SOMMEIL NATUREL
lions assez délicates pour être distraits, par ce petit stratagème, des préoccupations causées par l'attente d'une opération douloureuse. Ce n'est donc pas un procédé susceptible d'applications nombreuses ni générales. Et pourtant, même à côté du cbloroforme ou de l'étber, il peut rendre de véritables services. Il y a peu'de temps encore, l'un de nous eut l'occasion de le constater pendant l'extraction d'une cataracte. La section de la cornée amena des mouvements oscillatoires tellement brusques et rapides du globe oculaire, qu'il fut impossible, pendant plus d'une demi-heure, de continuerl'opération. Déjà on songeait au cbloroforme, lorsqu'une interpellalion fortement accentuée fut immédiatement suivie d'un temps d'arrêt pendant lequel il devint facile de dégager le cristallin. Chez les enfants, sur l'esprit desquels l'éclat de la voix, le geste de la menace font une impression très vive, on peut aussi avoir recours à cette manœuvre dans les cas où l'emploi des anesthésiques n'est pas suffisamment indiqué. Nous avons vu souvent M. Guersant y recourir avec succès pendant l'excision des amygdales. Du moment que l'enfant était effrayé, il laissait instinctivement tomber la mâchoire inférieure , jusqu'alors convulsivement resserrée.
§ V. — Soinineil naturel. — Soinnainbuli^iiue. — Hypnotîitinc.
Le sommeil naturel, qui annihile ou atténue dans une certaine mesure l'impression sur la conscience des sensations externes, a paru une condition favorable à l'exécution des opérations de courte durée. La ponction d'une tumeur, l'exploration d'une fistule, l'ouverture d'un abcès, la réduction d'une hernie, d'une luxation, etc., etc., peuvent être avantageusement tentées pendant le sommeil. C'est moins encore en émoussant la sensibilité qu'en soustrayant l'âme à toute vigilance, que le repos physiologique des centres nerveux peut être de quelque secours ; aussi faut-il en attendre principalement de bons effets chez les sujets pusillanimes et chez les enfants
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dont les répulsions inslinclives sonl, de la sorte, prises à l'iniproviste.
Il n'est pas jusqu'à l'insensibilité qui alïect§ certains sujets en état de somnambulisme que l'on n'ait songé à utiliser dans la pratique des opérations. Comme cette question de l'insen sibilité magnétique, envisagée au point de vue particulier de l'anesthésie chirurgicale, présente un certain intérêt d'actualité, il nous paraît utile d'exposer ici , aussi sommairement que possible, les faits qui peuvent servir de base à un jugement dégagé de toute prévention.
Les promesses pompeuses du mesmérisme méritent à peine une simple mention. Ces fantastiques baquets, dont les entrailles devaient contenir le remède à tous lès maux, le soulagement de toutes les souffrances, n'ont laissé d'autre trace que le souvenir de quelques faits incertains bien propres à témoigner de l'immense influence du merveilleux sur l'esprit humain, mais que la science positive n'a pas cru devoir, avec beaucoup de raison, consigner dans ses annales.
Doctement condamné par la commission académique de 178/i, le mesmérisme était oublié depuis longtemps, lorsqu'un chirurgien de Paris , professeur agrégé prés la Faculté de médecine, vint le 16 avril 1829, devant la section de chirurgie de l'Académie royale de médecine, rendre compte d'un fait qui suscita un profond étonnement. Il s'agissait de l'ablation d'un sein cancéreux, pratiquée sans causer de douleur, chez une dame mise en état de somnambulisme. Voici dans quels termes est rapportée la communication verbale de M. Jules Cloquet (1).
Observation. — « Le 8 avril, M. Cloquel fut consulté par une dame (2) » âgée de soixante- quatre ans, pour un cancer ulcéré du sein droit, » compliqué d'un engorgement considérable des ganglions axillaires cor- » respondants. Ce chirurgien pensa que le seul moyen de sauver la ma-
(1) Archives générales do médecine, 1" série, t. XX, p. 131.
(2) Madame Flandin.
SOMiNAMUULlSMli:. — HYPNOTISME. 23
lacle élail de pratiquer l'opération ; mais comme elle ne se Irouvait pas dans des condilions très favorables, il l engagoa à prendre l avis de quelques-uns de ses confrères. M. le docteur Chapelain, médecin ordinaire delà malade, appuya près d'elle les motifs de M. Jules r,loquet,et chercha à la décider à une opération qu'elle redoulait exlrômement, el à laquelle elle se refusait. Cette dame, d'une constitution éminemnient nerveuse, très irritable, était facilement impressionnée par l'action du magnétisme animal, que M. Chapelain avait employé sur elle depuis quelques mois, mais sans succès, dans le but de dissoudre l'engorgement du sein. Celui-ci proposa donc à M.Cloquet de pratiquer l'opération pendant que la malade serait dans le sommeil magnétique, afin de lui épargner, par la suspension de la sensibilité, les douleurs de l'opération et les accidents qui en sont ordinairement la suite. M. Jules Cloquetn'y voyant pas d'inconvénient, bien que persuadé que la malade se réveillerait au premier coup de bistouri, l'opération fut fixée au dimanche '1 2 avril . La veille et l'avant- veille, la dame fut somnambulisée plusieurs fois par M. Chapelain, qui, dans cet élat, la disposait à supporter sans crainte l'opération, tandis qu'à son réveil, elle en repoussait l'idée avec horreur.
» Le jour fixé, M. .Iules Cloquet,. en arrivant à dix heures et demie, trouva la malade habillée et assise sur un fauteuil, dans l'attitude d'une personne paisiblement livrée au sommeil naturel ; il y avait une heure à peu près qu'elle était revenue de la messe, qu'elle entendait habituellement à la môme heure, et M. Chapelain l'avait mise dans le sommeil magnétique depuis son retour. La malade parla avec beaucoup de calme de l'opération qu'elle allait subir. Tout étant disposé pour l'opérer, elle se déshabilla elle-même, s'assit sur une chaise. M. le docteur Chapelain soutint le bras droit, le bras gauche fut laissé pendant sur le côté du corps; M. Pailloux, élève interne de l'hôpital Saint-Louis, fut chargé de présenter les instruments et de faire les ligatures. Une première incision, parlant du creux de l'aisselle, fut dirigée au-dessus de la tumeur, jusqu'à la face interne de la mamelle; la seconde, commencée au même point, cerna la tumeur par en bas et fut conduite à la rencontre de la première. Les ganglions engorgés furent disséqués et enlevés avec beaucoup de précaution, à raison de leur voisinage de Tarière axillaire. et la tumeur fut extirpée : la durée de l'opération a été de dix à douze minutes ; pendant ce temps, la malade a continué à s'entretenir tranquillement avec l'opérateur, et n'a pas donné le plus léger signe de sonsibilité. Aucun mouvement dans les membres ou dans 1rs traits, aucun changement dans la respiration ni dans la voix, aucune émotion dans le pouls no s'est manifestée; la malade n'a cessé de
2/i ESSAIS d'ANESTIIÉSIE CdlRURGICALE DANS LES TESII'S MODEllNES.
» prcseiUer cet état d'abandon et d'impassibilité automatique qu'elle ofîrait » à l'arrivée de M. Jules Cloquet ; on n'a pas été obligé de la conte- « nir, mais seulement de la soutenir : une ligature a été appliquée sur » l'artère thoracique latérale, ouverte pendant l'extraction des ganglions; » mais, chose digne d'observation, lorsque le chirurgien vint à laver la » peau aux environs de la plaie, avec une éponge imbibée d'eau, la ma- » lade manifesta des sensations semblables à celles produites par le cha- >• touillement, et dit plusieurs fois avec hilarité : « Eh I finissez, ne me cha-
» touillez pas » La plaie étant réunie par des agglutinalifs el pansée,
» l'opérée fut mise au lit, toujours dans l'état de somnambulisme, dans » lequel on la laissa pendant quarante-huit heures. Une heure après » l'opération, il se manifesta une légère hémorrhagie, qui n'eut point de » suite. Le premier appareil fut levé le mardi suivant : la plaie fut nettoyée et » pansée de nouveau, la malade ne manifesta aucune sensibilité ni douleur, » le pouls conserva son rhytlime habituel. Après ce pansement, M.Chape- » lain réveilla la malade, dont le sommeil magnétique durait depuis deux » jours. Elle ne parut avoir aucune idée, aucun sentiment de ce qui s'était » passé; mais en apprenant qu'elle avait été opérée, et voyant ses en- » fanis autour d'elle, elle éprouva une émotion très vive que M. Chapelain » fit cesser en l'endormant aussitôt. Aujourd'hui 16 avril, la plaie a été » pansée pour la seconde fois ; elle est en bon état, la malade est calme, » et aucun accident n'est survenu. »
L'observation conlenait des détails si précis, elle provenait d'une source si autorisée, que la déflanle compagnie se crut obligée, malgré de vives dénégations, de nommer une commission, composée de Lisfranc, Hervez de Cliégoin, Oudet et Moreau, pour voir par elle-même les effets du sommeil magnétique dans lequel était fréquemment plongée, après l'opération, la malade de M. Cloquet.
L'essai ne fut pas heureux; par des circonstances indépendantes de sa volonté, la commission ne put remplir son mandat. En fallait-il davantage pour donner gain de cause aux incrédules, et faire tomber dans l'oubli une observation pourtant digne d'intérêt.
Des conseils bienveillants engagèrent mèirie l'opérateur à diriger dans une autre voie son ardeur scientifique. « Le fait est très intéressant, lui dit Antoine Dubois, dans le lan-
SOMNAMBULISME. — llYl'iNUTISME. 20
gage all'ecUieiisemenl lamilier de l'époque, mais garde-loi bien d'en publier un second semblable (1). »
Dix ans plus tard, M. Oudet, à la prière de Capuron, fît part à l'Académie de médecine (2) d'un cas analogue à celui de M. Cloquet.
Observation. — « Madame B... a vingt-cinq ans et un caractère très impressionnable, elle appréhende vivement la moindre douleur et souffre de l'action de causes à peine appréciables pour d'autres. C'est ainsi qu'elle ne peut pas entendre craquer les doigts de quelqu'un sans éprouver des palpitations ou une sorte de défaillance.
i> Plusieurs fois, j'avais produit (c'est le magnétiseur qui parle avec l'autorisation de M. Oudet) en elle le somnambulisme et constaté son insensibilité dans cet élat, quand, le 6 septembre dernier (1 836), elle se plaignit à moi d'un mal de dents qui, disait-elle, la rendait malade depuis quelques jours. L'extraction de la dent était l'unique remède à ses souffrances, mais l'idée d'une opération la tourmentait au point qu'elle en éprouvait presque des convulsions. Je la conduisis à M. le docteur Oudet, qui, étant prévenu de l'état particulier de cette dame, la rassura sur la nécessilo qu'elle redoutait, et je convins secrètement avec mon estimable confrère qu'il la trouverait chez moi en somnambulisme.
» Le 14 novembre, à l'heure indiquée, M. Oudet la vil paisiblement assise dans un fauteuil et livrée depuis une heure au sommeil magnétique. Pour explorer la sensibilité, je la piquai fortement et à plusieurs reprises avec une épingle, je lui plongeai un doigt pendant quelques secondes dans la flamme d'une chandelle, elle ne donna absolument aucun signe de douleur. Durant ces épreuves, madame B... répondait à mesquestions avec l'indolence ordinaire à son étal. M. Oudet déplia sa trousse, le cliquetis des instruments ne parut causer aucune sensation ; ma somnambule se croyait seule avec moi, je la priai de me laisser voir sa dent malade : c'était une grosse molaire. Elle ouvrit la bouche sans défiance en disant : 1 Elle ne me fait plus de mal. » M. Oudet plaça son instrument ; au moment de l'accrocher, la tête sembla fuir un peu la main de l'opérateur, el nous entendîmes un léger cri. Ces deux signes de douleur eurent la rapidité do l'éclair. Le pouls de la patiente était calme, son visage n'indiquait pas la moindre émotion ; ses mains étaient devenues immobiles sur ses
(I) Cette anecdote était rappelée par M. .Iules Cloquet lui-même, il y a environ deux années, d.ans le sein de la Société de chirurgie. (i) BuUelin de l'Académie de wédcchie, t. I, p. ,313.