‹ Traité d'anesthésie chirurgicaleChapitre 33 sur 133 · INTELLIGENCE · texte numérisé non relu

INTELLIGENCE

impuissantes du plus prosaïque cauchemar, pendant lequel une douleur morale réelle enlève bien quelque importance au bénéfice de l'abolition de la douleur physique.

Le rêve peut aussi, quoique plus rarement, se montrer ou reparaître quand on a cessé les inhalations et pendant la période dite de retour ; tantôt, dans ces conditions, il semble être la suite d'un rêve antérieur, tantôt il est entraîné dans une direction tout opposée.

A ce degré du sommeil anesthésique, l'insensibilité périphérique est assez complète pour que le chirurgien soit autorisé à commencer une opération ; mais cette période, qui offre quelque durée quand on fait usage de l'éther, est souvent à peine appréciable, tant elle est rapide, pendant l'administration du chloroforme : d'autres raisons plus importantes nous ont conduit à fixer le début de la période chirurgicale à une époque encore plus avancée de l'éthérisme qu'il nous reste à décrire.

A l'émoi intérieur causé par les rêves succède le silence de la vie végétative ; un sommeil de plomb pèse sur l'organisme ; tout acte de conscience a disparu, et l'imagination elle-même, dont l'activité délirante renouait à elle seule la chaîne brisée des phénomènes psychiques, partage l'oppression générale : l'homme, dépouillé désormais des caractères de l'animalité, commence une vie exempte de souffrance et do plaisir et pendant laquelle rien ne révèle plus l'être intelligent et sensible.

On s'est demandé souvent si l'action stupéfiante des anesthésiques était de même ordre que l'incapacité qui résulte de l'activité longtemps prolongée du cerveau , des sens et des autres fonctions de la vie animale; si, en d'autres termes, le sommeil éthéré était de même nature que le sommeil physiologique.

Ces états sont comparables à plusieurs litres : tous les deux en effet intéressent exclusivement la vie animale ; tous les deux se traduisent par une sorte de dissociation des facultés mentales, par la disparition prématurée de quelques-unes

d'entre elles eL la persislancfMle quehiues autres, par l'ahstracliondu monde extérieur et rapparilion momentanée d'une vie toute d'intuitions sensoriales, affectives et même idéales. Tous les deux pourtant nous paraissent au fond radicalement différents. Le sommeil ordinaire ne représente qu'une de ces intermittences indispensables au fonctionnement régulier du système nerveux ; il ramène, par le fait même de cette rémission, rintégralion des états organiques et les rend aptes à être excités de nouveau. Dans le sommeil anesthésique au contraire, la puissance nerveuse, directement atteinte, refuse son concours à l'exercice des sens et de la conscience. Ici il y a disparition complète de l'aptitude de l'organe; là, repos de la fonction. Dans un cas, le sommeil fùt-il aussi profond que possible, le sentiment de la personnalité n'a pas complètement disparu ; il conserve au moins sa puissance virtuelle, et n'attend, pour se manifester de nouveau, qu'une incitation organique ou sensoriale suffisante. Dans l'autre, la conscience est abolie, tout excilemenl du cerveau et de la moelle est devenu impossible ; aussi les stimulations les plus puissantes, l'irritation directe, la destruction même du tissu nerveux, sont inhabiles à tirer l'encéphale de sa torpeur profonde.

Les phénomènes de l'anesthésie sont intimement liés à la cause qui les produit; aussi tendent-ils à disparaître peu d'instants après la cessation de l'inhalation. La période décroissante suit en général une marche opposée à celle de la période de progrès. Les facultés frappées en premier lieu sont les dernières à recouvrer leur intégrité ; les plus malades sont les dernières guéries. Non-seulement cet ordre se révèle dans la marche rétrograde des troubles fonctionnels, mais on peut le constater directement en interrogeant de la pointe d'un scalpel l'état du cerveau et de la moelle épinière chez les animaux anesthésiés. C'est à ce litre que les troubles de l'intelligence persistent en dernier lieu, déjà la sensibilité a reparu, quand le malade témoigne encore par ses gestes, sa parole hésitante, son regard interrogateur, des efforts qu'il fait

VOLONTÉ ET MOUVEMENTS. i/|5

pour débarrasser sa pensée du nuage incoraplélemenl dissipé qui l'enveloppe.

Toutefois, comme M.Bouisson en fait laremarque (l),il arrive parfois qu'à la suite d'opérations qui ont exigé une éthérisation prolongée, certains sujets ont les idées lucides, répondent aux questions qu'on leur adresse, sans rien ressentir néanmoins des dernières impressions douloureuses.

L'éthérisation se dissipe plus rapidement qu'elle ne se produit; elle ne laisse habituellement d'autres traces de son passage que le souvenir confus des moments qui ont précédé l'opération, et parfois l'image décolorée, insaisissable, des songes qu'elle a procurés.

§ III. — Volonté fi iiiOHVcinenii!!.

La volonté mise au service d'une organisation d'élite, prêtant un énergique appui à l'àme qui suit attentivement la manière dont les impressions et les opérations de l'entendement sont saisies par la conscience, est capable d'arrêter momentanément la marche envahissante de l'éthérisme, principalement en ce qui concerne l'intelligence. Il paraît indifférent, du reste, que l'attention provienne du désir d'observer les phénomènes de l'éthérisation, de la crainte immodérée d'une opération ou de toute autre cause.

Voici dans quels termes Gerdy rend compte de cette lutte intestine observée sur lui-même, pendant qu'il se soumettait aux inhalations d'éther. « ... i\1ais je me sentais les paupières » pesantes, l'envie de dormir et surtout de m'abandonner aux » charmes dont j'étais enivré. Cependant, soit parce que ces » phénomènes avaient acquis tout leur développement, ce que > j'ai peine à croire, soit parce que je voulais absolument m'ob- » server jusqu'au dernier moment, je ne me laissai pas aller aux » séductions qui me charmaient, et je ne m'endormis pas. Je » conlinuai donc à m'observer, et comme je venais d'examiner

(1) r.ouissoil, onur. cilr, p. 2.37.

> mes sensations, je portai mon attention sur mon intelligence.

> Je remarquai tout de suite qu'à l'exception des sensations » vibratoires d'engourdissement qui rendaient mes sensations » tactiles générales et la douleur obtuses ; qu'à l'exception des a bourdonnements d'oreilles qui m'empêchaient de distinguer i> nettement ce que j'entendais, mes perceptions, mes pensées » étaient très nettes, et mon intelligence parfaitement libre, » Mon attention était aussi très active, ma volonté toujours » ferme, si ferme, que je voulus marcher et que je marchai, en

> effet, pour observer l'état de ma locomotion... (1). »

M. Bouisson attribue à la même influence un fait observé chez un jeune soldat qui simulait une maladie capable d'entraîner la réforme, et chez lequel l'éthérisation, en produisant l'insensibilité , n'amena aucun troublç du côté de l'intelligence. (( Le rôle réservé de simulateur fut si bien observé, » que le malade ne répondait qu'aux questions qui ne pou- » valent pas le compromettre (2). » On peut, à la vérité, avoir recours, dans ce cas particulier, à une autre interprétation, et admettre une chloroformisation incomplète avec conservation de la sensibilité et de l'intelHgence. Ce serait alors l'insensibilité, qui, par un effort de la volonté dont se montrent fréquemment capables les simulateurs, aurait été simulée de façon à continuer le rôle qu'on s'était imposé.

Quoi qu'il en soit, il paraît avéré qu'un effort de la volonté, l'habitude de penser, une vive préoccupation, peuvent préserver temporairement le cerveau de l'influence torpide de l'ivresse éthérée, ou modifier l'ordre habituel de ses premières manifestations, surtout pendant l'administration de l'éther. Voilà pourquoi l'anesthésie est plus lente, plus difficilement obtenue chez les gens éclairés, appartenant à une profession libérale, que chez l'homme du peuple ; chez les patients impressionnables, pusillanimes, que chez les sujets d'un caractère opposé.

(1) Bulletin de l'Académie de médecine, l. XII, p. 303. .

(2) Bouisson, nuvr. cité, p. 228.

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