‹ Traité d'anesthésie chirurgicaleChapitre 2 sur 133 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Au moment de donner à ce livre sa forme définitive, mon excellent ami Ludger Lallemand fut appelé au poste de médecin en chef du corps expéditionnaire français au Mexique.

Il ne devait s'écouler que bien peu de jours avant qu'une mort glorieuse vînt changer les soucis de l'absence en éternels regrets!

Une séparation aussi cruelle m'eût éloigné de la réalisation de notre projet, si la publication de recherches qui nous étaient communes, d'idées que nous avions cultivées ensemble, ne s'était présentée à mon esprit comme une dette sacrée dont je devais compte à sa mémoire, comme un pieux hommage que je rendais à l'amitié.

Soutenu par son souvenir, j'ai accomph mon désir le plus cher.

Puissé-je, dans cet adieu suprême, avoir scellé dignement des liens formés dans l'intimité d'une môme vie intellectuelle!

Maurice PERRIN.

Paris, 10 décembre 1862.

INTRODUCTION

En publiant, avec notre collaborateur M. Duroy, nos recherches physiologiques sur les agents anesthésiques, notre but principal était de servir la cause de l'anesthésie chirurgicale.

Le grand intérêt pratique de cette question, les développements qu'elle comporte, nous avaient décidés, dès le principe, à en faire l'objet d'une publication spéciale qui se trouve annoncée à la fin de l'introduction de notre premier travail (1).

Pour réaliser ce projet, deux partis se présentaient : rester sur le terrain de la physiologie expérimentale, et conclure, sans plus ample informé, des animaux à l'homme ; ou bien poursuivre notre enquête, faire pour ce dernier ce que nous avions fait pour les premiers, interroger l'observation sans opinion préconçue, et voir, avant de poser des conclusions et proposer des régies à suivre dans la pratique de l'anesthésie, quelles analogies et quelles différences peut susciter l'action des éthers, selon qu'elle s'exerce sur un animal ou sur l'homme lui-même.

De ces deux voies, la première était la plus séduisante. En raison des lois si simples et si rigoureuses qui régissent les effets anesthésiques dans toute l'échelle zoologique, il eût été facile de déterminer les conditions physiques des inhalations, capables de contenir dans des limites toujours inoflensives l'action progressive du médicament.

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nmentales par Ludger Lalle.and, Maurice Perrin et J. L. P. D^roy. ParL, 1860,

VIII INTRODUCTION

Ce que nous savions du passé de l'élliérisalion chez l'homme, et surtout des redoutables accidents survenus dans les conditions de la plus scrupuleuse réserve, nous indiquait clairement qu'en procédant de la sorte, nous ne répondrions à aucune des exigences de notre sujet, et nous passerions à côté de la vérité, cachée sous quelque décevante théorie. Malgré le regret de nous séparer, au sujet de cette question fondamentale, d'un collaborateur dont le concours nous était cher, notre choix ne pouvait être douteux.

Chacun le sait, la physiologie expérimentale ne peut tout expliquer. S'il est des questions, celles en particulier qui n'intéressent que la vie organique, pour lesquelles on est en droit de conclure par induction, il en est d'autres où l'homme ne relève que de lui-même. Les expériences peuvent et doivent tracer la route, mais les enseignements qui en découlent ont besoin, pour devenir féconds, d'être sanctionnés par l'observation directe.

Basée sur ces principes, la première partie de cet ouvrage ne sera que la continuation et le couronnement de nos recherches physiologiques. Elles auront l'homme pour sujet, au lieu de s'apphquer aux mam.mifères, aux oiseaux, aux reptiles, etc.

Nous avons employé les mêmes procédés scientifiques : réunir beaucoup de faits, les comparer entre eux de façon à distinguer l'exception de la règle, le phénomène contingent de l'effet légitime. Pour cela, il devenait impossible d'avoir recours à des expériences directes ; mais nous avions à notre disposition, grâce à la vulgarisation de la méthode anesthésique, l'expérimentation la plus étendue, la plus variée, qu'il fût possible d'instituer. D'autres ressources également précieuses nous étaient livrées dans les excellents travaux et les nombreuses observations consignés par des hommes éminents dans les archives de la science.

INTRODUCTION, IX

Par l'examen des faits, on ne tarde pas à acquérir la conviction que l'éthérisalion chez l'iioinme diffère radicalement, sur certains points, de l'éthérisation chez les animaux.

Ici l'action anesthcsique est en raison directe du titre du mélange stupéfiant et de l'énergie de la fonction respiratoire. On peut donc à l'avance, quand on en a acquis l'habitude, contenir sûrement l'anesthésie dans des limites précises, on pourrait dire rigoureuses.

Là, au contraire, l'énergie de l'effet ne répond plus à l'intensité de la cause. L'homme possède des susceptibilités nouvelles que l'agent met enjeu. En dehors de l'action régulière et progressive qui persiste toujours, surgissent d'autres perturbations contingentes, dont les manifestations jettent le trouble dans l'ordre des phénomènes de l'éthérisme, ou en suspendent l'évolution par un arrêt brusque, parfois définitif des mouvements du cœur.

Ces défaillances organiques imprévues ne sont pas un des moindres problèmes livrés aux méditations du physiologiste, occupé de suivre la vie à tous ses degrés dans sa lutte contre les élhers.

Elles font de la chloroformisation chez l'homme une étude difficile et toute spéciale, de même que les conditions biologiques et psychiques de son existence font de lui un type sans analogue dans le règne animal.

Si, par son inteUigence,il a une manière d'être qui n'appartient qu'à lui, il a aussi une manière à lui de réagir et de cesser de vivre pendant la chloroformisation. Ainsi se trouve corroboré jusque dans cette fâcheuse aptitude l'un de ses caractères fondamentaux, l'exclusivité.

Des considérations plus pressantes nous faisaient un devoir d'approfondir, dans la limite de nos forces, cette particularité biologique. Là, en eflet, abstraction faite de toute imprudence.

* INTRODUCTION

gît la source principale et peut-être unique des accidents observés pendant l'administration des anesthésiques.

D'excellents esprits nous ont précédés dans cette voie ; nous nous plaisons à le reconnaître. Aussi notre but est-il bien moins d'émettre des idées nouvelles que de vulgariser et de faire pénétrer de plus en plus dans l'esprit médical des idées justes et fécondes pour la pratique.

Pour plus de sécurité, nous avons réuni toutes les observations de mort subite, publiées avec quelques détails et présentant des garanties d'authenticité. C'est exclusivement dans leurs détails, souvent peu précis, malheureusement, que nous avons cherché à nous renseigner sur leur nature et les circonstances probables qui ont favorisé leur apparition.

On reconnaîtra, nous l'espérons, que cette revue clinique embrassant un grand nombre de faits nous a permis de dégager cette question capitale d'un certain nombre d'hypothèses contradictoires ou secondaires qui l'obscurcissaient, et de rattacher à un même principe des causes d'accident différentes en apparence, multipliées sans grande raison comme sans nécessité. ,

Si nous sommes dans le vrai, l'esprit d'analyse s'est trop attaché jusqu'alors aux circonstances du fait particulier ou d'un petit groupe de faits. Le malade, par exemple, était-il, au moment de succomber, pâle , en état de résolution musculaire, sans pouls, sans respiration, on le faisait mourir de syncope. Avait-il présenté des signes de congestion vers la tête, de la gêne momentanée dans la respiration, c'était de l'asphyxie. Avait-il été en quelque sorte foudroyé, c'était de la sidération, cardiaque pour les uns, pulmonaire pour les autres. Avait-on constaté, à l'autopsie, la présence de bulles gazeuses dans les vaisseaux, il avait été victime de la pénétration accidentelle de l'air dans les veines. Eniin, ne trouvait-

INTRODUCTION. " XI

on rien ni dans les circonstances de l'accident, ni après la mort, on faisait intervenir une complaisante et impénétrable idiosyncrasie : le malade était mort parce qu'il y était prédisposé.

On saisit mal comment le même agent, administré d'après les mêmes règles, serait capable de produire des résultats si différents et si explicitement distingués entre eux. Tout s'explique au contraire, autant qu'on peut expliquer quelque chose dans ce qui touche à la vie, si l'on parvient à trouver un lien entre ces entités disparates, et une seule réahté masquée sous des apparences diverses.

11 nous a paru que la voie la plus simple et la plus sûre pour y arriver, était de comparer ce qui se passe pendant l'éthérisation avec ce que l'on observe en dehors d'elle.

Quand on analyse les modes suivant lesquels l'homme réagit contre les atteintes graves et imprévues portées à l'exercice des principales fonctions, on s'aperçoit bien vite qu'à côté des troubles fonctionnels qui menacent directement la vie, viennent accidentellement se placer d'autres troubles d'ordre dynamique, dont la manifestation organique habituelle est un arrêt imprévu des battements du cœur, c'est-à-dire une syncope.

En raison de cette complication toujours menaçante, le mécanisme de la mort n'est pas toujours celui que l'on pouvait préjuger, et les dangers les plus dissemblables aboutissent à une même catastrophe. C'est ainsi qu'une excitation vive du système nerveux, la peur, une émotion, la crainte d'une opération, la .submersion, la strangulation, et d'autres troubles fonctionnels moins graves, peuvent tous se juger par une syncope.

Ce fait si remarquable de physiologie pathologique méritait toute notre attention : nous en avons recherché le principe dans l'organisation et le mode de fonctionnement du système nerveux ; nous en avons reconnu la condition générale dans

Ail INTRODUCTION.

une réaction de la vie psychique sur la vie organique, du moral sur le physique.

Appliquant alors ce que nous enseignait la pathologie générale, aux circonstances particulières de l'éthérisation, nous avons vu les mêmes causes favoriser la même aptitude, et divers troubles fonctionnels, tels qu'un accès de suffocation, un arrêt momentané des mouvements respiratoires, une grande fatigue des nerfs, etc., qui pouvaient faire croire à autant d'accidents spéciaux, aboutir tous à une syncope dont l'existence s'est révélée pendant la vie et après la mort.

Départ et d'autre même diversité dans les troubles fonctionnels qui précèdent, même identité dans leur produit, même effet sans cause organique appréciable !

Par conséquent il est aussi inutile que dangereux de s'égarer à la recherche de causes de mort subite, spéciales à la chloroformisation ; il n'y a , dans ces événements imprévus , rien qui ne s'observe partout ailleurs dans l'exercice de la vie chez l'homme.

Nous devons aller ici au-devant d'une objection.

Du moment que la mort subite pendant l'état anesthésique est le résultat d'une syncope accidentelle, la chloroformisation n'a pas besoin de règles; elle réclame plus de bonheur que de prudence.

Nous croyons tout le contraire. En restituant à la vie psychique le rôle prépondérant qu'elle ne cesse d'exercer, on rappelle au cHnicien qu'il n'a pas tout fait lorsqu'il s'est prémuni contre les dangers d'empoisonnement et d'asphyxie.

C'est surtout contre des difficultés d'un autre ordre qu'il doit être en défiance.

La chloroformisation n'est point une manipulation physique étrangère à l'art de guérir, et dont l'habile direction soit une

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sauvegarde, comme beaucoup d'opérateurs paraissent encore disposés à le croire.

Elle représente une délicate observation physiologique dont la précision est le plus sûr abri contre le danger.

Le passé de la méthode anesthésique renferme à cet égard un enseignement qui n'a pas besoin de commentaires.

A l'époque où la doctrine de l'asphyxie triomphait, où l'on était surtout préoccupé de perfectionner les procédés d'éthérisation, la moyenne annuelle des morts subites était de 7 environ pendant une période de sept années.

Depuis que les idées de syncope ont prévalu, et que l'on a appris à tenir plus grand compte de l'état moral, soit dans l'appréciation des indications, soit dans la manière de conduire l'éthérisation, cette moyenne reste fixée à 3. Et cependant les procédés d'inhalation n'ont pas été changés, on emploie le chloroforme plus souvent et avec moins de réserve. Qu'est-ce à dire, sinon qu'on sait mieux s'en servir, ou plus exactement, qu'on sait mieux à qui on le donne !

La cause du danger, étant accidentelle et inhérente au sujet, reste permanente comme lui : il n'existe et il n'existera jamais de méthode qui en mette sûrement à l'abri.

Le seul progrès réalisable consiste à écarter toutes les circonstances, dépendantes du malade ou situées en dehors de lui, qui ont été, soit pendant l'état anesthésique, soit ailleurs, les conditions habituelles de son apparition. A cet égard, le progrès existe; il s'est montré dans le passé, il se continuera dans l'avenir, et l'esprit peut entrevoir le moment où l'habileté du chloroformisateur saura déjouer toute prédisposition fâcheuse.

Quoi qu'il en soit, le péril subsistera, au moins on puissance, sinon en acte.

INTRODUCTION

Cette crainte qui engage l'avenir, fortifiée encore par la contemplation du passé, a mis plusieurs fois en échec l'existence de la méthode anesthésique. On se sent ému de pitié en présence de ces victimes pleines de vie et de confiance, qui trouvent la mort quand elles n'avaient rêvé que l'oubli de leurs souffrances ; on se demande avec anxiété s'il n'y aurait pas quelque chose de mieux à tenter. Plusieurs chirurgiens, guidés par un sentiment philanthropique facile à comprendre, ou dominés par l'émotion de quelque récent mécompte, ont même proposé de proscrire l'éthérisation.

Rien n'est parfait dans les institutions humaines. Leur raison d'être n'est jamais absolue, elle se déduit d'une sorte de balance établie entre leurs avantages et leurs inconvénients.

La méthode anesthésique ne fait pas exception.

Le grand reproche qu'elle mérite, c'est que son application peut devenir funeste au moment où l'on s'y attend le moins. Nous avons pu réunir plus de cent cas de mort qui lui sont imputables, puisque l'accident s'est déclaré pendantl'état élhérique.

Mais supposons un instant que la crainte de ce danger conduise à l'abandon du chloroforme, on n'aura évité un écueil que pour tomber dans un autre.

Si la pratique de l'anesthésie est une cause actuellement incontestable de mort subite, la pratique des opérations en est une autre non moins certaine. Le fait ne saurait être mis en doute.

Un homme robuste mourut brusquement de douleur pendant des efforts faits pour réduire une prétendue luxation du genou (1). .

Un soldat de vingt-cinq ans affecté d'un phimosis qui cachait des excroissances fongueuses, se soumit avec beaucoup de peine à l'opération. A peine eut-il vu la main du chirurgien armé du

(1) J. L. Petit, Traité des maladies dos os.

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bistouri, qu'il tomba en syncope et mourut sur le coup (1).

Une femme dgée de quarante-cinq ans, d'un tempérament bilieux et très irritable, portait un cancer à la mamelle ; elle ne se décida à se laisser opérer qu'avec la plus grande peine. Au moment de l'opération elle mourut en présence des assistants, entre les mains du chirurgien, dans l'instant où, après avoir failles deux incisions, il commençait à disséquer la tumeur (2).

Un vieillard que l'on croyait atteint de la pierre devait être sondé; il avait une crainte incroyable de cette investigation. A peine M. Civiale avait approché la sonde du méat urinaire, que ce vieillard, saisi de terreur, expirait sous les yeux de praticiens célèbres (MM. Civiale et Honoré), malgré leurs soins empressés (3).

Des accidents semblables se sont déclarés deux fois à l'Hôtel- Dieu de Paris dans le service de Roux : d'abord chez un malade auquel il avait enlevé une tumeur considérable de la face, puis chez un autre qu'il venait de délivrer d'une énorme tumeur qui occupait la région dorsale (ZI).

On pourrait grossir cette énumération parles faits bien connus de Garengeot, de Chopart, de Desault, de M. Cazenave (de Bordeaux), et de plusieurs autres, s'il en était besoin.

Un témoignage important manque, il est vrai, à ces observations, l'autopsie. Mais leur ressemblance est si frappante, qu'il n'a paru douteux pour personne que la mort ne fût le résultat d'un épuisement nerveux, ou d'influences psychiques sur la vie organique ; d'une sorte de sidération morale, pour nous servir de l'expression de M. H. Larrey (5).

(<) Goulard, De l'influcnrc (lc% affections morales sur le résultat des opérations de la chirurgie (ihèse de Paris, 1823).

(2) Dictionnaire des sciences médicales, t. XXWII, p. 383.

(3) Cliailly, Des considcraiionspuissantesqui doivent empêcher d'user de l'cihor ou du chloroforme dans l'accouchement naturel. Paris, 1853, p. 12.

(à) Dulletin de l'Académie de médecine, l. XIV, p. 401. (5) Dulletin do la Société de chirurgie, t. IV, p. 100.

XVI INTRODUCTION

Il en résulte que pour écarter sûrement cette sorte de dangers dans l'exercice de la chirurgie, il faudrait non-seulement renoncer au chloroforme, mais encore à la pratique des opérations. Une telle extrémité ne saurait être en cause : la question se réduit à savoir quelle est des deux influences la plus active et la plus préjudiciable.

Au premier abord, on n'hésite pas à placer en première ligne l'action anesthésique, et pourtant cette funeste prérogative n'est peut-être pas aussi prépondérante qu'on pourrait le supposer sans information. Depuis la découverte de Jackson, la presse a fait connaître, en France, 19 accidents, 2 avec l'éther et 17 avec le chloroforme.

On pourrait, sans remonter au delà de la seconde moitié du dernier siècle, et sans rechercher à l'étranger, réunir au moins quinze à vingt cas de mort subite, survenus sans cause connue, à l'occasion d'opérations chirurgicales. Ce chiffre approximatif est évidemment au-dessous de la vérité, parce que, avant l'élhérisation, on était peu empressé de tenir un compte exact de ces surprises malheureuses, embarassantes, dont la divulgation, sans grand intérêt pour la science, n'était guère propre qu'à discréditer la chirurgie militante. C'est ainsi que dans le seul service de Roux, l'honnêteté scientifique même, deux faits de ce genre étaient passés inaperçus jusqu'au moment où la cause du chloroforme lui fournit l'occasion d'en entretenir l'Académie de médecine.

Mais nous admettons volontiers que les anesthésiques aient augmenté la proportion de ces mécomptes. Il n'en reste pas moins établi péremptoirement qu'ils ne sont pas responsables de tous ceux qui leur sont imputés; beaucoup se seraient produits sans eux, ou se sont montrés malgré leur emploi. Ce n'est que dans les hmites d'une telle différence qu'il est logique d'engager leur responsabilité.

INTRODUCTION

Que deviennent ces rares accidents, dont le nombre est destiné à diminuer progressivement, en présence des avantages obtenus par l'anestbésie?

Le plus grand, le premier de tous, est la suppression de la douleur pbysique et des influences morales qui en sont la conséquence inévitable. 11 faut en avoir perdu le souvenir, suivant le noble langage de M. Denonvilliers, pour en tenir aussi peu de compte. (5 Qui de nous, ajoute le même auteur, ne songe, en frémissant encore de souvenir, aux battements de cœur, aux cruelles inquiétudes que lui a causées pendant ses insomnies, la seule pensée qu'il pourrait un jour être appelé, parla maladie, à livrer un de ses membres au couteau de l'opérateur? Ces agitations, tout le monde les comprend, tout le monde les a ressenties, des millions d'hommes les ont partagées; elles ont plus d'une fois troublé leur sommeil, et aujourd'hui, grâce à l'admirable découverte des anesthésiques , ces millions d'hommes vivent et reposent tranquilles dans la confiance que si l'intervention de la chirurgie leur devient un jour nécessaire, cette intervention sera du moins exempte du cortège de douleurs qu'elle traînait jadis après elle (1). »

La terreur inspirée par le chirurgien faisait souvent refuser une opération urgente : tous les cliniciens ont vu des cas de ce genre. Les esprits les plus élevés n'étaient point exempts d'une telle faiblesse : Bufl'on préféra la mort à la lilholomie. Que de victimes, qu'une horreur invincible de la douleur vouait ainsi fatalement à la mort, ont été sauvées par l'intervention du chloroforme ! On peut dire, sans crainte de se tromper, que le nombre des malheureux, dont la résistance a été vaincue de la sorte, représente au centuple le chiffre des accidents attribués à la méthode ancsthésique.

(1) Bullelin de la Société de chirurgie, l. IV, p. 108.

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En supprimant la douleur, l'anesthésie a fait disparaître l'entrave principale de la chirurgie active. Grâce à son concours, les luxations compliquées ont cessé d'être irréductibles, le traitement des luxations anciennes a été plus souvent couronné de succès ; l'usage du taxis dans les hernies étranglées s'est généralisé et substitué avec avantage à des opérations plus graves ; des méthodes thérapeutiques nouvelles, peu connues de la pratique jusqu'alors, en raison surtout de la douleur intolérable qu'elles provoquaient, l'écrasement linéaire, le redressement immédiat par exemple, ont été instituées et rapidement vulgarisées... Toutes les parties de la médecine opératoire, en un mot, ont changé de face. Ce n'est qu'à partir du moment où il lui a été possible de ne plus compter avec la douleur, que le génie chirurgical a pris réellement son essor, et fait reculer dans des régions inconnues jusqu'alors les limites de son efficace intervention.

Ici l'avantage de l'anesthésie ne se juge pas toujours par une question de vie ou de mort; mais n'est-ce rien que de remédiera des difformités, de restituer l'usage d'un membre? Après le service capital de sauver la vie, en est-il de plus grand •que de la rendre agréable ou supportable?

A tant de titres, l'anesthésie chirurgicale mérite d'être considérée comme un des plus grands bienfaits rendus à la société, dans les temps modernes, par l'art de guérir; et ce qui, à nos yeux, rehausse encore sa valeur, c'est qu'en servant les intérêts de l'humanité, elle a tari, pour l'opérateur, la source de toute émotion pénible, cl contribué puissamment à délivrer l'art chirurgical dé ce sentiment de répulsion irréfléchie qu'il soulevait par l'exercice de son douloureux ministère.

Nous avons cherché, par ce qui précède, à faire connaître l'esprit général dans lequel a été entrepris ce travail : d'abord

INTRODUCTION. XIX

bien connaître l'état éthérique chez l'homme, soit dans ses manifestations régulières , soit dans ses perturbations; puis déduire de cette notion tous les enseignements qui peuvent être utiles pour prévenir les accidents, pour les combattre s'ils se présentent, et pour tirer le meilleur parti des ressources de l'anesthési.

L'ouvrage se trouve ainsi partagé en deux sections : l'une abstraite, l'autre pratique ; l'une affectée à l'étude dogmatique des principes de la méthode, l'autre à l'examen de toutes les appUcations utiles à l'anesthésie chirurgicale, qui en sont la conséquence naturelle.

Malgré le soin que nous avons pris d'écarter toutes les discussions non indispensables, toutes les digressions physiologiques, ce livre a atteint des proportions qui paraîtront peutêtre considérables. Il était difficile qu'il en fût autrement.

Nous étions trop pénétrés de l'importance de la méthode anesthésique, pour négliger d'en faire connaître avec détail la découverte, ou d'en rechercher les lettres de noblesse jusque dans l'antiquité.

D'un autre côté , quand , sur une question qui a suscité tant de travaux, soulevé tant de discussions et vu naître tant d'opinions contradictoires, la science en est encore à chercher sa route sur un grand nombre de points, tels que la valeur comparative des divers agents anesthésiques et des divers appareils, la nature des accidents, les meilleurs soins qu'ils réclament, etc. , le premier de tous les devoirs n'est-il pas de dresser l'inventaire du passé, de marquer chaque pierre apportée à l'édifice ?

Mais pour qu'un pareil soin ne dégénère pas en une énumération stérile, bien plus propre à fatiguer rallontion qu'à former le jugement, le flambeau de la critique doit toujours éclairer la route. Nous n'avons point failli à cette tâche délicate,

XX INTRODUCTION

et, à défaut d'autre mérite, nous avons la conscience de l'avoir entreprise avec le désir de rendre justice à chacun, avec le sentiment de la plus profonde estime pour tous.

Enfin, nous avons cru devoir rapporter textuellement, comme nous l'avons dit, tous les faits graves qui sont à la charge de la méthode ; nous avons pensé qu'avec les observations sous les yeux, nous serions plus sûrs de ne pas nous écarter du terrain de la clinique, et que s'il nous arrivait de ne pas résoudre, à la satisfaction de tous, la question toujours palpitante des accidents de l'éthérisation, les pièces justificatives fournies au procès auraient du moins l'avantage, soit de montrer que, s'il reste des obscurités, elles tiennent à la nature même du sujet, soit de fournir les éléments d'une solution ultérieure.

Le plan que nous avons adopté permettait de satisfaire à ces exigences, sans nuire aux qualités que doit avoir un livre de cette nature : dans deux parties distinctes, il permettait de donner, suivant le but de leur recherche, aux uns la vérité dans la science, aux autres le progrès dans la pratique.

Pour oser espérer que nous l'avons exécuté avec quelque succès , nous avons besoin de nous rappeler toute la bienveillance avec laquelle l'Académie des sciences et le public médical ont accueilli nos Recherches expérimentales.

Paris, le 10 décembre 1862.

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