‹ Traité d'anesthésie chirurgicaleChapitre 96 sur 133 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

DE l'influence DE L'ANESTHÉSIE SUR L'ÉTAT DES OPÉRÉS ET LES SUITES DES OPÉRATIONS.

ARTICLE PREMIER

INFLUENCE DE l'aNESTITÉSIE SUR L'ÉTAT lAlMÉDrAT DES OPÉRÉS.

Nous avons relaté au chapitre des accidents un certain nombre de cas de mort survenus quelques heures ou quelques jours après l'administration de l'éther ou du chloroforme. Les circonstances spéciales dans lesquelles ils se sont présentés, soit à cause de la gravité de l'opération, soit à cause de l'épuisement du malade, nous ont fait penser qu'ils étaient moins imputables à la méthode qu'à certaines conditions défavorables de son apphcalion. Les mêmes réserves sont applicables à d'autres effets consécutifs, moins graves que ceux qui précèdent , puisque la mort n'en est pas toujours la conséquence immédiate, mais de même ordre et observés dans des conditions semblables. M. Bouisson a parlé d'une véritable asthénie nerveuse survenue chez certains opérés après l'éthcrisation. Cet état, caractérisé par la petitesse du pouls, la pâleur de la face, lui paraît être une continuation insolite de la torpeur ancsthésique ; tantôt il s'améliore à mesure que l'on s'éloigne

522 INFLUENCE DE l'ANESTHÉSIE SUB L'ÉTAT DES OPÉRÉS.

de l'époqne des inhalations, d'autres fois il persiste et même il s'aggrave au point de devenir un signe avant-coureur de la mort. « L'asthénie nerveuse, ajoute-il, est surtout grave à la suite des grandes opérations de chirurgie qui, par elles-mêmes, peuvent produire un état analog ue (1). »

D'autres auteurs ont signalé, comme un effet consécutif, un état nerveux que M, Chassaignac désigne sons le nom de stupeur anesthésique et qui offre beaucoup de ressemblance avec le précédent. Les cas dans lesquels on l'a observé sont aussi relatifs à des vieillards, à des sujets profondément débilités, ou bien à des opérations que le même auteur qualifie de sidérantes pour indiquer à quel degré elles agissent sur les forces et sur l'économie tout entière. M. Gonzalès Olivarès (de Sfintiago) a rapporté l'observation d'une femme amputée du sein , chez laquelle il survint des phénomènes d'atonie et d'asthénie, qu'il est disposé à attribuer également à l'usage du chloroforme (2) .

Le frisson anesthésique, signalé par M. Chassaignac (3), paraît être le prélude des états nerveux dont nous venons de parler : aussi a-t-il été observé dans les mêmes circonstances. Si, malgré la crainte de pareilles complications, on n'a .pu s'abstenir, le meilleur moyen d'y remédier consiste à favoriser, autant que possible, la réaction par les cordiaux, les stimulants diffusibles à l'intérieur ; par les frictions aromatiques, les bains d'air chaud à l'extérieur : soins auxquels il serait avantageux peut-être d'ajouter la respiration artificielle,

Il arrive quelquefois que les opérés sont tourmentés par une céphalalgie sus-orbitaire, un peu d'embarras des voies digestives, pendant les moments ou même les premiers jours qui suivent l'éthérisation, mais cette fatigue organique, observée surtout à la suite de l'action de l'éther, se dissipe d'elle-même, et réclame tout au plus quelques soins d'hygiène.

(1) Boiiisson, ouvr. cité, p. 422.

(2) El siglo medico, 22 juin 1856.

(3) Chassaignac, mdm. cité, p. 22.

ACTION SUR LK MARCHE DE LA CICATRISATION. f)2.i

M. Bouisson (1) estime que, dans quelques circonslances, l'aneslliésie pourrait bien favoriser le développement de corlaines affections intlammatoires , telles que l'araclinitis , la pneumonie, etc. Un fait observé dans la pratique de M. Sédillot serait de nature â justifier une pareille crainte. Douze fois, dans trente-trois observations relatées dans l'un de ses inémoiros (2), il est question de réactions fort intenses survenues du côté de l'appareil circulatoire. Le pouls resta dur, li^ndu pendant quelques jours ; plusieurs saignées ayant été jn'atiquées, on constata que le sang de la veine était plastique, sans couenne, et se prenait en totalité en un caillot dur et résistant. Chez quelques malades atteints de bronchite ou de phthisie, l'étal de la poitrine parut s'aggraver, au moins momentanément. Mais une expérience plus longue de la méthode anesthésique a, depuis longtemps, rassuré l'opinion à cet égard : elle a permis de ne voir dans ces réactions du côté des viscères que de simples et rares coïncidences.

ABTICLE II.

INFLUENCE DE L'ANESTHÉSIE SUR LA MARCHE DES OPÉRATIONS. § I. — .%ction sur la iiini'clie ilo In cicntrisnUon.

D'après l'expérience de M. Sédillot (3), l'éthérisalion aurait le privilège de diminuer l'inflammation Iraumatique, d'augmenter le calme et la confiance des malades, et de concourir ainsi à la rapidité de la guérison. Le chloroforme procurerait à peu près les mêmes avantages. Pour M. Bouisson (k), il n'est pas douteux que la guérison des plaies ou des lésions produites par les opérations ne se fasse moins longtemps attendre chez les malades soumis à l'éthérisalion. En jetant

(1) Bouisson, ouvr. ciW, p, 422.

(2) Sédillot, De l'insensibilité prodwi/e par le chlorofo7'me et par Véther. Paris, 18i8, p. 99.

(3) Ibid., p. 98.

(■i) Ronisson, omit, cilé, p. 416.

52/i INFLUENCE DE L'ANESTIIÉSTE SUR LA MARCHE DES OPÉRATIONS.

un coup d'œil sur les observnlioris qu'il rapporte, on est frappé, en elTel, de la rapidité de certaines guérisons ; on y constate des réunions immédiates complètes après des amputations, des ablations de tumeurs, etc.

M. de Lavacherie (1), sans être aussi explicite que M. Bouisson, conclut, d'après les quinze observations contenues dans son mémoire, que, s'il y a une influence exercée par les anes- Ihésiques sur l'état des opérés, elle existe en faveur de ceux qui ont été anesthésiés.

Cette action salutaire, bien digne d'attention, surtout si elle avait été constatée un plus grand nombre de fois, et sous des influences climatériques moins beureuses, paraît tenir à ce que les phénomènes locaux et généraux du traumatisme chirurgical, sont amoindris par les inhalations anesthésiques. Les spasmes du moignon sont moins énergiques, moins fréquents, le frisson initial manque souvent ou se produit avec moins d'intensité, et la fièvre de réaction qui survient quelques temps après l'opération, est aussi moins forte. Il y a généralement un sentiment plus profond de bien-être, et une tendance plus prononcée vers un sommeil réparateur. D'après M. Bouisson, celte modération dans l'expression des phénomènes nerveux et pblegmasiques consécutifs, serait le résultat de la suppression de l'élément douleur, pendant toute la durée de l'acte chirurgical, u 11 est évident, ajoute-t-il, que les phénomènes subordonnés ùla douleur et à l'action traumatique perdent en expression, ce qui leur a manqué en cause occasionnelle (2). » Sans doute , mais qui peut affirmer que le frisson et la fièvre soient sous la dépendance de la douleur ressentie pendant l'opération ? Le nombre des opérations peu douloureuses en elles-mêmes, et prédisposant néanmoins tout spécialement aux troubles généraux attribués au traumatisme, est assez considérable pour imposer à ce sujet une grande réserve.

La présence matérielle de l'éther ou du chloroforme dans

(1) De Lavacherie, mém. cité.

(2) Bouisson, ouur. cilé, p, 118.

ACTION suit LES ACCIDENTS DES OPÉRATIONS. 525

l'organismo ne parail exercer aucune influence sur la marclie (Je la cicalrisalion. L'action problématique des vapeurs sur le sang, la fluidité exceptionnelle de ce liquide, constatée à l'autopsie des animaux sacrifiés pendant l'état anesthésique, avaient fait craindre que les éléments de la réparation organique ne fussent amoindris et insufîisants pour subvenir aux frais de la cicatrisation. Rien n'est venu justifier une semblable appréhension.

§ II. — Action sur les accidents lies opcrntïons.

A^V écoulement du sang pendant l'opération a paru à quelques opérateurs moins abondant que de coutume, quand le sujet est endormi. M. Chassaignac (1), frappé de la petite quantité de sang que perdaient, pendant des opérations graves, quelques-uns de ses malades, voulut s'éclairer sur la cause et l'importance de cette particularité. Chez onze sujets soumis à de grandes opérations, il constata que, soit pendant la période de collapsus, soit pendant la période de tolérance anesthésique , les pertes de sang étaient énormément amoindries, et que notamment chez deux malades, une femme amputée du sein et un adulte amputé de la cuisse, l'opération s'était fuite, pour ainsi dire, à sec. Il trouve la raison de ce changement dans les conditions nouvelles faites aux opérés :1a diminution de l'hémorrhagie artérielle aurait sa raison d'être dans la diminution même de l'énergie et du nombre des battements du cœur pendant l'anesthésie confirmée ; la diminution de l'hémorrhagie veineuse, dans l'absence de contractions musculaires et de gêne respiratoire. D'après notre observation personnelle, l'action anli-hémorrhagique des agents anesthésiques ne nous a paru ni aussi commune, ni aussi saisissante qu'à M. Chassaignac. Nous pourrions ajouter même que les motifs allégués pour l'expliquer ne sont pas à l'abri de toute objection. Dans l'immense majorité des cas, la circulalion artérielle est interrompue par la compression, pendant le

(I) Cliassaignac, mém. nilé, p. 7.

526 INFLUENCE DE l'ANESTHÉSIE SUH LA MAHCUE DES OPÉRATIONS.

temps très cour l de l'opération. Qu'importe alors que l'ondée sanguine soit plus ou moins rapide? Sans doute, l'interruption n'est pas complète, mais que devient cette inlluencc déprimante, si elle ne peut s'exercer que sur des vaisseaux innorainés et du plus petit calibre? Il y aurait aussi quelques restrictions à faire à l'égard de la circulation veineuse ; si la respiration est calme, régulière pendant la période de tolérance, que de fois, dans la pratique habituelle toujours un peu prématurée, est-elle contrariée, gênée, irrégulière! Entre ces deux états, il serait difficile de dire où est la règle, oîi est l'exception. Néanmoins, il est bon d'avoir présents à l'esprit les faits mentionnés par M. Chassaignac. Ils rappellent que, si l'étal anesthésique, dans certaines circonstances, diminue la perte de sang, il peut devenir, par cela même, la cause d*une hémorrhagie successive, fournie par quelque artère méconnue au moment d'un pansement précipité. La sédation exercée sur le système circulatoire artériel cessant avec l'éthérisme, les artérioles, exsangues au moment de la torpeur organique, ne tardent pas à reprendre leur activité et deviennent autant desources possibles d'hémorrhagie. M. Landouzy, le premier, souleva quelques craintes à cet égard, en rappelant un fait de sa pratique dans lequel l'extirpation d'une tumeur, qui n'avait amené aucune perte de sang, fut suivie d'une hémorrhagie fournie par quatre artérioles (1). M. Chassaignac a mentionné un cas analogue. Une jeune fille â laquelle il venait d'enlever une tumeur adénoïde du sein, perdit à peine pendant l'opération une cuillerée à café de sang; Le pansement fut fait avant le réveil de la malade, mais il survint Une hémorrhagie qui ne se déclara qu'un certain temps après l'appUcation du pansement, et alors que la malade avait été reportée dans son lit depuis quelques heures* Ces faits, quelle que soit l'interprétation qu'on leur donne, suffisent pour justifier cette recommandation, conforme d'ailleurs à la pt'alique générale, de ne procéder au pansement qu'au moment où les efféts de l'aneslhésie sont en grande partie dissipés.

(1) Bulletin de l'Acadêmio dëmédecinei l. XII, p; 299.

Page 1