‹ Traité d'anesthésie chirurgicaleChapitre 35 sur 123 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

MODE d'action DES AGENTS ANESTHÉSIQUES.

Ce n'était qu'en déterminant la manière d'agir des agents anesthésiques, en trouvant la raison de leurs effets, que l'on pouvait fixer les bornes de leurs applications utiles, et transformer une notion empirique en véritable méthode scientifique. Bien des efforts ont été tentés à ce sujet ; mais, il faut bien le dire, on a fait pour l'éclairer autant de raisonnements que de bonnes expériences. On a plus souvent cru ce que l'on voulait démontrer que démontré ce qu'il fallait croire.

Débattu au sein des Académies, dans les journaux, dans des publications spéciales, ce problème, envisagé sous toutes ses faces, n'attend pas de nous une solution nouvelle. Notre rôle se bornera à exposer, en les appréciant, les principales opinions qui existent dans la science : bien plus, pour ne pas sortir des limites que nous nous sommes imposées, nous n'étudierons avec détail, dans cette question, que ce qui peut devenir la source de sages conseils pour l'administration de l'éther et du chloroforme.

ARTICLE PREMIER

ACTION MÉGANIQUE.

Quelques auteurs ont rattaché l'éthérisme à une action purement physique. Cette idée, ([ui a trouvé pour principaux partisans MM. Black, Pirogoff (de Saint-Pétersbourg), Coze (de Strasbourg), et Ragsky, savant étranger à qui l'on doit une df^s premières recherches du chloroforme dans les organes, est noitement formulée dans le passage suivant d'une note d'' M. Coze. a L'insensibilité est le résultat de la compi'ession du cerveau pai' (l(3S vapeurs avant une tension élevée, semblable à collo i|iii est (kie à une caille lrauuiati(iue, enlon-

IS2 MODE d'action DES AP.ENTS ANESTHÉSÏQUES.

cant une pièce du crâne. En pratiquant une ouverlure au crâne d'un lapin , et le soumettant aux inhalations anesthésiques, on constate bientôt que les battements du cerveau ont cessé de devenir appréciables, et bientôt la hernie cérébrale s'est formée. On peut successivement faire rentrer ou sortir une portion de cet organe en suspendant ou en reprenant l'inhalation des vapeurs (i). » Les mêmes phénomènes n'ont pas été constatés chez l'homme placé accidentellement dans les conditions de l'expérimentation de M. Goze. M. Krauss (de ïubingue) fit part, en 1853, au congrès médical de cette ville, d'une observation qu'il avait faite, au même point de vue, sur l'état du cerveau chez un individu qui présentait une solution de continuité cà la voûte crânienne. Il s'était assuré que les mouvements de cet organe étaient complétefnonl et régulièrement suspendus, lorsque le malade se trouvait sous l'influence du narcotisrne chloroformique.

Sans tenir comptedece résultat contradictoire, ni de l'impossibilité où l'on a été jusqu'alors de d('montrer la présence d'aucun fluide aériforme dans le sang encore cbaud des animaux anesthésiés, les lois de la formation et de l'écoulement des vapeurs, autant que les enseignements delà physiologie, mihtent contre une telle assertion, et rendent inadmissibles la présence et la circulation de l'éther ou du chloroforme, à l'état de vapeurs libres, dans le parcours du système circulatoire, reinpH pailoul d'un hquide dont la pression équivaut à une atmosphère.

AIVriCLE II.

ACTJON milEGTE sril f.b: SANG.

Les conditions de l'éthérisation, les données que Ton possède sur l'absorption «les médicaments, devaient faire présumer que le sang, pendani l'état anesthésique, était chargé de vapiHU's stupéfiantes. On s'est efforcé de déterminer les

fl) l.cllrpril.-ft.

ACTT(>N DIRECTE SUR LE SAN(i. 1S3

changemenls que pouvail entraîner ce conlacl d.nis !a composition et les qualités de ce liquide. De l'étlier tut uiélaugé directement avec lui : on vit qu'il le brunissait et lui taisait prendre la teinte du sang veineux ; mais cet effet n'est j)oint propre à tous les anesthésiques. M. Flourens, qui, le premier, étudia ce genre de réaction, constata que si l'éther sulfurique brunit le sang, l'éther chlorhydrique le rend plus éclatant, et l'éther nitrique lui donne une couleur brun chocolat. Chambert a constaté qu'en ajoutant à du sang artériel un cinquième, en poids, d'éther sulfurique, on augmentait sa fluidité et on lui donnait l'aspect du sang veineux (1). Versé sur un coagulum sanguin, l'éther brunit le caillot et rend le sérum transparent.

La consistance du sang n'est pas modifiée par la présence de la vapeur d'éther. Ainsi que M. Bouisson, l'un des premiers, en a fait la remarque, on n'observe aucun changement dans la consistance des caillots provenant de sujets éthérés, et la coagulation ne paraît nullement influencée.

A l'examen microscopique, le sang n'offre pas d'altération mieux caractérisée. Lorsqu'on traite ce liquide par l'éther sur le porte-objet, la disposition des globules est troublée et leur forme s'altère. Leur consistance parut diminuée à Chambert. En substituant le chloroforme à l'éther, MM. Jules Guérin et Lebert (2) ont vu que les globules étaient moditîées dans leur forme et leur consistance; ils se contractent et paraissent bientôt déchiquetés sur leurs bords. Mais ces efl'ets dont il est facile de se rendre compte par le contact d'un liquide doué de propriétés irritantes et coagulantes, ne s'observent plus quand, au lieu de provoquer cette réaction sous le microscope, on examine du sang emprunté à un animal en état d'éthérisme.

Krilin ou a voulu s'assurer par des analyses complètes 01 couqiaralives, si la composition du sang était moditiée.

(1) Chambert, Mnn. cilé.

(2) Gazette rui'dicnle. Paris, 1RiS, p. 010.

18A MODE d'action des agents ânesthésiques.

M. de Grorup analysa le sang de deux opérés de M. Iloyfelder ; il ne parvint à saisir aucune différence. Ghambert est arrivé au même résultat négatif. Une analyse comparative, faite avec beaucoup de soin par M. Lassaigne (1), révéla pourtant quelques différences que l'auteur attribue à la présence de la vapeur d'éther : un léger excès d'eau dans le sérum, une diminution dans le poids du caillot, une modification dans sa consistance et une teinte rougeàtre persistante du sérum.

Rai)pelons aussi que nous avons signalé à plusieurs reprises dans nos recherches expérimentales, la présence d'une grande quantité de gouttelettes de graisse à la surface du sang extrait des vaisseaux pendant la vie ou observé après la mort chez des animaux soumis soit aux inhalations d'éther ou de chloroforme, soit à l'action de l'alcool. Cette apparence graisseuse, facile à constater, semble indiquer une modification survenue dans l'état des éléments gras du sang.

Malgré ces remarques de détail, on peut établir que la constitution physique et chimique du sang n'est point directement altérée par la présence des vapeurs d'éther ou de chloroforme qu'il peut tenir en dissolution. Ce n'est donc pas dans une altération organique directe quelconque du fluide nourricier qu'il est possible de placer la cause des phénomènes de l'éthérisme.

Dans la pensée de M. Edouard Robin, il n'en serait plus de même des propriétés vivifiantes du sang. Pour lui, toutes les phases de l'éthérisme dépendent de l'asphyxie du globule sanguin, déterminée par la diminution de la quantité absolue d'oxygène qui pénètre dans le sang pendant l'éthérisation et |)ar l'absorption du principe de toute stimulation organique ('2). Dans une autre communication, le même auteur, fidèle à ses idées, tire de nouvelles recherches cette conséquence que, hors do toute influence nerveuse et mêuie à doses exlrè-

(h Bullcliu de l'Acadrmir dr- médecine^ t. XII, p. 445, (2) Noie citée.

DÉCOMPOSITION DANS l'oRGâNÎSME. 185

inement fail)les, l'éther sulfurique et le chloroforme paralysent l'action de l'oxygène humide sur le sang et les matières animales, et que celte cause contribue puissamment à déterminer Tanesthésie. M. Gruby, dans un mémoire publié en 18/i8 (l), ne s'est pas éloigné beaucoup de cette opinion, qui peut être résumée de la façon suivante : action des éthers sur l'oxygène du globule sanguin; asphyxie d'une forme spéciale déterminant la perte momentanée des facultés cérébrales, et en particulier de la sensibiUté.

Page 1