CHAPITRE II
MODE d'administration DES AGENTS ANESTHÉSIQUES.
Si l'on pouvait faire disparaître localement la douleur, sans porter atteinte aux fonctions du système nerveux central, l'anesthésie locale, érigée en méthode générale, devrait être préférée à des moyens dont le concours n'est obtenu qu'à la condition de déterminer des perturbations fonctionnelles dont il est toujours difficile de calculer l'importance.
Mais dans l'état actuel de nos connaissances, l'insensibilité provoquée localement n'est ni assez complète, ni assez durable, ni même assez facile à obtenir pour être d'un grand secours en chirurgie. Elle ne répond qu'à certaines indications que nous aurons le soin de faire ressortir dans un chapitre spécial. Il en résulte que nous n'avons à nous occuper ici que du mode d'administration des agents anesthésiques généraux.
(I) Rôle de l'alcool, etc., ouvrage cilé, p. Ml.
MODE d'administration DES AGENTS ANESTIIÉSIQUES. 95
Le nombre n'en est pas très considérable. En passant en revue précédemment tous ceux qui ont été recommandés à la pratique, soit d'après des vues théoriques, soit d'après quelques faits exceptionnels, nous avons reconnu qu'aucun d'eux n'avait résisté à l'épreuve clinique, en dehors de l'éther, du chloroforme et de i'amylène ; aussi, abstraction faite de l'alcool, ces substances seules, au point de vue de la thérapeutique chirurgicale comme au point de vue delà physiologie, méritent-elles le titre d'agents anesthésiques. L'objet spécial de ce chapitre se résume ainsi dans l'étude des questions afférentes au meilleur mode d'éthérisalion, en prenant ce mot dans son acception la plus large et on peut dire la plus usuelle. Il est accepté, en effet, que l'éthérisation, en raison de la priorité de la découverte de l'éther, se dit non-seulement de l'administration de l'éther, mais aussi de celle du chloroforme et de I'amylène, de même que l'éthérisme, mot nouveau qui désigne l'ensemble des effets produits par les substances anesthésiques, s'appHque non-seulement aux phénomènes déterminés par l'éther, mais aussi à ceux que détermine le chloroforme, etc.
ARTICLE PREMIER
PROCÉDÉS B'ÉTIIÉRISATION.
On provoque l'anesthésie chirurgicale en donnant méthodiquement, sous forme d'inhalations pulmonaires, un mélange d'air et de vapeurs d'éther, de chloroforme ou d'amylène. Dans le but de tempérer l'énergie de ces agents, quelques chirurgiens ont eu la pensée de les mélanger entre eux, d'y ajouter des liquides inactifs, ou de modifier la forme de leur administration.
§ I. — l'UliôriHatioii à rairtc «le inélrnigci aincstliéi^iantH.
M. Bigelow (de Boston) a conseillé d'ajouter au chloroforme un volume égal d'alcool; un tel mélange, expérimenté chez l'homme, n'a pas donné de résultats encourageants à M, Ro-
96 PIIOCÉDÉS d'éthérisation.
bert. Ce chirurgien l'allribue à ce que le chloroforme, à raison de sa grande volatilité, dégage d'abord des vapeurs en quantité presque aussi considérable que s'il était pur, et fait ainsi courir tous les dangers attribués à la concentration des vapeurs inhalées. L'état physique d'un pareil rtiélange permet difficilement d'accepter cette interprétation. Le chloroforme estsoluble en toute proportion dans l'alcool; le résultat de cette espèce de combinaison est de le rendre beaucoup moins volatil. A priori, le principal reproche que puisse encourir la modification de M. Bigelow, c'est l'insuffisance présumée de ses effets.
M. Nunnely a proposé dans le même but de mélanger le chloroforme avecl'éther chlorique ; il espérait obtenir delà sorte un hquide anesthésique moins dangereux et qui méritait d'être essayé chez l'homme; jusqu'alors aucune tentative n'est venue confirmer ou infirmer ses prévisions.
M. le docteur Bourguignon a aussi conseillé de continuer l'aneslhésie avec l'éther après l'avoir produite au moyen du chloroforme.
Enfin un interne des hôpitaux M. Cellarier (1) a fait quelques essais sur les animaux avec un mélange d'éther et de chloroforme. Les résultats lui ont paru assez satisfaisants pour en proposer l'emploi chez l'homme. L'expérience fut tentée par M. Bobert. D'après un petit nombre de faits, il crut remarquer que le mélange de chloroforme et d'éther ralentissait la marche de l'anesthésie, modérait la période d'excitation et exerçait une action moins profonde sur le système nerveux. Le point intéressant pour la pratique était de savoir si par ce moyen les chances d'accidents seraient éloignées ; malheureusement l'opinion ne tarda pas à être éclairée par un cas de mort subite, survenu en Amérique entre les mains de M. Crockett dans les circonstances suivantes :
OusEnvATiON. — On présente au docteur Crockelt un enfant de cinq ans pour le débarrasser d'une tumeur graisseuse du dos; elle parlait
(1) Gazelle des hôp., 1853, p. 508.