et quinze grains.

Les muscles de l'extrémité atrophiée étaient pâles et réduits à peu près en une membrane charnue. En coupant les muscles gastrocnémiens et soléaires des deux côtés , nous trouvâmes que leur longueur était , au côté sain, de quatorze pouces, et au côté malade, de dix pouces et demi; que la plus grande largeur de ces mêmes muscles était, au côté sain, de trois pouces et demi, et au côté malade de deux pouces et demi; que leur poids était de huit onces moins un demi-gros au côté sain , et de deux onces six gros au côté malade; enfin, que l'épaisseur du tendon d'Achille , un peu avant son insertion au calcanéum, était de cinq lignes au côté sain, et de deux lignes seulement au côté atrophié.

Les nerfs eux - mêmes , ainsi que les vaisseaux sanguins de l'extrémité malade , n'étaient pas altérés.

§. 97. Il me paraît que, lors de la chute que cet homme fit en bas âge, les nerfs des plexus crural et sciatique auront été fortement ébranlés ; que cet ébranlement aura produit une altération dans leurs propriétés vitales et dans leur mode d'action , alté-

ration qui s'est étendue à tous les muscles auxquels ces nerfs fournissent des filets. En effet, une commotion dans les muscles ne paraît pas devoir produire l'atrophie de ces parties; les vaisseaux artériels et veineux ne sont pas non plus susceptibles d'en éprouver des changemens durables. Il ne reste donc que les nerfs , auxquels on puisse avec vraisemblance attribuer les résultats observés. Une foule de faits prouvent que les nerfs , froissés ou contus , déterminent un amaigrissement et une atonie très-marquée dans le membre auquel ils se rendent. Il suffit de rappeler les accidens observés à la suite de luxations de l'humérus, de fractures de la clavicule, où le plexus brachial avait plus ou moins souffert. M. Ribes1 a vu également que les os de membres paralysés et privés pendant plusieurs années de leur mouvement, étaient devenus plus grêles et plus légers que ceux du côté sain.

Changemens déforme et de volume par développement suspendu ou enrayé.

§. 98. Certains organes peuvent rester stationnaires dans leur développement , tandis qu'autour d'eux tout grandit et augmente de volume, sans qu'on puisse néanmoins reconnaître dans ces or*ganes les caractères de l'atrophie proprement dite.

i Bulletin de la Faculté de médecine j t 6, p. 299.

Pour citer des exemples frappans , et qui s'appliquent, non à un organe en particulier, mais à de grandes portions du squelette , j'examinerai successivement, sous ce rapport, la tête, la poitrine, le bassin et les membres.

§. 99. On rencontre des crânes d'une moindre capacité que dans l'état naturel, et dont néanmoins les parois sont assez épaisses. Il est manifeste qu'ici il y a eu obstacle dans l'accroissement général et dans le développement considéré dans sa totalité» On conçoit que ce défaut de développement dans le système osseux influe sur celui de l'organe cérébral. L'expérience, d'accord avec le raisonnement, prouve que l'étroitesse du crâne coïncide souvent avec le dérangement ou plutôt la nullité des fonctions intellectuelles. Pinel 1 cite l'exemple d'une fille de onze ans, qui se trouvait depuis sa naissance dans l'état d'idiotisme le plus complet, et dont le crâne était des plus remarquables par sa conformation et par la petitesse de ses dimensions» La tête d'un idiot , examinée par moi , et conservée au Muséum de notre Faculté, offre également un front très -aplati, et une diminution remarquable de tous ses diamètres. La partie supérieure de l'orbite , extrêmement voûtée dans l'intérieur du crâne ( ce qui entraînait l'enfoncement de la lame cribleuse de l'os ethmoïde), et la petitesse de l'angle facial, rapproche beaucoup cette tête de celle du singe. D'autres particularités rencontrées dans le cerveau ?

i Traité de la manie ; 2.e édit. , p. 182 — 4? 5-

gi livre i.

et que j'exposerai ailleurs, faisaient de ce cas d'idiotisme un des plus curieux qui soient parvenus à ma connaissance. *

§. 100. C'est aussi le développement imparfait de la tête qui produit l'aplatissement du crâne dans ses diverses régions. Je viens de parler de celui du front et de son rapport avec le défaut d'intelligence. Une autre tête d'idiot que possède notre Muséum, en offre un nouvel exemple 2. Un troisième crâne, de la même collection3, présente un aplatissement marqué dans la région pariétale : ce crâne était celui d'un individu d'un caractère détestable , du genre de ceux qu'on désigne vulgairement sous le nom de mauvais garnemens.

§. 101. L'étroitesse de la poitrine et du bassin est si bien connue, qu'il serait superflu d'en prouver l'existence, et de déduire les suites qu'une pareille conformation entraîne pour l'exercice des fonctions confiées aux organes situés dans ces cavités.

§. 102. L'arrêt du développement des membres en longueur, sans suspension de l'acte nutritif, est constaté par ces fœtus qu'on peut, dès leur naissance, ranger au nombre des nains, par rapport à la brièveté de leurs extrémités tant supérieures qu'inférieures. Nous possédons , sous ce rapport , des exemples très - curieux dans le Muséum de la Fa-

i La base du crâne de cet individu est représentée à la pi. 3,fig. 3.

2 Voyez pi. 4 ? ^g- *•

3 Même planche, fig. i.

ANATOMIE PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. g5

culte. Mais c'est particulièrement dans la classe des fœtus monstrueux , dont il sera question dans une autre partie de cet ouvrage, que nous trouverons des preuves nombreuses du développement nutritif suspendu ou enrayé.

Changemens déforme et de volume par direct tion vicieuse du développement,

§. 103. Les cas où les organes changent de forme par suite d'une mauvaise direction qu'ont reçue le développement nutritif et l'accroissement, sont fort nombreux.

Si nous commençons cet examen par les os, et notamment par ceux de la tête, le crâne, considéré dans son ensemble, nous offrira ces irrégularités connues sous le nom & obliquités.

§. 104. Les obliquités du crâne résultent d'un défaut de symétrie entre ses deux moitiés latérales. Dans les têtes bien conformées, les deux demi-ellipses que présente la cavité du crâne sont disposées d'une manière régulière autour de l'axe principal • les axes conjugués, tirés, l'un de la partie antérieure droite à la partie postérieure gauche, l'autre de la partie antérieure gauche à la partie postérieure droite, sont égaux. Au contraire , dans les crânes affectés du vice de conformation que nous signalons , ces deux demi-ellipses ne sont point placées symétriquement sur les côtés de l'axe : l'une d'elles offre une courbure plus prononcée antérieurement et moins pos-

g6 livre i.

térieurement ; la demi - ellipse de l'autre coté est disposée en sens inverse de la première. Cette description , empruntée à Pinel 1 , est éclaircie par un exemple frappant , celui de la tête , petite et contrefaite , d'une fille idiote. Cette personne , dit Pinel 2, était depuis son enfance dans l'état le plus complet de stupidité : elle prononçait par intervalle quelques sons inarticulés , et ne donnait aucune marque d'intelligence, ni d'affection morale • elle mangeait quand on approchait les alimens de sa bouche, paraissait à peine avoir le sentiment de son existence, et était, réduite à une vie purement automatique.

MorgaGni , en signalant cette disposition de certaines têtes 3 qu'il avait rencontrée sur deux femmes , s'abstient de porter un jugement sur l'assertion de Rollfinck, consignée dans le Sepulchretum anatomicum de Bonnet ; savoir : que cette mauvaise conformation de la tête est regardée comme propre à déterminer des douleurs de longue durée. Néanmoins on voit par tout ce que dit Morgagm de cette irrégularité dans la forme de la tête, qu'il ne la regarde pas comme insignifiante. Cet homme célèbre ajoute qu'il en est fait mention dans les Mémoires de l'Académie de Pétersbourg. 4

§. 105. Suivant M. Esquirol^, les vices de conformation du crâne ne se rencontrent que chez les

i Traité de la manie, p. 468.

2 Jbid., p. 4;°'

3 De sed. et caus. morb. , lib. 1 , de morb. capit. Epist* 1 , ti.

4 Tom. 7 , p. 222.

5 Dict. des se. méd., art. Folie, t. 16, p. ai 5.

imbécilles, les idiots et les crétins. Je souscris entièrement à cette assertion , qui est conforme à ce que j'ai observé moi-même sur plusieurs têtes d'aliénés que j'ai examinées et qui se trouvent déposées dans notre Muséum. C'est surtout la petitesse du crâne que j'ai trouvée en rapport avec la diminution de l'intelligence : j'ai vu, comme Pitnel, des crânes très-étroits chez des individus affectés didiotisme complet. Cependant, les têtes obliques n'appartiennent pas exclusivement aux personnes attaquées depuis leur naissance d'une parfaite imbécillité. J'en ai rencontré de telles chez des maniaques. L'un de ces derniers offrait des particularités dignes de remarque, je les ai déjà publiées dans un autre écrit1, je crois devoir les reproduire ici.

§. 106. Un laboureur, âgé de trente -huit ans, condamné par les tribunaux à une détention perpétuelle pour avoir assassiné son père dans un accès de manie, mourut à l'hôpital civil d'une altération du poumon; un foyer purulent avait percé les muscles intercostaux et faisait saillie sous la peau. Durant son séjour à l'hôpital , qui fut de seize mois , le malade demeura plongé dans une sombre mélancolie.

A l'ouverture du cadavre nous ne trouvâmes rien d'extraordinaire dans le cerveau ; mais le crâne nous présenta d'étonnantes particularités. Cette partie était tout- à-fait irréguhère, déjetée à gauche et en arrière, et plus haute d'un côté que de l'autre. La

1 Rapport sur les travaux exécutés à ^amphithéâtre cTanatomie; second semestre de Tan XII, p. 6%.

gS LIVRE I.

partie antérieure du front était parfaitement régulière et symétrique; mais la partie latérale gauche et postérieure de la tête, beaucoup plus saillante que la droite, s'éloignait sensiblement du grand axe de l'ovoïde que représente le crâne. En effet, la distance de cet axe au côté gauche de la tête était de deux pouces neuf lignes, tandis que celle du côté droit au même axe était seulement de deux pouces trois lignes. D'un autre côté, le diamètre vertical de la partie droite de la tête était de quatre pouces trois lignes, tandis que le diamètre correspondant de la partie gauche n'avait que quatre pouces; en sorte que l'excès de largeur de ce dernier se trouvait compensé par l'excès de hauteur du côté droit. On remarquait de plus, dans la région temporale gauche, une fente de la longueur de deux pouces neuf lignes, qui, commençant dans la partie écailleuse du temporal , montait vers le pariétal et se terminait à peu de distance de la protubérance de cet os. Cette fente était de la largeur de deux lignes à l'endroit de l'articulation de la portion écailleuse du temporal avec le pariétal; ses deux bords étaient en contact et formaient une suture par engrenure. Les bords s'écartaient de nouveau sur le pariétal ; leur écartement était d une ligne environ à la partie inférieure de cet os, et diminuait en montant, en sorte que près de la bosse pariétale cette fente semblait s'effacer et n'intéresser plus que la table externe. Les bords de cette fente, tranchans dans une certaine étendue, et arrondis dans une autre, étaient cependant lisses et ne paraissaient nullement être le résultat d'une

carie; d'un autre côté, on n'aperceyait aucune cicatrice dans les parties molles et extérieures, aucune altération à la dure -mère ou au cerveau qui pussent faire soupçonner une ancienne fracture. Je suis disposé à penser que cette solution de continuité datait de la naissance et provenait d'une conformation originelle. Ce qui me confirme dans cette opinion, c'est que, i.° dans l'endroit du temporal où la fente était fermée par le rapprochement des deux bords de l'os, ces bords s'étaient réunis par une véritable suture engrenée; 1? on remarquait dans une autre partie de la tête un semblable défaut d'ossification; savoir, un trou dans le plan inférieur de l'orbite droite, par lequel cette cavité communiquait avec le sinus maxillaire. Ce trou exactement rond, de grandeur à admettre l'extrémité du petit doigt, était fermé par le périoste de l'orbite , par celui de l'antre d'Highmore et la membrane qui le taoisse : toutes ces parties n'offraient aucune trace de carie.

J'ai voulu , à cette occasion , apprécier la valeur du système crânioscopique du docteur Gall, en en comparant l'organe dans lequel il fait résider la férocité et celui dans lequel il place la piété filiale; j'ai trouvé le premier peu prononcé *, le second ne manquait nullement.

§. 107. Le défaut de symétrie du crâne produisant nécessairement une pareille disposition dans

1 Cette tête est représentée à la planche 5. Dans la fig. 1 elle est entière } dans la fig, 2 elle est vue sur la face interne de sa base.

iOO LIVRE I.

l'encéphale , on s'est trop hâté d'en inférer que cette déformation devait exercer quelque influence lâcheuse sur les fonctions dont cet organe est chargé , qu'il devait en résulter des aberrations dans le jugement ou dans la faculté de raisonner : ce qui avait prêté à cette opinion un certain poids , c'est la constante régularité que l'on remarque dans l'arrangement et la disposition de toutes les parties centrales du cerveau. Bichat, qui professa cette doctrine, ignorait que sa propre tête devait servir à la réfuter : on y a constaté un défaut de symétrie.

§. 108. Il est difficile de déterminer à quel concours de circonstances on doit attribuer le développement irrégulier des os du crâne. Peut-être faut-il en accuser une conformation originelle et dont la nutrition successive de ces parties est incapable d'effacer les traces. On voit, en effet, naître des enfans avec la tête plus ou moins oblique, et cette obliquité persiste quelque temps , surtout lorsqu'elle a été forte. Il est présumable aussi que lorsqu'on couche les enfans nouveau nés toujours sur le même côté et dans le sens de la conformation irrégulière , celle - ci est favorisée par cette position.

§. 109. Les os qui composent le tronc et ceux des extrémités , tant supérieures qu'inférieures, présentent souvent des inflexions en différens sens. Je traiterai de ces altérations organiques à l'occasion des maladies des os. Je dirai seulement ici deux mots de la torsion congénitale des pieds, communément appelée pied- bot.

§. 110. Les enfans qui apportent ce vice en naissant , ont les pieds tournés en dedans ou en dehors; dispositions désignées chacune par une expression latine. On nomme vari ceux dont les pieds sont tournés en dedans, et valgi ceux qui les ont tournés en dehors. Dans ce dernier cas , qui est extrêmement rare, le malade marche sur le bord interne du pied ; et dans le premier , sur son bord péronier. Lorsque la déviation en dedans est portée à un haut degré, la pointe du pied est dirigée en arrière , et le malade marche sur la face dorsale du pied. C'est cette variété qu'a décrite M. le docteur Stoltz. l

Cette maladie était connue d'HiPPOCRATE2, qui en a posé les bases des vraies méthodes de traitement. Mais ce n'est que dans ces derniers temps que des dissections soignées ont fait bien connaître ce genre de dérangement organique. Je dois ajouter qu'on a imaginé d'excellentes méthodes pour redresser les pieds ainsi défigurés.

§. 111. Camper avait soutenu que cette maladie consistait dans un déplacement de l'astragale ; opinion qui fut embrassée par Joerg , quoiqu'avec res triction. Scarpa, au contraire, a établi que cette

i Journal de la Société des sciences , agriculture et arts du département du Bas -Rhin. Année 1826, n.° 4»

1 De articulis , sect. 6, n.° 3i , edit. Fœsii,

« Les jambes de ceux qui naissent bancroches peuvent être « ordinairement redressées , pourvu que la courbure en dehors a ne soit point forte. Ce défaut se guérit aussi quand il est a contracté dans l'enfance. *

conformation vicieuse ne résidait point dans une luxation des os du tarse et du métatarse , mais dans une torsion , suivant leur petit axe, des os scaphoïde, cuboïde et calcanëum , torsion qui entraîne dans la même direction les os cunéiformes , ceux du métatarse et des phalanges. Suivant cet illustre anatomiste, de tous les os du tarse l'astragale est le moins contourné.

§. 112. M. Colles1 est d'un avis opposé à celui de Scarpa. Ayant examiné la torsion congénitale des pieds sur un enfant de cinq ans, il a trouvé que la maladie tenait particulièrement à la conformation vicieuse de l'astragale. Le corps de cet os avait presque le double de sa longueur naturelle et était dirigé en dedans; sa tête offrait une éminence alongée au lieu d'une surface hémisphérique; elle était partagée par une saillie transversale en deux facettes , Tune supérieure et l'autre inférieure. Le ligament capsulaire entre l'astragale et le scaphoïde s'attachait à trois huitièmes de pouce derrière le bord articulaire du premier de ces os. Le cuboïde avait également une conformation vicieuse : sa surface supérieure, au lieu d'être plane, était très-convexe, along^e, et comprise dans l'articulation cuboïdométatarsienne , par la raison que le ligament capsulaire s'attachait plus loin que de coutume du bord de la surface articulaire. Cette partie de la surface supérieure, renfermée dans l'articulation, était re-

i Dublin ho s-pital reports ,• vol. î ,p. 1 84« — MetkeVsdeutsch.es Archiv fur die Physiologie} 6ter Band , 3les Heft. , S. 323.

vêtue d'un cartilage , quoiqu'aucun os ne fut destiné à se mouvoir sur elle. La surface postérieure ou calcanéenne du cuboïde offrait une petite avance osseuse, dirigée transversalement de dehors en dedans et qui jouait dans un sillon que l'on remarquait à la surface articulaire correspondante du calcanéum. Le sillon qui loge le tendon du long péronier était peu marqué. La surface externe du calcanéum était trop convexe , son bord externe était rentré vers la plante du pied et sa tubérosité était trop courte. Les os cunéiformes, particulièrement le second et le troisième, étaient très -mobiles. Les bases des os du métatarse , à l'exception du premier, avaient éprouvé une torsion en dedans. La malléole interne était aussi déviée de sa direction naturelle; elle était portée en avant , tellement que sa pointe avançait de quatorze lignes sur la malléole externe.

Sur un individu de dix -huit ans, M. Colles s'est également assuré que la difformité du pied dépendait de la direction vicieuse de l'astragale. Il a aussi remarqué que , dans les pieds - bots , la rotule se trouvait quelquefois dans la même ligne que la malléole externe.

§. 113. Le docteur Mackeewer1 a noté d'autres variétés dans la conformation du pied de quelques enfans nouveau nés.

Le col de l'astragale était trop long, mais non dévié de sa direction. Le bord externe du pied offrait

1 Edinburgh médical Journal; vol. 16, p. 220 — • MeckeVs deutsches Archiv fier Phjsiol. ; Qter Band, S. $29.

10/f. LIVRE I.

deux saillies considérables, formées par la tête de l'astragale et par le calcanéum, à l'endroit où ce dernier s'articule avec le cuboïde. La partie postérieure du calcanéum touchait à la partie postérieure de la malléole externe?; la malléole interne s'appuyait sur le scaplioïde. Les surfaces correspondantes de ces os étaient lisses , moins pourtant que dans les articulations de pieds bien conformés. Le premier os cunéiforme et le scaplioïde étaient attachés à la malléole interne par des fibres ligamenteuses très-fortes. On vit avec étonnement que tous les os rentrèrent dans leur disposition naturelle dès que ces fibres furent coupées.

Deux choses sont dignes de remarque dans les observations rapportées par cet auteur : i.° le bord externe du pied sur lequel les enfans auraient marché s ils avaient vécu, était matelassé de la même espèce de graisse dure et épaisse que l'on rencontre à la plante du pied- 2.0 les deux enfans étaient. affectés de spina-bifida qui s'étendait depuis la dernière vertèbre dorsale jusqu'auprès du coccyx. La moelle épinière avait dégénéré sur l'un et fautre en une substance molle et brunâtre qui fournissait les nerfs spinaux. -

§. 114. Suivant Palletta1 la distorsion congénitale des pieds se fait de différentes manières , et le rapport des os n'est pas toujours le même dans tous

1 Exercitationes patkologicce, p. i38. Mediolan., i8ao. — jfrïeckeTs deutsches Arçhiv fïir die PhysioL j §tcr Band3 Ztes ffeft & 333.

ANAT0M1E PATHOLOGIQUE GÉNÉRALE. lo5

les cas. Mais ce qu'il y a de plus fréquent , c'est le changement de conformation de l'astragale.

§. 115. La maladie qui nous occupe étant fréquente, j'ai eu occasion d'examiner l'état des parties tant sur le fœtus que sur l'adulte. Cet examen m'a appris que le col de l'astragale , irrégulièrement développé, était non -seulement tourné en dedans, mais qu'il avait aussi éprouvé une torsion sur son petit axe de telle sorte que la face articulaire de sa tète, au lieu d'être légèrement oblique, était devenue tout -à- fait transversale. Ce changement de direction en avait nécessairement entraîné un analogue dans l'os naviculaire. Celui-ci, en effet, était tellement situé que sa tubérosité était dirigée en haut et en dedans. On conçoit aisément qu'il suffit de ce changement de forme et de direction de l'articulation astragaio - scaphoïdienne pour influer sur la position des autres os du tarse et du métatarse.

§. 116. Dans la torsion congénitale des pieds, l'état des muscles ne mérite pas moins d'attention. Les jambiers antérieur et postérieur, le. fléchisseur commun des orteils , le fléchisseur propre du gros orteil, son abducteur, les gastrocnémiens et le soléaire ayant une force supérieure a celle des péroniers leurs antagonistes , ce défaut d'équilibre accroît la torsion des pieds à mesure que l'enfant avance en âge. Le tendon d'Achille lui-même, étant constamment tendu , entraîne la tubérosité postérieure du calcanéum en haut et dans une direction oblique de dedans en dehors. Il se peut même, et c'était l'opinion de Duverney, que la torsion des pieds

dépende originellement d'une contraction inégale des muscles, ce qui expliquerait la fréquence de la torsion en dedans, puisque les muscles adducteurs sont plus forts que les abducteurs. A la vérité, la plupart des auteurs font dériver la maladie de la déviation et de la torsion de certains os du tarse ; mais celles-ci ne sont- elles pas elles-mêmes consécutives à l'action musculaire ? Si les déviations des os du tronc dans les individus vivant hors du sein de la mère sont attribuées avec beaucoup de vraisemblance au défaut d'antagonisme des muscles qui s'attachent aux deux côtés de la colonne vertébrale, n'en est- il pas de même dans le fœtus pour la formation des pieds-bots? La courbure des cuisses en dedans, dans les rachitiques, n'est-elle pas attribuée aux muscles adducteurs , plus forts et plus nombreux que les abducteurs?

Au reste , dans cette maladie communément les deux pieds sont simultanément affectés ; ce qui confirme cette loi que j'ai établie dans une autre circonstance % et que j'ai cru devoir nommer loi de sympathie par parallélisme de développement.

§. 117. La main est également susceptible d'une torsion congénitale. Dans ce cas elle est ordinairement tournée en dedans, de sorte que le dos est dirigé en dedans , la paume en dehors , le pouce en bas , le petit doigt en haut. La supination est impossible. Le cubitus descend plus bas vers le carpe ;

i Compte rendu à la Faculté de médecine sur Tétat actuel de son Muséum anatomique ; p. 3/f. Strasbourg, 1820.

le radius, au contraire, est plus court et sa surface articulaire plus large. La position des os du carpe est totalement intervertie. 1

§. 118. Parmi les parties molles qui peuvent être affectées d'une irrégularité de structure par un développement nutritif mal dirigé, je ne citerai que l'utérus. D'après les observations de Boer2, on fait pour la matrice une distinction entre obliquité de position et obliquité de structure. La première appartient à la classe des déplacemens, et sera signalée dans le chapitre qui traite des changemens de posi tion auxquels les viscères sont sujets. La seconde appartient à la classe des changemens organiques dont il est question maintenant : on conçoit que ces deux états diffèrent essentiellement l'un de l'autre. Mais je suis porté à croire que l'obliquité de position, quand elle dure long-temps, amène l'obliquité de structure, parce que le développement nutritif finit alors par prendre une mauvaise direction. Il est arrivé assez souvent aux accoucheurs, après qu'ils avaient corrigé l'obliquité de position, de n'avoir pu ramener l'orifice de la matrice dans l'axe du bassin ; c'est que cet orifice ne répondait plus habituellement à cet axe, mais était situé plus haut et de côté par l'effet d'une forme irrégulière qu'avait prise la matrice.

§. 119. L'utérus, dans l'état de vacuité, peut être

1 Palletta, l. c. — MeckeVs deutsches Archiv fur Physiol. $ 6ter Band,S. 333.

u Abhandlunç und V 'ersuche geburtshiilfl. Inhalls ; iter Theil, S. 29.

affecté d'irrégularité dans sa forme, s'il a été tiraillé dans certain sens par une tumeur développée dans l'ovaire ou dans d'autres parties voisines. J'en indiquerai des exemples en traitant des maladies organiques des parties génitales de la femme.

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