IVRESSE
L'observation suivanle de Deneux, rapportée par M. Bouisson (1), vient à l'appui de l'opinion de ïïaller. « Il s'agit d'une femme qui fut apportée à l'Hotel-Dieu d'Amiens, dans un état comateux causé par l'abus des boissons alcooliques auxquelles elle s'était livrée depuis le commencement du travail. Elle accoucha naturellement pendant cet état d'ivresse, et le sommeil de l'ébriété continua pendant quelque temps après sa délivrance. La femme, se réveillant, fui fort étonnée de voir son accouchement terminé et se félicita d'avoir trouvé un moyen aussi heureux. Elle se promit, ajoute Deneux, de s'en servir à la première occasion. »
L'insensibilité est assez profonde pendant l'état d'ivresse portée à un certain degré, pour que Blandin ait pu pratiquer une amputation de la cuisse, sans provoquer la moindre douleur, chez un homme trouvé ivre-mort et grièvement blessé sur la voie publique (2).
On sait aussi que chez les ivrognes, la fibre organique se relâche, les muscles cessent de se contracter. Nul doute que de telles conditions ne soient très favorables à la réduction des luxations.
Percy raconte, à ce sujet, qu'une famille de rebouteurs, fort en vogue de son temps, avait pour coutume de provoquer cette résolution musculaire à l'aide de libations copieuses, dans certains cas de luxations diftîcilcs. Un curé s'étant luxé le bras en tombant de cheval, les chirurgiens les plus renommés firent de vains efforts pour remettre le membre en place. Percy, sur l'invitation de l'évôque, essaya à son tour; ce fut en vain. Et pourtant, malgré les tentatives violentes qui avaient eu lieu, la tuméfaction était modérée; mais il y avait une sensibiUté telle chez cet ecclésiastique, qui était fort et robuste, qu'on ne pouvait l'approcher sans lui faire pousser des cris. L'oncle Val-d'Ajol (3), c'est ainsi qu'on désignait le
(1) Bouisson, ouvr. cite, p. 4G9.
(2) RufcHn de l'Académie de vicdccine. Paris, ISi7, I. XII, p. .T|7. (."i) Village ilii (l(-parternonl (Ips Vosges.
18 ESSAIS d'anesthésieciiirurgicaledans les temps modernes.
plus en renom de celle famille, fui appelé. Après avoir reconnu l'existence et la nature de la luxation, qui pour lui était encore un déboitement, il jugea qu'elle ne pouvait être réduite par les moyens ordinaires, à cause de la roideur et de la tension des muscles, irrités encore i)ar des tiraillements antérieurs. Il Ht chauffer une demi-bouteille de vin rouge qu'il donna à boire au curé, nullement habitué aux alcooliques; ensuite il alla faire sa prière selon sa coutume, et au bout de trois quarts d'heure, il renouvela sa dose, à laquelle il ajouta un peu de sucre. Le patient commença à chanceler ; il demanda à s'asseoir et tomba dans un étal de somnolence où l'attendait le rénoueur. Celui-ci, sachant bien que les muscles devaient être relâchés et étendus, fit assujettir le tronc par Percy, et fit la réduction du premier coup sans presque causer de douleur (1). Percy ajoute qu'il fut tellement frappé de ce résultat, qu'il mit ce procédé quelquefois en usage avec succès.
Nous nous plaisons à rappeler ces faits exceptionnels, parce qu'ils nous fournissent l'occasion de constater chez l'homme la réahté du pouvoir aneslhésique de l'alcool que nous avons cherché à démontrer dans nos recherches expérimentales (2).
Néanmoins l'abus des boissons alcooliques dans un but thérapeutique, quel que soit le déguisement sous lequel il se présente, a été l'objet d'une juste réprobation de la part des chirurgiens.
L'action aneslhésique de l'alcool est lente à se développer. A cause du peu de volatilité et de l'extrême solubilité de cet agent dans le hquide sanguin, la torpeur de l'ivresse, difficile à obtenir, persiste pendant plusieurs heures; le ralentissement considérable qu'elle apporte dans l'exercice des grandes fonctions favorise le développement de congestions violentes vers l'encéphale, et surtout vers les poumons. Ces congestions, une fois produites, deviennent une grave complication de l'ivresse,
(1) Hisloirc de la vie cl tics ouvrages de Percy, par C. Laurent. Versailles,
1827, p. 6. Diclionnairo des scionccs médicales, t. VIII, p. 107.
{2) Hôle de l'alcool el des anestln'siqucs dans l'organtswe. l'aris, 1860.