‹ Traité d'anesthésie chirurgicaleChapitre 4 sur 133 · PIERRE DE MEMPHIS · texte numérisé non relu

PIERRE DE MEMPHIS

liou (le la faire directement, ils l'obtenaienl, à l'aide d'une ligaliire médiate agissant sur la totalité du cou.

L'inlluence de la compression des vaisseaux carotidiens sur les fonctions cérébrales paraît avoir été constatée de nouveau, et tout récemment, par un médecin anglais, M. Fleming (1). Il fit faire sur lui-même , puis il pratiqua sur d'autres personnes une compression sur le trajet des carotides. Il en résulta presque immédiatement un sommeil calme et profond avec anestliésie complète. Ces effets étaient d'autant plus sûrs et plus prompts que la circulation artérielle était seule interrompue, ce dont on était facilement averti par le défaut de turgescence des veines de la face. Du moment que la compression était abandonnée, le sujet revenait à lui au bout de quelques secondes.

L'auteur attribue ces résultats exclusivement à la compression des carotides, qui serait ainsi la seule cause efficace dans la ligature en masse d'Arislote et des Assyriens. Il existe dans la science, sur ce point, tant d'expériences contradictoires, qu'une telle opinion aurait besoin d'être confirmée par de nouveaux faits, dans lesquels serait indiqué le moyen de comprimer les carotides sans agir en même temps sur les veines jugulaires internes et sur les pneumogastriques.

§ II- — I»lciT« Ile 1lfciii|tlii$«.

Dos moyens moins périlleux ou moins incertains que la pratique des Assyriens furent employés, dans le même but, chez les Grecs et chez les Romains. L'un de ces agents anesthésiques appartient au régne minéral. Dioscoride et Pline en font inonlion sous le nom de pierre de iVemphis. Celte substance, ainsi appelée du lieu où on la trouve, broyée délayée dans du vinaigre, puis étendue sur la peau, avait la pi'opricte de rendre insensibles les parties qui devaient être

(I) nrilish amlfmcvju mcHco-rhinxrcj. licviow, t. XXX, p. 239.

k ESSAIS D'ANESTIIÉSIE CIIIUUUUIGALE DANS LliS TEMl'S ANCIENS.

coupées ou divisées, sans qu'il en résultât aucun danger pour le patient.

Il est difficile d'être édifié sur la nature de celte pierre magique, d'après la description qu'en donnent ses apologistes.

Dioscoride dit seulement qu'elle est onctueuse au toucher, de diverses couleurs, et qu'elle a le volume d'un petit caillou :

liKoipoç xat -rroîxt'Xoc (1), Les dcux premiers caractères peuvent convenir à une espèce particulière de marbre; mais dans cette hypothèse, on se demande pourquoi l'auteur prend soin de lui assigner un volume particulier. Le marbre existe en roches amorphes ; ce n'est qu'exceptionnellement qu'on le rencontre dans la nature sous une forme définie.

Pline n'est pas plus explicite ; au contraire, il suscite un embarras nouveau, en ajoutant que la pierre de Memphis est de la nature des pierres précieuses : « Vocatur et Memphites a » loco, gemmantis naturœ. Ilujus usus conteri ; et iis qua& » urenda sint et secanda, ex aceto illini. Obtupescit ita corpus » nec sentit crucialum (2). »

A la vérité, à l'époque de Pline, la nature des corps ne s'appréciait guère que par leurs caractères extérieurs ; il serait donc peu surprenant que le marbre, quoique très répandu dans les contrées visitées par ce naturaliste, fût considéré, à cause de son poli, de son brillant, comme une pierre précieuse.

Tel est d'ailleurs le sens attaché à la pensée de Pline par ses traducteurs français, Antoine du Pinet et M. Littré. «Quant au marbre du grand Caire, qui est dit des anciens de Méphites, écrit Antoine du Pinet, il reluit comme une pierre précieuse (3). » (( Il est aussi, dit de son côté M. Littré, un marbre

(1) Dioscoridis libri oclo gnvcc cl latine . Parisiis, lib. Y, cap. CLViii, édition in-12 de MDXLIX.

(2) Pline, Histoire naturelle, traduction française ]iar M. Littré, l. Il, liv. XX.VI, cliap. XI, 3, p. 509 (Collection des auteurs latins, publiée sous la direction de M. Nisard. Paris, 1855).

(:<) Pline, Histoire naturelle, traduite en français par Antoine du Pinet, seigneur de Moroy, liv. XXXVi, chap. vu, édition in-folio de MDGXV, p. 51S.

MANDRAGORE. — T1RKUVAGES SOMMIFÈRES. 5

Memplule, ainsi appelé du lieu où on le trouve ; il a de l'analogie avec les pierres précieuses. Pour s'en servir on le broie el, on l'applique avec du vinaigre sur les parties à cautériser ou à inciser : la partie s'engourdit et ne sent pas de douleur. . . (1). »

En acceptant celte version comme la plus probable, l'action de la pierre de Memphis n'a rien qui doive nous surprendre ; pulvérisé et délayé dans du vinaigre, ce sel calcaire donnait naissance aune grande quantité d'acide carbonique, qui devait être le principe actif de la préparation : ainsi se trouveraient reportées à dix-buit siècles les premières applications d'un moyen recommandé de nos jours pour obtenir l'insensibilité, et basé sur les propriétés aneslhésiques de l'acide carbonique.

§ III. — Mamlrngore. — Breuvages goiuiiiirères.

A la même époque, la mandragore jouissait d'une grande réputation comme agent somnifère et anesthésique : les médecins s'en servaient pour endormir les malades h qui l'on devait faire des incisions, pratiquer des cautérisations. Dioscoride lui attribue des propriétés stupéfiantes très énergiques, que l'on trouve plus nettement définies encore dans le passage suivant du livre de son commentateur Mattbiole (2) : « Tradunt eam in » pane, offa, obsoniove diacbmas pondère devoratam, usum )) rationis intercipere. Obdormiscit enim homo, eô ferè quo » conderit babitu sensus impos, ternis, qualernisve ex quo » data est horis. Hoc niedici utantur cum scindendi, urendive > nécessitas adest. »

Pline fait aussi mention des propriétés stupéfiantes du suc des feuilles el des fruits de la mandragore pris en boissons, et des ressources qu'il fournissait à la pratique des opérations.

A une dose variable, suivant les forces du sujet, il (le suc des feudles fraîches) est soporifique ; la dose moyenne est d'un

(') flitie, oiivr. cilc.

(2) l'elri Andrew MallhioU, Scnensis mcdici , commenlarii iii libr. qmrlum llinaroridh, MWwn in-folio dcMni.WIX, p. U)78.

6 ESSAIS d'anESTIIÉSIE CHIRURGICALE DANS LES TEMPS ANCIENS.

cyallie (0'" ,0/i5) ; on l'administre conire los serjjenls, et avant les incisions cL les ponctions,, pour engourdir la sensibilité. Il suffit, pour cet effet, à quelques personnes, de s'ôlre procuré le sommeil par l'odeur qu'il exhale (1). » La manière dont est formulée l'opinion du crédule naturaliste n'est pas de nature à inspirer une bien grande confiance dans un breuvage possédant la double vertu d'émousser la sensibilité et de guérir les morsures de serpent.

Si l'on en excepte la ligature préventive des membres, plutôt destinée, du reste, à prévenir l'hémorrhagie qu'à combattre Ja douleur, la scolastique arabe, héritière directe des traditions de la Grèce et de Rome, ne renferme rien qui rappelle l'idée de l'anesthésic chirurgicale : aussi l'école de Salerne, qui n'avait d'autre fonds scientifique que quelques ouvrages arabes importés en Italie, et dans laquelle d'ailleurs on s'occupait fort peu de chirurgie, se fait-elle remarquer par le même oubli.

Un siècle plus tard seulement, à l'époque où l'étude des ouvrages grecs et latins fit briller d'un si vif éclat l'école de Bologne, il est de nouveau fait mention de certaines préparations stupéfiantes imitées des anciens, et dont la composition se transmettait traditionnellement du maître au disciple.

C'est ainsi qu'un chirurgien fort remarquable de l'époque, Théodoric, frère prêcheur, puis évêque de Bistonto et de Servia, paraît "avoir appris de son maître, Hugues de Lucques, une recette assez complexe, destinée à provoquer l'anesthésic préventive.

Jean Canappe, dans sa traduction en français de l'ouvrage de Gui de Ghauliac, a reproduit la liste des nombreux ingrédients qui entraient dans celte préparation somnifère ; il a de plus indiqué la manière de s'en servir.

Dans un chapitre qui a pour titre : Du régime de trancher le membre mortifié, il rappelle de la façon suivante la pratique

(I) Ouvr. cité, l. 11, liv. XXV, cliap, xciv, 4, p. 190.

MANDRAGOUK. — liREL)VA(iES SOMMIFÈRES. 7

lie TIléotloric : « Mais aucuns, comme Théodoric, leurs donnent » médecines abdormilives qui les endorment, affin que ne sen- » tent incision, comme opium, succus morellu:, hyosciami, » mandrngora>, hedera? arborece, cicuta^, lactucœ, et plongent » dedans esponge et la laissent seicher au soleil, et quand il » est nécessité, ilz mettent cette esponge en eaul chaulde et » leur donnent à odorer tant qu'ilz prennent sommeil ets'en- » dorment, et quand ilz sont endormis ils font l'opération. Et » puis avec une austre esponge, baignée en vin aigre et appli- » quée es narines, les éveillent ou ilz mettent es narines ou en D l'oreille succumrulœ ouseni et ainsi les éveillent comme ilz » dient (1). »

M, Bouisson a conclu de ce passage du livre de Canappe que pour Théodoric et ses contemporains, l'inhalation des substances somnifères n'était qu'un moyen auxiliaire, et qu'ils avaient l'habitude de donner d'abord à l'intérieur : « médecines » abdormitives. » L'interprétation donnée par M. Bouisson à la phrase ambiguë de Canappe ne nous paraît pas devoir être acceptée, car Théodoric ne parle pas de préparation narcotique prise à l'intérieur avant l'inhalation.

Voici en effet comment il formule, pour le chirurgien, la manière d'employer la recette de Hugues de Lucques :

« Qmtie7is mit opus erit, mittas ipsani spongiam in uquam » calidam yer imam lioram : naribiis apponaliir : quoiisque D sommum capial : qui incidendus est : sic fiât cyrwqia qua » pacta ut excitet aliam spongiam in aceto infmam : frequen- D ter ad nares ponas ('2). »

Si nous attachons une certaine importance à ce détail, c'est qu'il nous a paru fort intéressant de retrouver, dès le commencement du xiir siècle, la pratique de l'aneslhésie, telle

( I ) Maistre Jehan Canappe, Le Guidon en franç.oys. Lyon, édition de MDXXXVIll, p. 258.

('2) (yntrgia Guidoiiis de Caulitwo ot (hjyurçjia liront Tlw.otlorici, lib. IV, édition in-folio publiée à Venise eu MI)XI\, p. 131. L'alinéa commence ainsi : « Confeciio soporis à cyrurgia facienda secundum Ilugoiicm, sic fit. »

8 ESSATS d'aNESTIIÉSTE CHIRURGICALE DANS LES TEMPS ANCIENS,

qu'elle exisLe de nos jours, el procédant exclusivement par odoration, suivant la pittoresque expression de Duval (1). Quels étaient les résultats de cette méthode entre les mains des chirurgiens de l'école de Bologne? Nous n'en savons rien : toutefois il est permis de croire qu'ils parvenaient à provoquer de la sorte un véritable sommeil anesthésique, puisqu'ils ont pris la peine d'indiquer, pour réveiller les malades, un moyen que ne désavoueraient pas les chirurgiens modernes dans les cas de sommeil éthéré prolongé outre mesure.

V Histoire des plantes desRembert Dodoens confirme ce que nous savons déjà des propriétés de la mandragore : il n'est plus question ici de l'odoralion , et le chapitre consacré à cette plante médicinale n'est que la reproduction des idées de Dioscoride et de Pline : « Le vin auquel on a mis tremper ou » cuire la racine de mandragore fait dormir et appaise toutes » les douleurs, pourqu'oy on la donne proufitablenient à ceux » auxquelz on veut coupper, sier ou hrusler quelques parties » du corps, afin qu'ils ne sentent la douleur.

» La flaireur des pommes fait dormir, mais beaucoup moins » le ius d'icelles prins au dedans. (2) »

Un document historique rappelé par M. Dechambre témoigne que la mandragore et autres drogues avaient encore, quelques siècles plus tard, une certaine réputation, même en France, et qu'elles étaient employées en Turquie , dans le but spécial de produire l'anesthésie chirurgicale. Il s'agit du passage suivant de Bodin, le célèbre auteur de la De'mo- 7iomanie.

(( On peut bien endormir les personnes avec la mandragore » et autres breuvages narcotiques, en sorte que la personne » semblera morte, et néanmoins il y en a qu'on endort si bien » qu'ils ne resveillent plus, et les autres ayans pris les breu-

(1) Bulletin de l'Académiede médecine, 1848, l. XIII, p. 1272.

(2) Rcrnbcrt Dodoens, médecin de la ville de Malines, llisloire des planlcs, traduotion française de Cliaiies de i.écluse, cliap. i.xxxui, édit. in-folio do MDIAII, p. 297.

MANDRAGORE. — BREUVAGES SOMMIFÈRES. 9

j) vages dorment quelquefois trois ou quatre jours sans esveil- » 1er comme on faict en Turquie à ceux qu'on veut chastrer, » et se pratiqua en un garçon du bas Languedoc étant esclave, » qui depuis fut racheté (1) . »

Au lieu d'affirmations tant de fois reproduites, combien il serait préférable de posséder quelques observations qui permissent d'avoir une idée exacte de la nature et de l'étendue des services rendus par cette sorte de sommeil provoqué à l'aide de diverses plantes de la famille des solanées. Ce qui augmente encore le doute et la défiance, c'est que la plupart des documents que possèdent les annales de l'art, proviennent d'une époque où l'intelligence humaine, affaissée sous le joug de l'autorité, s'épargnait trop souvent la peine d'observer et de penser, en paraphrasant la parole du maître.

Pourtant, de nos jours, M. Dauriol paraît avoir obtenu, par ce procédé, une anesthésie complète chez cinq de ses malades soumis à des opérations sanglantes (2).

L'usage des breuvages somnifères et anesthésiques se répandit dans le pubhc au moyen âge, et vint fréquemment adoucir les tortures des victimes de la sainte inquisition. L'insensibilité à la douleur physique, pendant la question, est un fait rappelé par des témoins trop peu suspects pour être révoqué en doute. Nicolas Eymeric, grand inquisiteur d'Aragon, dans son Directoire des inquisiteurs (3), espèce de code adressé aux membres actifs de l'inquisition, et, après lui, François Pegna, qui enrichit l'ouvrage d'Eymeric de scholies et de commentaires, se plaignent amèrement de l'impuissance de la question à l'égard de certains coupables, accusant de connivence avec le diable, de sorcellerie et sortilège leurs impassibles victimes. « Et d'autres qui, par leurs sortilèges, deviennent comme insensibles et

(1) Bodin, Démonomanie des sorciers, édition in-12 de MDXCVIII, p. 247.

(2) Dauriol, Journal de médecine et de chirurgie do Toulouse, 1817.

(3) Ouvrage de Nicolas Kymeric, grand inquisiteur d'Aragon, publié vers 1358 et réimprimé par François Pegna, docteur en théologie, avec des scholies et des commentaires (Rome, édition in-folio de MniA llt'.

^0 ESSAIS d'aNESTIIÉSIE chirurgicale dans les temps ANClIiNS.

mourraienl clans les supplices piulôt que de rien avouer. Ces malheureux emploient, pour leurs maléfices, des passages de l'Ecrilure qu'ils écrivent d'une manière étrange sur des parchemins vierges ; ils y mêlent des noms d'anges que l'on ne connaît point, des cercles, des caractères particuliers, et portent ces caractères sur quelque endroit caché de leur corps. Je ne sais pas encore de remède bien sùr contre ces sortilèges; on fera cependant bien de dépouiller et de visiter les coupables avec soin avant de les mettre à la question (1). »

Ilippolytus, professeur de jurisprudence à Bologne en 152/1 (2), assure, dans sa pratique criminelle, avoir vu des accusés demeurer comme endormis au milieu des tortures et plongés dans un engourdissement en tout semblable à celui qui résulterait, de l'action des narcotiques. •; Etienne Taboureau, contemporain de Pegna, a décrit également l'état soporeux qui dérobait les condamnés aux souffrances de la torture. Suivant lui, il était devenu presque inutile de donner la question , la recette engourdissante étant connue de tous les geôliers, qui ne manquaient pas de la communiquer aux malheureux captifs destinés à subir cette cruelle épreuve.

, Ne faut-il pas voir, dans ces connaissances cultivées dans l'ombre, clandestinement propagées dans le peuple par crainte ou en haine de l'inquisition, l'origine de toutes ces préparations subtiles qui, à une certaine époque, créèrent en Italie l'art tout nouveau d'empoisonner en empruntant le masque de toutes les séductions?

Ce n'est pas seulement en Italie et comme sauvegarde contre les excès de l'intolérance rebgieusc, que l'usage des drogues narcotiques fut détourné de son .but thérapeutique.

Des voleurs du Languedoc, au témoignage de Boissier de

• (1) Annolalion de Pegiia au MI" livre crEyincric, traduit en français, dans le Manuel des inquisiteurs, p. 79.

(2) Figuier, Découvertes scientifiques, t. III, p. |86.

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