‹ Traité d'anesthésie chirurgicaleChapitre 11 sur 123 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

Il en résulte que pour écarter sûrement cette sorte de dangers dans l'exercice de la chirurgie, il faudrait non-seulement renoncer au chloroforme, mais encore à la pratique des opérations. Une telle extrémité ne saurait être en cause : la question se réduit à savoir quelle est des deux influences la plus active et la plus préjudiciable.

Au premier abord, on n'hésite pas à placer en première ligne l'action anesthésique, et pourtant cette funeste prérogative n'est peut-être pas aussi prépondérante qu'on pourrait le supposer sans information. Depuis la découverte de Jackson, la presse a fait connaître, en France, 19 accidents, 2 avec l'éther et 17 avec le chloroforme.

On pourrait, sans remonter au delà de la seconde moitié du dernier siècle, et sans rechercher à l'étranger, réunir au moins quinze à vingt cas de mort subite, survenus sans cause connue, à l'occasion d'opérations chirurgicales. Ce chiffre approximatif est évidemment au-dessous de la vérité, parce que, avant l'éthérisation, on était peu empressé de tenir un comî)te exact de ces surprises malheureuses, embarassantes, dont la divulgation, sans grand intérêt pour la science, n'était guère propre qu'à discréditer la chirurgie militante. C'est ainsi que dans le seul service de Roux, l'honnêteté scientifique même, deux faits de ce genre étaient passés inaperçus jusqu'au moment où la cause du chloroforme lui fournit l'occasion d'en cntrclr'uir l'Académie de médecine.

Mais nous admettons volontiers que les anesthésiques aient augmcnh' la [)roportion de ces mécomptes. Il n'en reste pas moins établi péremptoirement qu'ils ne sont pas responsables (le Ions ceux ijni leur sont imputés; beaucoup se seraient produits sans eux, on se sont montrés malgré leur emploi. Ce n'ol (pnj (l;ins les limites d'une telle diftercnce qu'il est logique d'enî^ager leur responsabilité.

LNTRODUCTION. XVII

Que deviennent ces rares accidents, dont le nombre est destiné à diminuer progressivement, en présence des avantages obtenus par l'anestbésie ?

Le plus grand, le premier de tous, est la suppression de la douleur pbysique et des influences morales qui en sont la conséquence inévitable. 11 faut en avoir perdu le souvenir, suivant le noble langage de M. Denonvilliers, pour en tenir aussi peu de compte. « Qui de nous, ajoute le même auteur, ne songe, en frémissant encore de souvenir, aux battements de cœur, aux cruelles inquiétudes que lui a causées pendant ses insomnies, la seule pensée qu'il pourrait un jour être appelé, parla maladie, à livrer un de ses membres au couteau de l'opérateur? Ces agitations, tout le monde les comprend, tout le monde les a ressenties, des millions d'bommes les ont partagées; elles ont plus d'une fois troublé leur sommeil, et aujourd'hui, grâce à l'admirable découverte des anesthésiques , ces millions d'hommes vivent et reposent tranquilles dans la confiance que si l'intervention de la chirurgie leur devient un journécessaire, cette intervention sera du moins exempte du cortège de douleurs qu'elle traînait jadis après elle (1). »

La terreur inspirée par le chirurgien faisait souvent refuser une opération urgente : tous les cliniciens ont vu des cas de ce genre. Les esprits les plus élevés n'étaient point exempts d'une telle faiblesse : Bufl'on préféra la mort à la lithotomie. Que de victimes, qu'une horreur invincible de la douleur vouait ainsi fatalement à la mort, ont été sauvées par l'intervention du chloroforme ! On peut dire, sans crainte de se tromper, que le nombre des malheureux, dont la résistance a été vaincue de la sorte, représente au centuple le chidre des accidents attribués à la méthode anesthésiquc.

(1) Uullelin de la Sùciélé de chirurgie fl. IV, p. 108.

XYIII INTRODUCTION.

En supprimant la douleur, l'aneslhésie a fait disparaître l'entrave principale de la chirurgie active. Grâce à son concours, les luxations compliquées ont cessé d'être irréductibles, le traitement des luxations anciennes a été plus souvent couronné de succès ; l'usage du taxis dans les hernies étranglées s'est généralisé et substitué avec avantage à des opérations plus graves ; des méthodes thérapeutiques nouvelles, peu connues de la pratique jusqu'alors, en raison surtout de la douleur intolérable qu'elles provoquaient, l'écrasement linéaire, le redressement immédiat par exemple, ont été instituées et rapidement vulgarisées... Toutes les parties de la médecine opératoire, en un mot, ont changé de face. Ce n'est qu'à partir du moment où il lui a été possible de ne plus compter avec la douleur, (|ue le génie chirurgical a pris réellement son essor, et fait reculer dans des régions inconnues jusqu'alors leshmites de son efficace intervention.

Ici l'avantage de l'anesthésie ne se juge pas toujours par une question de vie ou de mort ; mais n'est-ce rien que de remédiera des difCormités, de restituer l'usage d'un membre? Après le service capital de sauver la vie, en est-il de plus grand que de la rendre agréable ou supportable?

A tant de titres, l'anesthésie chirurgicale mérite d'être considérée comme un des plus grands bienfaits rendus à la société, dans les temps modernes, par l'art de guérir; et ce qui, à nos yeux, rehausse encore sa valeur, c'est qu'en servant les intérêts (hi l'humanité, elle a tari, pour l'opérateur, la source de toute émotion pénible, et contribué puissamment à délivrer l'art chirurgical de ce sentiment de répulsion irrétléchie qu'il soulevait par l'exercice de son douloureux ministère.

Nous avons cherché, [uw en (\\n précède, à faire connaître l'esprit général dans lequel a été entrepris ce travail : d'abord

INTRODUCTIOiN. XIX

bien connaître l'état éthérique chez l'iiomme, soit clans ses manifestations régulières, soit clans ses perturbations; puis déduire de cette notion tous les enseignements qui peuvent être utiles pour prévenir les accidents, pour les combattre s'ils se présentent, et pour tirer le meilleur parti des ressources de l'anesthési.

L'ouvrage se trouve ainsi partagé en deux sections : l'une abstraite, l'autre pratique ; l'une affectée à Tétude dogmatique des principes de la méthode, l'autre à l'examen de toutes les applications utiles à l'anesthésie chirurgicale, qui en sont la conséquence naturelle.

Malgré le soin que nous avons pris d'écarter toutes les discussions non indispensables, toutes les digressions physiologiques, ce livre a atteint des proportions qui paraîtront peutêtre considérables. Il était difficile qu'il en fût autrement.

Nous étions trop pénétrés de l'importance de la méthode anesthésique, pour négliger d'en faire connaître avec détail la découverte, ou d'en rechercher les lettres de noblesse ]\x^({\xq dans l'antiquité.

D'un autre côté , quand , sur une question qui a suscité tant de travaux, soulevé tant de discussions et vu naître tant d'opinions contradictoires, la science en est encore à chercher sa route sur un grand nombre de points, tels que la valeur comparative des divers agents anesthcsiques et des divers appareils, la nature des accidents, les meilleurs soins qu'ils réclament, etc., le premier de tous les devoirs n'est-il pas de dresser l'inventaire du passé, de marquer chaque pierre apportée à l'édifice ?

Mais pour qu'un pareil soin ne dégénère pas en une énumération stérile, bien plus propre à fatiguer l'attention qu'à former le jugement, le flambeau de la critique doit toujours éclairer la route. Nous n'avons point failli à cette tâche délicate,

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