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ESSAIS D'ANESTHÉSIE CHIRURGICALE DANS LES TEMPS MODERNES

genoux. Je me hâlai de lui adresser celle queslion : » Avez-vous souffert? » elle répondit tranquillement: « Pourquoi souffrir ? » Elle ignorait ce qu'on venait de lui faire. Je lui offris un verre d'eau en l'engageant à se laver la bouche, elle ne comprit pas ma recommandation, ne but, ni ne cracha.

» Pendant une demi-heure que je prolongeai encore son sommeil, je la fis beaucoup parler, mais je ne pus découvrir en elle aucune marque de douleur. Éveillée, elle ne se douta de rien et ne se plaignit point d'abord. Vingt minutes après, elle porta la main à sa joue en disant : « Voilà ma dent qui va recommencer à me tourmenter. » Je lui appris enfin, à sa grande satisfaclion, ce que j'avais fait pour lui épargner des terreurs et de la souffrance. »

Ici le mouvement de la malade, le léger cri poussé par elle au moment de l'opération, laissent quelque doute sur l'existence d'une anesthésie complète.

Vers la tîn de septembre 18Zi2, Ward, ancien chirurgien de l'hôpital Saint-Barthélemy de Londres, paraît avoir pratiqué, sans causer de douleur, une amputation de cuisse chez un homme de quarante-deux ans, soumis à l'action magnétique (1).

Trois années plus tard, M. le docteur Loysel (de Cherbourg) lit une amputation de jambe chez une jeune fille de dix-sept ans, plongée dans le sommeil magnétique (2). L'insensibilité l'ut aussi complète que possible ; mais il importe de faire observer que la perte de la sensibilité ne fut obtenue qu'à la cent soixante-douzième séance de magnétisme.

Dans le courant de l'année suivante, le même opérateur paraît avoir obtenu trois fois, de la même façon, une insensibilité suffisante pour pratiquer d'importantes opérations, et en particulier l'extirpation de ganglions dégénérés chez une

(1) Account of a casa of successfid ampulalion oflhe Ihig duringh the mesmcric stale, without Ihe Icnowledge of Iho palierU, by W. Topliam and W. Wnrd ; Rcmarks by J. Eiliotson. In-8% Londoii, 1842-1843.

(2) Observations concernant une jeune fille de dix-sepl ans ampulce d'une jambe, à Cherbourg, le 2 octobre 1845, pendant le sommeil magnéiiqiie, par A. Loysel. Cherbourg;.

SOMNAMllULISMK. — HYPNOTISME. 1/

lemme nommée Anne Lemarcband, et chez un jeune homme du nom île Bayssel (I).

M.Courty (de Montpellier) (2), dit aussi avoir vu un exemple remarquable d'insensibilité magnétique chez une femme endormie par Kûhnholtz.

Nous empruntons à un article de la Gazette des hôpitaux (3), par M. Cbarpignon, médecin des prisons d'Orléans, la mention des opérations suivantes pratiquées sans douleur avec l'aide du même moyen :

« En 1847, le docteur Ribaud et M. Kiars, dentiste, enle- » vèrent, à Poitiers, une tumeur volumineuse de la mâchoire » à une fille endormie par M. Valletle.

» En mars J 8/1.5, amputation de la cuisse d'un jeune homme » par le docteur Fanton; en septembre '18/i5, amputation du » bras chez madame Nortway par le docteur JoUy; et enfin, )) vers la même époque, amputation de la cuisse sur miss Lakin » par le docteur Tossvel. »

Il paraît aussi que des expériences faites à Calcutta, en présence d'une commission scientifique, ont paru assez satisfaisantes, pour que Esdaille, chirurgien des hôpitaux de cette ville, ait été officiellement encouragé dans ses recherches sur l'insensibihté magnétique. S'il faut en croire une lettre adressée par ce dernier <à James Braid, chirurgien de Manchester, ses tentatives ont été couronnées de succès dans plus de trois cents ' opérations chirurgicales.

« Durant les six dernières années, écrit Esdaille, j'ai exé- » cuté plus de trois cents opérations capitales de toute espèce, » et dont beaucoup étaient de la nature la plus terrible, sans » occasionner aucune douleur aux patients. Dans tous les cas.

(1) Recueil d'opérations chirurgicales sur des sujets magnctisés, par Loysol. Chcibourg.

(2) (.ourty, Appriicier l'emploi des moyens anesihésiques en chirurgie, thèse de concours. Montpellier, 1810, p. 15.

(3) Gazette des hôpitaux, 180iO, p. 1 !!.

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)) l'insensibililc était produite de la même manière (par le » mesmérisme) ('!.). »

Nous ne sommes pas en mesure d'apprécier avec connaissance de cause la valeur des résultats obtenus et annoncés par Esdaiile : du moment qu'ils ont été vérifiés par une commission officielle et acceptés par des hommes considérables dans la science, ils méritent une sérieuse considération; mais, pour nous servir du langage de M. H. Larrey, appréciant ce genre de travaux du chirurgien de Calcutta, « nous ne pouvons non plus accepter sans beaucoup de réserve une doctrine et un système aussi contraires aux croyances médicales les plus rationnelles elles plus répandues en Europe (2) ».

Sans que la bonne foi de personne soit un instant mise en cause, il paraîtra toujours surprenant que l'auteur d'aussi nombreux succès n'ait pas trouvé jusqu'alors, fùt-il au fond de l'Inde, d'imitateurs aussi heureux !

Quoi qu'il en soit, tous ces faits étranges, éclos sur la terre classique du charlatanisme, ne pouvaient être acceptés qu'avec une extrême et légitime défiance. Accueillis chez les uns par des protestations retentissantes, chez d'autres par un silence indulgent, ils n'eurent d'autre effet que de passionner quelques adeptes voués au culte compromettant des sciences occultes.

Pendant ces dernières années, on crut un instant que cette interminable question du magnétisme ou du somnambulisme, dépouillée désormais de toute manœuvre secrète ou suspecte, allait définitivement entrer dans le domaine de l'observation rigoureuse.

Le 5 décembre 1859, M. Velpeau, au nom de M. Broca, entretint l'Académie des sciences d'un moyen nouveau, capable d'annihiler la douleur pendant les opérations.

Voici dans quelle circonstance fut constatée l'efficacité de

(1) IVilchcraft, p. 78.

(2) Rapport sur le mémoire de M. Clol-bey, iiitilulé De rrlcphanlianis des Arabes, cl en pai ticulier de ceux qui se développent au scrolum {Mémoires de la Sociélc de chirurgie, l. IV, p. 65).

ce procédé, qui, dans la pensée de l'aulcur, pouvait devenir le point de dépari d'une véritable méthode.

Observation. — <■ Une femme de vingt-quatre ans, entrée à l'hôpital pour une vaste brûlure du dos et des deux inemt)res droits, était atteinte en outre d'un abcès volumineux et extrêmement douloureux de la marge de l'anus. Épuisée par la douleur, et d'ailleurs fort pusillanime, elle redoutait beaucoup une incision, dont elle comprenait la nécessité. Après avoir placé son lit en face d'une fenêtre, je lui ai annoncé, dit M. Broca, que j'allais l'endormir. J'ai placé ma lorgnelle à 1 3 centimètres en avant de la racine du nez, en deçà par conséquent des limites de la vision dislincle, et la malade, pour regarder fixement cet objet, a été obligée de loucher fortement en dedans. Les pupilles se sont aussitôt contractées. Le pouls, déjà rapide avant l'expérience, s'est d'abord un peu accéléré, puis tout à coup est devenu beaucoup plus faible et beaucoup plus lent, ce qui avait élé également observé sur nos deux premiers sujets. Au bout de deux minutes, les pupilles commencent à se dilater, nous élevons le bras gauche presque verticalement au-dessus du lit : ce membre resle immobile. Vers la quatrième minute, les réponses sont lentes et presque pénibles, mais du reste parfaitement sensées. La respiration est très légèrement saccadée. Au bout de cinq minutes, M. FoUin, à l'insu de la malade, pique la peau du bras gauche, qui est toujours dans la situation verticale. Rien ne bouge. Une nouvelle piqûre, plus profonde, qui fait sortir une gouttelette de sang, passe également inaperçue. On élève le bras droit, qui reste suspendu en immobilité, comme le gauche. On soulève alors les couvertures, on écarte les membres inférieurs, pour mettre à découvert le siège de l'abcès; la malade se laisse faire, en disant toutefois avec tranquillité qu'on va sans doute lui faire du mal. Enfin, sept minutes après le début de l'expérience, pendant que je continue à tenir l'objet brillant devant les yeux, M. Follin pratique sur l'abcès une large ouverture qui donne issue à une énorme quantité de pus fétide. Un léger cri, qui dure moins d'une seconde, est le seul signe de réaction (juc donne notre malade: il n'y a pas eu le moindre tressaillement, soit dans les muscles de la face, soit dans les muscles des membres. Les deux bras sont restés, sans le moindre ébranlement, dans l'altitude qu'ils conservent depuis plusieurs minutes.

» Deux minutes plus tard la pose est toujours la même, les yeux sont largement ouverts, un peu injectés, le visage immobile comme un masque, le pouls exactement comme au moment de notre arrivée, la respiration parfaitemenl libre, mais l'opérée est toujours insensible. Le talon gauche, qu'on élève au-dessus du lit, reste suspendu en l'air ; les doux membres supérieurs sont toujours dans la m('iw attiliulc.

30 ESSAIS d'aNESTIIÉSIE CIlUiURGICÂLE DANS LES TEMl'S MODERNES.

» .l'enlève le corps brillant placé au-devant des yeux, l'insensibililé et l'immobilité calalepiique persistent toujours. Je fais sur les yeux une friction légère et une insufflation d'air froid : l'opércè fait quelques petits mouvements. On lui demande si on lui a fait quelque chose; elle répond qu'elle n'en sait rien : du reste, ses trois membres sont toujours dans les attitudes qu'on leur a données; il y a déjà plus de treize minutes que le bras gauche est dans la position verticale. M FoIIin pratique sur ce bras une piqûre qui amène une gouttelette de sang : la malade ne s'aperçoit de rien, et ses doigts mômes restent entièrement immobiles. Enfin, dix-huit à vingt minutes après le début de l'expérience, et plus de douze minutes après l'opération, je fais sur les yeux une friction plus forte que la première et j'insufUesur le visage une plus grande quantité d'air froid. Cette fois la malade se réveille presque subitement: ses deux bras et sa jambe gauche se relâchent presque à la fois, et retombent tout à coup sur le lit; puis elle se frotte les yeux, et reprend toute sa connaissance. Elle ne se souvient de rien, et s'étonne d'apprendre qu'elle a été opérée. Au bout de quelques instants, elle se plaint de souffrir un peu de la plaie qu'on vient de lui faire, mais cette douleur est très modérée (i). »

Ainsi qu'il résulle d'une communication foiH intéressante sur le même sujet, faite le 7 décembre par M. Broca dans ]e sein de la Société de chirurgie, les moyens employés par lui sur la malade de M. Follin étaient depuis longtemps connus en Angleterre, puis en Amérique, et spécialement étudiés depuis vingt ans par Bi\aid (de Manchester). Dans quelques publications spéciales (2), Braid avait appris que chez un certain nombre de sujets, et notamment chez des femmes, il est possible, en recommandant de regarder fixement un objet placé en deçà de la vue distincte, ou bien en soutenant l'attention pendant un temps suffisant, de provoquer un état cérébral tout particuHer, une sorte de sommeil qu'il désigna sous le nom à' hypnotisme, et qui n'est, en dernière analyse, qu'une phase de l'état de somnambuhsme obtenue par des procédés spéciaux.

(1) Complea rendus de l'Académie des sciences , t. XLIX, p. 904.

(2) Voici le litre des principaux écrits de ISraid sur ce sujet : i\ciirhypnologie, 1843; — Observations on trancc, 1845;— Wilchcrafl, hypnolism , eleclrobiology, 1852.

. Mais si l'hypnotisme, ou le braidisme, ainsi qu'il s'est appelé du nom de son inventeur, était connu depuis plusieurs années, ce n'était qu'au point de vue physiologique, et en appelant l'attention sur les applications pratiques qui pouvaient en découler, M. Broca découvrait un horizon nouveau.

L'immense intérêt qui se rattache à tout ce qui touche à l'aneslhésie chirurgicale, l'autorité scientifique des auteurs et promoteurs de la découverte, la singularité des troubles fonctionnels observés pendant l'état hypnoptique, piquèrent vivement la curiosité. Chacun fit des expériences, chacun voulut constater la réalité de faits aussi inattendus, et produire le contingent de son observation personnelle. Malheureusement, les nombreuses communications faites ultérieurement à la Société de chirurgie n'avancèrent pas beaucoup la question de l'aneslhésie hypnotique; elles retracèrent scrupuleusement ce qui était connu en Angleterre depuis longtemps, et, sous ce rapport, elles eurent le mérite de le vulgariser parmi nous; mais le nouvel agent anesthésique fut, entre les mains du plus grand nombre, convaincu d'impuissance. Un seul chirurgien, M. Guérineau (de Poitiers), aurait été assez heureux pour rencontrer un sujet favorable.

Observation. — » Jarrie (Georges), âgé de trente-qualre ans, du village (la Morlhemer, déparlement de la Vienne, entre à I Hôtel-Dieu de Poitiers le 2î5 octobre 1 So9, pour y être traité d'une tumeur blanche du genou gauche. Ce malade, d'une constiLulion lymphatique, très amaigri, ne paraît nullement impressionnable; fatigué par les privations de loule nature et par une maladie qui dure depuis deux ans, il réclame lui-môme avec calmo l'amputation de la cuisse. Certains symptômes fournis par l'auscuilation faisant craindre la présence de tubercules, on prescrit pendant deux mois environ une nourriture substantielle, le vin de quinquina et l'huile de foie de morue.

» Le 19 décembre, l'élal s'étant beaucoup amélioré, je propose Tampulalion, qui est acceptée sans hésitation pour le lendemain. Il faut ajouter que pendant le séjour à l'hôpital le genou gauche, qui présentait un volume d un tiers au moins plus considérable que le droit, avait été traité localement, mais sans succès, i)ar tous les moyens employés d'ordinaire conire

o2 ESSAIS d'anesïiiésie chirurgicale dans les temps modernes.

les Uimeurs blanches. Ce genou élail lellement douloureux, quele moindre mouvement imprimé au membre arrachait des cris au malade. Co dernier craignait la douleur à ce point, qu'il a mieux aimé se traîner peu à peu lui-même jusqu'à la salle d'opérations, que de s'y l'aire porter par des infirmiers; toulefois, épuisé de fatigue, il se trouva mal en y arrivant.

» Une heure environ après cette syncope, j'explore le pouls, qui était un peu faible ; le malade, il est vrai, n'avait pas voulu prendre de nourriture depuis vingt-quatre heures.

» J'opérai en présence deMM. Pomonli, chirurgien-major au72''de ligne ; Delaunay, professeur adjoint; Jallet, chef des travaux anatomiques, et des élèves de l'école de médecine de Poitiers. L'un d'eux place une spatule à 2 décimètres environ de la racine du nez du malade, couché dans la position horizontale, les jambes et les cuisses ne reposant pas sur le lit. Craignant les vives douleurs que le moindre mouvement imprimé au genou faisait renaître, Jarrio soutenait sa jambe gauche avec la droite croisée audessous; un des élèves maintenait les deux membres dans cette position. Le strabisme convergent et en haut se produit promptement. Je veux alors séparer les deux jambes du malade; il se plaint beaucoup et s'y oppose. Je lui fais observer qu'il m'est impossible d'opérer dans la position qu'il occupe; il se décide alors à laisser placer les deux cuisses dans l'abduction, malgré la vive douleur qu'il éprouve et en poussant des gémissements.

» Cinq minutes s'étaient écoulées depuis que lesyeux étaient fixés sur la spatule. J'élève le bras gauche au-dessus du lit, puis je l'abandonne; il y retombe aussitôt. Il n'y a point de catalepsie, le malade me dit que je ne pourrai pas l'endormir par ce procédé. Je recommande aussitôt le plus grand silence dans la salle, où de nombreuses conversations particulières s'établissaient déjà, et moi-môme je n'adresse plus la parole au patieni, qui regarde la spatule avec persévérance.

» Après cinq minutes du plus profond silence, je pratique l'amputation à la partie inférieure de la cuisse par la méthode à deux lambeaux. Pendant celte opération, qui dure une minute et demie, le malade ne profère aucune plainte et ne fait pas le moindre mouvement, bien qu'il soit à peine maintenu. Je lui adresse alors la parole et lui demande comment il se trouve; il me répond qu'il se croit dans le paradis, saisit aussitôt ma main et la porte à ses lèvres.

» Pendant l'opération, les yeux étaient agités d'un mouvement oscillatoire ; ils avaient l'air de chercher avoir la spatule. L'un des élèves pinça la cuisse environ deux minutes avant l'amputation et demanda au malade s'il éprouvait de la douleur. « Oh ! je sens bien un peu, » répondit-il. Vers le mémo moment, un autre élève souleva le bras, qui retomba s-r le

SOMNAMUULISMK. — HYPNOTISME. 33

lit; il no paraîL donc point y avoir en do catalepsie. L'ampulalion 1ermiiîéo, le malade dit à l'élève : « J'ai senti ce qu'on m'a ('ail, et la preuve, » c'est que ma cuisse a clé coupée au moment où vous me demandiez si >- j'éprouvais quelque douleur. » Or, ce n'est que deux minulcs après cette inlerrogalion que commença l'opération, et, pendant tout ce temps, les traits du visage n'ont pas montré le moindre spasme, ni la moindre contraction : Jarrie semblait toujours chercher des yeux le corps brillant.

» Il est bien resté avéré pour tous les assistants que le malade n'avait pas éprouvé de douleur, car il n'a pas proféré la moindre plainte, tandis qu'auparavant, il criait aussitôt qu'on imprimait le plus léger mouvement au membre lésé (1). »

On trouve aussi, dans un travail de M. Pliilips, la menlion d'une opération qui aurait été pratiquée sans douleur à la faveur du sommeil braidique. A défaut d'observation, nous nous contentons de reproduire textuellement le passage de M. Philips :

« M. Tavernier (de la Nièvre), médecin et rédacteur de » VOpinion nationale, nous a dit avoir reçu communication » d'une amputation d'un doigt de la main pratiquée sans dou- » leur par un médecin de province, à la faveur du sommeil » braidique (2). »

EnOn M. Guillard (d'Aix-les-Bains), relatant dans la Gazelle mklicale de Lyon quelques exi)ériences sur l'hypnotisme Icnices par M. Carret, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Cliambéry, parle « d'un vieillard sexagénaire chez qui un » abcès à la cuisse droite, suite d'angioleucile et fort dou- » loureux, a été ouvert et vidé par d'énergiques pressions sans » que le malade y prêtât la moindre attention. »

Découragés par le peu de succès de leurs tentatives, les chirurgiens désertèrent brusquement la cause de l'hypnotisme. A une période d'engouement peu commune succéda tout à coup un silence absolu, comme si l'on se fût aperçu mais un peu lard, que l'hypnotisme n'était qu'un visage nou-

(\) C.azeUc hebdomadaire, 18*10, p. 818. ■

(2) CouruhinrU,m (l pralique de braidismc. Paris, I8fi0, p. 140.

â/l ESSAIS d'ANESTIIÉSIE CHIRURGICALE DANS LES TEMPS MODERNES.

veau de ce protée déjà frappé d'ostracisme sous les noms de Mesmer et de Caglioslro.

Si rien ne nous échappe, les faits qui précèdent, représentent tout ce qui a été publié sur l'anesthésie observée pendant l'état de somnambulisme ou d'hypnotisme. On pourrait y ajouter des cas nombreux dans lesquels des sujets hypnotisés sont restés insensibles à des piqûres d'épingle, des pincements réitérés à la peau, quelquefois même à des avulsions de dents; mais ces faits, annoncés sommairement, transmis souvent dans le courant de la conversation, rentrent plutôt dans le cadre d'une étude physiologique que dans celui de l'anesthésie chirurgicale, qui demande des faits précis, circonstanciés, et de plus, puisés dans le domaine de la médecine opératoire.

Ainsi, dans une période de quarante années, quinze fois à peine, en Europe du moins, le sommeil magnétique a pu prêter un concours efficace à la chirurgie, et depuis deux années que l'attention du monde savant a été appelée d'une façon solennelle sur la venue du braidisme, quatre faits se sont produits.

En présence de pareils résultats, deux questions doivent être posées :

1° L'anesthésie magnétique peut-elle être affirmée comme un fait désormais acquis h la science? 2° D'après ce qu'elle a donné, d'après sa nature, peut-elle être utilisée, et les moyens de l'obtenir peuvent-ils être érigés en méthode scientifique?

l°Si, pour répondre à la première question, nous consultions le témoignage des académiciens qui accueillirent les communications de M.¥. ,T. Cloquet, Oudet et autres; si même nous prêtions quelque peu l'oreille aux commentateurs officieux des phénomènes anesthésiques du braidisme, nous n'hésiterions pas à répondre par la négative. L'esprit accueille naturellement avec défiance des faits qui ont le tort d'être si rares; il leur oppose volontiers d'autres fails du même ordre, tout aussi inexpliqués et derrière lesquels il abrite son incrédulité.

C'est là ce qui est arrivé. A chaque exemple d'insensibilité, on a opposé cFaulres exemples plus nombreux, et dans lesquels les opérations les plus longues, les plus cruelles, telles que des amputations de jambe, de cuisse, de sein, de testicule, etc., avaient été supportées sans provoquer aucun signe de douleur. S'il n'était arrivé à chaque opérateur un peu répandu de rencontrer des cas de ce genre, nous pourrions rappeler les faits invoqués par Larrey, Roux, Capuron, etc., dans le cours de la discussion qui suivit la célèbre communication de M. Cloquet (1).

En principe, nous nous défions beaucoup de ce moyen sommaire de juger les choses. De tels arguments nous paraissent moins propres à préparer une conviction scientifique qu'à déguiser une fin de non-recevoir systématique. Aussi, malgré de nombreuses et énergiques dénégations, nous croyons à l'existence de l'anesthésie pendant le somnambulisme provoqué et l'hypnotisme, parce qu'elle s'est révélée à des observateurs dont le nom seul est une garantie contre toute chance d'illusion ou d'erreur.

2» Mais si cette insensibilité persistante, profonde, nous paraît démontrée , l'observation conduit à ne voir là qu'un fait exceptionnel, contingent, particulier à l'individu, dépendant de causes ignorées, et ne présentant aucun des caractères de permanence et de régularité que l'on est habitué à demander aux méthodes scientifiques. La plupart des chirurgiens qui ont employé le braidisme ont complètement échoué ; les autres sont parvenus à obtenir, tantôt une anesthésie complète, mais éminemment transitoire, tantôt de brusques alternatives il'hyperesthésie et d'analgésie, tantôt enfin une insensibilité bornée aux téguments, sans qu'il soit possible de démêler à quoi tiennent ces différences ou ces oppositions.

Le magnétisme animal jusqu'alors ne s'est discipliné dans

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aucune de ses phases, el. s'il était, de notre sujet d'envisager la question au point de vue physiologique, nous invoquerions de honnes raisons pour attribuer les perturbations fonctionnelles qui le caractérisent à un état névropathique provoqué chez des cerveaux malades ou prédisposés.

Néanmoins certains auteurs spéciaux , et en particulier M. Philips (1), ont prétendu maintenir, diriger riniluence magnétique, et déterminer chez la grande majorité des individus, à volonté, une série de modifications correspondant à la série des fonctions nerveuses. Parmi ces modifications obtenues à volonté, se trouvent mentionnés la surexcitation ou l'anéantissement de la sensibilité générale, l'anesthésic générale ou circonscrite à un bras, à une jambe, ou même à une seule phalange des doigts, etc., etc. Certes, il était difficile de mieux spécifier les qualités que tout chiriargien philanthrope souhaiterait à une nouvelle méthode anesthésique, mais nous avons bien peur de nous trouver ici dans le monde des illusions et de la fantaisie.

Nous ne croyons pas plus à l'avenir chirurgical du somnambuhsme el du braidisme qu'à son passé, et pourtant nousn'hésitons pas à transcrire ici le programme de leurs adeptes. La science a le droit et le devoir d'étudier ces problèmes difficiles, dont l'esprit de routine ou une fausse pudeur ont fait toujours écarter la solution. C'est en reprenant des recherches trop tôt abandonnées, mais en les reprenant avec calme et persévérance, que l'on parviendra à dégager ce qu'il peut y avoir de vérités inconnues sur ce point livré jusqu'à nos jours aux rêveries des visionnaires ou aux exploitations du charlatanisme.

La prophylaxie de la douleur a été, comme on le voit, l'objet de tentatives réitérées et persévérantes ; le nombre des moyens tour à tour proposé^, puis abandonnés, témoigne assez de leur

(i) Mémoire cilè, ]>. 2;i cl suiv.

SOMNAMBULISME. — IIYl'iNOTlSMK. àr

impuissance. Toiilclbis il l'aul établir enlro eux une dislinelion : les uns sont depuis longtemps oubliés, les autres, par l'infidélilé de leur action, par leur capricieuse insuffisance ou les dangers inhérents càleur emploi, ne peuvent servir de base à une méthode générale, mais ils oflrenl des ressources précieuses dans cerlains cas, et peut-être trop négligées ou méconnues de nos jours. Nous y reviendrons ({uand nous nous occuperons de l'anesthésie locale.

ARTICLE III

CRÉATION DJÎ LA MÉTHODE ANESTIIÉSIQUE.

Les grandes découvertes sont rarement l'œuvre d'un seul homme. On dirait que l'idée dont la découverte estla réalisalion a besoin de subir une évolution latente et graduelle, avant que l'intelligence humaine soit apte à lui donner un corps. Entre celui qui, par une intuition sublime, attire les esprits dans une direction nouvelle, et celui qui, sur cette route, est l'homme heureux marqué pour la postérité , il existe une solidarité étroite. Si l'un a produit l'eflet, l'autre a conçu la cause. C'est donc une chose indispensable de faire précéder l'histoire d'une découverte, du développement de la pensée qui lui a donné naissance, comme c'est un devoir de justice et de reconnaissance de rappeler, à côté du nom de l'inventeur, le nom des hommes qui en ont préparé l'avènement. Les documents et les nombreuses pièces justificatives publiés à l'occasion du procès qui éclata entre Jackson et Morton (1), les curieux détails relatés au sujet de l'histoire de l'éthérisation par M. L. Figuier (2), nous aideront beaucoup dans la tdche délicate de rendre à chacun la part qui lui revient dans la découverte de la méthode aneslhésique.

(1) Bi-^eme des droits de Charles T. Jackson à la découverte de l'éthMsation, par Josepli et Henry Lord. Paris, 1848. — Mémoire sur la découverte du nouvel emploi del'élhersulfuriquc, par Morlon, suivi des picccsjiisUncalives. Puri.s, 1817.

(2) L. Figuier, L'éthérisation {Dccouverles scientifiques, t. III, p. 179).

§ I. — Action iuicH(lié.si(|iiu <lii |ii-o(o.\y<lc tVuv.nU^ et Uo réUicr.

La matière médicale ne manquait pas d'agents énergiques capables de déterminer une insensibilité profonde, et de réaliser ainsi, en partie, le but que se propose l'anestbésie cbirurgicale; mais la multiplicité de leurs effets, la persistance de leur action surtout, qui suffit pour mettre la vie en péril, ne permettaient pas de songer jamais à utiliser d'une mariiére générale leurs vertus stupéfiantes. Il fallait trouver une autre classe de modificateurs tout aussi énergiques, mais qui, pénétrant dans l'organisme sous la forme de vapeurs subtiles, ne fissent que traverser l'économie ; provoquant une action vive, prompte, mais éphémère comme leur séjour; ayant dans leur nature tout ce qu'il faut pour procurer une anesthésie profonde, mais trouvant dans leur- état physique, gaz, vapeurs insolubles ou peu solubles dans le sang, la cause d'une élimination incessante assez active pour détruire leurs effets au fur et à mesure qu'ils se produisent.

Le mode régulier de pénétration de pareilles substances dans l'organisme, c'est l'absorption pulmonaire; leur mode régulier d'administration devait être l'inhalation. En remontant ainsi des effets vers leur cause, on est conduit à considérer les procédés par inhalation comme le principe d'une bonne méthode anesthésique. C'est à ce titre qu'un homme à la fois chimiste et médecin, Beddoès, dont le nom se trouve à la tête du mouvement médical, qui, vers la fin du siècle dernier, vulgarisa en Angleterre, comme moyen de traitement, l'aspiration de certains gaz, nous paraît être le promoteur de la méthode anesthésique.

On ne doit pas oublier pourtant qu'au moyen âge certaines recettes engourdissantes dont nous avons parlé, étaient déjà administrées par adoration. L'indication est plus explicite encore dans un passage fort curieux du livre de Jean-Baptiste Pesta, sur la magie naturelle. Dans un chapitre qui a pour

ACTION Dr l'IlOTOXYDE d'AZOTE ET DE l'ÉTIIEII. 39

titre : Medicamcnta sotnnifera, l'auteur décrit de la manière suivante le mode de conservation et d'administration d'une teinture soranilcre :

« Ces substances étaient converties en essence, dit-il; celle-ci » doit être renfermée hermétiquement dans des vases de » plomb pour que la partie subtile ne s'en échappe point, car » sans cette précaution, le remède perdrait sa vertu. Au rao- » ment de s'en servir, on ôte le couvercle, et l'on porte immé- )) diatement le vase aux narines de la personne à endormir; )) elle aspire la partie la plus subtile de l'essence, et par ce » moyen ses sens seront enfermés comme dans une citadelle, » de telle sorte qu'elle pourrait être enterrée dans le sommeil » le plus profond, dont il ne serait possible de la tirer que par » la plus grande violence. Après ce sommeil, la personne » n'éprouve aucune pesanteur de tête et n'a aucune connais- » sance de ce qui lui est arrivé. »

En présence de détails aussi précis, n'est-on pas tenté de croire qu'à cette époque l'alcool, et peut-être l'éther ou le chloroforme, se trouvaient entre les mains de quelques initiés qui connaissaient leurs vertus stupéfiantes?

On trouve, dans un petit opuscule attribué à Albert le Grand, la formule d'une. préparation qui rend la chose m.oins invraisemblable qu'elle ne le paraît au premier abord. Pour préparer un certain liquide, que l'auteur désigne sous le nom d'aqua ardens, il recommande de distiller dans un alambic un mélange de vin foncé en couleur, de chaux vive, de sel commun, de tartre et de figues vertes, et de conserver le produit de la distillation dans un vase de verre (1). Nous ne savons quels peuvent être les résultats d'une semblable réaction ; du moins c'est là un moyen d'obtenir de l'alcool à un haut degré

(I) « Aqiiam ardenlcin sic fiicins : Rccipc viruim iii-niiii, spissuiii, potens el velus et in urm quarUi ipsius disUTiiperabis viviu calc.is, sulpinuis vivi, sublilissimo puljerisnt, Urtari de bono vino et .^alis cominunis albi grossi, i)ostca poncs in cucurh.ta benc lutata, cl dcsiipcr posito aicmbico, dlUiUiibis a(iuuni ardeiilcni quam scryare debes in vase vitrco. —AWcrii Marjui liber de mirabilihus vnoHli,càiL m-I2, sans pagination, de iMDLV.

aO CIÎKATION DE LA MÉTHODE ANESTIIÉSIQUE.

de concenlration, et capable, à une certaine température, de provoquer l'aneslliésie par V adoration.

Le fait fùt-il démontré, qu'il n'enlèverait rien au mérite et à l'originalité des vues du physiologiste anglais.

Vers 1795, Beddoès fonda par souscription une Institution pneumalique {Médical ■pneumatic Inslilntion) dans un petit bourg situé aux environs de Bristol. Comment fut-il conduit à créer cet établissement ? Évidemment, l'anesthésie chirurgicale n'y était pour rien; on était à une époque où les inhalations d'éther, de même que celles d'air fixe (acide carbonique), jouissaient en Angleterre d'une certaine faveur dans le traitement de la phthisie et d'autres affections pulmonaires. Beddoès s'intéressait à cette innovation thérapeutique. Il a même fait connaître quelques-uns des succès obtenus par Pearson et Thornton, qui expérimentaient plus spécialement cette méthode de traitement à laquelle leur nom est resté attaché. L'un d'entre eux, qui se rapporte plus spécialement à un cas de chirurgie, mérite d'être cité. Thornton, un jour, employa les inhalations d'éther pour obtenir le soulagement d'une inflammation très douloureuse de la glande mammaire.

« Je remplis une cloche de verre d'air atmosphérique, dit- » il, et j'y fis brûler deux cuillerées à bouche d'éther. La » malade inhala le produit pendant deux minutes environ en » se tenant debout, jusqu'à ce que le pouls s'effacàt; les yeux » s'obscurcirent et ne représentèrent plus les objels de la » vision. La face devint d'une pâleur mortelle; la malade finit » par s'évanouir dans les bras d'une domestique. Au bout de » dix minutes environ, elle reprit ses sens ; le pouls était fiiible » et donnait 98 pulsations : pour la première fois depuis plu- » sieurs semaines, la malade ne senlait ni chaleur ni oppres- » sion à la poitrine (1 ) . »

L'inhalation produisit évidemment, dans ce cas, la plupart des effets que nous connaissons aujourd'hui : un pas de plus.

(I) lioulïsoii, ouv. cil.,[\ 00.

ACTION DU PROTOXYUE d'AZUTE ET DE l'ÉTJIEIî. /|1

et i'élliérisalion chirurgicale était, trouvée. Mais il est bien rare que l'esprit humain arrive au but par la voie la plus directe. Sans cloute, ce fut la connaissance des propriétés thérapeutiques de l'éther qui, au lieu de conduire à l'étude physiologique de cette substance, fît naître le projet étrange, téméraire peut-être, de soumettre à l'expérimentation sur l'homme malade, pour en étudier les vertus curatives, les airs artificiels {on foctitious airs) dont la découverte venait d'illustrer les noms de Cavendish et de Priestley.

Beddoès avait dans son Institution pneumatique un laboratoire pour la préparation des gaz, et un hôpital pour loger les malades qui devaient être soumis périodiquement aux inhalations gazeuses.

Pour diriger son laboratoire, il fallait un chimiste habile. Guilbert, l'un de ses amis, lui proposa un jeune homme que le hasard lui avait fait rencontrer dans l'humble boutique d'un droguiste : c'est ainsi que Ilumphry Davy, à peine âgé de vingt ans, fut appelé, le 1" mars 1798 (1), à seconder les projets de Ceddoés.

Le premier mérite de Beddoès avait été de fonder une Institution pneumatique; le second, celui de pouvoir y attacher un homme de la valeur de Humphry Davy.

Dans sa position nouvelle, Davy fut chargé spécialement de préparer les gaz et d'étudier leur action sur l'organisme. Le premier corps que le hasard des préparations soumit à son investigation fut précisément l'oxyde d'azote, celui qui exerce sur l'organisme humain l'action qui se rapproche le plus de 1 action anesthésique. Les résultats obtenus par le jeune chiniislc avec le protoxyde d'azote, qu'il désigne sous le nom

oxyde nitreux, lui parurent assez importants pour en faire I'oi)jct d'un travail publié en 1799 (2). Ce mémoire est une espèce do journal qui ronformo la série d'é])rouve3 tentées par

(') l'iguier, ouv. cil., t. III, p. 199.

i-i) Davy, Hescarchcs chim. on the ga^cous oxyd of azote, elc.

Davy sur lui-même, soit avec le protoxyde d'azole mélangé à l'air, soit avec le gaz pur.

Elles démontrent que ce gaz, pris en inhalation pendant quelques minutes, exerce une action sur les centres nerveux, caractérisée surtout par une tendance excessive à l'hilarité (d'où le nom de gaz hilarant, qui lui est resté) et l'exaltation de la force musculaire.

Davy ne s'arrêta pas à cette remarque physiologique; il pensa qu'un modificateur aussi puissant pouvait hieu n'être pas sans action sur l'exercice de la sensibilité, et que l'on pourrait peut-être, avec son aide, suspendre ou atténuer la douleur physique. L'expérience répondit à son attente; deux fois il parvint de la sorte à dissiper une violente céphalalgie, et une troisième fois à faire disparaître une douleur violente causée par le percement d'une dent.

« La douleur, dit-il (J ) , diminuait toujours après les quatre ou » cinq premières inspirations; le chatouillement venait comme » à l'ordinaire, et la douleur était pendant quelques minutes » effacée par la jouissance. » A la suite de celte remarque, Humphry Davy, avec cette pénétration d'esprit qui n'appartient qu'au génie, prépare l'avènement de l'anesthésie chirurgicale dans la phrase suivante : « Le protoxyde d'azote pur » paraissait jouir, entre autres propriétés, de celle de détruire » la douleur; on pourrait probablement l'employer avec avanj tage dans les opérations de chirurgie qui ne s'accompagnent » pas d'une grande effusion de sang. »

La constatation réitérée de phénomènes aussi singuliers, aussi nouveaux, captiva vivement l'attention; l'opinion s'en émut, et pendant un certain temps l'Institution pneumatique de Glifton devint un foyer où l'amour de la science, l'intérêt et la curiosité, attiraient les savants, les malades et même les poêles de l'époque. Les expériences de Davy furent répétées, mais avec des résultats très variables.

(1) riguici', oUiT. d(., t. m, p. 203,

ACTION DU PROTUXYÛE d'AZOTE ET DK l'ÉTIIEH. /(S

Bientôt la nouvelle de cette découverte se répandit de l'autre côté du détroit et dans tout le continent. En France, Proust, Vauquelin, Thenard ; Berzelius en Suède, Pfaiï et Wurzer en Allemagne, recherchèrent dans les inhalations du protoxyde d'azote les effets constatés en Angleterre. Les uns, et c'est le plus grand nombre, furent assez heureux pour observer sur eux-mêmes l'action spéciale du gaz exhilarant; les autres ne ressentirent, tantôt qu'une saveur douceâtre au palais, tantôt rien du tout ou seulement de la gêne dans la respiration et un sentiment de compression au niveau des tempes. Une telle diversité d'action , attribuée avec beaucoup de raison à la pureté plus ou moins grande du produit; la menace d'accidents graves chez plusieurs personnes qui en essayèrent l'emploi, firent renoncer bien vite à l'usage du protoxydc d'azote. L'abandon de ce premier agent anesthésique fut précisément la cause du pas important qu'allait faire la science dans la voie toute' tracée de l'aneslhésie chirurgicale.

L'impulsion était donnée, la mode était plus que jamais aux inhalations gazeuses. Le protoxyde d'azote une fois abandonné, il fallait le remplacer par un agent moins irritant, moins indocile et tout aussi capable de procurer ces rêves déhcieux, cette gaieté folle, qui étaient le principal mobile de recherches poursuivies surtout par des étudiants ou des garçons de pharmacie. Sans doute, bien des essais infructueux furent tentés, mais un jour vint à l'esprit de l'un d'eux l'idée de respirer les vapeurs dégagées par l'éllier sulfurique.

On ne sait ni par qui, ni dans quelle circonstance, l'éther fut ainsi substitué au protoxyde d'azote. On conçoit sans peine d'ailleurs qu'un liquide séduisant à l'œil, volatil, chaudement aromatique comme l'éther sulfurique, dut être l'un des premiers à tenter le zèle de jeunes gens plutôt en quête d'émotions que de découvertes scientifiques. Toujours est-il certain que «quelques années après l'abandon du protoxyde d'azote, les » élèves de chimie, dans les cours publics, les apprentis, dans » les laboratoires de phai-macic, étaient dans l'habitude de res-

hh CRÉATION DE LA MÉTIlOUl!; ANKSTlIÉSiyUIi.

» pircr des vapeurs d'clher comme objet d'amuscmenl, ou pour » se procurer celle ivresse de nature si spéciale qu'amenait » l'inspiration du protoxyde d'azote. La tradition qui confirme » cette pratique est encore vivante en Angleterre et aux Élats- » Unis (1). »

A côté de ces souvenirs qui établissent une notoriété d'assez vieille date, la science avait consigné dans ses annales, durant la longue période qui s'élend de l'école de Beddoès à la découverte de la méthode aneslhésique, un certain nombre de faits qui mettaient hors de doute, non pas seulement les vertus enivrantes, mais l'action profondément stupéfiante de l'éllier sulfurique.

Orfila (2), ayant introduit dans l'estomac d'un chien une demi-once (15 grammes) d'éther sulfurique, l'avait vu tomber, avant de mourir, dans un état complet d'insensibiUlé, précédé d'un affaiblissement musculaire très prononcé.

La même influence fut constatée par R. G. Brodie (3) sur un cheval auquel on avait administré une certaine dose d'éther.

Giacomini avait aussi remarqué {h) que si l'on fait inspirer de l'éther à des lapins, ils restent pendant quelque temps éblouis, abattus, bouleversés, puis ils chancellent et deviennent soporeux. Le même auteur ajoute que, chez l'homme, l'éther à dose modérée produit de la chaleur, de la sueur, l'élévation du pouls, une légère surexcitation cérébrale; à une dose plus forte, il détermine une espèce d'ivresse de peu de durée, avec torpeur dans les membres.

Nous avons déjà rapporté l'observation si intéressante de

Thornton.

Dès l'année 1818, un article sur les propriétés stupéfiantes

(1) Figuier, ouvr. cit., t. III, p. 207.

(2) Orfila, Toxicologie générale, 4" édition, l. II, p. 531.

(3) Journal de médecine de Leroux, t. XXVI, p. 32.

U) rrailé philosophique el expérimental de matière médicale et de thérapeutique, par G. A. Giacomini, professeur à l'uiiivcrsilé de Pavic, publié en français dans V Encyclopédie des sciences médicales, 1839, p. 57.

ACTION nu l'ROToXYDl': u'aZOTE et de L'ÉTIIEn. /|5

de l'élhor lui publié dans un journal anglais (1); on y [rouvn racontée l'iiisloirc d'un genlleman qui, pour avoir respiré des vapeurs d'étlicr, tomba dans une léthargie profonde qui dura trente heures et menaça sérieusement sa vie.

Un autre journal anglais rapporte l'histoire de la servante d'un droguiste qui fut trouvée morte pour avoir respiré les vapeurs d'éther émanées d'une jarre accidentellement brisée dans la pièce où elle se trouvait couchée. On trouve aussi, dans Christison, le fait plus significatif encore d'un jeune homme qui tomba dans un état complet d'insensibilité après avoir respiré un air fortement chargé de vapeurs d'éther sulfurique. 11 resta dans un état apoplectique pendant quelques heures, et il aurait probablement succombé, si, après s'être aperçu de son élal, on ne se fût hâté de le transporter à l'air libre (2).

M. le professeur Cruveilhier nous a parlé d'un cas de sa pratique dans lequel il a observé tous les phénomènes de l'anesthésie quelque temps avant la découverte de l'éthérisation : c'était vers ISo?. U s'agissait d'une dame du plus grand monde, fréquemment exposée à de violents accès de suffocation. L'éther pris en inhalation était le seul moyen d'obtenir du calme; aussi, chaque fois que le mal reparaissait, la malade, d'elle-même, s'emparait d'un flacon d'éther dont elle aspirait avidement les vapeurs jusqu'à ce qu'il survînt un sommeil profond avec anéantissement complet et perte de connaissance.

§ M. — Proiiiiors osMiiiH d'ancHtlu-Mic rr.iriii-Kicalc avec lo iii-otosydo

tl'nzote o< rcUicr.

Malgré des enseignements aussi précis et dont il nous est SI facile, après coup, de mesurer la portée, aucune tentative d'ancsthésic chirurgicale ne fut faite à cette époque.

(1) Qiiai lerly Journal of tciencca, 1818.

(2) f.hri-iison, Oi imison^, 'i'' (•dilion. lviiMil)oiir? , I8:!(l, p, 804.

3è CRÉATION DE LA MÉTHODE ANESTIlÉSlQtJE.

Le temps n'était pas venu encore d'accorder à ces faits toute leur signification.

Il y a pourtant un homme dont les vues éminemment pratiques méritent une mention spéciale. C'est cet Anglais, M. Hickman, chirurgien de Londres, dont les propositions furent si mal accueillies, malgré les observations du baron Larrey,par l'Académie royale de médecine. Notre confrère de Londres avait adressé en 1828, au roi Charles X, une lettre, renvoyée aussitôt à l'examen de l'Académie, dans laquelle il annonçait avoir trouvé le moyen de rendre insensible pendant les opérations les plus longues et les plus délicates. Le [)rocédé indiqué sommairement par l'auteur consistait à faire pénétrer méthodiquement et par inhalation certains gaz dans l'organisme. De nombreuses expériences tentées avec succès chez les animaux servaient de base à sa proposition (I).

C'est avec regret que nous rappelons ici la mesure peu libérale que l'Académie crut devoir prendre en cette circonstance. Sous ce rapport, nous nous associons hautement aux sentiments de M. Gérardin (2), qui eut la bonne pensée de sauver de l'oubli le nom de M. Hickman au moment où furent annoncés les premiers succès de la découverte américaine. Il est vrai que s'il faut s'en rapporter à un travail ultérieur du même expérimentateur, relatif à divers moyens d'abolir la conscience (3), il avait surtout en vue l'acide carbonique; mais il ajoute quelques autres composés capables de produire l'asphyxie. Rien ne permet d'affirmer qu'il ne s'agissait point, sous cette dernière dénomination, de l'éther sulfurique, dont le rôle était confondu, dans le principe, avec celui des agents asphyxiants. Dans cette hypothèse, un simple vote favorable de

(1) Extrait du procès-verbal de la séance du 28 septembre 1828, dans laquelle M. Gérardin rendit compte de la lettre de M. Hickman. {BuUelin de l'Académie de médecine, t. XII, p. 418).

(2) Uullelin de VAcadémie de médecine, t. \ll, p. 39(). (1) The Lancel, 27 mars 18 i7.

KXl'ÉRiENCE AVEC LE GAZ HILARANT. A?

l'Académie oûf peut-être avancé de vingt ans l'avénement de la méthode anesthésique et doté la France d'une grande découverte.

L'honneur d'une première tentative publique et authentique d'anesthésie chirurgicale, à l'aide des moyens nouvellement découverts, revient tout entier à un obscur dentiste de Harlford, petite ville du comté de Connecticut.

Horace Wells (1), qui avait résidé quelque temps à Boston comme associé du dentiste Morton, avait pu se mettre au courant de ce que l'on connaissait sur les propriétés du protoxyde d'azote et de l'éther sulfurique.

De retour dans sa ville natale, en 18/iA, il conçut le projet de faire des expériences sur l'homme, et spécialement de vérifier, après quarante-cinq ans, la réahté de la proposition de Humphry Davy, relative aux effets anesthésiques du protoxyde d'azote. Pourquoi choisit-il ce gaz oublié depuis longtemps, de préférence à l'éther, qui jouissait à cette époque dans les boutiques de pharmacie, les ateliers de dentiste, d'une séduisante popularité? Tout porte à croire que les cas de mort accidentelle dont nous avons parlé plus haut, que l'histoire de jeunes gens ayant succombé après avoir respiré pendant Irop longtemps des vapeurs d'éther dans les laboratoires, avaient fait, à ce dernier, la réputation d'un agent beaucoup plus dangereux que l'oxyde de carbone. Toujours est-il que le choix de Wells se porta sur le gaz hilarant. Le premier essai l'ut tenté sur lui-même; il respira de ce gaz, et au bout de quelques inspirations, il put se faire arracher une dent sans éprouver la moindre douleur. La même expérience fut répétée, et toujours avec le même succès, sur douze ou quatorze de ses clients. C'est à ce moment qu'enhardi par ses amis, et sur le conseil d'un certain docteur Marcy, le dentiste de Hartford

(1) Voyez, pour les détails des expériences d'Horace Wells : Calignani's Messenger, 28 février I8i7 ; lioslon médical and sur(jical Journal, ilécembre IS'IG ; ou bien Journal des corinamanccs médico-chirurgicales., i"' semestre, 1847, p. 921, et enfin thillelin de V Académie royale demédecine, L Xll,r.3!ri.

hS CRÉATION DE LA MÉTHODE ANESTIIÉSIQUE.

aurait subsliliic l'éllicr au proloxydo d'azote dans une opération non spécifiée, pratiquée chez le docteur Maj-cy. On ignore le résultat qu'il en obtint; il est probable qu'il lut négatif, d'autant plus qu'après cet essai, Horace Wells, sur un nouvel a-vis contradictoire, renonça désormais à l'éther comme étant un agent trop actif.

Les succès obtenus par le dentiste étaient encourageants; il résolut de les faire connaître et de les renouveler devant la Faculté de Boston. Enhardi encore parles conseils de son ancien associé Morton,ilse rendit cbez un professeur de cette Faculté, le docteur George Haywart, qui accueillit avec faveur sa proposition ; mais il ne put y donner suite, faute d'opération à pratiquer. Wells fut plus heureux auprès d'un autre professeur, le docteur Warren. « Tenez, lui dit-il, cela se rencon- » tre à merveille; nos élèves se réunissent ce soir pour s'amuî scr à respirer de l'étber; vous profiterez de l'occasion, et » vous trouverez là des spectateurs tout prêts pour une expé- » rience publique. Préparez donc votre gaz et rendez-vous à » l'amphilbéàtrc; nous ferons l'essai sur un malade à qui l'on » doit extraire une dent (1). » Les préparatifs de l'opération furent exécutes comme il en avait été convenu, en présence d'un auditoire aussi nombreux que peu disposé à l'indulgence. Chacun juge de l'émoticn du pauvre dentiste. Lui-même se chargea d'administrer le gaz et de pratiquer l'opération. Hélas ! au moment du triompbe, un cri perçant de douleur vint renverser toutes ses espérances! Ce fut avec peine qu'il parvint à s'écbapper au milieu des bourras et des sifflets de l'assemblée. La cause du protoxyde d'azote, comme agent anestbésique, était définitivement perdue. Quant au malheureux Wells, sa déconvenue le rendit sérieusement malade. Revenu à la santé, il renonça à de nouvelles tentatives, ne voulut plus même arracber de dents, et se mit à la tête d'une exposition d'oiseaux.

(1) Figuier, ouvr. cit., p. 219.

PREMIERES EXPÉRIENCES AVEC l'ÉïIIER. ' l\Q

Une expérience de hasard, laite avecl'éllier deux ans avant cet échec, devait au contraire être suivie des plus heureuses conséquences. Le docteurCharles Jackson, reçu docteur en 1829 àl'université de Haiwart, était venu passer quelques années tant à Paris qu'à Vienne afin de se perfectionner dans son art, et surtout de satisfaire le goût prononcé qu'il avait pour la chimie et la géologie. Revenu en Amérique, il abandonna bientôt la pratique médicale peu compatible avec la nature de son esprit, pour se livrer entièrement à l'étude de la chimie et de la géologie. C'est à ce double titre qu'il ne tarda pas à se faire une certaine réputation aux États-Unis, et même en Europe, et qu'il fut nommé inspecteur des mines du Michigan. Plein d'ardeur pour la science, il enseigna publiquement la chimie et ouvrit un laboratoire dans lequel un grand nombre d'élèves venaient s'exercer aux manipulations.

Jackson avoue qu'à cette époque (1) il connaissait l'ivresse particulière déterminée par la vapeur d'élher. Une expérience lui avait même appris qu'elle pouvait être accompagnée de perte de connaissance. Sur ces entrefaites, il se présenta une occasion qui lui parut favorable à l'emploi de ces vapeurs, mais dans un but bien singulier et plus digne d'un chimiste que d'un physiologiste.

Un jour que, pendant l'hiver de 1 8H à i8ii-2, il préparait du chlore pour une leçon qu'il devait donner à l'Association charitable de Massachusetts, il aspira une quantité considérable de ce gaz émane d'une grande bouteille accidentehement brisée. Pour remédier à l'irritation violente qui en fut la suite, -lackson imagina de respirer des vapeurs d'éther et d'ammoniaque, non pas précisément dans le but de calmer la douleur, mais dans l'espoir que, par une double combinaison, l'hydrogène de l'éther formerait avec le chlore de l'acide chlorhydrique, lequel serait immédiatement fixé par Tammo-

(I) l.es (lùtails relatifs ù ces faits peu connus sont racontés par l'.iuteur lui-même dans deux lettres Pdressées, l'une au docteur Martin Gny, l'autre à M. Joseph Uole Abbod \J)(-[e,nc de Jackson, Mtm.cil., p. 100 cl 127).

50 CRÉATION DE LA MÉTUODK AÎSESTHÉSIQUE.

niaque. Quoi qu'il en soit, réthor procura du soulagement; son usage fut continué, et des phénomènes d'un autre ordre ne tardèrent pas à se produire. « Mes pieds et mes jambes, écrit-il, étaient engourdis et insensibles; il me semblait que je flottais dans l'air; je ne sentais plus la berceuse sur laquelle j'étais assis, ma gorge et ma poitrine ne me faisaient plus de mal; je me trouvai enfin pendant un espace de temps que je jie-puis définir dans un état de rêverie et d'insensibilité. Lorsque je revins, j'avais toujours des vertiges, mais point d'envie de me mouvoir ; la toile qui contenait l'éther était tombée de ma bouche; je n'avais plus de douleur dans la poitrine ni dans la gorge, mais je ressentis bientôt un tremblement inexphcable dans tout le corps ; le mal de gorge et de poitrine revint bientôt, cependant avec moins d'intensité qu'auparavant (1). »

Il paraît que dès ce moment le problème de l'anesthésie chirurgicale fut théoriquement résolu dans l'esprit de Jackson. « Gomme je ne m'étais pas aperçu, continue-t-il, de la douleur, non plus que des objets extérieurs, peu de temps avant et après que j'eus perdu connaissance, je conclus que la paralysie des nerfs de la sensibilité serait si grande tant que durerait cet état, que l'on pourrait opérer un malade soumis à l'influence de l'éther sans qu'il ressentît la moindre douleur ('2). »

Cette vue si nette, si, précise de la valeur des vertus de l'éther appliquées aux opérations, remonte à l'année 18/i2. N'y a-t-il pas lieu de s'étonner, quand on songe à l'époque de la première éthérisation , de voir ainsi confinée dans le domaine improductif de l'observation personnefle, pendant plus de quatre années, une idée qui doit agiter le monde scientifique et changer la face de la chirurgie! Il faut voir dans Jackson un de ces esprits spéculatifs peu soucieux d'applications pratiques; hardis et féconds quand il s'agit de déductions théoriques, impuissants ou inaclifs

(1) Di'fcnse de Jackson, Mém. cil., p. 128.

(2) Ibid.

PREMIÈRES EXPÉRIENCES ATEC l'ÉTIIER. 51

quand il s'agit d'en faire la vérification et de leur donnai' la vîej à nrtoins d'admettre que le long espace de temps qui s'est écoulé entre l'époque de ses premières impressions et le moment où il jugea à propos de les faire connaître, n'ait contribué à grandir dans son esprit, à son insu, l'importance attachée par lui d'abord à ces premières recherches. Ce n'est, en effet, que dans le courant de l'année 1848, à l'époque où les droits à sa découverte lui étaient contestés, que Jackson décrivit si bien, dans une lettre datée de Boston, le 18 juin 18Zi8, les phénomènes et la marche de l'éthérisation, constatés huit années auparavant.

Les convictions de Jackson n'aboutirent dans le principe qu'à lui faire conseiller, quand l'occasion s'en présentait, l'usage de l'éther pour des opérations de mince importance. C'est ainsi qu'au mois de février I8/16, il le proposa à l'un de ses élèves, nommé Joseph Peabody (1), au moment où ce der^ •nier se faisait magnétiser dans l'espoir de se faire arra-i 'cher une dent sans douleur. « Si vous voulez vous faire arracher une dent sans douleur, hii dit Jackson, prenez du mesmérisme, que j'ai enfermé dans une bouteille, dans l'autre chambre, sous forme d'éther sulfurique. » L'élève résolut de tenter l'expérience; mais pendant qu'il préparait de l'éther à tet effet, des influences de famille, des renseignements puisés dans les ouvrages scientifiques de l'époque, qui tous signalaient cet agent comme très dangereux, modifièrent sa détermination et l'empêchèrent de mettre à profit les conseils de son maître.

Quelques mois plus tard, le hasard fournit à Jackson Une Occasion plus favorable dans la personne de l'un de ces hommes ftcl'Is, entreprenants et toujours i.rêls à s'unir à l'homme de génie, pour lui prêter à gros intérêts l'appoint qui lui manque. Afin de ne pas affaiblir l'intérêt qui se rattache à Fenirevue dans laquelle fut décidée la première élhérisalion, tant

0) AITMi ,1e Joseph Pcal,o,ly [Défonsc dr Mchson, Mé,„, cit., „. tO.7).

52 CRÉATION DE LA MÉÏIIODK ANESTIIÉSIQUE.

au point de vue historique qu'au point de vue des droits respectifs de Jackson et de Morton à cette découverte, nous croyons devoir reproduire la déposition assermentée d'un des témoins oculaires, qui tous, du reste, d'accord sur le fait, ne varient entre eux que par la mise en scène ou l'étendue des détails.

Pendant le mois de septembre 18/i6, George O'Barnes (1), étudiant en chimie chez le docteur Jackson, était à travailler dansrarrière-chambredulaboratoire,lorsqucM.W.T.G.Morlon passa par celte chambre, sans doute pour se rendre dans la maison qui touchait le laboratoire; il revint bientôt ayant en main un sac de gomme élastique appartenant au docteur Jackson. Comme il se dirigeait vers la salle où se trouvent les appareils, O'Barnes entendit le docteur Jackson lui demander ce qu'il voulait faire de ce sac. Ilrépondit qu'ayant une malade tout à fait réfractaire, qui ne voulait pas se laisser arracher line dent, il voulait agir sur son imagination de manière qu'elle lui laissât faire l'opération; il voulait remplir le sac d'air, voulant dire, à ce que l'on crut comprendre, de l'air atmosphérique.

([ Je crois, monsieur Morton, ajouta Jackson, que votre projet est bien absurde {sic). Votre malade ne se laissera pas tromper de cette manière, et vous n'arriverez à aucun autre résultat que celui de vous faire dénoncer comme un imposteur...

- Je ne crois pas cela, reprit Morton, je crois qu'avec un sac bien rempli d'air sous mon bras, je lui ferais accroire tout ce que je voudrais. t>

En disant cela, il mit le sac sous son bras, et le pressant plusieurs fois avec son coude, il lui montra la manière dont il voulait le faire agir.

« Si je pouvais seulement réussir à lui faire ouvrir la bouche, dit Morton, je lui arracherais sa dent. Un homme n'a-t-il pas

(1) AfJidavU de George O'nanics, de ri.ymoulh {Défense de Jackson, Méw. cit., p. 109).

FREMIÈaKS EXPÉniENCES AVEC l'ÉTIIER. 53

saigné jusqu'à ce que la mort s'ensuivît par le seul elïct de son imagination ? »

Comme il continuait à détailler son expérience, le docteur Jackson l'interrompit, et lui dit :

« Ah ! bah! je ne pense pas que vous croyiez de semblables histoires; je vous conseille d'abandonner l'idée que vous avez de tromper vos malades par le moyen de l'air atmosphérique ; vous ne réussirez qu'à vous faire du tort. »

M. Morton répondit : '

« Je m'en soucie peu; je ferai toujours mon expérience avec l'air atmosphérique. »

M. Morton quitta le docteur Jackson et la chambre où se trouvaient les appareils, dans laquelle la dernière partie de cette conversation avait eu lieu; il se dirigeait de la chambre de devant vers la porte qui donne sur la rue en balançant de sa main son sac de gomme élastique.

Le docteur Jackson le suivit, prit le sac de ses mains et le jeta à terre.

« Maintenant, Morton, lui dit-il, je puis vous indiquer quelque chose qui produira un effet réel. Allez chez l'apothicaire Burnett, achetez de l'éther sulfurique très fort. Plus il sera fort, mieux il vaudra. Versez-le sur votre mouchoir, et faites bien attention qu'elle respire convenablement. En une ou deux minutes, vous produirez une parfaite insensibilité.

— De l'éther sulfurique? dit Morton. Qu'est-ce que c'est? Est-ce un gaz? En avez-vous un peu? monlrez-m'en? »

Le docteur Jackson alla vers l'appareil et en tira une bouteille d'éther sulfurique. M. Morton l'examina, le sentit comme s'il n'en avait jamais vu, et dit :

—- 11 possède une singulière odeur. Êtes-vous bien sûr que cela produira l'effet désiré?

— Oui, répondit le docteur Jackson, j'en suis persuadé. » Morton, non convaincu, interroge les élèves du laboratoire

pour savoir si l'emploi de ce nouvel agent est réellement sans danger.

« Est-ce que cela ne fera pas de mal aux malades? leur dit-il. »

Le docteur Jackson raconte alors sommairement ses propres expériences et les effets qu'il avait produits; il annonce que les malades, après avoir respiré de l'éther une douzaine de fois, s'affaisseront insensiblement sur leur chaise,

. « Vous pourrez alors, dit Jackson, faire ce que vous voudrez d'eux; ils ne s'apercevront de rien et ne souffriront nullement; vous enlèverez leurs dénis à loisir. L'éther ne fera aucun mal, je vous l'assure. »

Le docteur Jackson, tout en prenant la responsabilité sur lui, conseille à M. Morton d'essayer l'éther sur lui-même, en disant que c'était le plus sûr moyen de se convaincre de son efficacité.

Morton promit de le faire.

Au moment où il était sur le point de partir, Jackson lui remit un appareil dont il pourrait faire usage, et composé, dit Morton, d'une bouteille et d'un tube.

Le dentiste partit. Les étudiants qui étaient dans le laboratoire conversèrent longuement sur celte expérience, et l'un d'eux ayant demandé si Morton réussirait :

« Certainement, répondit Jackson avec beaucoup de confiance, s'il suit mes instructions, »

Muni de l'appareil que lui avait confié Jackson, Morton se procura chez Burnett de l'éther rectifié, s'enferma dans son cabinet, s'assit dans un grand fauteuil et tenta l'expérience. Le résultat lui parut satisfaisant ; il résolut d'en essayer chez le premier chent qui se présenterait à son cabinet. L'occasion ne se fit pas attendre. Le même jour, 30 septembre, à neuf heures du soir, un habitant de Boston, nommé Eben Frost (1), se présenta chez le dentiste, souffrant du jtlus violent mal de dent, Morton prit son mouchoir de poche, y versa une certaine quantité d'éther dont il fît aspirer les vapeurs au

(I) Morton, Mém. cH.

TREMUiRES EXPÉRIENCES AVEC l'ÉTIIER. >

nialadfi. Au boul d'une domi-minule, la dent put êlro enlevée, en présence du sieur llayden, sans causer la moindre douleur.

Le lendemain, Morton s'empressa d'annoncer à Jackson son succès de la veille. Celui-ci, au témoignage de tous les élèves du laboratoire, n'en parut nullement surpris; il semblait, au contraire, attendre ce résultat. Morton se proposait de compléter sur ses clients la conquête de l'éthérisation; mais Jackson lui fit entendre qu'on ne croirait pas aux propriétés de l'éther tant qu'il serait appliqué à des opérations insignifiantes comme l'extraction d'une dent, pendant laquelle il arrive assez souvent que le malade déclare n'avoir rien senti.

« 11 faut que vous alliez au docteur Warren , lui dit Jackson, et que vous lui demandiez la permission d'administrer de l'éther à l'hôpital général de Massachusetts, et, si cela est possible, tâchez de l'employer dans une opération sérieuse. »

Morton, peu soucieux de divulguer un secret dont il voulait faire son profit, fit d'abord beaucoup d'objections pour éviter d'aller à l'hôpital. Il demanda s'il n'y avait pas moyen d'ajouter à l'éther quelque chose qui en masquât l'odeur.

« Oui, répliqua Jackson en souriant, quelque essence française, comme l'huile, de néroli, peut remplir ce but; il restera un parfum agréable sur le malade, qui conservera l'odeur des roses (1). » Néanmoins, après quelques débats, Morton, sur l'instance de Jackson, promit de se rendre à l'hôpital. 11 s'adressa au docteur Warren, qui consentit à lui fournir bientôt l'occasion de faire une expérience.

. En attendant , les éthérisations se multiplièrent dans le cabinet du dentiste mais avec des succès divers. Chez un jeune garçon (2), il ne survint d'autre effet qu'un malaise accompagné de vomissements. On fut obligé de reconduire le petit malade en voiture; un médecin, appelé en toute hâte,

(1) Ocfcnso de Jackson , Mcm.cil., p. '213

(2) Morlori, M (m. cit., p. 20.

déclara qu'il avait été empoisonne. La famille s'en plaignit. La justice était sur le point d'informer, quand le bruit d'autres succès vint faire une heureuse diversion en faveur deMorton. Porté à attribuer à l'appareil que lui avait donné Jackson une part dans les insuccès, il lui substitua un tube de verre, de forme conique, dans l'extrémité évasée duquel il introduisait une éponge saturée d'éther. Celte modification ne donna pas les bons résultais qu'en attendait l'auteur.

Enfin, le 14 octobre I8Z16, le chirurgien interne de l'hôpital général de Massachusetts, M. Heywood (1), prévint Morton, de la part du docteur Warren, qu'il pouvait se rendre à l'hôpital le vendredi 17 octobre à dix heures du matin, pour administrer à une personne qui devait être opérée à ce moment la préparation inventée pour diminuer le sentiment de la douleur.

Morton, agité, inquiet, peu satisfait des appareils qu'il possédait, employa le temps qui le séparait encore du moment décisif à esquisser des appareils, aidé des conseils du docteur Gould. Le jour venu, M. Chamberlain, fabricant d'instruments, à qui la construction d'un nouvel appareil avait été confiée, fut peu exact. Dix heures étaient sonnées, et M. Warren, ne comptant plus sur l'éther, se disposait à commencer l'opération, lorsque Morton entra tout essoufflé. En présence d'une foule d'étudiants dont l'impatience était à peine contenue, et la curiosité piquée au plus haut point, Morton, à l'aide de l'appareil à deux tubulures qui porte son nom, administra lui-même l'éther. Les effets ne se firent pas attendre : au moment jugé convenable, l'opération fut pratiquée, et le malade, interrogé au réveil par M. Warren, déclara n'avoir rien ressenti.

Le jour suivant, 18 octobre, une nouvelle opération fut exécutée au même hôpital, par le docteur riayward,sur une femme qui portait une tumeur au bras. Cette fois, les inhalations furent continuées pendant la durée de l'opération.

(I) Défense de Jadcsun, Mém, cit., p. 60.

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