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LUXATIONS RÉCENTES

La mélhode anesthésique laissa loin derrière elle toutes ces tentatives isolées, le plus souvent infructueuses, en mettant à la disposition de l'opérateur un agent capable d'anéantir la douleur, de provoquer et d'entretenir la paralysie du système musculaire. Elle fut accueillie comme la réalisation d'un grand progrès dans la thérapeutique des luxations. M. Parckmann paraît avoir eu, le premier, la pensée de recourir un jour à l'éther pour remettre en place des os luxés. Il parvint de cette façon à traiter avec succès une luxation scapulo-humérale; mais, ainsi qu'en témoignent plusieurs auteurs, et en particulier M. Bouisson , c'est à M. Ilippolyte Larrey que revient l'honneur d'avoir, le premier, conseillé l'emploi de l'aneslhésie dans le traitement méthodique des luxations. Dès les premiers jours de février 18Zi7, MM. Jobert et Velpeau n'eurent qu'à s'en louer, l'un pour une luxation de l'épaule, et l'autre pour une luxation de la hanche. Bientôt après , MM. Malgaigne, Robert, Ebrard, Bourguet (d'Aix), et presque tous les chirurgiens, constatèrent par eux-mêmes l'heureuse intïuence du sommeil anesthésique, et M. Bouchacourt (de Lyon) (1), dans un mémoire spécial, en fit valoir les nombreux avantages pour le traitement des luxations les plus difficiles.

L'anesthésie provoquée peut être utilement appliquée , quoique avec des avantages variables, au traitement des luxations récentes, anciennes et compliquées.

A. Luxations récentes. — Le chloroforme peut être utile pour reconnaître certaines luxations. Lorsque les déplacements sont peu étendus , peu apparents , et que les changements survenus dans les rapports normaux des surfaces osseuses sont peu appréciables au toucher, à cause des masses musculaires en état de contraction qui les recouvrent, il est parfois impossible de constater sur-le-champ la lésion. Forcément on temporise, on attend la disparition du gonOement,

(1) Journal de médecine de Lyon.

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et l'on n'arrive à un diagnostic précis qu'à une époque éloignée de l'accident, et quand les tentatives de réduction sont moins certaines et plus périlleuses. Le chloroforme, eu calmant la douleur et faisant instantanément cesser toute contraction, permet de reconnaître, à travers des tissus dépressibles, telle saillie, tel enfoncement qui avait échappé à une première investigation. C'est de cette façon que M. Maisonneuve, dans un cas de luxation incomplète des vertèbres cervicales, parvint à s'éclairer sur la nature du mal, et put, sans grand effort et sans causer d'accidents , remettre les parties en place. Une pareille conduite devrait être imitée, surtout s'il s'agissait d'une luxation de la colonne vertébrale. Nonseulement l'ajournement rend les tentatives de réduction plus incertaines, mais, en réclamant plus d'efforts, elle les rend particuUèrement dangereuses à cause du voisinage de la moelle épinière. On sait que les mouvements brusques, et l'extension forcée à l'aide desquels on tentait la réduction des vertèbres avant l'usage des anesthésiques, étaient suivis d'accidents assez redoutables pour que l'école de Boyer ait posé en principe qu'il valait mieux ne pas essayer de réduire. N'y a-t-il pas lieu d'espérer qu'en agissant tout de suite, avec la douceur et la précision que comportent les manœuvres pendant l'état anesthésique, on évite tout retentissement dangereux du côté des centres nerveux? On pourrait ainsi désormais transgresser impunément la loi posée par Boyer. Une seule chloroformisation peut suffire pour le diagnostic et le traitement.

Appliquée à la réduction des luxations récentes , l'anesthésie rend cette opération méconnaissable. Elle permet de diminuer considérablement le nombre des aides ; elle rend le plus souvent inutiles tous ces appareils d'extension et de contre-extension si redoutés des malades, tout cet atlirad si difficile à agencer en dehors des salles de clinique. De tels avantages sont plus frappants encore dans les cas où l'action musculaire créait autrefois des difficultés insurmontables. Les

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luxations de la cuisse, qui, en raison des puissances musculaires énormes mises enjeu, oftVaient le plus de résistance, sont traitées avec autant de facilité. C'est ainsi que M. Withle (de Liverpool) réussit à réduire sans effort une luxation du fémur dans le trou ovale, qui avait résisté à toutes les tentatives antérieures. Il en est de même des luxations de la rotule, dans lesquelles cet os vient se placer presque verticalement dans la rainure intercondylienne. Ces déplacements étaient la source de tels embarras, que certains opérateurs n'avaient rien trouvé de mieux que de recourir à la section du tendon du triceps ou du tendon rotulien. M. Mendoza (de Barcelone) (1), à l'aide du chloroforme, vint facilement à bout d'un déplacement de ce genre contre lequel avaient échoué tous les efforts. On peut en dire autant de ces luxations du pouce en avant, dans lesquelles la tête du premier métacarpien, passant entre les deux faisceaux du court fléchisseur, se trouve engagée dans une véritable boutonnière musculaire, formée d'un côté par le muscle court abducteur et la portion externe du court fléchisseur , et de l'autre par la portion interne du court fléchisseur, le tendon du long fléchisseur, et l'adducteur transverse. La résistance opposée par cette disposition anatomique est telle, qu'elle entraînait fréquemment l'irréductibilité, et que, pour en triompher, plusieurs chirurgiens, et en particulier M. Malgaigne , avaient conseillé la section, soit directe, soit sous-cutanée, de la lèvre externe de la boutonnière. Cette opération préliminaire devient désormais inutile avec le chloroforme. Il suffit de mettre les muscles dans le relâchement pour dégager le plus facilement du monde la tête osseuse, soit en repoussant directement le métacarpien en arrière, soit en lui faisant exécuter un mouvement de rotation de dehors en dedans, comme le recommande M. Demarquay (2). M. Bouisson, l'un des premiers, eut recours au chloroforme dans cette

(1) El Tekfirapho medico, 1848.

(2) Demarquay, Mémoire sur la luxation du pouce en arrière (Mémoires de la Société de chirurgie, t. UI, p. 114.)

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variété de luxation; il le fit avec un succès complet et sans effort (1).

Il suffit de rappeler ces quelques exemples de luxations difficiles, traitées heureusement et sans beaucoup de difficultés, pour faire comprendre l'étendue et l'importance des services rendus par l'anesthésie chirurgicale à la thérapeutique des luxations récentes. Si le but est aussi facilement atteint dans les cas exceptionnels, à plus forte raison dans tous les autres. Avec un peu de chloroforme et quelques minutes d'attente, tout chirurgien, assisté d'un ou de deux aides, peut s'affranchir, à moins de circonstances exceptionnelles, des nombreux procédés de réduction dont les détails s'étalent encore compendieusement dans les traités classiques les plus modernes.

De ce qui précède, on peut déduire le degré d'importance qu'il faut attribuer aux résistances passives dans les difficultés de la réduction. Les déchirures de la capsule simulant une boutonnière à travers laquelle s'échappe la lêle de l'os, la tension de certains hgaraenls, l'enroulement des tendons autour des parties déplacées, l'intervention de certaines sailHes, de certaines anfractuosilés osseuses.... toutes ces comphcations, quand elles existent réellement, sont amoindries, par l'état de résolution musculaire, à tel point qu'on n'a plus que de très rares occasions de les observer. C'est presque comme sur le cadavre.

B. Luxations anciennes. — Les luxations abandonnées à elles-mêmes deviennent le siège de transformations que les recherches expérimentales aussi bien que les dissections faites chez l'homme ont appris à bien connaître. La contusion qui résulte de l'accident, l'infiltration d'une quantité plus ou moins considérable de sang dans la trame des tissus , la pression exercée par la tête luxée, amènent inévitablement un travail inflammatoire, qui intéresse non-seulement les lambeaux déchirés de la capsule, mais aussi le tissu cellulaire et les mus-

(1) Boiiissoii, p. 461.

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