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organes du mouvement. Mais avant que le cerveau devienne absolument incapable de seconder l'activité psychique, les idées restent rarement dans un calme parfait, surtout si l'on fait usage de l'éther, et l'intelligence révèle encore sa spontanéité. Les sens ont cessé de lui parler un langage compréhensible ; elle se replie alors sur elle-même, et va puiser dans le souvenir du passé les éléments de manifestations nouvelles : l'homme prélude au sommeil par le rêve. Autant qu'il est possible d'en juger par les apparences, sous l'influence des mêmes causes, les mêmes eflets se produisent chez les animaux. C'est ainsi que chez le chien, par exemple, on constate fréquemment, à la période dont nous parlons, des aboiements réguliers, d'un timbre doux et voilé, des mouvements harmoniques des membres simulant la marche ou la natation. Chez l'homme, à cause sans doute de la gêne qu'éprouve l'état organique du cerveau, le rêve éthéré n'a d'autre objet habituel que l'intuition d'une série d'images fantastiques , qui se succèdent rapidement et s'accompagnent de quelques mouvements. C'est assez dire qu'il n'admet guère de raisonnement ni de forme déterminée. Les idées dégagées de tout principe d'association, de toute règle d'affinité, se succèdent sans ordre, paraissent se neutraliser, et provoquent les manifestations les plus contradictoires, telles que le rire et les larmes, la colère et la terreur; le tout accompagné de paroles incohérentes, de mots inachevés ou inarticulés. Pourtant, dans quelques circonstances, le rêve n'exclut pas tout jugement; il est à remarquer alors qu'il ne s'accompagne d'aucune manifestation extérieure, et qu'il reste fixé plus ou moins longtemps dans la mémoire, comme on l'observe fréquemment dans les songes ordinaires. Dans ces cas, la direction du rêve peut être déterminée par l'âge, les habitudes, le tempérament, par quelque cause occasionnelle prochaine ou éloignée, mais surtout par les idées (jui ont une grande stabilité pendant l'état de veille. Beaucoup de malades, tourmentés longtemps à l'avance par l'idée de l'opération qu'ils doivent subir, s'abandonnent dès les premières
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inhalations à l'objet habituel de leurs préoccupations et témoignent par des cris ou des pleurs de leur agitation intérieure. Gomme la sensibililé et les sens sont encore mis en jeu par une sorte d'excitation intérieure, ou par des excilations externes, quand elles ont assez de puissance , ces impressions, mal interprétées à cause de l'affaissement de l'intelligence, sont aussi de nature à déterminer l'apparition ou la direction du rêve. Ainsi s'explique la coïncidence singulière qui a été signalée entre les plaintes, les gémissements du patient, et le moment précis où le couteau attaque les chairs. Une telle corrélation a plusieurs fois fait interrompre une opération dans la crainte d'une anesthésie incomplète. Les physiologistes, et surtout les chirurgiens, ont agité la question de savoir si, dans ces cas, la douleur est réelle ou illusoire. Question très intéressante qui a été jugée de façons diverses, et que nous examinerons plus à propos, à cause des développements qu'elle comporte, en étudiant le mode d'action des anesthésiques. Nous nous bornerons pour le moment il dire qu'une disproportion frappante entre les plaintes et la cause présumée qui les fait naître , un état de torpeur cérébrale assez grand pour que le sujet reste sourd à toute appellation, l'absence des contractions qui, dans les muscles de la face, constituent le masque habituel de la douleur, suffiront, aux yeux d'un observateur attentif, pour faire distinguer de la véritable douleur cet état psychique spécial dans lequell'imagination traduit en intuitions sensoriales les impressions obtuses que l'opération détermine.
Aux premiers jours de l'anosthésie chirurgicale, chacun s'est plu à peindre sous les couleurs les plus vives et les plus attrayantes l'état de béatitude dans lequel plonge l'ivresse de l'éther. Avec les progrès du temps et peut-être un peu moins de poésie, les rêves éthérés ont beaucoup perdu de leurs charmes ! Depuis l'avènement du chloroforme surtout, les visions séduisantes, les jouissances mystiques du ravissement et de l'extase ont disparu bien souvent pour céder h\ place aux luttes
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impuissantes du plus prosaïque cauchemar, pendant lequel une douleur morale réelle enlève bien quelque importance au bénéfice de l'abolition de la douleur physique.
Le rêve peut aussi, quoique plus rarement, se montrer ou reparaître quand on a cessé les inhalations et pendant la période dite de retour ; tantôt, dans ces conditions, il semble être la suite d'un rêve antérieur, lantôt il est entraîné dans une direction tout opposée.
A ce degré du sommeil anesthésique, rinsensibihté périphérique est assez complète pour que le chirurgien soit autorisé à commencer une opération ; mais cette période, qui offre quelque durée quand on fait usage de l'éther, est souvent à peine appréciable, tant elle est rapide, pendant l'administration du chloroforme : d'autres raisons plus importantes nous ont conduit à fixer le début de la période chirurgicale à une époque encore plus avancée de l'éthérisme qu'il nous reste à décrire.
A l'émoi intérieur causé par les rêves succède le silence de la vie végétative; un sommeil de plomb pèse sur l'organisme ; tout acte de conscience a disparu, et l'imagination elle-même, dont l'activité délirante renouait à elle seule la chaîne brisée des phénomènes psychiques, partage l'oppression générale : l'homme, dépouillé désormais des caractères de l'animalité, commence une vie exempte de souffrance et de plaisir et pendant laquelle rien ne révèle plus l'être intelligenl et sensible.
On s'est demandé souvent si l'action stupéfiante des anesthésiques était de même ordre que l'incapacité qui résulte de l'activité longtemps prolongée du cerveau , des sens et des autres fonctions de la vie animale; si, en d'autres termes, le sommeil éthéré était de même nature que le sommeil physioioL^ique.
Ces états sont comparables à plusieurs titres : tous les deux en efl'et intéressent exclusivement la vie animale ; tous les deux 8(î traduisent par un(î sorte de dissociation des facultés mentales, par la disparition prématurée de quelques-unes
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(l'entre elles alla persistance de quelques autres, par l'abstraction du monde extérieur et l'apparition momentanée d'une vie toute d'intuitions sensoriales, affectives et même idéales. Tous les deux pourtant nous paraissent au fond radicalement différents. Le sommeil ordinaire ne représente qu'une de ces intermittences indispensables au fonctionnement régulier du système nerveux ; il ramène, par le fait même de cette rémission, l'intégration des états organiques elles rend aptes à être excités de nouveau. Dans le sommeil anesthésique au contraire, la puissance nerveuse, directement atteinte, refuse son concours à Fexercice des sens et de la conscience. Ici il y a disparition complète de l'aptitude de l'organe; là, repos de la fonction. Dans un cas, le sommeil fût-il aussi profond que possible, le sentiment de la personnalité n'a pas complètement disparu ; il conserve au moins sa puissance virtuelle, et n'attend, pour se manifester de nouveau, qu'une incitation organique ou sensoriale suffisante. Dans l'autre, la conscience est abolie, tout excilement du cerveau et de la moelle est devenu impossible ; aussi les stimulations les plus puissantes, l'irritation directe, la destruction même du tissu nerveux, sont inhabiles à tirer l'encéphale de sa torpeur profonde.
Les phénomènes de l'anesthésie sont intimement liés à la jause qui les produit; aussi tendent-ils à disparaître peu d'instants après la cessation de l'inhalation. La période décroissante suit en général une marche opposée à celle de la période de progrès. Les facultés frappées en premier lieu sont les dernières à recouvrer leur intégrité ; les plus malades sont les dernières guéries. Non-seulement cet ordre se révèle dans la marche rétrograde des troubles fonctionnels, mais on peut le constater directement en interrogeant de la pointe d'un scalpel l'état du cerveau et de la moelle épiniére chez les animaux anestliésiés. C'est à ce titre que les troubles de l'intelligence persistent en dernier lieu, déjà la sensibilité a reparu, quand le malade témoigne encore par ses gestes, sa parole hésitante, son regard interrogateur, des efforts qu'il fait
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pour débarrasser sa pensée du nuage incomplètement dissipé qui l'enveloppe.
Toutefois, comme M.Bouisson en fait la remarque (l),il arrive parfois qu'à la suite d'opérations qui ont exigé une éthérisation prolongée, certains sujets ont les idées lucides, répondent aux questions qu'on leur adresse, sans rien ressentir néanmoins des dernières impressions douloureuses.
L'éthérisation se dissipe plus rapidement qu'elle ne se produit ; elle ne laisse habituellement d'autres traces de son passage que le souvenir confus des moments qui ont pi'écédé l'opération, et parfois l'image décolorée, insaisissable, des songes qu'elle a procurés.
§111. — Yolonté ot inoiivenioiit^.
La volonté mise au service d'une organisation d'élite, prêtant un énergique appui à l'âme qui suit attentivement la manière dont les impressions et les opérations de l'entendement sont saisies par la conscience, est capable d'arrêter momentanément la marche envahissante de l'éthérisme, principalement en ce qui concerne rintelligence. Il paraît indifférent, du reste, que l'attention provienne du désir d'observer les phénomènes de l'éthérisation, de la crainte immodérée d'une opération ou de toute autre cause.
Voici dans quels termes Gerdy rend compte de cette lutte intestine observée sur lui-même, pendant qu'il se soumettait aux inhalations d'éther. « ... Mais je me sentais les paupières » pesantes, l'envie de dormir et surtout de m'abandonner aux » charmes dont j'étais enivré. Cependant, soit parce que ces )) phénomènes avaient acquis tout leur développement, ce que » j'ai peine à croire, soit parce que je voulais absolument m'ob- » server jusqu'au dernier moment, je ne me laissai pas aller aux j) séductions qui me charmaient, et je ne m'endormis pas. Je » continuai donc à m'observer, et comme je venais d'examiner
(l) V.oiiissoii, (juL'i; cll(', |t. 237.
illô FONCTIONS DÛ SYSTÈME NERVEUX.
î mes sensations, je portai mon attention sur mon intelligence.
> Je remarquai tout de suite qu'à l'exception des sensations » vibratoires d'engourdissement qui rendaient mes sensations » tactiles générales et la douleur obtuses ; qu'à l'exception des a bourdonnements d'oreilles qui m'empêchaient de distinguer i> nettement ce que j'entendais, mes perceptions, mes pensées » étaient très nettes, et mon intelligence parfaitement libre. » Mon attention était aussi très active, ma volonté toujours » ferme, si ferme, que je voulus marcher et que je marchai, en
> effet, pour observer l'état de ma locomotion... (1). »
M. Bouisson attribue à la même influence un fait observé chez un jeune soldat qui simulait une maladie capable d'entraîner la réforme, et chez lequel l'éthérisation, en produisant l'insensibilité , n'amena aucun trouble du côté de l'intelhgence. <( Le rôle réservé de simulateur fut si bien observé, » que le malade ne répondait qu'aux questions qui ne pou- :^ vaient pas le compromettre (2). » On peut, à la vérité, avoir recours, dans ce cas particulier, à une autre interprétation, et admettre une chloroformisation incomplète avec conservation de la sensibilité et de l'intelligence. Ce serait alors l'insensibilité, qui, par un effort de la volonté dont se montrent fréquemment capables les simulateurs, aurait été simulée de façon à continuer le rôle qu'oit s'était imposé.
Quoi qu'il en soit, il paraît avéré qu'un effort de la volonté, l'habitude de penser, une vive préoccupation, peuvent préserver temporairement le cerveau de l'influence torpide de l'ivresse éthérée, ou modifier l'ordre habituel de ses premières manifestations, surtout pendant l'administration de l'éther. Voilà pourquoi l'anesthésie est plus lente, plus difficilement obtenue chez les gens éclairés, appartenant à une profession libérale, que chez l'homme du peuple; chez les patients impressionnables, pusillanimes, (jue chez les sujets d'un caractère opposé.
(1) iiulleiin de l'Académie de nicdccinc\ t. \II, p. 303.
(2) Bouisson, ouvv. cité, |>. 228,