‹ Traité d'anesthésie chirurgicaleChapitre 32 sur 133 · SENSIBILITÉ · texte numérisé non relu

SENSIBILITÉ

de balancement transversal ou oblique, et le plus souvent un état d'immobilité active pendant lequel le globe oculaire est tantôt dirigé directement en avant, plus fréquemment convulsé en haut et'en dedans, de façon à rester profondément caché sous la paupière supérieure. Toutefois cette fixité nous a paru moins constante et moins caractéristique qu'à M. Chassaignac. L'œil voilé reste habituellement dans une situation fixe, mais sitôt qu'il est impressionné par la lumière, il change fréquemment de direction et témoigne ainsi de son aptitude au mouvement. Les muscles de l'œil conservent leur activité plus longtemps que les autres muscles de la vie de relation; il n'y a rien de bien surprenant dans cette sorte de contradiction, quand on songe à la persistance de la fonction visuelle elle-même. La conjonctive est aussi sensible aux irritants que l'œil l'est à la lumière. Ce n'est que dans de rares circonstances que la paupière est le siège de quelques mouvements ou de clignotements rapides; habituellement elle est abaissée sans effort comme dans le sommeil ordinaire. D'après ce qui précède, on voit que l'examen de l'œil ne peut être d'un grand secours au chirurgien, puisque cet organe ne devient insensible qu'à une période extrême qu'il serait aussi inutile que dangereux d'atteindre.

Telles sont les modifications de la sensibilité qu'il est indispensable de connaître dans la pratique de la chloroformisation. Hàtons-nous d'ajouter que l'action des anesthésiques n'est point réguhèrement progressive, mais souvent accidentée par de brusques retours de la sensibilité ; par conséquent, l'opérateur qui cherche à s'éclairer par l'état de la sensibilité périphérique sur le moment où il pourra commencer une opération, devra y revenir à plusieurs reprises, et contrôler ce renseignement par d'autres que nous ferons connaître, s'il ne veut courir le risque de voir la sensibilité se réveiller, s'exalter même sous l'influence d'une chloroformisation incomplète.

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§ II. — Intelligence.

Les anesthésiques, pendant qu'ils agissent sur la sensibilité, influencent parallèlement les facultés psychiques, dont l'exercice est perverti, diminué, puis suspendu.

Au début, l'organe de l'entendement paraît être sous l'influence d'une excitation comparable à ceUe de l'ivresse ; les idées se succèdent avec une incroyable rapidité comme autant d'images fugitives qui se pressent sans laisser trace dans la mémoire; la généralisation et l'abstraction ont peine à se produire sous l'oppression tumultueuse des sensations. Pendant ce moment très court, l'exercice des sens est plus délicat et les passions sont vivement stimulées ; secouant le joug d'un jugement qui commence à défaillir, elles éclatent en transports indiscrets, en accès de colère ou de frayeur, et suscitent des gestes et des mouvements excessifs qui rendent très difficile l'administration du chloroforme.

Beaucoup de sujets, surtout depuis la substitution du chloroforme à l'éther, franchissent celte période sans manifestation particulière, à moins d'y être provoqués ; leur physionomie ne trahit nulle émotion, et ils passent sans transition au sommeil anesthésique. Il est important de se rappeler cette particularité, quand on veut se rendre compte de la marche de la chloroformisation .

Si l'administration des vapeurs est continuée, des phénomènes d'un autre ordre ne tardent pas à apparaître. L'intelligence, tout à l'heure si vive , se couvre d'un voile, les idées se présentent sans cohérence, sans suite, sans association possible; la sensibilité périphérique, progressivement affaiblie, isole, dans une certaine limite, le patient, du monde extérieur ; les sensations disparaissent malgré la persistance de leurs causes. Alors se montrent les signes précurseurs du sommeil, la torpeur cérébrale, la lassitude, l'inactivité des

INTELUr.KNCF,.

oroanes du mouvemenl. Mais avant que le cerveau devienne absolument incapable de seconder l'activité psychique, les idées restent rarement dans un calme parlait, surtout si l'on fait usage de l'éther, et l'intelligence révèle encore sa spontanéité. Les sens ont cessé de lui parler un langage compréhensible ; elle se replie alors sur elle-même, et va puiser dans le souvenir du passé les éléments de manifestations nouvelles : l'homme prélude au sommeil par le rêve. Autant qu'il est possible d'en juger par les apparences, sous l'influence des mêmes causes, les mêmes effets se produisent chez les animaux. C'est ainsi que chez le chien, par exemple, on constate fréquemment, à la période dont nous parlons, des aboiements réguliers, d'un timbre doux et voilé, des mouvements harmoniques des membres simulant la marche ou la natation. Chez l'homme, à cause sans doute de la gêne qu'éprouve l'état organique du cerveau, le rêve éthéré n'a d'autre objet habituel que l'intuition d'une série d'images fantastiques , qui se succèdent rapidement et s'accompagnent de quelques mouvements. C'est assez dire qu'il n'admet guère de raisonnement ni de forme déterminée. Les idées dégagées de tout principe d'association, de toute règle d'affinité, se succèdent sans ordre, paraissent se neutraliser, et provoquent les manifestations les plus contradictoires, telles que le rire et les larmes, la colère et la terreur; le tout accompagné de paroles incohérentes, de mots inachevés ou inarticulés. Pourtant, dans quelques circonstances, le rêve n'exclut pas tout jugement; il est à remarquer alors qu'il ne s'accompagne d'aucune manifestation extérieure, et qu'il reste fixé plus ou moins longtemps dans la mémoire , comme on l'observe fréquemment dans les songes ordinaires. Dans ces cas, la direction du rêve peut être déterminée par l'âge, les habitudes, le tempérament, par quelque cause occasionnelle prochaine ou éloignée, mais surtout par les idées qui ont une grande stabilité pendant l'état de veille. Beaucoup de malades, tourmentés longtemps à l'avance par l'idée de l'opération qu'ils doivent subir, s'abandonnent dès les premières

inhalations à l'objet habituel de leurs préoccupations et témoignent par des cris ou des pleurs de leur agitation intérieure. Comme la sensibililé et les sens sont encore mis en jeu par une sorte d'excitation intérieure, ou par des excitations externes, quand elles ont assez de puissance, ces impressions, mal interprétées à cause de l'afTaissement de l'intehigence, sont aussi de nature à déterminer l'apparition ou la direction du rêve. Ainsi s'explique la coïncidence singulière qui a été signalée entre les plaintes, les gémissements du patient, et le moment précis où le couteau attaque les chairs. Une telle corrélation a plusieurs fois fait interrompre une opération dans la crainte d'une anesthésie incomplète. Les phvsiologistes, et surtout les chirurgiens, ont agité la question de savoir si, dans ces cas, la douleur est réelle ou illusoire. Question très intéressante qui a été jugée de façons diverses, et que nous examinerons plus à propos, à cause des développements qu'elle comporte, en étudiant le mode d'action des anesthésiques. Nous nous bornerons pour le moment à dire qu'une disproportion frappante entre les plaintes et la cause présumée qui lès fait naître , un état de torpeur cérébrale assez grand pour que le sujet reste sourd à toute appellation, l'absence des contractions qui, dans les muscles de la face, constituent le masque habituel de la douleur, suffiront, aux yeux d'un observateur attentif, pour faire distinguer de la véritable douleur cet état psychique spécial dans lequel l'imagination traduit en intuitions sensoriales les impressions obtuses que l'opération détermine.

Aux premiers jours de l'anesthésie chirurgicale, chacun s'est plu à peindre sous les couleurs les plus vives et les plus attrayantes l'état de béatitude dans lequel plonge l'ivresse de l'éthcr. Avec les progrés du temps et peut-être un peu moins de poésie, les rêves éthérés ont beaucoup perdu de leurs charmes ! Depuis l'avènement du chloroforme surtout, les visions séduisantes, les jouissances mystiques du ravissement et de l'extase ont disparu bien souvent pour céder la place aux luttes

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