CHOIX DU CHLOROFORME. A
le temps que réclamaient les opérations les plus longues, les plus délicates de la chirurgie.
M. Nélaton se sert d'une simple compresse ou d'un mouchoir de poche. Au lieu de les rouler en cornet, il les maintient étendus à proximité delà bouche et du nez. Une des extrémités de cette sorte de voile est maintenue sur le front du malade; l'autre est agitée, par les soins de l'aide chargé de la chloroformisation, de façon à activer, en mettant l'air en mouvement, la formation des vapeurs, et à rapprocher ou à éloigner des voies aériennes le foyer d'évaporation. Chacun, on le conçoit, peut modifier à son gré et sans inconvénient cet appareil extemporané. Familiarisé avec la chloroformisation, le chirurgien saura facilement utiliser les ressources qu'il a sous la main. Celui auquel nous accordons la préférence, c'est la compresse roulée en un cornet au sommet duquel on fixe, à l'aide d'une épingle, une petite éponge à pansement. L'anesthésie obtenue, on enlève la compresse, et l'éthérisation est continuée avec l'éponge seule.
Dans le cas où, soit par habitude, soit pour suppléer à des ressources insuffisantes , on voudrait avoir recours aux inhalateurs mécaniques, nous n'accordons de supériorité absolue à aucun d'eux; de tous ceux qui existent dans la pratique, le meilleur est celui auquel on est le plus habitué.
Tout ce que nous avons dit jusqu'ici, relativement au choix d'un appareil, n'est apphcable qu'à la chloroformisation. Les appareils mécaniques sont indispensables quand on veut administrer l'élher, non pas en vue d'un dosage aussi hypothétique que pour le chloroforme, mais dans le but d'obtenir des effets plus satisfaisants, en s'opposant à la hbre dissémination des vapeurs. L'appareil le plus généralement employé est l'appareil sacciforme de M. Jules Roux (de Toulon).
§ H. — Choix du chloroforme.
En thérapeutique, la pureté des produits est toujours d'une grande importance; pour ce qui concerne le chloroforme,
/l6/| CITOIX DU CHLOROFORME.
en raison des accidents inaUendus qui sont venus comprometlre son administration, on a souvent exagéré ce principe. Quelques produits congénères peuvent en altérer la pureté, surtout s'il est préparé avec l'esprit de bois substitué à l'alcool vinique. Le plus commun est un liquide jaunâtre d'une odeur cmpyreumatique, auquel Soubeiran et M. Mialhe ont donné le nom d'huile chlorée. M. Sédillot lui a fait jouer un rôle considérable dans la production des accidents; l'expérience, chez les animaux du moins, n'a pas confirmé ces appréhensions. M. Robert (1), s' étant procuré chez Soubeiran un petit flacon de cette huile, la mélangea avec du chloroforme purifié : les animaux à qui l'on fit respirer ce mélange n'en éprouvèrent aucun symptôme fâcheux. Tout porte à croire que l'huile chlorée n'a donc par ehe-même aucune propriété toxique particulière , mais il n'en reste pas moins avéré, ainsi que l'a judicieusement fait observer M. Legouest à la Société de chirurgie, que sa présence cause des vertiges, de fréquents vomissements. On peut même dire que dans ces conditions les vomissements deviennent la règle, soit pendant, soit quelque temps après la chloroformisation. Cet accident est plus incommode que dangereux, mais il n'en est pas de même de l'état lipothymique qui l'accompagne , et qui peut devenir la cause prochaine d'une syncope mortehe.
On a mis aussi en prévention une certaine huile empyreumatique très nauséabonde que l'on obtient par la distillation de l'alcool de pomme de terre. Ce principe, dont l'existence est signalée depuis longtemps, et qui est connu en Amérique sous le nom de fuzzle-oil, a, dans le nouveau monde, la réputation d'être très vénéneux. Il se pouvait que les chloroformes préparés avec l'alcool de pomme de terre ou de grain dussent à la présence de ce corps des vertus délétères spéciales. L'expérience est venue aussi rassurer à cet égard. Il y a quelques années, M. Brown-Séquard rapporta d'Amérique un flacon de cette huile cmpyreumatique. Une certaine quantité ayant clé
(1) RobPii, Conférences c/e clinique chirurgicale, p. 29.
ESSAI bU CllLOHUl''UliML:. /ic5
mise à la disposition de M. Robert, l'habile expéi-imcnlalcur put étudier son action sur les animaux (1). En coiiïantla lête des chiens mis en expérience avec une vessie de porc au fond de laquelle se trouvait une éponge imprégnée de ce liquide, il ne put obtenir que les phénomènes de l'ivresse, jamais d'insensibilité, et encore bien moins desaccidents d'intoxication. Nous répéterons ici ce que nous disions tout à l'heure de l'huile chlorée : ces produits, peu redoutables pour leurs propriétés toxiques, comme le démontre l'expérimentation, sont nauséeux, et à ce titre le chloroforme doit en être soigneusement débarrassé. Fort heureusement, leur odeur désagréable trahit facilement leur présence, et le chloroforme méthylique ne se rencontre guère actuellement dans le commerce.
§ m. — Essai du chloroforme.
Nous avons fait connaître ailleurs avec quelques détails les propriétés chimiques du chloroforme (2), nous ne nous occuperons ici que des moyens de reconnaître s'il est pur. Le chloroforme ordinaire, quand il n'est pas rectifié, se colore par l'addition d'acide sulfurique très concentré. Le chlorure de zinc bien sec, agité avec un produit suspect, ne tarde pas à précipiter une matière graisseuse, noirâtre, qui n'est autre chose qu'une huile chlorurée aromatique.
Les deux moyens suivants ont été conseillés par M. JJerthé, pour déceler les principes étrangers qui pourraient être mélangés au chloroforme. Contient-il du chlorure d'éloïle, on constate sa présence avec un peu de potasse, qui transforme ce composé en chlorure d'acétyle, reconnaissable à son odeur infecte. S'agit-il de rechercher tous les autres composés qui peuvent s'y trouver, l'alcool notamment, qui s'y rencontre le plus fréquemment, on y parvient facilement en broyant dans un vase quelconque contenant une petite quanlilé du
(1) Hobcrt, OUI))', cilé, p. 2!).
(2) Lallcmand, Perrin .et Duroy, ouvr, cilé, p. 27(1.
liSSAl DU ClILOKOFOlîME.
clilororurriio suspect, un peu de bicliromate do potasse, et en. ajoutant au mélange quelques gouttes d'acide sulfurique. Si le chloroforme est pur, il se l'orme un précipité rouge brun d'acide cliromique; s'il n'est pas pur, l'acide est réduit, tandis que le dépôt et quelquefois le liquide lui-même prennent une couleur verte qui est due à la présence du sesquioxyde de chrome.
Le chloroforme puriiîé ne doit pas rougir le papier bleu de tournesol (acide) ni le décolorer (chlore). Il ne doit pas précipiter le nitrate d'argent (acide chlorhydrique), ni s'enflammer (éther, alcool), ni devenir opalin en traversant l'eau. Le chloroforme longtemps conservé devient presque toujours acide.
L'opérateur doit autant que possible s'assurer de la qualité de celui qu'il possède, avant de s'en servir. Voici à l'aide de quels caractères il pourra le faire d'une façon satisfaisante, sans recourir à aucune réaction chimique, et avec les ressources dont il dispose au moment d'une opération.
Le chloroforme doit se présenter sous la forme d'un hquide incolore, limpide, d'une saveur sucrée, d'une odeur suave, éthérée, rappelant celle de la menthe ou de la pomme reinette. Sa densité étant de l,Zi9 à 15 degrés, si l'on en verse une goutte dans l'eau, elle tombe rapidement au fond : en agitant le Hquide, elle se divise comme le mercure en petits globules qui restent parfaitement transparents si le chloroforme est pur, et qui prennent une teinte opaUne s'il n'est . point suffisamment rectifié. Enfin, en raison de sa volatihté, si l'on en verse quelques gouttes dans le creux delà main, il doit , se vaporiser entièrement sans laisser de résidu ni de traces • odorantes persistantes. On peut abréger la durée de celte der- ■ nière vérification en frottant les mains l'une contre l'autre, après avoir répandu du chloroforme sur l'une d'elles. Quand I le produit est bon, l'épiderme paraît instantanément sec et l comme parcheminé; s'il contient de l'huile empyreumatique, . il reste sur la peau pendant quelques instants une sorte de tache grasse d'une odeur piquante, désagréable.
PRÉLIAUTIUNS l'UÉLlMlNAlRES.
ARTICLE IV
])ES llÈtiLES DE LA CULOROFORMISAïION.
Les règles qui président ù une bonne chloroformisation ne se rattachent à aucune méthode exclusive d'administration; elles peuvent se résumer en un seul mot : éviter par tous les moyens possibles la production de la syncope.
§ I. — l>i-ccaiition»4 |ti-éliiuiiiaii-cs.
A. Examen du malade. — Il faut, avant tout, s'imposer l'obhgation de ne jamais procéder à l'éthérisation avant d'avoir scrupuleusement recherché les contre-indications qui peuvent exister, soit dans l'état des organes, soit dansl'éLat de l'innervation. Une nuit sans sommeil, l'épuisement causé par quelque rêve fatigant, un peu de malaise passager...., toutes ces fluctuations, dont l'action commune est une fatigue des nerfs, ne seront point négligées par le clinicien habile, qui sait que c'est dans la force de résistance du système nerveux que se rencontrent les meilleures chances de succès.
B. Le malade doit-il être prévenu à l'avance de l'opération ? —Autrefois les chirurgiens attachaient une grande importance à ce que le malade ignorât le jour et l'heure de l'opération qu'il devait subir : ils redoutaient avec raison l'influence exercée sur le système nerveux par la terreur longtemps subie d'une
. opération sanglante. L'état d'anéantissement profond qui en était la conséquence, et que chacun a pu apprécier avant l'apparition de la méthode anesthésique, pouvait être porté au point de donner la mort. En fournissant un moyen assuré de calmer la douleur, le chloroforme a fait perdre à cette recommandation beaucoup de son importance, toutefois elle nous paraît encore avoir sa raison d'être dans certains cas. Le patient, débarrassé
A6S DES HÈGLES DE LA CUDOROF ORMISATION.
de la crainte de souffrir, ne laisse pas que d'avoir parfois des inquiétudes au sujet de la cliloroformisation ou des suites immédiates et des conséquences de l'opération. D'autres considérations, telles que la mise en scène devant un public nombreux, la nécessité de paraître à découvert, sont capables de jeter certains malades, et en particulier les femmes, dans un trouble, une anxiété éminemment défavorables au succès des inbalations. Si le chirurgien remarque cette tendance, il est avantageux, l'opération une fois agréée, d'en cacher l'époque, ou tout au moins de ramener, avant d'agir, le calme et la confiance dans ces consciences alarmées. Parmi les dispositions d'esprit empirées par la perspective d'une opération, il en est une qui doit surtout attirer l'attention : c'est ce qu'on appelle le faux courage. 11 consiste à témoigner par de vives démonstrations d'une résolution <;alme, d'une fermeté qu'on n'a pas : on le reconnaît au contraste qui existe entre les protestations extérieures et la pâleur excessive de la face, l'altération des traits, la fréquence et l'irrégularité du pouls, la faiblesse des battements du cœur. Mieux vaut, dans ces cas, à moins de nécessité, ajourner l'opération, et agir pendant ces moments de répit sur le moral du malade.
G. Le malade doit être à jeim. — C'est une recommandation sur laquelle ont insisté avec beaucoup de raison tous les chirurgiens; quand l'estomac contient des aliments liquides ou solides dont la digestion n'est pas complète, non-seulement l'anesthésie est plus dangereuse, ainsi que nous l'avons déjà dit, mais aussi elle est plus difficile à obtenir. Nous avons constaté l'influence de cette disposition même chez les animaux, dans un cas qui se trouve rapporté dans nos recherches 'expérimentales. On sait combien les phénomènes de l'éthérisation sont simples et réguHers chez le chien. Une seule fois, nous fûmes surpris de rencontrer une période d'excitation tout h fait insolite par sa marche, sa durée, par des alternatives de torpeur et d'excitation, par des convulsions excessives et de brusques transitions dans les caractères du pouls et de la respiration.
PRÉCAUTIONS rnÉLlMINAIURS.
Nous ne savions à quelle cause attribuer tant de désordres, lorsque des vomissements copieux de matières alimentaires vinrent nous tirer d'embarras. Cette cause de désordres éloignée, la chloroformisation suivit un cours régulièrement progressif. Des faits analogues ont été observés cbez l'homme, assez fréquemment pour que nous ayons rangé la réplétion de l'estomac parmi les causes déterminantes les mieux démontrées des accidents. Ce qu'il y a de fâcheux à cet égard, c'est que, comme le fait observer M. Robert, les malades se persuadent facilement que si on leur défend de manger avant la chloroformisation, ils peuvent boire impunément. La réplétion de l'estomac par les liquides est tout aussi préjudiciable que par les solides. Tel n'est pas l'avis de ce chirurgien anglais, tant un hasard heureux peut enfanter de préceptes! qui recommande de donner aux malades avant l'éthérisation une certaine quantité de vin ou mieux d'alcool, dans le but d'entretenir l'activité du cœur, quand le sujet est sous l'influence anesthésique (1). Il paraît que cette pratique n'a eu jusqu'alors aucune influence fâcheuse. Nous comprenons trop peu l'utilité d'une pareille précaution pour en tenir compte. La diète doit être absolue : il est indispensable de l'apprendre au malade et de s'assurer, avant d'agir, qu'il n'a ni bu ni mangé.
Ainsi que nous l'avons dit, nous pensons qu'il serait préjudiciable de donner du chloroforme après une abstinence prolongée, énervante : à cet égard, la pratique des hôpitaux dans lesquels on ne fait les opérations que Vers dix ou onze heures du matin laisse quelque peu à désirer.
§ II. — €lioi\ <!ii lieu Ile la clilorororiiiisailoii.
M. .lames Miller (2) a conseiflé d'endormir les malades à leur lit, avant de les transporter à la salle des opérations. Si nous
(1) The lielrosp. o/" mcd , by Braiiwaîse, t. XXV, p. ^i0'2.
(2) .lames Miller, Jl/em. cilè.