ÉTHÉRISATION PAR L'ESTOMAC
du niveau de la dernière côte, à deux pouces et demi environ à droite des apopiiyses, et s'étendait obliquement en haut et en croisant la colonne vertébrale dans une étendue de sept pouces environ. L'opération fut décidée pour le Ix avril. On commença donc par administrer à l'enfant un agent aneslhésique composé de quatre parties d'éther et une partie de chloroforme; on en imbiba une éponge taillée en cône creux, et l'on en flt respirer les vapeurs avec toutes les précautions convenables. L'opération ne fut commencée que quand l'anesthésie fut complète. Quand on allait procéder au pansement, l'enfant se prit à vomir, et le pouls, qui avait été bon jusque-là, s'arrêta brusquement. On lui pencha le corps en avant, et l'on s'assura avec le doigt que ce n'était pas la langue qui, en retombant en arrière, avait causé l'obstruction du larynx ; on lui frotta les extrémités avec de l'ammoniaque, mais tout fut inutile, et l'enfant mourut en trois ou quatre minutes : il avait perdu au plus quatre onces de sang. L'anesthésie n'avait pas été portée assez loin pour abolir les mouvements de la poitrine, et avant le vomissement, ni la circulation, ni la respiration n'indiquaient qu'il y eût le moindre accident à craindre. On n'a pas fait l'autopsie (1),
§11. — Étliérisation par i'cgtoinne.
Lors des premières communications à l'Académie des sciences au sujet de Félhérisation, Magendie fut d'avis que le plus simple moyen d'obtenir les effets aneslhésiques était d'administrer l'éther par la bouche, à l'état liquide. Les expériences de tous les physiologistes viennent protester contre une telle assertion. MM. Flourens, Longet et Blandin assurent n'avoir jamais pu, même avec des doses énormes d'éther introduites dans l'estomac, développer les phénomènes de l'éthérisme. Dans ces conditions, il survient des effets complexes dont il est facdc de se rendre compte. Le liquide ingéré, élevé subitement à la température du corps, fournit d'abondantes vapeurs qui distendent le tube digestif et pénètrent dans le torrent circulatoire en quantité proportionnelle au pouvoir absorbant de la muqueuse gastro-intestinale. Mais la quantité d'éther ou de chloroforme qui reste à l'état liquide dans la cavité gastrique
Arnerican. Journal of médical science, mm 1857, traduit dans leg Archive, générales de médecine, 5' série, t. XI, n. 33.
98 PROCÉDÉS D*ÉTHÉRiSAfidN.
exerce simultanément une action irritante des plus énergiques, et cause, sur une surface d'autant plus étendue que l'agent est plus diiïusible, tous les ravages d'une substance caustique. C'est ainsi que les animaux soumis à ce genre d'expérience présentent d'abord quelques signes d'anesthésie, qui disparaissent bientôt pour faire place aux symptômes d'une inflammation suraiguë dont la gravité est en raison de la quantité, du degré de concentration du liquide ingéré et delà durée de son séjour dans l'estomac.
Il existe dans la science plusieurs observations d'individus qui, par ïnadvertence ou dans le but de se suicider, ont avalé des quantités considérables de chloroforme. Nous en avons relaté plusieurs exemples dans nos recherches physiologiques. Les accidents, à peu près identiques chez tous, ont offert une grande analogie avec ce qui se passe chez les animaux : c'était d'abord une anesthésie plus ou moins profonde, puis une irritation gastro-intestinale assez violente pour déterminer la mort.
Ces faits portent en eux un enseignement ; l'ingestion des liquides anesthésiques ne convient en aucune façon pour favoriser le développement des phénomènes de l'éthérisme, et de pareilles tentatives doivent être rigoureusement condamnées chez l'homme, parce qu'elles sont très désagréables au malade, insuffisantes dans leurs eff"ets , et surtout dangereuses pour la vie.
I III. — Éthérisntion pni- le rectum.
Il était permis de supposer plus de tolérance au gros intestin qu'à l'estomac; dans cette prévision on tenta de provoquer l'insensibihté par des injections d'éther dans l'intestin, soit à l'état hquide, soit à l'état de vapeur. Roux parla le premier à l'Académie des sciences de remplacer les inhalations par les injections rectales ; cette idée fut réalisée par M. Marc Dupuy, qui paraît avoir obtenu des résultais assez satisfaisants en administrant de cette façon de l'éther liquide à des chiens et
ÈTHÉniSATICiN PAR LÈ kfe'èTtM.
;\ des la|)ins. Cet expérimentateur assure que l'insensibilité est aussi rapidement obtenue par ce moyen que par les inhalations (1).
M. Defert (de Metz) a obtenu de son côté une anesthésie complète chez des enfants en bas âge à l'aide d'un lavement contenant à grammes d'éther ; l'anesthésie fut inêrae assez intense pour inspirer des craintes à l'opérateur (2).
Les faits annoncés par MM. Dupuy et Defert sont loin d'avoir été confirmés. Avant eux, ces injections avaient été infructueusement employées dès le 19 février 18/17 à l'hôpital général de Madrid. Le docteur Vincente y Hédo (3) échoua également dans diverses expériences tentées sur des lapins et dés cochons d'Inde. II reconnut qu'il fallait des doses énormes d'éther pour obtenir l'insensibiHté, et que les phénomènes de phlogose étaient assez développés pour amener la mort de l'animal. En ajoutant à l'éther une certaine quantité d'eau, on ne peut éviter plus sûrement le développement d'une phlegmasie intestinale. Les injections dans le rectum d'éther pur ou mélangé, et à plus forte raison de chloroforme, doivent être également repoussées de la pratique de l'anesthésie.
Administré en vapeur par les mêmes voies, cet agent ne présente plus les mêmes inconvénients. Sous cette forme, M. Pirogoff (de Saint-Pétersbourg) a obtenu des résultats assez avantageux pour concevoir le projet d'ériger en méthode générale ce procédé d'éthcrisalion (A). Il emploie pour pratiquer ces injections une canule de gomme élastique, introduite dans le rectum nettoyé préalablement à l'aide d'un lavement. Celleci s'ajuste sur une seringue contenant de l'éther liquide et placée dans une capsule remplie d'eau chaude. L'éther chauffé
(î) Marc Dupuy, De l'cihérisalion. Paris, 184".
(2) Revue clinique des hôpitaux de Metz {Gazelle médicale de Strasbouroé décembre 1852).
(3) Oasette médicale de Paris, 1847, p. 317.
(4) Pirogoir, Recherchez pratiques el physiologiques sur l'élhdrisaUon. Saint- Pétersbourg, 18*7 .
100 PROCÉDÉS û'ÉTIIÉRISATION.
en I re en vapeur et pénètre sous cette forme dans la cavité intestinale. M. Charrière, sur les indications de Roux, construisit dans le même but une canule métallique, terminée en tête d'arrosoir dans une étendue de 3 centimètres et adaptée à un inhalateur mécanique ordinaire, dont elle remplaçait l'embouchure. Il suffit pour faire fonctionner l'instrument d'en placer la carafe dans l'eau chaude.
Quel que soit l'appareil employé, les effets de l'éthérisation rectale sont identiques. D'après le témoignage du chirurgien russe, le narcotisme survient plus sûrement, et l'absence d'excitation préalable s'ajoute aux avantages spéciaux de la méthode, qui sont de respecter les organes respiratoires, de se passer de la volonté du malade et de déterminer une insensibihté ])caucoup plus durable, plus profonde, et conséquemment très favorable à l'exécution des opérations longues et très douloureuses. Malgré des promesses aussi séduisantes, la méthode de M. Pirogoff n'a guère été expérimentée en France; M. Simonin (de Nancy) (1) l'a pourtant essayée chez quelques malades de sa clinique. 11 s'est assuré que les effets de l'éther employé de la sorte étaient beaucoup plus lents à se produire et fréquemment insuffisants. M. Bouisson n'a pas été plus heureux que M. Simonin dans des expériences tentées chez les animaux (2). D'ailleurs, sans tenir compte de la répugnance naturelle qui s'attache à de telles manœuvres, qui ne prévoit l'inconvénient capital attaché à celte manière de faire, et l'alternative dans laquelle on se trouve placé? Si l'on donne peu de vapeur, les effets seront tout à fait insuffisants, et par conséquent la tentative inutile; si l'on en donne une grande quantité, il peut en résulter un gonflement de l'intestin, une lympanite considérable, mais surtout une action qui se prolonge ou s'accroît forcément tant qu'il reste de la vapeur à absorber. Ces conditions exposent à dépasser le but, à conduire le malade
(1) Simonin, mém. cité, p. 193.
(2) Bouisson, owvr. cit., p. 141.