AVEC LE CHLOROFORME
Observation IV. — Mislriss Martha Simmons, âgée de trente-cinq ans, jouissait généralement d'une bonne santé; seulement, de temps à autre, elle se sentait nerveuse, accusait des douleurs à la face et dans l'oreille, dues probablement à une dent cariée; enfin elle était sujette à la migraine. Elle avait eu six enfants, tous bien venus, et ses dernières couches remontaient à environ huit mois.
Le 23 février, elle avait dîné à midi un quart; peu de temps après, elle fit à pied trois quarts de mille pour aller chez son dentiste se faire ôler quelques racines de dents. Elle arriva à deux heures quarante-cinq minutes ; à trois heures, elle fut soumise à l'inhalation du chloroforme en présence de deux dames de ses amies, qui rapportèrent ainsi les détails suivants :
Les mouvements respiratoires paraissaient se faire librement, la poitrine se soulevait. Après quelques inhalations la face devint pâle ; au bout
(1) Bulletin de la Société de chirurgie, t. 111, p. uOy.
(2) Boston médical Journal.
2b li ACCIDENTS DE L EÏHERISAÏION.
d'une minute environ, !c denliste appliqua ses instruments et ôta quatre racines de dents. La malade poussa un gémissement et manifesta pendant l'opération des indices de souffrances, bien que sans proférer une parole ni donner aucun signe de connaissance.
Après l'extraction de la dernière racine, c'est-à-dire environ deux minutes après le commencement de l'inhalation, la tête se tourna de côté, les bras se roidirent légèrement, le corps se rejeta un peu en arrière, avec une tendance à glisser de la chaise où elle était assise. A ce moment, mistriss Pearson, l'une des assistantes, ayant mis le doigt sur le pouls, observa qu'il était faible, et presque immédiatement il cessa de battre ; la respiration cessa de même, à peu près en même lenips. La ligure, de pâle qu elle était d'abord, devint alors livide; les ongles des doigts prirent une teinte pareille; la mâchoire inférieure s'abaissa, la langue fit une légère saillie à Tun des angles de la bouche, et les bras tombèrent dans un complet relâchement. Les deux dames la considérèrent alors comme morto.
On fit de vains efforts pour la rappeler à la vie : ammoniaque sous les narines, eau froide jetée sur la figure, application de moutarde, d'eaude-vie, etc. On finit par la transporter de la chaise où elle était sur un sofa^ elle ne donna ni un signe de vie, ni un signe de respiration. Le docteur Bâcher, appelé une demi-heure après la mort, essaya encore de la respiration artificielle, l'électro-magnétisme, les stimulants externes, L'électro-magnétisme détermina des contractions des muscles sans aucun efîet évident sur le coeur; la respiration artificielle eut seulement pour résultat de diminuer un peu la lividité de la face.
L'autopsie fut faite vingt-six heures après la mort avec le concours de quatre médecins.
Apparence^ extérieures. — Les lèvres livides, le reste de la figure pâle; une écume sanguinolente sort de la bouche. La surface antérieure du corps et des membres ofi're une coloration normale , mais en arrière la peau était profondément livide. La cornée était terne et fiasque, partagée par une ligne horizontale d'un rouge terne, d'un dixième de pouce de largeut, correspondant à la paHie de la cornée que les paupières avaient laissée à découvert. Les membres complètement roides, le ventre distendu par des gaz. Poids probable, de 140 à 150 livres; tempérament sanguin, bilieux.
Crâne. — Les téguments ne contenaient que peu de sang. En enlevant la voûte du crâne, il s'écoula des vaisseaux de la dure-mère une quantité &e sang plus considérable que de coutume. Les vaisseaux superficiels du cerveau étaient modérément distendus; deux ou trois onces de sang entremêlées de bulles d'air s'écoulèrent des sinus de la dure-mère. Le cerveau offrait l'aspect, la couleur et la consistance de l'état normal.
Poumons. — Les poumons étaient le siège d'une congestion coîisidé-
MORTS SUBITES PENDANT l'aUMINISTRATIUN DU CHLOROFORME. 255
rable, sans ôlre trop intense ; ils crépilaienL librement dans tous les points ; pas d'extravasation. La muqueuse des bronches était légèrement congestionnée, effet apparemment dïm récent catarrhe, et profondément colorée par le sang. La plèvre était fortement injectée sur tous les points; il y avait 6 gros de sérosité sanguinolente dans la plèvre droite, et 2 onces à gauche.
Cœur cl gros vaisseaux. — Le péricarde contenait 6 gros de sérosité sanguinolente. Le cœur était flasque, et toutes ses cavités entièrement vides; la surface interne des oreillettes et des ventricules profondément colorée. L'aorte et l'artère pulmonaire vides; la veine cave était vide dans sa portion thoracique et contenait une fort petite quantité de sang dans sa partie abdominale, si petite que, pour pouvoir l'apprécier, il fallut ouvrir le vaisseau. La tunique interne de tous les vaisseaux est profondément colorée en rouge.
Abdomen. — On recueillit une once et demie de sérosité sanguinolente dans l'hypochondre gauche. L'estomac et les intestins étaient distendus par des gaz. L'estomac contenait environ trois roquilles (à peu près un demi-litre) d'aliments en partie digérés. Le foie était plus pâle que de coutume par l'absence du sang; les reins considérablement engorgés. Nul indice de maladie antérieure dans aucun des viscères de l'abdomen. La vessie et l'utérus, à l'état normal; l'utérus se présentait dans l'état où il est habituellement deux mois avant les couches.
Etat du sang. — Le sang fut trouvé partout fluide comme de l'eau ; pas le moindre caillot nulle part Examiné au microscope, ses globules parurent un peu altérés de forme; il y en avait d'irréguliers, et ils semblaient généralement plus distendus et plus globuleux qu'à l'état normal; il y en avait aussi qui semblaient avoir été rompus et en fragments ; leur nombre semblait un peu diminué. La couleur était partout celle du sang veineux noir .
Le nerf grand sympathique, examiné à son tour, offrit son aspect naturel.
L'appareil était celui de Morlon; le globe de verre, d'environ 4 pouces et demi de diamètre, renfermait une éponge qui en occupait à peu près le tiers; cette éponge était saturée de chloroforme, et l'on en ajouta vingtcihq goutteâ en plus quand la patiente commença l'inhalation. Elle respira d'abord avec lenletir ; il y eut de douze à quinze aspirations. Le chloroforme avait un poids spécifique de 1,3; il contenait un peu d'alcool, du reste d'une bonne qualité : c'était le même dont les dentistes (car ils étaietit deux) s'étaient déjà servis nombre de fois sans aucun accident.
D'après le récit des deux dames présentes, la mort serait arrivée deu.t minutes environ à partir de la première aspiration. L'un des dentistes" estima que la patiente était restée sur la chaise environ dix minutes, et dit
256 ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISATION.
que la vie persista tout ce temps ; l'autre évalua cet espace de temps à cinq minutes (1).
Observation V. -—Le fait suivant de mort par le chloroforme est rapporté par le docteur John C. Warren (de Boston), dans le London médical Gazette. Sa relation, extraite apparemment de quelque autre recueil scientifique, est ainsi conçue :
Nom : Patrick Coyle (âge omis). Date : mars 1848. Maladie : fistules. Usage antérieur du chloroforme, une fois. Durée de l'inhalation, environ une minute. Quantité consommée, environ 30 gouttes. Position sur le côté. Temps écoulé jusqu'à la mort, environ une minute. Symptômes : signes manifestes de douleur, le malade dirigeant la main vers la région ; en un moment son pouls, qui était plein et naturel, déclina. Mort
Etat anatomo-palliologique, — Cerveau et membranes naturels et sains. Cœur dilaté, pâle, mou ; deux ou trois onces de sérosité dans le péricarde; vaisseaux sanguins remplis d'un sang noir liquide. Poumons parsemés de tubercules; abcès de chaque côté, parties inférieures congestionnées; plèvres adhérentes dans une grande étendue; estomac, membranes muqueuses ramollies, leurs veines turgescentes (2).
Obsi-rvation VI. — Charles Desnoyers, âgé de vingt-deux ans, malade à l'Hôtel-Dieu de Lyon, atteint d'affection scrofuleuse au poignet gauche, ayant à subir la cautérisation transcurrente sur la jointure, fut chloroformisé avec un appareil pendant cinq minutes, et expira au commencement de l'opération. On ne donne pas d'autres détails (3).
Observation VU. — Un jeune homme qui était revenu d'Australie pour visiter ses parents dans le voisinage de Govan, fut chloroformisé pour une opération qu'on allait pratiquer sur le gros orteil en décembre 1848. Il est dit que le malade, soumis à l'inhalation, expira presque instantanément (4).
Observation VIII. — Une jeune femme se présenta pour une affection d'une phalange du médius gauche, qui exigeait l'amputation de ce doigt.
Comme elle paraissait assez peureuse, et résistait plus que de coutume à se soumettre à cette petite opération, je lui administrai une drachme (4 gr.) de chloroforme à la manière ordinaire, c'est-à-dire, en le versant sur un
(1) The American Journ. of the med. .sc/ences, Ajiril 1848, froni Ihe Western Lancel and hospilal Reporter, mais 1848. — Snow, ouvr. cit., p. 125.
(2) London médical Gazelle, t. LXIII, p. 682. — tnow , ibid . , p. 130.
(3) Bouisson, ouvr. cilc, p. 398.
(4) London médical Gazelle^ t. \LII1, p. 41. — Snuw, ibld., p. IS'i.
MORTS SUBITES PEiNDANT l'aDMINISTRATION DU CHLOROFORME. 257
mouchoir de poche, el lui en fit respirer la vapeur. Elle lou^sa un peu et fut prise de quelques mouvements convulsifs ; je lui fis les incisions nécessaires, qui ne prirent pas plus de quelques secondes. A peine s'il s'écoula une goutte de sang. Je fis alors coucher la malade sur le dos, la tôte basse ; et des moyens énergiques furent mis en œuvre pour la tirer de cet état de coma apparent ; on tenta même la respiration artificielle, mais vainement persista-t-on pendant cinq heures, la pauvre femme était bien morte (1).
Observation IX. — Walter Badjcr, âgé de vingt-trois ans, jouissait habituellement d'une bonne santé, bien qu'il se plaignît fréquemment do battements de cœur. Le 30 juin 'I84.S, il se présenta chez M. Robinson, dentiste, pour se faire arracher plusieurs dents. Il désirait élro endormi avec le chloroforme, bien que son médecin l'en eût dissuadé, à raison de la maladie du cœur. M. Robinson le soumit donc à l'appareil à éthérisalion : le patient aspira le chloroforme pendant une minute ; il dit alors qu'il croyait qu'il n'était pas assez fort. Le dentiste le quitta pour aller chercher son flacon et remettre un peu de chloroforme dans l'appareil ; le patient fut ainsi laissé peut-être trois quarts de minute; dans ce court espace de temps, sa main tomba, abandonna l'appareil qu'il tenait luimême, la tête s'inclina sur la poitrine : il était mort. M. Robinson lui tâta le pouls, .envoya en hâte chercher le docteur \yalters. qui essaya la saignée et ne put obtenir qu'une demi-cuillerée d'un sang très noir. Pendant une demi-heure on tenta l'inspiration artificielle, les frictions et d'autres remèdes ; le tout en vain.
L'autopsie fut faite dix-sept heures après la mort. Les membranes du cerveau présentaient une congestion légère. Les poumons étaient refoulés en haut par le foie jusqu'au niveau de l'espace qui sépare la troisième et quatrième côte. Le cœur offrait une teinte pâle inaccoutumée ; ses parois amincies étaient entremêlées de graisse, particulièrement à la pointe du ventricule gauche, dont le tissu musculaire était remplacé par la graisse. Le tissu musculaire n'avait guère qu'une ligne d'épaisseur, tandis que dans l'état normal il a 5 à 6 lignes. Les valvules du coMir offraient des inégalités à leur surface et sur leurs bords, avec un commencement de Iransfornfation cartilagineuse. Le foie était énormément hypertrophié; il avait le double de son volume ordinaire et fut trouvé du poids de 8 livres (IJ,
Observation X. — Mademoiselle Stock, jeune personne d'une trentaine d'années, assez grande, bien constituée, jouissait habituellement d'une
(1) London médical Gazelle, t. XLII, p. 84. — Siiow, ibicL, p. 135.
258 ACCIDENTS DE L ÉTllÉRlSAïlON.
bonne sanlé. « Je dois noter, toutefois, c'est M. Gorré qui parle, qu'elle m'avait consulté, il y a quelques mois, pour des palpitations qui m'avaient paru se lier à un état chlorotique, et que les ferrugineux ont, comme je l'avais prévu, modifiées en peu de temps de la manière la plus satisfaisante. Sa santé depuis lors n'avait éprouvé aucune altération.
» Faisant, il y a quelques semaines, une partie de campagne, elle fut précipitée hors de la voiture, et, en outre de quelques contusions qui furent le résultat de cette chute, elle fut blessée à la cuisse par un fragment de bois qui se fraya un passage à travers la peau sans laisser d'autres traces, et dont la présence ne fut reconnue qu'ultérieurement. Le médecin qui lui donnait ses soins conseilla sur ce point une apposition de sangsues. Bientôt la fluctuation devint manifeste ; il voulut faire une incision, la malade s'y refusa. Peu de temps après, du pus en assez grande abondance s'échappa par une ouverture spontanée, et comme la suppuration qui s'était ainsi fait sa voie ne tarissait pas, je fus appelé près de la jeune malade ; je lui fis aisément comprendre que le seul moyen qui pût conduire à une guérison complète était d'inciser la peau décollée, dans toute la hauteur du décollement. Elle y consentit cette fois, mais à la condition que je l'endormirais par le chloroforme. Je n'avais aucune raison pour ne pas accédera sa demande. Je me rendis donc le lendemain auprès d'elle, mui>i d'un flacon de chloroforme d'une dizaine de grammes environ, provenant de la maison de produits chimiques de Quesneviile ; la bonne qualité de la substance, on le voit, ne doit pas faire de doute.
» Je trouvai la jeune personne gaie comme à l'ordinaire, exempte de toute crainte, de toute préoccupation ; près d'elle se rencontraient en môme temps que moi son médecin ordinaire et une sage-femme, venue à dessein de me prêter assistance. Tout était prêt pour l'opération, fort insignifiante d'ailleurs, qui allait être faite. Je plaçai sous les narines de la malade un mouchoir sur lequel avaient élé jetées quinze à vingt gouttes au plus de chloroforme.
» A peine a-t-elle fait quelques inspirations, qu'elle porte la main sur le mouchoir pour l'écarter, et s'écrie d'une voix plaintive : « J'étouffe! » Puis tout aussitôtMe visage pâlit, les traits s'altèrent, la respiration s'embarrasse, l'écume vient aux lèvres. A l'instant même (et cela très certainement moins d'une minute après le début de l'inhalation), le mouchoir aspergé de chloroforme est relire. Mais persuadé que ces accidents ne sont que passagers, et qu'il va suffire, pour que l'effet cesse, de faire cesser la cause, je m'empresse de glisser par la ])etito plaie fistuleuse qui existe à la cuisse une petite sonde cannelée sur laquelle j'incise le décollement jusqu'à ses limites, c'est-à dire d.ins i.no étendue de G à 7 cenlimètres, vi je rt^ircdu fond de cette plaie un petit fragment de bois mince et pointu.
MORTS SUBITES PENDANT l'ADMINISTRATIOiN DU CHLOROFORME. '259
Durant le temps infiniment court que prend celle petite opération, mon confrère chercha partons les moyens à remédier à cette annihilation imminente de la vie. Je me joins à lui, et tous deux nous mettons en œuvre avec activité les moyens les plus propres à conjurer une issue fatale.
» Frictions sur les tempes, sur la région précordiale ; projection d'eau fraîche sur le visage, titillation de l'arrière-bouche avec les barbes d'une plume ; insufflation d'air dans les voies aériennes, ammoniaque sous les narines, tout ce qu'il est possible de faire en pareil cas est tenté par mon confrère et par moi pendant plus de deux heures. Nous ne voulions croire lui et moi qu'a une suspension et non à une abolition des fonctions sensoriales. Il nous semblait impossible que l'inhalation d'une aussi minime quantité de la substance anesthésique durant un temps si court, que, bien qu'on en ait pas calculé la durée la montre à la main, il n'a certes pas dépassé une minute, eût été suffisante pour éteindre la vie. Vains efforts. » Cette mort, que nous nous obstinions à ne croire qu'apparente, était réelle, et elle avait été si prompte, que déjà sans doute elle était complète au moment où je pratiquais l'incision. Je ne puis donner une juste idée do l'instantanéité foudroyante avec laquelle elle s'est produite, qu'en disant qu'elle m'a rappelé de la manière la plus fidèle la mort due à l'introduction accidentelle de l'air dans les veines. »
L'autopsie fut faite avec le plus grand soin par MM. Houxel et Gros, vingt-sept heures après la mort.
Aspect extérieur. — La rigidité complète des membres, les cornées ternes et pulvérulentes, l'abdomen distendu par des gaz, et une odeur cadavérique bien prononcée annonçant un commencement de putréfaction, nous convainquent de l'extinction réelle de la vie. Le côté droit de la face présente plusieurs larges eschares où la peau est presque parcheminée, lesquelles eschares résultent des frictions amm.oniac^jles faites pour rappeler la vie ; des eschares semblables et reconnaissant la môme origine existent en haut du sternum. La pâleur de la peau à la face et sur tout le corps est très grande; la partie antérieure du cou est gonflée ; sur le côté gauche de cette région , il existe une lividité cadavérique de 2 centimètres carrésenviron : il n'y a pas d'écume à la bouche, les lèvres sont pâles. La cuisse droite présente en dedans, vers son quart supérieur et un peu en arrière, une plaie étroite, irrégulière, dans laquelle l'un de nous plongea le doigt à la profondeur d'environ 3 centimètres. Cette plaie est d'origine traumatique ; des substances étrangères (de la paille), poussées par le corps vulnérant dans le fond de cette plaie, ont donné lieu à un abcès dans le voisinage, dont l'ouverture artificielle a été l'occasion de l'application du chloroforme. La plaie résultant de cette opération, longue d'environ 10 centimètres, se montre un pou plus en avant et en haut ; elle est dirigée à peu près dans le sens
200 ACCIDENTS DE l'ÉïIIÉIUSATION.
de l'axe du membre; elle intéresse la peau et le tissu cellulaire sous-culané dans toute leur épaisseur ; elle offre un aspect noirâtre, d'un rouge foncé, sorte de teinture du tissu produite par le sang épanché dans les derniers temps de la vie. M. Defosse nous assure qu'il s'écoula peu de sang do cette plaie. Nous retirons de son fond un brin de paille de 6 centimètres de long à peu près.
Téic. — L'incision des téguments du crâne ne laisse presque pas couler de sang ; ces tissus sont pour ainsi dire exsangues. Le sinus longitudinal supérieur est vide. Les veines qui rampent à la surface convexe du cerveau contiennent peu de sang, et offrent des particularités remarquables. La colonne sanguine est rompue de distance en dislance par des bulles gazeuses qui la partagent en tronçons assez longs ; à gauche, où ces mêmes veines contiennent moins de sang encore, les bulles sont plus nombreuses. Ces veines, où l'on peut dire qu'il y a plus d'air enfermé que de liquide sanguin, crevées avec une épingle, laissent sortir le gaz et s'affaissent. II existe de la même manière de l'air dans les veines de la base du cerveau ; nous faisons notamment sortir de nombreuses bulles d'air de la veine ophthalmique, du sinus caverneux, des veines cérébrales inférieures, etc. Les ventricules latéraux contiennent une médiocre, quantité de sérosité ; la substance du cerveau est d'une consistance ferme ; sa tranche ne laisse pas suinter de gouttelettes de sang.
De la carotide droite incisée, nous voyons sortir un peu de sang mêlé d'air. L'air sort en bouillonnant, au milieu d'un sang très noir, très fluide et abondant, de la veine saphène et de la veine crurale gauches que nous ouvrons. Ces veines étaient tendues etgontlées avant leur ouverture. Artère crurale entièrement vide.
Poitrine. — Les poumons, le gauche surtout, tendent à s'échapper de la cavité thoracique à mesure qu'on ouvre celle-ci par l'incision des côtes. Le poumon droit, refoulé en haut et d'un volume très amoindri, est adhérent à la plèvre pariétale par toute sa surface et par des adhérences assez lâches ; il est sain d'ailleurs. La cavité thoracique droite est en grande partie, la moitié inférieure au moins, occupée par le foie très volumineux, et auquel le diaphragme, remarquablement distendu, forme une sorte de coiffe. Le poumon gauche est volumineux; tous deux ont une coloration naturelle d'un gris pâle en haut; mais ils sont visiblement engorgés, livides dans leurs lobes inférieurs et dans leurs parties déclives. L'incision (le la portion inférieure et postérieure du poumon gauche donne issue à une très grande quantité de sang noir très fluide ; le poumon droit présente ce phénomène à un moindre degré. Ils sont tous deux bien crépitants.
Les vésicules pulmonaires sont dilatées par l'air insuffle dans les derniers temps et comme moyen de ranimer la malade dans la supposition
d'une asphyxie, mais il n'existe point d'emphysème interlobaire ni souspleural, excepté à une petite portion du bord tranchant du poumon gauche. Nous ne trouvons aucune trace de tubercules pulmonaires. Sérosité assez abondante dans les plèvres ; la membrane muqueuse de la trachée et des bronches est d'un rouge foncé. Absence complète d'écume bronchique.
La cavité du péricarde contient une certaine quantité de sérosité sanguinolente.
Le cœur est d'une flaccidité remarquable ; son volume est extraordinaire en le supposant plein ; ses cavités droite et gauche sont complètement vides, il ne s'y trouve pas le moindre caillot; du sang spumeux ou plutôt une mousse sanguine occupe l'orifice auriculaire de la veine cave ascendante ; l'artère pulmonaire est examinée dans son tronc, qui ne contient pas de sang. Les veines pulmonaires, près de leur entrée dans l'oreillette gauche, laissent échapper un peu de sang mêlé d'air. La membrane interne du cœur, surtout dans ses cavités droites, est d'un rouge vineux. Les parois du ventricule droit sont amincies ; sa capacité est de beaucoup supérieure à celle du ventricule gauche et paraît dilatée. Le tissu musculaire du cœur est pâle et se déchire facilement ; celui du ventricule aortique est plus pâle.
Abdomen. — Le foie, très volumineux et occupant une partie de l'hypochondre gauche, où il recouvre l'estomac distendu par des gaz, est d'une couleur très foncée. Il n'y a pas de bulles à sa surface, mais en l'incisant dans tous les sens l'air s'échappe en bouillonnant de ses vaisseaux avec le sang noir et fluide dont il est engorgé. C'était une sorte de crépitation à grosses bulles d'une nature particulière. Le lobe gauche donne un sang noir et des bulles d'air moins nombreuses. Le liquide qui sort de plusieurs de ses vaisseaux est pâle et séreux. A cela près, le sang, partout où nous l'avons examiné, était fluide, d'un noir extraordinaire et contenait un fluide aériforme.
L'estomac contient beaucoup d'aliments dont la digestion était peu avancée, et une énorme quantité de gaz fétides. La rate est ramollie et gorgée de sang ; on en fait sortir par la pression quelques bulles. Les autres viscères n'offrent rien de remarquable.
Ajoutons enfin que l'exarnen du sang, fait par M. Regnault, démontra qu'il n'était point putréfié (1).
Observation XI. — Un jeune homme de vingt-quatre ans, d'une forte corpulence, mais d'une constitution molle et lymphatique, fut admis à
(1) Bulletin de l'Académie demédecinc^ t. XIII, p. 1148.
262 ACCIDENTS DE L'ÉTHÉRÏSATION.
l'hôpila! Beaujon le 25 juin dernier, atteint à la cuisse d'une balle qui, traversant le membre d'avant en arrière à sa partie moyenne, avait brisé ladiaphysedu fémur en éclats volumineux. La désarticulation, jugée indispensable, fut décidée. Le malade fut soumis à l'action du chloroforme au moyen d'un petit flacon percé de plusieurs trous, contenant un diaphragme spiroïde de tricot imbibé de liquide anesthésique et surmonté à son embouchure d'un large pavillon s'adaptant à la bouche du malade. Le nez était fermé par le doigt d'un aide. Au bout de trois ou quatre minutes, le malade éprouva, quoique à un faible degré, les mouvements convulsifs qui caractérisent la période d'excitation, et bientôt après il fut dans un état de résolution complète. M. Robert commença aussitôt. L'artère fémorale étant comprimée au pli de l'aine, il plongea un long couteau à lame étroite à trois travers de doigt au-dessous de l'épine iliaque antéro- supérieure, et tailla un vaste lambeau antérieur. Pendant ce temps de l'opération, le malade, quoique pendant un instant très court l'artère eût cessé d'être exactement comprimée, ne perdit pas plus d'une palette de sang. A ce moment, le malade commença à se réveiller; M. Robert désira prolonger son état d'insensibilité, et prescrivit dans ce but une nouvelle inhalation de chloroforme, tout en continuant l'opération ; mais un quart de minute après s'était à peine écoulé, lorsqu'il entendit la respiration devenir stertoreuse ; aussitôt il fit cesser les inhalations. Le visage du malade était très pâle, ses lèvres décolorées; ses yeux, dont les pupilles étaient dilatées, se portaient en haut sous les paupières supérieures. L'opération fut aussitôt suspendue, et M. Robert se hâta, avec l'aide des assistants, de ranimer le malade, dont la respiration était devenue rare et suspirieuse, dont le pouls n'était j)lus sensible, et dont les membres étaient dans un état complet de résolution. Les frictions sur la peau, les irritations de la membrane pituitaire, le soulèvement cadencé des bras et du thorax, tout fut employé avec énergie et persévérance. Plusieurs fois la respiration sembla se ranimer, le pouls redevint appréciable, mais l'amélioration ne fut que momentanée, et après trois quarts d'heure d'efforts incessants, le malade avait cessé do vivre. La nature des symptômes observés dans ces derniers moments ne laissait aucun doute sur la cause probable de la mort. La pâleur subite de la peau, l'anéantissement du pouls, démontraient que le malade avait succombé à une syncope. L'introduction de l'air dans les veines seule peut-être îiurait pu détruire la vie avec autant do rapidité ; mais le malade n'avait présenté aucun des symptômes qui caractérisent ces accidents (l).
Observation XH. — ILinnach Greener était une belle jeune fille de quinze ans, affectée depuis quelque temps d'un onyxis du gros orteil gauche.
(I) liulletin de rAcadémic de mddccine, t. XIV, p. 240.
MORTS SUBITES PENDANT l'aDMINISTRATION DU CHLOROFORME. 263
Elle s'adressa au docteur Wégisson, qui jugea nécessaire d'enlever à la fois l'ongle et sa matrice. Déjà auparavant elle avait subi l'ablation de l'ongle du gros orteil droit , mais la matrice respectée avait ramené la maladie. Lors de cette première opération, elle avait respiré la vapeur d'éther et n'avait éprouvé aucune douleur; mais durant l'inhalation, elle s'était plainte d'une irritation à la gorge, et elle avait conservé après un mal de tête assez violent. On lui promit qu'avec le chloroforme elle n'avait rien de semblable à redouter.
Malgré cette assurance, cette opération lui faisait peur, et toute la journée qui précéda, elle parut fort tourmentée, criant continuellement, désirant mourir plutôt que de s'y soumettre. C'est dans cet état que l'a trouvée M. Mégisson, le vendredi 28 janvier, à midi. Tl essaya de calmer ses appréhensions, mais sans y réussir. Elle se plaça sur la chaise en sanglotant. L'opérateur versa une cuillerée à thé de chloroforme sur un mouchoir, qu'il appliqua devant le nez et la bouche; elle fit deux inspiration, et puis lui repoussa la main. Il lui commanda de tenir ses mains sur ses genoux, ce qu'elle fit, et elle respira alors paisiblement pendant une demi-minute environ ; alors la respiration n'étant point stertoreuse et aucun autre phénomène ne s'étant présenté, M. Mégisson essaya de lui soulever la main, et la trouva roide. Il dit à son aide, M. Lloyd, de procéder à l'opération. Celui-ci achevait l'incision semi-circulaire autour delà matrice de l'ongle, quand la jeune fille fit un brusque mouvement comme pour échapper. M. Mégisson pensa que le chloroforme n'agissait pas suffisamment, et il en remettait d'autre sur le mouchoir, quand il vit soudainement les lèvres et la face pâlir, et un peu d'écume sortir de la bouche comme dans une attaque d'épilepsie. Il lui ouvrit les yeux, ils restèrent ouverts ; il lui jeta de l'eau à la figure ; il lui administra de l'eau-de-vie, dont elle avala un peu avec difficulté ; il retendit sur le plancher et essaya de lui ouvrir une veine du bras, puis la veine jugulaire, le sang ne coula pas. En un mot, moins d'une minute après l'apparition des premiers accidents, elle avait cessé de respirer ; elle était morte.
Une enquête fut faite sur cette mort, et nous avons confronté les comptes rendus un peu différents donnés par la Lancette anglaise et le Médical Times^ pour ne perdre aucun trait de celte scène d'agonie. Depuis le commencement de l'inhalation jusqu'à la mort, il s'était écoulé, d'après une version, moins de trois minutes, et d'après une autre, moins do deux minutes.
L'autopsie fut faite le lendemain, vingt-sept heures après la mort, par sir John ïlife, chirurgien, et le docteur Glover. Le corps présentait le degré ordinaire de rigidité.
A l'nuvprlurc do h poili'ine, les poumons ne s'affaissèrent point, ils
•20/| ACCIDENTS DE l'ÉTIIÉRÏSATION.
offraient sur toute leur surface, mais spécialement dans leurs parties inférieures, les caractères de la congestion la plus intense, marbrés de taches d'un pourpre foncé, bleu écariate, et toutefois partout crépitants. Le long du bord externe et antérieur, particulièrement au lobe supérieur du poumon gauche^ se voyaient plusieurs bulles emphysémaleuses d'un petit volume. Le tissu pulmonaire n'offrait aucune trace de tubercules ; il était rempli d'une écume sanguinolente que l'on rencontra aussi dans l'intérieur des bronches, mêlée avec du mucus. Pasd'hépatisation nulle part. La muqueuse du larynx était plus rouge qu'à l'état normal, parsemée d'arborisations vasculaires ; les sinus laryngiens contenaient une notable quantité de mucus noirâtre. Le sommet de l'épiglotte était d'un rouge approchant du vermillon.
L'œsophage était sein, l'estomac rempli d'aliments; le foie, les reins, la ra'.e, plus congestionnés qu'à l'état normal.
Le cœur contenait du sang noir liquide dans toutes ses cavités, en très petite quantité dans les cavités gauches; il était sain d'ailleurs, ainsi que les gros vaisseaux. Le cerveau offrait un peu plus de congestion que d'ordinaire (1).
Observation XIII. — ■ John Griffin, marin, âgé de trente et un ans, entre à l'hôpital le 4 décembre 1848, pour une diarrhée chronique qu'il avait contractée dans l'armée du Mexique. Le 1 9 décembre, son état était beaucoup amélioré sous ce rapport. On le transporta dans le service do M. Gordon Buck, l'un des chirurgiens de l'hôpital, pour y être traité de tumeurs hémorrho'idales qui le faisaient beaucoup souffrir, et de chancres du prépuce avec phimosis. Le 2G décembre, le malade fut soumis, sur sa demande, aux inhalations du chloroforme pour pouvoir examiner le rectum. Il ne survint aucun accident, et le 19 janvier on l'y soumit de nouveau peur le débarrasser de ses hémorrho'ides et lui pratiquer l'opération de la circoncision. Le malade fut couché sur le dos, la tête élevée; on lui mit sur la bouche et sur les narines une serviette imprégnée de chloroforme; il ne tarda pas à entrer dans une assez grande excitation ; il remuait les membres et parlait à haute voix d'une façon incohérente ; les muscles des membres et du tronc étaient contractés. Quelques minutes après, les muscles se relâchèrent et le malade parut plus tranquille. On le tourna alors sur le côté gaucho, afin de pratiquer l'opération sur le fondem.ent : cette opération fut pratiquée rapidement ; elle consista dans l'excision de deux hémorrhoïdes externes et dans la ligature d'une petite hémorrhoïde interne.
L'opération pratiquée, M. Gordon Buck dit à ses aides de retourner le malade pour pratiquer l'opération du phimosis. ^< En ce moment, dit-il,
(1) London médical Gazette, t. XLI, p. 25.^). — Snow, ibid., p. 123.
MORTS SUBITES PENDANT l' ADMINISTRATION DU CHLOROFORME. 265
je m'aperçus que la face et les lèvres étaient livides, les yeux tournés en haut, tout le corps dans le relâchement, et le pouls imperceptible à l'artère riadiale.
Après deux ou trois inspirations à longs intervalles, la respiration s'arrêta. On avait déjà retiré la serviette une minute ou deux avant de retourner le malade ; la face de celui-ci s'était trouvée, pendant l'opération, dirigée vers son épaule gauche, de sorte que l'aide n'avait pu suivre ce qui se passait de ce côté. Je fis ouvrir immédiatement les fenêtres, je passai de l'ammoniaque sous les narines, je fis faire des frictions sur les membres, mais le tout sans succès. Le temps qui s'était écoulé depuis le commencement des inhalations jusqu'à la terminaison fut estimé par les assistants de cinq à dix minutes, mais pas au delà. Les phénomènes d'excitation produits par le chloroforme n'ont pas été aussi considérables, à beaucoup près, que ceux que j'avais observés chez des personnes d'un tempérament analogue. Le chloroforme dont je m'étais servi élait le même que j'avais employé la veille pour réduire une luxation de la cuisse, une fracture compliquée du bras et pour extraire un fragment d'os.
M. Reid, qui l'a analysé, a trouvé 9 pour 100 d'alcool.
Autopsie vingt-quatre heures après la mort. — Face livide, membres contractures ; vaisseaux de la dure-mère et de la surface du cerveau peu congestionnés ; rien de particulier du côté de la surface cérébrale; pas de lividité dans la plèvre ; les deux poumons congestionnés et fournissant à la coupe une grande quantité de sérosité sanguinolente écumeuse ; une cuillerée de sérosité limpide dans le péricarde; le cœur volumineux et un peu chargé de graisse flasque et entièrement vide ; substance du ventricule gauche un peu plus molle que d'ordinaire ; pas de caillots dans les vaisseaux ; aucune trace de congestion dans les viscères abdominaux ; le cerveau et les poumons avaient une odeur particulière, presque aromatique, qui rappelle à certains égards celle du chloroforme (1 ).
Observation XIV. — J. Vierrier, âgé de dix-sept ans, entré à l'Hôtel- Dieu de Lyon, salle Saint-Louis, n" 45, le 24 janvier 1849. Il est d'un tempérament lymphatique, d'une constitution assez bonne. Cependant il porte aux jambes des cicatrices d'abcès froids qu'il attribue à sa profession de mineur. 11 vient à l'hôpital pour une maladie du médius de la main droite, consistant en une nécrose complète de la première phalange, avec suppuration, fistules et fongosités des deux articulations dont cet os fait partie. La maladie ne pouvant guérir que par une opération, celle-ci est
(1) London médical Gazette, t. XLllI, p. 712, traduit dans VUnion médicale, 1849, p. 4î)9.
arrêtée pour le 31 janvier; on se propose d'amputer le doigt et de réséquer au besoin la tête du métacarpien.
Le jour venu, après s'ôlre assuré que le malade jouit d'ailleurs d'une bonne santé et n'a pris aucun aliment, on le fait placer sur un lit et on le soumet à l'inhalation du chloroforme qu'il a désirée, et qui ne lui inspire aucune appréhension. Le flacon qui renferme l'agent anesthésique est le même qui a servi, un instant auparavant, à endormir une jeune fille chez laquelle tout s'est passé régulièrement. On se sert comme d'ordinaire d'une compresse à tissu très clair étendue au-devant du visage, laissant un passage facile à l'air atmosphérique, et l'on verse le chloroforme par goutte à plusieurs reprises sur la portion de la compresse qui correspond à l'ouverture du nez. Deux aides très habitués à la chloroformisation en sont chargés et explorent en môme temps le pouls aux l'adiales. L'opérateur surveille et dirige le travail des aides. Après quatre ou cinq minutes, le malade sent et parle encore. Une minute de plus s'est à peine écoulée que le malade prononce quelques mots et manifeste une légère agitation ; il a absorbé tout au plus 6 à 8 grammes de chloroforme, ou plutôt c'est cette quantité qui a été versée sur la compresse, et l'évaporation en a nécessairement entraîné la plus grande partie. Le pouls est resté d'une régularité parfaite sous le rapport du rhythme et des battements. Tout à coup le patient relève brusquement le tronc et agite les membres, qui échappent aux aides ; mais ceux-ci les ressaisissent promptementetremettent le maladeen position . Ce mouvement n'a pas duré certainement plus d'un quart de minute, et cependant l'un des aides annonce immédiatement que le pouls de la radiale a cessé de battre. On enlève le mouchoir ; la face est profondément altérée. L'action du cœur a cessé tout à fait ; plus de pouls nulle part, plus de bruit dans la région du cœur. La respiration continue, mais elle devient irrégulière, faible, lente, et cesse enfin complètement dans l'espace d'une demiminute environ.
Au premier signal donné, on a dirigé des moyens énergiques contre les accidents dont la gravité est immédiatement comprise ; on approche un peu d'ammoniaque sur un linge de l'ouverture du nez ; on en verse une grande quantité sur le thorax et sur l'abdomen, que l'on frictionne avec force. On cherche à irriter avec la même substance les parties les plus sensibles des tégum.ents, telles que les lèvres et la muqueuse génitale. On applique de la moutarde; on incline la tête hors du lit; enfin, on cherche à ranimer la respiration par des pressions alternatives sur l'abdomen et sur la poitrine. Après deux ou trois minutes, la respiration reparaît et prend même une certaine ampleur, mais le pouls ne se relève nulle part. On insiste sur les frictions ; la respiration se ralentit do nouveau et cesse encore une fois. L'espérance qu'on avait conçue s'évanouit. On insuffle de l'air dans la
bouche et jusque dans le larynx, en portant une sonde à travers l'ouverture de la glotte, parce qu'en soufflant dans la bouche on s'aperçoit que l'air passe dans restomac. Des fers à cautères ayant été nnis au feu dès le début des accidents, le chirurgien cautérise énergiquement les régions précordiales, épigastriques et prélaryngiennes ; le pouls ne reparaît point. On continue pendant plus d'une demi-heure tous les efforts imaginables pour ramener le patient à la vie ; ils restent inutiles.
L'autopsie n'a pu être pratiquée que soixante-douze heures après la mort, parce que le corps réclamé d'abord par les parents a été ensuite abandonné. La température étant assez froide, le cadavre n'offre pas encore de trace de décomposition ; la rigidité est môme encore assez prononcée dans les membres ; les traits n'offrent pas d'altérations particulières. L'examen de tous les organes est fait avec soin.
L'estomac contient environ 45 grammes d'un liquide noir, épais, couleur lie de vin, qui ne ressemble point à un liquide alimentaire. Il est distendu par des gaz, ainsi que le reste du tube digestif, sain d'ailleurs. Le foie et la rate sont un peu congestionnés.
Le cœur, d'un volume normal, est affaissé, vide d'air et de sang ; les parois ventriculaires sont seulement humectées par une fine mousse très rouge donnant l'idée d'un peu de sang qui aurait été battu, fouetté par les colonnes charnues du cœur. Les veines caves et la veine porte sont distendues par un sang noir fluide très abondant. Sur la valvule d'Eustachi, on trouve un caillot fîbrineux, peu consistant, du poids de 4 à 5 grammes. C'est le seul qu'on rencontre dans les cavités du cœur et des gros vaisseaux. On a d'ailleurs ouvert avec assez d'attention pour s'assurer qu'aucun fluide aériforme n'y était amassé en quantité notable.
Les poumons se sont rétractés fortement à l'ouverture du thorax ; ils offrent une teinte noire ardoisée très prononcée ; leur coupe offre la môme teinte ; leur tissu est sain d'ailleurs. Le larynx et la trachée n'offrent aucune lésion. Le cerveau est intact. Les sinus de la dure-mère ont une assez grande quantité de sang noir non coagulé (1).
Observation XV. — Un maçon, âgé de trente-six ans, entra à l'hôpilal dans le service de M. Brown pour une plaie contuse du gros orteil. La gangrène s'empara de la plaie et l'amputation fut décidée.
Le 17 février, dans l'après-midi, on fit respirer au malade une demionce de chloroforme que l'on avait versé sur un mouchoir que l'on tenait sur le nez et sur la bouche (on s'était assuré préalablement qu'il n'existait
(I) Observation publiée par MM. Breton et Petit, internes du service, dans V Union médicale, 1849, p. 69.
268 ACCIDENTS DE L ÉTIIÉRISATION.
aucune maladie des organes de la respiration et de la circulation). On no put réussir à endormir le malade, et l'on ne détermina que de l'agilation et de l'excitation. Force fut d'en envoyer chercher une nouvelle quantité. Dans l'intervalle, c'est-à-dire pendant deux heures, le malade reprit son état habituel et se mit à causer avec les personnes qui l'entouraient. Le chloroforme fut versé de nouveau à la dose d'une demi-once sur un mouchoir que l'on maintint sur le nez et la bouche, en ayant soin de laisser pénétrer de l'air pur de temps en temps. Après une période d'excitation qui dura d'une à trois minutes, le malade tomba dans l'insensibililé, et la respiration, d'abord précipitée, se ralentit et devint un peu stertoreuse. Les pupilles étaient dilatées, le pouls à 70, modérément fort. Aussitôt que l'anesthésie fut produite, on commença l'opération, qui ne dura pas plus de deux minutes ; mais l'opération terminée, on ne vit pas s'écouler une goutte de sang. En même temps, la respiration se ralentit, la peau pâlit et se couvrit d'une sueur froide; le pouls perdit de sa force, de sa fréquence, puis disparut entièrement au poignet. La face était profondément altérée ; la respiration continua encore quelques instants après la cessation des battements de l'artère radiale ; mais dix minutes environ après le commencement des inhalations, la respiration avait complètement cessé. Tous les moyens mis en usage immédiatement pour le rappeler à la vie, même les insufflations pulmonaires, furent sans succès. Il était mort.
L'autopsie ne montra rien de particulier dans l'aspect intérieur. L'estomac était vide, le foie, les reins, la rate congestionnés. Les poumons avaient leur volume ordinaire; ils étaient d'une couleur rouge foncé et gorgés d'un sang veineux, bien que crépitants. Les bronches contenaient un petite quantité de mucus écumeux, légèrement teint de sang. La muqueuse bronchique dans les bronches et dans la trachée était congestionnée et d'un rouge vineux. Le corps tyroïde était volumineux et gorgé de sang. Le cœur était flasque, assez volumineux et les parois affaissées. Les ventricules étaient minces , les oreillettes complètement vides. Le ventricule droit contenait environ une once d'un sang demi-fluide, et le ventricule gauche une égale quantité de sang veineux, sans apparence de caillot fibrineux. La membrane interne du cœur était de couleur foncée. Toutes les valvules étaient saines. Les sinus et les veines du cerveau ne contenaient qu'une quantité de sang très ordinaire. Les vaisseaux de la pie-mère étaient un peu congestionnés, mais sans que la substance cérébrale ou médullaire le fût elle-même d'une manière très notable (1).
Obskrvation XVI. — Madame Labrune, âgée de trente- trois ans, mère de famille pleine de vie, d'un caractère nerveux très excitable, avait été
(1) The Lancety 24 février 1849, traduit dans l'Union médicale, 1849, p,124.
soumise par moi (M. de Confevron), l'an dernier, avec un plein succès, à l'éthérisation pour de petites opérations chirurgicales. Le 23 août dernier, son dentiste devait lui extraire une grosse molaire, et cette opération, présentant quelques difficultés, faisait présager une douleur assez intense. Madame Labrune, qui avait éprouvé les bienfaits de l'éthérisation, ne voulut se soumettre à l'arrachement de sa dent qu'avec ce secours, et je fus sollicité par la patiente et par le dentiste, celui-ci n'ayant pas l'habitude pour administrer les vapeurs anesthésiques. Malgré ma répugnance à employer ce moyen pour des opérations de peu d'importance, surtout depuis la publicité de malheurs survenus entre des mains habiles, je crus pouvoir, dans cette circonstance particulière, sortir de la règle de conduite que je me suis tracée depuis dix-huit mois, et je m'y croyais autorisé par le succès de l'éthérisation précédente sur le sujet qui la réclamait de nouveau. J'étais d'ailleurs bien décidé à ne produire que l'engourdissement le plus léger, puisqu'il ne s'agissait ni d'une opération grave ni d'une douleur de longue durée.
Je plaçai donc sur le mouchoir de la malade un bourdonnet de coton de la grosseur d'une noix imbibé de moins d'un gramme de chloroforme ; madame Labrune l'approcha elle-même de ses narines et le respira à quelque distance, de manière à permettre complètement le mélange de l'air aux vapeurs anesthésiques. En huit ou dix secondes l'effet se fit sentir, et je le remarquai au clignotement des paupières. J'indiquai au dentiste placé derrière la tôte de la malade qu'il pouvait agir; mais la patiente, qui avait l'expérience de l'éthérisation, ne se sentant pas suffisamment engourdie, repoussa la main de l'opérateur, et nous faisant comprendre par signes que l'insensibilité n'existait pas encore, rdpprocha son mouchoir de ses narines, et fit rapidement quatre ou cinq inspirations plus larges. A cet instant je lui retirai le mouchoir qu'elle serrait sous son nez. Je ne la quittai des yeux que le temps nécessaire pour déposer ce mouchoir sur un meuble voisin, et déjà, lorsque je reportai mes regards sur elle, sa face était pâle, ses lèvres décolorées, les traits altérés, les yeux renversés, les pupilles horriblement dilatées, les mâchoires contractées de manière à empêcher les opérations du dentiste, la tête renversée en arrière; le pouls avait disparu, les membres étaient dans un état complet de résolution, et quelques inspirations éloignées furent les seuls signes de vie que la malade nous donna.
Sans perdre une seconde, tout ce qu'il est possible de faire en pareil cas fut mis en œuvre pendant plus de deux heures, et sans aucun succès. Stimulation des narines avec de l'ammoniaque, mouvements des bras et du thorax, insuftlation d'air dans la poitrine, que je fis respirer artificiellement pendant quelque temps; frictions sur le thorax, puis sur tout le corps avec de l'ammoniaque; cautérisation sur la région précordiale avec
270 ACCIDEiNTS DE l'ÉTHÉRISATION.
des charbons incandescenls ; enfin, courant galvanique au moyen d'une forte pile de Volta qui se trouvait fonctionner dans le voisinage et qu'on mit promptement à notre disposition : rien ne put conjurer une mort à laquelle je ne pouvais croire.
Depuis le mois de février 1 847 je pratique journellement l'éthérisation, et dans nos hôpitaux et dans une clientèle nombreuse, et jamais je n'ai employé de doses plus faibles, jamais je n'ai mis plus de prudence dans le mode d'opération. Le chloroforme avait été respiré à l'air libre, sans appareil, de la manière la plus favorable pour que l'air atmosphérique fût largement mélangé aux vapeurs anesthésiques ; enfin rien ne manquait pour rendre celte opération parfaitement innocente ; je savais d'ailleurs que ma cliente n'avait aucune maladie organique qui la contre-indiquât. Je dois dire pourtant, et pour n'omettre aucune circonstance, ce que j'ignorais au moment de l'opération, c'est que madame Labrune avait eu de vives émotions dans la journée ; mais tout cela n'expliquait pas un accident si foudroyant. L'examen nécroscopique pouvait peut-être nous donner quelques satisfactions.
J'obtins de la famille l'ouverture du corps, qui fut pratiquée trentehuit heures après la mort avec quelques-uns de mes collègues, MM. Montrol et Faure. Voici quel en fut le résultat:
Les membranes du cerveau, et particulièrement les veines de la base du crâne, étaient gorgées de sang noir et fluide, les sinus de la dure-mère en étaient remplis- la substance du cerveau incisé était piquetée, et les vaisseaux capillaires, ouverts par l'instrument, laissaient suinter du sang noir en gouttelettes. Cette substance était intacte et d'une consistance normale. De la sérosité en assez grande abondance se trouvait à la base du crâne et remplissait le canal vertébral. Dans toutes les veines de la base du crâne, même celles d'un calibre très médiocre, nous avons trouvé une notable quantité de bulles d'air interceptant le liquide et facile à déplacer. Le cœur était flasque, et une ponction pratiquée à l'oreillette gauche laissa échapper du sang noir fluide accompagné d'un dégagement d'air par bulles. Il n'existait pas de caillots dans les cavités. Les grosses veines du tronc contenaient également une grande quantité de sang noir et fluide. Les poumons, parfaitement crépitants dans toute leur étendue, offraient une teinte grise ardoisée qu'on retrouvait en les incisant. L'abdomen était distendu par des gaz. Les intestins n'ont pas été ouverts (i).
Observation XVIL — John Shorter, âgé de quarante-huit ans, portefaix, adonné aux boissons alcooliques, mais habituellement bien portant, entre à l'hôpital Saint-Thomas de Londres dans le service de M. Golly, le
(l) Union médicale, 1849, p. -iOi.
9 octobre 1849, pour se faire opérer d'un onyxis du gros orleil du pied gauche, dont il était affecté depuis quelque temps. Le malade ne s'était décidé à l'opération que sur la promesse qu'on lui avait faite de Tendormir avec le chloroforme. Le lendemain, en effet, on le soumit aux inhalations du chloroforme. On versa un gramme de ce liquide sur l'éponge de l'inhalateur et on le lui fit respirer.
Pendant deux minutes il n'y eut aucun effet appréciable. A ce moment il commença à présenter de l'excitation. On éloigna l'inhalateur de la bouche du malade et l'on versa sur l'éponge dix gouttes de chloroforme. Après l'application de l'inhalateur, il tomba dans l'insensibilité. On enleva l'appareil et l'on procéda à l'extirpation de l'ongle. Cependant comme il cofitinuait à être insensible, comme la face devenait violette, le pouls petit, fréquent, quoique régulier, et la respiration laborieuse; on écarta ses vêtements et l'on exposa la poitrine à l'air frais d'une fenêtre ouverte près de son lit, on lui jeta de l'eau à la figure, on fît des frictions à la poitrine et on lui approcha un flacon d'ammoniaque près des narines. Le malade sembla se débattre pendant une minute, puis la peau se refroidit, le pouls devint très faible et cessa d'être senti au poignet ; la respiration devint lente par intervalles, mais ne cessa que deux secondes après la disparition du pouls. A l'apparition de ces symptômes, M. Golly commença la respiration artificielle en déprimant les côtes et en les laissant revenir sur elles-mêmes ; puis lorsqu'on eut apporté l'appareil d'insufflation pulmonaire, il introduisit dans les poumons du gaz oxygène ; on essaya alors de galvaniser le cœur et le diaphragme. Tout fut inutile, il n'y avait plus aucun signe de vie six ou sept minutes après le commencement des inhalations. On continua tous ces moyens pendant un quart d'heure sans aucun résultat. Le malade n'avait pas inspiré plus d'une drachme (4 gr.J de chloroforme; en effet, il en restait encore dans l'éponge. L'autopsie n'a pas été faite, par suite de l'opposition de la famille (i).
Observation XVIII. — Cet accident arriva à Shrewsbury à mademoiselle Jones, malade de M. Clément, chirurgien, qui avait en partie opéré l'excision du globe de l'œil, quand la malade mourut subitement, M. Clément n'a pas publié de relation de ce cas, mais le rapport qu'il fournit à l'enquête fut reproduit par les journaux de médecine La mort fut vraiment caractéristique des effets de la vapeur du chloroforme non suffisamment dilué. M. Clément rapporte le fait ainsi :
Il ne donna qu'une petite dose pour commencer sur une éponge, et alors commença l'opération. Trouvant que Tanesthésie ne so produisait pas, il fit
(1) London médical Gazelle, t. XLIV, p. 757, traduit dans ÏUnion mcdicalc, 1849, p. 518.
272 ACCIDENTS DE l'ÉTJIÉHISATION.
verser sur l'éponge un gros de plus de chloroforme, ce que la malade respira durant quelques secondes. 11 revint alors à son opération ; peu après il entendit un son particulier qu'il ne saurait décrire, et en un instant la femme expira. Toutes les tentatives pour la rappeler à la vie échouèrent. Avant de mourir elle parlait en gallois, mais si vile, qu'on ne pouvait savoir ce qu'elle disait. M. Clément attribua sans aucun doute la mort de sa malade aux effets du chloroforme (1).
Observation XIX. — Ce fait s'est passé dans l'hôpital public de Kingston, à la Jamaïque, le 29 janvier 1850. Le malade se nommait William Brian ; on ne dit point son âge ni la nature de l'opération qu'il allait subir. Autrefois on lui avait pratiqué l'amputation de la verge pour un cancer de cet organe, mais sans l'aide du chloroforme. Le chirurgien, M. Maygorth, qui administra le chloroforme, s'exprime ainsi :
« J'avais versé un gros de ce liquide sur une éponge que j'appliquai sur sa bouche et ses narines, mais pas en contact immédiat, et alors l'air atmosphérique avait encore accès. Le malade supportait mal l'appareil, et j'étais fréquemment obligé de l'éloigner pour faciliter sa respiration. La période d'excitation qui est habituelle survint , il se débattit et écarta l'éponge durant quelques secondes ; elle fut encore réappliquée, lorsque peu de secondes après, observant une respiration stertoreuse, je l'enlevai tout à fait. Le malade cessa de respirer; mais après un intervalle de quelques secondes, il fit une autre inspiration ; cela se renouvela plusieurs fois jusqu'à ce qu'à la longue la respiration cessât complètement. Les moyens ordinaires furent employés, mais sans succès.
» Le cerveau et ses membres furent trouvés congestionnés. Les poumons étaient congestionnés, surtout postérieurement. Le côté droit du cœur contenait un sang noir liquide, la surface interne de ses cavités gauches et de l'aorte était tachée de sang. Il y avait là quelque altération des valvules aorliques, et le cœur avait subi un certain degré de dégénérescence graisseuse (2). »
Observation XX. — Il s'agit d'un malade du professeur Karl Santesson, à l'hôpital Séraphin de Stockholm. Le malade, âgé de trente ans, était affecté d'hydrocèle, et il y avait quelques soupçons de maladie du testicule. En conséquence, on devait opérer Thydrocèle par incision, afin qu'on pût enlever le testicule s'il était malade. Le chloroforme fut administré suivant le mode même que le professeur Santesson avait vu démontrer par
(1) Journal ofprov. mcd.and surg. Associât., ISld, p. 698. — Snow, ibid., p. 145.
(2) Edinburgh monlhly Journal, April 1850, p. 'Ml, — Snow, ibid., p. 145.
MUIITS SUBITES l'ENDArsT l'ADMLNJSTUATIO.N DU CllLOKOFOKME. 27,'^
Je docteur Simpson, siiuf qu'il fut versé sur du coton j)Iacé iui fond de l"entonnoir d'une compresse disposée à cet elfet. Un gros et demi environ fut d'abord versé sur le colon, et l'on recommanda au malade de faire de longues et profondes inspirations. Cette quantité étant presque évaporée au bout de deux ou Irois minutes, on ajouta encore un gros de liquide. Après quelques inspirations survinrent de la rigidité et de l'agitation ; ces symptômes cédèrent, mais revinrent bientôt et plus fort qu'auparavant. L'appareil fut alors enlevé de la face jusqu'à ce (juc l'agitation cessât. Néanmoins le malade n'étant pas suffisamment anesihésié pour subir l'opération ;ivec le calme nécessaire, la compresse fut réappliquée, lorsque après quelques inspirations le pouls disparut brusquement. Le visage et toute la surface du corps devinrent pâles, les yeux s'agitaient en haut et en dedans; la respiration se ralentit beaucoup, mais pleine et profonde encore ; les intervalles entre les inspirations furent de plus en plus longs, jusqu'à ce que la respiration cessât tout à fait. Le malade succomba avant que l'opération fût commencée, dans l'espace de cinq minutes à partir du début de l'inhalation. Pendant l'administration des différents moyens propres à rappeler la vie, l'emploi de Teau froide, entre autres, versée goutte à goutte sur l'épigastre, la respiration revint et continua durant trois ou quatre minutes; mais le pouls et les bruits du cœur ne reparurent plus.
A l'autopsie, faite trente-deux heures après la mort, on trouva la duremère congestionnée, et il y avait un épanchement de sérosité considérable entre les membranes du cerveau. 11 y avait aus>i quelques dépôts osseux sous la dure-mère et quelques adhérences de l'arachnoïde indiquant une ancienne maladie des membranes.
Le cœur était de volume normal et flasque, les vaisseaux ram[)ants a sa surface fortement gorgés de sang. Le ventricule gauche était vide ; l'oreillette gauche, au contraire, et surtout celle du côté droit du cœur, ainsi que les grosses veines, étaient remplies de sang fluide non coagulé. Dans le ventricule droit seulement on trouva un petit caillot mou. Les poumons postérieurement étaient fortement congestionnés, montrant çà et là des infillrations de sang du volume d'un pois à celui d'une petite noisette. Le tissu pulmonaire était d'ailleurs sain ; toutefois, en l'incisant, il donnait l'odeur du chloroforme, mais plus faiblement que le cerveau. La membrane muqueuse du larynx et les tuyaux bronchiques étaient légèrement injectés de sang. Le sang offrait partout le même caractère diffluent, sirupeux (1).
Observation XXL — Nous empruntons à l'ouvrage de M. Snow le fait suivant :
« Je dois, dit-il, cette observation audocteurAdams James (de Glasgow),
(1) Uygiea^ october 1850, p, (i02. — Suow, ihid., [). 148.
T/Ix ACCIDENTS DE l' ÉTIIÊIUSATION.
qui eut la bonté de iii'envoyer une copie des noies du registre d'observation de son collègue, M. Lyon, dans le service duquel raccident arriva, à l'infirmerie de Glasgow, en mars 1850. Le malade étail un enfant de sept à huit ans, Écossais, et dont la santé s'était considérablement altérée par des années de souffrances dues à uh calcul. M. Lyon s'exprime ainsi : « L'enfant étant couché sur le lit, je plaçai un morceau de charpie imbibée de chloroforme devant sa figure, et quelques minutes après il cessa de crier. Je dis alors à mon aide de se charger du chloroforme el j'introduisis la sonde. Je crus avoir distingué le calcul, mais je ne pouvais entendre le choc distinctement à cause des gémissements de l'enfant. Un assistant tint sa main entre mes oreilles et la face du malade [sic). J'entendis alors le choc caractéristique. Je venais de retirer l'instrument, lorsque je fus frappé d'effroi à l'aspect livide et à l'œil mort du petit malade ; les pulsations cardiaques et radiales avaient disparu, et après avoir fait une longue et profonde inspiration, il était, selon toute apparence, frappé de mort. La respiration artificielle et les autres moyens furent employés sans effet. Les jugulaires externes étaient remarquablement distendues et la face encore très livide; la jugulaire droite fut ouverte, et il s'écoula rapidement plusieurs onces de sang noir. Ce moyen et le galvanisme, qui fut employé ensuite, furent aussi inutiles (0- "
Observation XXII. — Alexander Scott, âgé de trente-quatre ans, constable de police, mourut à l'hôpital de Guy en juin i 850, pendant une opération pratiquée pour l'ablation d'une portion de la main droite. Le chirurgien, M. Cock, soutient qu'il n'y avait aucune maladie organique chez ce malade. Il raconte ainsi l'accident :
« L'appareil ordinaire fut enq^loyé, et comme aucun effet ne se produisait, un assistant imagina de rouler un mouchoir en cône, qui fut arroséde chloroforme. Le temi)s d'extraire une portion de l'os remplit une minute et demie; mais avant que ce fût achevé, le sang qui jaillissait s'arrêta brusquement : c'est alors que l'assistant avertit M. Lacy de sentir le pouls, et alors ils constatèrent que le malade avait expiré. »
L'arrêt soudain de l'hémorrhagie montra que dans ce cas, comme dans les autres, l'action du cœur avait cessé rapidement. Le premier essai de produire l'insensibilité avait manqué ici comme dans d'autres cas.
M. Cock avait tenté de dissuader son malade de se faire chloroformiser, insistant môme pour que l'on n'y eût point recours pendan t l'opération . Dans les hôpitaux de Guy el de Saint-Thomas les chefs de service s'étaient fortement opposés à l'anesthésie par inhalation depuis les deux ou trois prc-
(1) Snow, ibii'i p. 150.
MORTS SUBITES PEINDANT i/ADMINISTRATJON DU CHLOROFORME. 275
niières années de rinlioduction de cette pratique, et le chloroforme était bien nnoins généralement employé dans cet établissement que dans tous les hôpitaux de Londres ; ce fut précisément dans ces deux hôpitaux que deux cas de mort par le chloroforme se présentèrent avant qu'aucun accident semblable fût arrivé dans tout autre hôpital de la métropole. Cette circonstance mérite considération près de ceux qui proposent de limiter les accidents par le chloroforme en restreignant son application à quelques grandes opérations.
Dans ce cas les poumons furent trouvés considérablement congestionnés. Le cœur était flasque, sans distensions notables, les cavités droites contenaient 2 onces environ de sang fluide, la cavité gauche pas plus d'une demi-once.
Encéphale. — Forte congestion de la dure-mère ; la substance grise du cerveau était d'un rouge sombre et congestionnée; du liquide fut trouvé dans l'espace sous-arachnoïdien, et en grande quantité surtout dans les deux ventricules. Plexus congestionnés ('!).
Observation XXIH. — Un accident, dont M. Snow doit la relation manuscrite au docteur Robert Adams (de Dublin), eut lieu le 20 septembre 1 850, à linfirmerie Cavan, en Irlande, darts la pratique du docteur Roë, et cela dans les conditions suivantes :
Le malade se nommait James Jones et était âgé de vingt-quatre ans. Le chloroforme dans un cas d'amputation au-dessous du genou pour une affection scrofuleuse de l'articulation libio -tarsienne avec ulcération des cartilages. Le malade était réduit a un grand état de faiblesse par la maladie et était atteint de fièvre hectique, mais sans toux. Le docteur Roë raconte ainsi l'accident :
« Le patient fut placé sur la table d'opération • l'action du cœur était calme et faible, mais il ne paraissait pas plus défaillant ni plus pâle que d'habitude. Je vis alors M. Nalty, le pharmacien, mesurer un gros de chloroforme dans le pelit verre gradué et verser celte quantité sur un morceau de charpie qui fut placé dans le creux d'une éponge tenue à la main dans une petite serviette.
» Me rappelant que je m'étais déjà servi de chloroforme dans un autre cas, et trouvant quelques retards dans la production des effets anesthésiques, je demandai à M. Nalty d'ajouter encore trente gouttes à la quantité déjà versée sur la charpie. J'appliquai alors l'éponge sous le nez du patient, lui recommandant de tenir la bouche fermée, et confiai l'appareil au docteur Halpin. qui était au côté opposé de la table; pendant ce temps
(1) London médical Gazelle^ t. XLVl, p. ;i9. — Snow, ibid., p. lôl.
27() ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISATIUN.
je me disposai à {)ratiquer l'opération. M. Bird avait à peine vissé le lourniquet , qui avait été appliqué préahiblement sur la cuisse, alors qut; j'examinais l'état de la circulation dans les artères tibiales, ce qui n'avait l)u durer une minute. Le malade ne pouvait pas encore avoir fait quiuze inspirations; le docteur Halpin me dit que les effets anesthésiques élaient produits. Cela me frappa par sa promptitude et sa soudaineté inaccoutumées, et en écartant l'appareil de la face, nous vîmes une légère action convulsive de la paupière gauche (les paupières étaient ouvertes en partie et une petite quantité de salive spumeuse s'échappait de la bouche). Je fus très embarrassé, mais non trop alarmé, quand le docteur Halpin me dit qu'il avait vu souvent de pareils symptômes produiîs par le chloroforme, quoique pour ma part je ne les eusse jamais rencontrés. Après plus d'une minute d'examen du cœur, des yeux, des muscles, des membres, etc., nous reconnûmes que l'individu avait expiré.
» Des moyens énergiques furent mis en œuvre pour le rappeler à la vie, mais en vain. L'autopsie ne fut pas faite (1). »
Observation XXIV. — L'observation suivante de mort par le chloroforme fut faite à l'asile de Stephney. Le malade, John Holden (âge omis), allait subir une opération sur la verge. Il résulta de l'enquête qu'un demigros de chloroforme ayant été administré sans effet, on en avait alors ajouté un gros en plus, lorsque le patient expira subitement. Cet accident arriva en avril 1851 (2).
Observation XXV. — L'accident suivant, arrivé en octobre 1851, à Chipping (Norton -Somerset), se rapporte à une malade de M. Farwell, nommée Elisabeth Hollisetâgée de trente-sept ans. Personne n'observa la manière dont la respiration et la circulation cessèrent, et comme cette femme était dans un grand état de faiblesse, il n'est pas tout à fait certain que le chloroforme fût exclusivement cause de la mort. On l'employa pour prévenir la douleur résultant de l'extraction de fèces obstruant le rectum dans une affection cancéreuse étendue de l'utérus et du vagin. Le chirurgien rapporte que la durée de l'inhalation fut de huit à neuf minutes; la quantité inhalée de 1 0 gros et demi, un demi-gros cliaiiiie fois, et en lui laissant fréquemment respirer l'air atmosphérique.
« Elle me parla, dit-il, durant cet intervalle. Quand je me fus assuré que le bras était insensible à l'excitation, je commençai et achevai l'opération. A ce moment l'inhalation était arrêtée. Comme je fais toujours, je lavai alors la face avec une éponge dans le but d'enlever toute trace de chloroforme hors
(1) Snow, ibid., p. 152.
(2) M., ibid., p. 153.
(lu nez etdes lèvres, lorsque, à ma surprise, je remarquai que la patiente avait cessé de respirer, et tous les effots pour la rappeler à la vie furent inutiles. » Au commencement de l'opération la pupille était contractée et la conjonctive légèrement rouge. Après la mort la pupille était très dilatée et le visage extrêmement pâle. Il n'y eut pas d'autopsie. La malade avait été chloroformisée antérieurement deux fois pour une semblable opération (1). ^^
Observation XXVL — Une malade âgée de vingt ans, d'une bonne santé habituelle et d'une forte constitution, se présenta chez M. W... pour se faire arracher une dent. Celui-ci, après l'avoir endormie avec le chloroforme, fit trois tentatives infructueuses pour pratiquer l'extraction de cette dent. Cela se passait à neuf heures du malin. On prit rendez-vous dans l'après-midi pour revenir de nouveau à une tentative d'extraction. Il résulte de la déclaration de deux personnes présentes que pour administrer le chloroforme, le dentiste se servit d'un morceau d'épongé triangulaire long et large de trois quarts de pouce, sur lequel il versa de douze à seize gouttes de chloroforme; il couvrit le tout d'un mouchoir, et vint le mettre sur le nez de la malade ; en quelques minutes elle tomba dans l'immobilité, mais l'extraction de la dent fut impossible, parce que les mâchoires étaient serrées. Pendant que le dentiste faisait effort pour les écarter, la malade se réveilla, on lui jeta un peu d'eau au visage. Le dentiste et une des personnes présentes l'engagèrent à se soumettre à l'opération sans se faire chloroformiser davantage ; mais la douleur qu'elle éprouvait du contact de l'instrument fut telle, qu'elle réclama le chloroforme. Le dentiste a déclaré dans l'instruction qu'il versa de douze à seize gouttes de chloroforme sur l'éponge, et qu'il l'a mise sous le nez en maintenant la bouche ouverte avec un morceau de bois. La malade n'avait pas encore perdu connaissance, et comme elle disait qu'elle sentait, le dentiste ajouta quatre à cinq gouttes de plus. Après deux ou trois inspirations, suivant la déposition d'une personne présente, on entendit un râlement dans la gorge, la face devint livide, un liquide jaunâtre s'échappa de la bouche, bientôt suivi d'une écume blanchâtre. Un médecin appelé immédiatement ne put que constater la mort. En entrant dans la pièce, il sentit une odeur de chloroforme si forte, que sa tête en fut prise immédiatement (s/c). Le flacon de chloroforme était encore ouvert sur la table, et peut-être cette circonstance n'avait pas été sans quelque influence sur le résultat funeste.
A l'autopsie, on constata que les membranes étaient légèrement congestionnées et que les grosses veines contenaient un peu d'air. Du reiU^ la substance médullaire et la substance cérébrale étaient parfaitement
(1) Médical TimeSy 1851, 2* semestre, p. G20.
578 ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISATION.
saines; les sinus veineux n'étaient pas gorgés de sang; les poumons ne présentaient rien de morbide ; les bronches contenaient un peu d'écume sanguinolente ; le sang avait la couleur et la consistance du jus de cerises. Le cœur était mou, flasque, affaissé ; ses vaisseaux coronaires et ses cavités étaient vides; elles offraient déjà, ainsi que le reste du corps, un commenr,ement de décomposition. Le foie était exsangue. La rate était assez volumineuse et gorgée de sang liquide (1 ).
Observation XXVn. — L'observation suivante d'un accident mortel survenu àSeamen'shospital (hôpital des marins de Londres) a été publiée dans \e MedicMl Times par M. Rook, chargé dans cet hôpital du service militaire.
Thomas Hutton, âgé de quarante-cinq ans, mulâtre natif de New -York, dune constitution vigoureuse, aux épaules larges, aux muscles très développés, était atteint d'une telle altération du lesiicule gauche, qu'il devint nécessaire d'enlever l'organe. Sous tous les rapports autres que celui-ci, la santé est bonne; seulement neuf années auparavant cet homme avait eu des crachements de sang accompagnés de toux et d'oppression. L'ablation du testicule ayant été décidée, le malade fut, à sa prière, soumis à l'influence du chloroforme. Cet agent fut administré suivant le mode qu'on avait coutume d'employer à cet hôpital, c'est-à-dire au moyen d'une compresse ou d'un foulard imprégné d'une quantité de chloroforme ne dépassant pas vingt ou trente gouttes à la fois. Alors, lorsque cette quantité est épuisée, on en verse de nouveau vingt autres gouttes; puis enfin, s'il est nécessaire, dix gouttes seulement. Le malade est toujours placé sur une *,able, les fenêtres de la salle d'opération tenues ouvertes. Le mouchoir est maintenu à quelque distance de la bouche, et l'on a soin de n'obtenir les effets anesthésiques que lentement et graduellement. 11 est aussi d'habitude de donner aux malades, avant l'emploi du chloroforme, un verre de vin généreux.
Toutes ces conditions furent scrupuleusement suivies dans cette circonstance. Lorsque le malade entra dans la salle d'opération, on lui demanda s'il n'avait point de toux ni d'oppression. II répondit négativement. La poitrine fut trouvée saine à l'auscultation et à la percussion ; le pouls, régulier et faible, donnait 70 battements. Vingt gouttes de chloroforme furent versées sur un morceau de linge, mais aucun symptôme d'insensibilité ne survenant, on versa au bout de quelques minutes vingt autres gouttes. Le patient commença à chanter et à batailler avec des ennemis imaginaires, mais l'anesthésie était loin d'être complète; on
(1) Caspor's Tro'"^<?)?.sc/)r//'/, 12 janvior 18.^)0, f induit dan? VUnion médicale^ 18r;0, p. 1GI.
MORTS SUBITES PENDANT l'âDMINISTRATION DU CHLOROFORME. 279
fit, aspirer en plus dix autres gouttes, puis enfin vingt autres. Cette fois le malade tomba dans l'insensibilité, mais la respiration était libre, le pouls régulier et donnant toujours 70 contractions aussi pleines, aussi élastiques qu'avant l'inhalation. Les lèvres étaient rosées. On cessa le chloroforme pendant environ sept minutes. M. Busk commença l'opération en faisant au scrotum une incision qui coupa une petite branche artérielle et quelques veines dilatées, d'où le sang coula à jets très francs ; puis, presque instantanément ce jet s'arrêta, et M. Rook, qui avait le doigt sur le pouls du malheureux Thomas, ne senlit plus les battements de l'artère. Immédiatement on eut recours à tous les moyens imaginables employés dans une telle circonstance ; ils eurent pour résultat de provoquer à de rares intervalles quelques inspirations: mais, hélas! celles-ci ne continuèrent pas, et l'assemblée n'eut bientôt devant elle qu'un cadavre.
L'autopsie, qui fut faite vingt-quatre heures après la mort, fit découvrir les faits suivants :
Crûne. — Les vaisseaux de la dure-mère et de la surface du cerveau sont gorgés de sang et ne contiennent point d'air. On trouve dans l'arachnoïde et dans le sinus spinal une quantité considérable de sérosité. Les sinus latéraux laissent écouler, quand on les ouvre, une bonne quantité de sang noir. Le tissu du cerveau lui-même est très mollasse, le septum lucidum presque diftluent.
Poitrine. — Poumons libres d'adhérences, colorés en pourpre à leur partie postérieure, gorgés de sang fluide et le siège d'une infiltration séreuse, mais pourtant partout crépitants.
Cœur. — La surface externe du cœur est presque dans toute son étendue recouverte par une couche adipeuse qui a çà et là une épaisseur considérable. Le péricarde est vide , les veines caves gorgées de sang liquide, le cœur flasque, mollasse et s'aplatissant sur lui-même, les valvules et l'endocarde très sains, seulement cette dernière tunique est, dans le ventricule droit, légèrement teinte en couleur veineuse. Les parois du ventricule gauche avaient environ 1 centimètre d'épaisseur ; celles du droit étaient bien plus minces et n'excédaient pas la huitième partie d'un centimètre. Les parois de l'oreillette gauche étaient singulièrement minces, presque diaphanes. Le tissu musculaire du ventricule droit et de la cloison était plus pâle que partout ailleurs, et les fibres avaient perdu leur aspect strié, et étaient converties en une masse presque granuleuse.
Abdomen. — Nous ne citerons ici, commeorganes malades, que le foie, qui adhérait an diapiiragme, dont la surface était rugueuse et ça et là plissée (1 ).
(1) Médical Times, 18'il, 2^ spincslre, p. 98, trruhtit dans VUiiion médicale, 18M, p- iOR.
2S() ACGIDEINTS DE l/ÉTIIÉRISAïION.
Observation XXVIII. — Ce cas s'esl présenté à l'hôpital de Saint- Barthélémy, le 17 mars 1852.
Thomas Heyward, âgé de vingt-trois ans, était affecté d'un anévrysme par anastomose occupant l'oreillette droite et son voisinage. Il avait été chloroformisé le 1 4 du mois précédent, alors que M. Lloyd avait fait la ligature de l'artère temporale et de quelques autres vaisseaux fournissant à la tumeur, et cette fois il s'agissait de lier une artère additionnelle située entre l'apophyse mastoïde et la branche de la mâchoire : c'est pourquoi l'on donnait de nouveau du chloroforme.
C'était du même chloroforme et administré précisément avec le même appareil que la première fois. 11 fut administré par un des internes de M. Lloyd, très intelligent et très expérimenté dans l'emploi de cet agent. Un collègue de grande intelligence et de grande expérience, qui avait été des années à l'hôpital, et chirurgien suppléant pendant deux ans, surveillait les effets et observait l'état du pouls. D'autres jeunes gens étaient là assistant et de même aux aguets.
Dans l'espace de cinq à dix minutes l'effet habituel était produit , mais le malade avait eu beaucoup d'agitation auparavant. L'opération alors fut commencée. M. Lloyd n'eut pas plutôt incisé la peau, que l'on constata que le pouls avait entièrement cessé. Le chloroforme fut enlevé sur-le-champ, mais en quelques secondes le malade avait cessé de respirer, et l'on ne put plus sentir la moindre pulsation à aucune des artères ni au cœur.
La respiration artificielle, de même que la percussion et la compression de différentes parties du corps, fut employée immédiatement. Après avoir continué quelque temps ces moyens, on observa que la circulation revenait et l'acte de la respiration revint plusieurs fois. Néanmoins l'état de mort reprit promptement ; mais on revint aux mêmes moyens, en y ajoutant le galvanisme, et la circulation et la respiration furent encore rétablies. Le malade retomba dans le même état que la première fois, mais fut de même ranimé par les mêmes moyens.
En quelques minutes l'éiat cadavérique reparut encore. Cette fois on ouvrit la veine jugulaire, qui était très gonflée à gauche ; la trachéotomie fut faite et les poumons insufflés. Le malade fut aussi placé dans un bain chaud à 104 degrés (Fahrenheit), la respiration artificielle était continuée tout le temps : cependant tout fut impuissant.
A l'examen du corps, on constata entre autres les altérations suivantes; Les veines innominées et la veine cave supérieure étaient remplies de sang et avaient été probablement distendues, car 2 ou 3 onces de sang s'étaient écoulées dans la bière par l'ouverture faite à la veine jugulaire externe. L'oreillette et le ventricule droits étaient distendus par du sang, et l'auraient été sans doute davantage sans l'écoulement ci-dessus mentionné; l'oreil-
letle et le ventricule gauches contenaient très peu de sang. Le ventricule gauche était exactement contracté dans la rigidité cadavérique. Le cœur avait le volume ordinaire; sa texture était naturelle, la même dans toutes ses parties, et paraissait avoir possédé une puissance normale; ses valvules étaient aussi toutes saines , et l'on ne put découvrir la moindre altération dans aucun des gros vaisseaux de l'intérieur de la poitrine. Toutefois le sang était en général fluide et restait non coagulé après sa sortie hors du cœur et des vaisseaux; il avait aussi une teinte brune pourprée très analogue à celle qu'on observe communément dans la rate ; nulle part, alors qu'il était épanché en nappe, il n'offrait la teinte ordinaire sombre, noire ou cramoisie du sang veineux. Les deux poumons présentaient d'anciennes adhérences vers leur sommet et à leur face postérieure; leur tissu était sain, mais ils paraissaient plus affaissés et desséchés que d'habitude ; leurs vaisseaux sanguins n'étaient pas trop remplis (1).
Observation XXIX. — Un cas de mort par le chloroforme s'est présenté dans la pratique du docteur Wiistefeldt (de Neustadt).
Une jeune fille de treize ans portait un lipome volumineux sur la région dorsale, tumeur qui s'étendait de la dernière vertèbre dorsale à la crête iliaque. On employa un gros de chloroforme. Dès que l'insensibilité se produisit, l'opération fut commencée ; mais à peine le chirurgien avait-il divisé la peau, que l'enfant, cédant aux lois de la pesanteur, tomba brusquement en avant sur la l'oitrine. Le docteur Wiistefeldt, frappé de ce phénomène dont il avait été déjà témoin en de semblables circonstances, suspendit aussitôt l'opération, et s'efforça de rappeler la malade à la vi(^, mais tous ses efforts furent superflus, et dans l'espace de quelques minules il devint évident que l'enfant avait cessé de vivre (2).
Observation XXX. — L'accident suivant arriva à l'hôpital Look, à Londres, en mai 1854. Walter Hollis, tailleur, âgé de dix-huit ans, avait été traité pour des ulcérations sous le prépuce. Celles-ci étant guéries, il allait subir lopéralion du phimosis congénital. Ce garçon était de mœurs dissolues et olfrait un extérieur pâle, cachectique.
L'inhalateur employé était un simple garde-bouche où les narines sont laissées découvertes. Environ 2 gros de liquide furent versés dans l'instrument. Après six minutes d'inhalation environ, l'insensibilité parut se produire, et à ce moment on s'assura que le pouls était bon. Rien, du reste,
(1) Médical limes nnd Gazelle, l*"" semestre, p. 293.
(2) From Med. Zeiluurj von don Vcrcim fiir IIeitknnde in Prcw^sen, n" 44. Berlin, 2 novembre 1853.
nélciit venu indiquer le danger imminent, quand après quelques inhalations déplus, le pouls tomba soudainement et devint tout à fait imperceptible, et le visage se couvrit d'une teinte pâle et plombée. Le chloroforme lut immédiatement enlevé, et l'on se livra alors à toutes les tentatives capables de ranimer le sujet en fouettant violemment la poitrine avec une serviette mouillée, en appliquant l'ammoniaque sous le nez et en exécutant la respiration artificielle. Ces moyens furent employés pendant trois on ({ualre minutes avant qu'aucun signe de vie apparût ; mais bientôt le pouls put être senti de nouveau et la respiration spontanée était rétablie. On cessa la respiration artificielle à la vue de ces signes de retour à l'existence, et pendant plus de dix minutes la poitrine continua à se dilater régulièrement et le pouls battait quarante ou cinquante fois par minute; le faciès du malade s'était bien amélioré et môme paraissait légèrement injecté; cependant, après un intervalle d'un peu plus de dix minutes peut-être, ces phénomènes de vitalité disparurent de nouveau, le pouls et les efforts respiratoires cessèrent simultanément et le visage prit un aspect cadavérique. La respiration artificielle et les autres moyens furent remis en œuvre, mais cette fois sans le moindre effet.
L'autopsie, faite le lendemain, montra une grande congestion veineuse de l'encéphale ; les poumons étaient aussi quelque peu congestionnés; le cœur était légèrement dilaté et les parois ventriculaires amincies. Dans les fibres musculaires, le microscope découvrit une dégénérescence graisseuse assez prononcée. Le sang était partout fluide (1).
Observation XXXI. — Madame Simon, Agée de trente-six ans, mère de trois enfants, d'une forte constitution, d'un tempérament nervoso-sanguin, était en général d'une bonne santé ; elle souffrait seulement de douleurs dentaires presque habituelles provenant de la carie de plusieurs dents. Il y a quelques années, on lui avait extrait quatre dests molaires, et cette opération avait été l'occasion d'une vive excitation morale. Depuis cette époque, madame Simon se préoccupait sans cesse des conséquences que pouvait entraîner la carie dentaire dont elle était atteinte. Les douleurs se renouvelant, elle redoutait une maladie des os maxillaires ; elle pensait qu'une nouvelle extraction de dents était nécessaire pour la garantir de ce danger, et en même temps elle craignait au plus haut point les douleurs de l'opération. Cette double préoccupation fut portée à un tel degré dans CCS derniers temps, (jue sa santé générale en reçut une atteinte notable ; ell(^ ))erdit l'appétit et le sommeil ; elle maigrit de manière à donner do l'inquiétude à sa famille. Elle prit enfin la résolution de se soumettre à
(1) Médirai Times aud Gazetle, ISTii, 1'"'' semestro, p. 572.
MORTS SUBITES PENDANT l'aDMINISTRATION DU CHLOROFORME. 28,^
l'extraction des dents gâtées; elle exigea, comme condition expresse, qiiu Ton fît usage des inhalations de chloroforme. Le matin même du jour où l'opération devait être pratiquée, elle était en proie à l'agitation la plus vive, et tout en demandant l'opération, elle témoignait des pressentiments sinistres. L'opération fut pratiquée par un officier de santé, en présence du mari et d'une servante. La malade fut assise sur une chaise. On allait commencer l'opération quand elle se leva éperdue et parcourut la chambre en proférant des paroles incohérentes. On parvint à la calmer, elle déclara elle-même qu'elle était décidée à l'opération ; elle se replaça sur la chaise. Une petite quantité de chloroforme est versée sur un mouchoir, qu'on approche des narines et des lèvres. La malade annonce presque aussitôt qu'elle ressent les effets du chloroforme ; on pratique vivement l'extraction des trois dents. Pendant cette opération, qui ne dure qu'un instant et qui se fait avec la plus grande promptitude, le mari est frappé de l'altération des traits de sa femme, la face devient cadavéreuse. « Elle est morte! dit-il, » et elle avait effectivement cessé de vivre. Tous les soins qu'on lui prodigue restent inutiles. La quantité de chloroforme avait été très faible ; ou nous a représenté l'ordonnance de l'officier de santé portant 10 grammes de chloroforme que l'on avait été chercher dans une pharmacie voisine ; le vase en renferme encore r)'^'",75, ce qui réduit à S'^'^^S la quantité do chloroforme employée.
Autopsie. — Le 13 juin, à onze heures du matin, soixante-deux heures après la mort, nous avons procédé à l'ouverture du corps de madame Simon . Nous avons constaté les faits suivants :
1** Le corps est celui d'une fenmie assez robuste et bien constituée; la décoloration de la peau est générale, si ce n'est à la partie postérieure du tronc, où les lividités cadavériques sont assez prononcées ; la face est pâle, son expression est calme, les yeux sont flasques, les pupilles sont fortement dilatées.
2° La rigiditécadavérique existe encore aux orteils, aux pieds, aux genoux, et faiblement aux doigts. La putréfaction commenceà peine; le corps n'exhale qu'une faible odeur putride. Le ventre est un peu météorisé ; il présente aux flancs une légère teinte bleuâtre.
3" Beaucoup de dents manquent, celles qui restent sont cariées ; trois dents ont été récemment extraites à la mâchoire supérieure : l'incisive médiane, la première molaire gauche, la troisième molaire droite; les cavités alvéolaires sont largement ouvertes ; les deux premières ont leurs parois injectées et rouges, celles de la troisième sont décolorées. L'os maxillaire est un peu tuméfié et carié dans sa lame externe, au niveau de l'alvéole de la troisième molaire. Le périoste est épaissi et décollé.
4" La langue e^^t fortement contractée : sa convexité touche la voûte
28/i ACCIDENTS DE l'ÉTIIÉPJSATION.
palatine, sa pointe est éloignée des arcades dentaires, sa base n'est pas injectée ; l'épiglotte est abaissée et couvre l'ouverture de la glotte, dont les lèvres sont écartées l'une de l'autre.
5° La muqueuse du larynx a sa coloration normale, celle de la trachée est un peu injectée. Les bronches ont une teinte d'un rouge assez vil". On ne trouve d'écume que dans une des grosses divisions de la bronche droite et dans quelques rameaux plus petits du môme côté.
6" Les poumons sont très volumineux, ils présentent à l'extérieur une teinte rosée en avant et rouge vineuse en arrière ; deux taches rougeatres sous-pleurales se remarquent dans la scissure qui sépare les lobes gauches. Le ti.^su pulmonaire incisé est d'un rouge vif, qui devient d'autant plus foncé qu'on se rapproche de la partie supérieure de l'organe. Une grande quantité de sang mêlé d'un peu d'écume s'écoule de la surface des incisions. La partie supérieure des deux poumons offre de nombreuses saillies emphysémateuses formées par la dilatation de plusieurs lobules et par quelques plaques d'emphysème sous-pleural. Le bord antérieur de ces lobes est surtout dilaté par de l'air. Les lobes inférieurs présentent aussi, mais à un moindre degré, des traces d'emphysème. Toutes les parties des poumons, même les plus gorgées de sang, crépitent et surnagent. Un épaississement assez notable, trace d'une altération ancienne, existe au sommet de la plèvre du poumon droit.
7° Le péricarde contient trois cuillerées de sérosité citrine; le cœur est flasque et d'un volume médiocre. Les cavités droites sont remplies d'un sang liquide d'une teinte foncée, mêlé de quelques caillots fibrineux. Les cavités gauches renferment une quantité beaucoup moindre d'un sang qui a les mêmes caractères physiques. Le sang n'est point spumeux. Les veines caves et les veines jugulaires contiennent beaucoup de sang; on remarque aussi une grande quantité de ce liquide dans l'aorte pectorale et ventrale, dans les iliaques primitives et dans les artères rénales.
8" L'estomac ne contient qu'une petite quantité de mucosités brunâtres; le tube digestif, légèrement injecté à l'extérieur, n'offre rien de particulier. Le foie a une teinte foncée et renferme beaucoup de sang ; il en est de même do la rate, qui est un peu ramollie.
9° L'utérus est volumineux, sa cavité est remplie de sang poisseux. L'ovaire gauche offre deux foyers hémorrhagiques du volume d'une fève ; un foyer semblable existe dans l'ovaire droit. Les pavillons des trompes ne reposent pas sur les ovaires.
1 0" On distingue quelques bulles d'air dans les veines qui rampent à la surface du cerveau et dans l'artère basilaire. La pie- mère n'est pas injectée. Le parenchyme cérébral, très ramolli et d'une consistance huileuse, n'exhale point d'odeur fétide et n'offre qu'une très légère sablure; sa
MORTS SUI51ÏES PENDANT l'aDMINISTRATION DU CHLOROFORME. 285
coloration est normale. Les ventricules renfennenL irès peu de sérosiié. La protubérance annulaire, le cervelet, la moelle allongée et la moelle épinière, examinés jusqu'au bas de la portion dorsale, n'offrent rien de particulier.
11° Nous avons mis à part et renfermé dans des vases cachetés et scellés, pour être soumis à l'analyse chimique, du sang provenant du cœur et des gros vaisseaux, une partie des poumons, du foie et de la rate (1).
Observation XXXII. — ■ Madame W..., âgée de trente-deux ans, de constitution très forte, sauf quelques varices aux jambes et des abcès laiteux aux seins, a toujours joui d'une excellente santé. Le 27 juin, cette femme fit appeler le médecin Fischer pour se faire extraire une dent. De très bonne heure, et n'attendant que la fin de l'opération pour prendre part au dîner qu'on venait de servir, elle se mit sur une chaise, la tête appuyée contre son mari placé derrière elle , pour se faire chloroformiser ; elle demanda au chirurgien : « Quels sont les premiers phénomènes du chloroforme? « A quoi celui-ci répondit : « Des bourdonnements d'oreilles. » Le chirurgien dentiste verse de vingt à vingt-cinq gouttes de chloroforme sur une éponge entourée d'un mouchoir et le place à quelque distance encore de la bouche et du nez. Après quatre ou cinq inhalations, l'opérateur demande à la femme W... si elle ne ressentait pas encore des bourdonnements d'oreilles ; la réponse affirmative lut tremblotante, râlante ; en même temps elle étendit fortement les membres, la face devint bleuâtre, les yeux hagards, la tête et les bras s'affaissèrent ; elle était morte.
D'après le récit du mari, le temps entre l'inhalation et la mort fut tellement court, qu'on aurait pu à peine prononcer oui ou non. Des aspersions d'eau froide, l'insufflation de l'air, la compression et les mouvements du thorax, les excitants sur la peau, la titillation de l'arrière-gorge, etc., restèrent sans succès.
L'autopsie fut faite vingt-cinq heures après la mort, par une lempératuie de 15 degrés ; il n'existait ni rigidité, ni odeur cadavérique. Sauf les lividités cadavériques assez prononcées et le boursouflement de la face du cou, il n'y avait pas de signes de putréfaction. En ouvrant la tête, il s'écoula beaucoup de sang spumeux ; les vaisseaux des membranes du cerveau élaientgorgés de sang conlenantbeaucoup de bullesd'air assez volumineuses pour être roulées sous les doigts.
L'aspect, la consistance du cerveau et du cervelet étaient à l'état normal, mais la substance cérébrale manifestement plus riche en sang qu'à lordinaire. Vaisseaux inférieurs de la dure-mère plus gorgés de sang que les supérieurs.
(1) Union médicale^ 1852, p. 5-4.
286 ACCIDENTS DE l'ÉTHÉKISATIOiX.
En incisant la carolido cérébrale et i'arlère vertébrale, il s'en écoula du sang très épais contenant aussi des bulles d'air. En général, lout le sang offrait une consistance ténue et une couleur d'un rouge très foncé. La cavité buccale, le gosier, l'épiglotte, la glotte, à Tétat normal, n'élaienl ni rouges ni couverts de mucosités ou d'écume. Par contre, la muqueuse de la trachée, depuis le cartilage arylénoïde jusqu'à la bifurcation des bronches, était fortement injectée de sang et d'un aspect bleu rougeôtre. Les deux poumons, légèrement adhérents aux plèvres, présentaient au tiers supérieur une coloration d'un gris pâle, dun rouge bleuâtre aux deux tiers inférieurs, remplis d'un sang rouge assez foncé, spumeux, ténu, sans vestiges d'emphysème. Cœur de grandeur et de position naturelles, d'un rouge grisâtre, de consistance molle, flasque, sèche. Vaisseaux coronaires gorgés d'un sang contenant de nombreuses bulles d'air. Oreillettes boursouflées, non pas de sang, mais dair. Pas de vestige de sang dans roreillette droite, dans les deux ventricules ; une petite cuillerée dans l'oreillette gauche. Artères pulmonaires, aorte, veines caves, a leur entrée dans le cœur, vides de sang.
Muqueuse de l'estomac fortement injectée ; ventricule complètement vide ; foie et reins gorgés d'un sang rouge spumeux : rate, pancréas à l'état normal ; intestins ballonnés. Le peu de sang que renfermait la veine cave inférieure dégageait continuellement des bulles d'air.
La putréfaction est peu avancée dans l'intérieur du cadavre ; on ne perçoit nulle part l'odeur du chloroforme. Des expériences chimiques constatent la présence du chloroforme dans le sang. Ce qui restait du chloroforme qui avait servi à celte malheureuse femme fut trouvé complètement pur (1).
Observation XXXILl. — Un soldat du 27'' de ligne, âgé de vingtcinq ans, fut admis à l'hôpital en décembre 1852 pour se faire enlever deux petits kystes placés, l'un dans l'épaisseur de la joue gauche, au voisinage du conduit de Sténon, l'autre derrière la commissure labiale droite et faisant saillie dans la cavité buccale. L'ablation de ce dernier avait été faite six mois auparavant d'une manière incomplète dans un autre hôpital. Peu de temps après la cautérisation, la tumeur s'était reproduite; elle offrait alors le volume d'une amande.
Ce jeune homme paraissait d'une forte constitution et ne semblait atteint d'aucune affection de nature à contte-indiquer l'emploi du chloroforme, qu'il demandait d'ailleurs avec instance, ayant déjà été soumis à son action.
(1) Viom Medicinhches coryespondenz Hlall, traduit dans la Gazelle des hôpitaujc, 1852, p. 470.
MORTS SUBITES l'ENDANT l'ADMINISTRATIOjN DU CHLOROFORME. 287
Le H) décembre. W. Vallel procéda à l'opéralion en présence de plusieurs de ses collègues et des élèves de l'hôpilal. Le malade, complètement à jeun, couché horizontalement, la tète légèrement relevée, fut soumis aux inhalations anesthésiques. Une éponge formant un cône creux, selon le procédé de M. Simpson, et imbibée d'un gramme de chloroforme, fut présentée par le chirurgien lui-même, d'abord à distance de l'ouverture des narines, puis graduellement rapprochée, avec la précaution de laisser continuellement la bouche entièrement libre et ouverte.
Au bout d'une minute, le malade n'exprimant aucune ré[)ugnance, 4 grammes de chloroforme furent versés sur Téponge, et à peine quatre minutes s'étaient écoulées, que le patient, sans avoir éprouvé aucun signe d'excitation du larynx, sans avoir manifesté aucune résistance, sans rougeur de visage et après une légère période d'agitation, tomba dans un état d'insensibilité qui parut indiquer le moment favorable pour commencer l'opération ; on cet instant la respiration paraissait s'exécuter d'une manière favorable ; l'état du pouls ne fut point constaté.
A peine la petite incision nécessaire pour mettre à découvert le kyste de la joue, par lequel M. Vallet avait cru devoir commencer, était-elle terminée, que le malade pâlit, que la respiration parut se suspendre. Le pouls dans ce moment était d'une faiblesse extrême.
L'opération est aussitôt interrompue, et le malade reçoit les soins les plus actifs et les plus empressés. La position horizontale est augmentée, l'air est renouvelé; on a recours aux aspersions d'eau froide, aux inspirations de substances irritantes, aux frictions de toute nature, aux pressions alternatives sur les parois du ventre et sur les côtés du thorax ; on introduit de l'air de bouche à bouche, pendant que la langue, saisie à la l)ointe, est portée de côté; on pratique ensuite des insufflations pulmonaires aux moyens d'une sonde. Tous ces moyens n'ayant fait obtenir que (le rares inspirations, M. Vallet pratiqua la bronchotomie et introduisit dans la trachée-artère une sonde avec laquelle des insufflations d'air furent faites doucement et alternativement. Après quelques minutes de tentatives infructueuses, un courant électrique fut établi à l'aide d'aiguilles enfoncées dans la région du cœur. Des contractions furent déterminées dans cet organe et dans les muscles extérieurs, mais on n'obtint aucun signe de vie.
L'autopsie ne put être faite que quarante-huit heures après la mort.
Auiopsie. — Le corps présente à l'extérieur une décoloration générale ; j1 existe delà rigidité dans les membres.
Tôle. — L'incision des téguments laisse échapper a peine un peu de sang. Les sinus de la dure- mère sont presque vides, ainsi que les veines qui rampent à la surface du cerveau. La substance cérébrale est assez ferme,, et coupée par tranches, elle ne laisse pas suinter une gouttelette
288 ACGIDEiNTS DE l'ÉTHÈRISATIUN.
de sang. Les vtMilricules ne conliennenl qu'une 1res pclile quantité de sérosité.
Poitrine. — La trachée n'offre pas de rougeur anormale ; il n'y a pas d'écume dans les bronches. A l'instant où le thorax est ouvert, le sang contenu dans les veines sous-clavières est recueilli pour être soumis à l'analyse.
Les poumons sont gorgés de sang dans toute leur étendue, et leur volume paraît augmenté. Ils offrent à l'extérieur quelques taches brunâ- Ires ecchymotiques. Incisés dans plusieurs directions, ils présentent une infiltration considérable de sang noir diffluent en certains points, coagulé dans d'autres et formant comme des noyaux apoplectiques; il s'en dégage quelques bulles d'air. Il n'existe pas d'emphysème. Le cœur, un peu plus volumineux qu'à l'état normal, est dune excessive flaccidité-, les cavités gauches sont vides , les droites contiennent quelques caillots plus résistants.
Abdomen. — L'estomac, distendu par des gaz, est vide de toute matière alimentaire. Le foie, un peu augmenté de volume, est d'une couleur foncée; les incisions qu'on pratique laissent écouler une grande quantité de sang noir. La rate et les reins sont gorgés du même liquide.
Le sang qui avait été recueilli et quelques fragments du foie et de la rate ont été minutieusement analysés par un chimiste habile, sans qu'on ait pu y trouver de traces de chloroforme (1 ).
Obsluvation XXXIV. — Le nommé Henri Hollingworth , facteur a Newlon-Moor, près de Hyde, succomba à l'infirmerie royale de Manchester. Le chloroforme avait clé administré pour lui éviter les douleurs d'une grave opération. Une enquête a été faite sur le corps par M. Herfow, coroner, et a amené les déclarations suivantes que nous empruntons au London Lancel :
« M. John Wright Backer, chirurgien do l'infirmerie royale, déclare que le malade a été admis à l'hôpital le 16 décembre 1852 pour une tumeur de mauvaise nature à la cuisse droite, pour laquelle il fallut pratiquer une opération. On regardait cette tumeur comme de nature cancéreuse, quoique le diagnostic fût douteux. Il était à son entrée dans un fâcheux état de santé, que l'on chercha à améliorer par tous les moyens avant de recourir au traitement. Une consultation avait été faite avant son admission, et l'opération décidée du consentement du malade. A cette consultation assistaient tous les médecins de rinfirmerie.
» Le malade, la veille de l'opération, dit être disposé à la subir à condition
(1) Rapport tle M. Robert, Bulletin de la Société de chirurgie^ l. III, p. 582.
MORTS SUBITES PENDANT l'ADMINISTRATION DU CllLOROFURME. 289
qu'on emploierait le chloroforme. La plupart des malades y ont recours. Je lui dis qu'on s'en servirait, puisqu'il le désirait, qu'il n'éprouverait pas de douleurs, et que je ferais tout ce que je pourrais pour soutenir ses forces. Je ne lui donnai cependant aucune garantie.
» Nous avons administré fréquemment le chloroforme, et jusque-là sans qu'aucun accident soit arrivé.
» Le vendredi 24 décembre, à onze heures, l'opération fut pratiquée. Étaient présents : M. Jordan, comme opérateur ; M. Beever comme aide ; M. Wilson, les docteurs Renaud et Wilkinson, tous membres du personnel médical de l'infirmerie, et moi. M. Frédéric Heath, chirurgien, administra le chloroforme. Le malade fut très excité, s'agita beaucoup et parlait avec volubilité. Le chloroforme fut administré lentement et toutes les précautions furent prises pour éviter le danger. Les médecins remarquèrent à deux ou trois reprises que le médicament était long à produire son effet. L'insensibilité arriva enfin au bout de sept minutes environ. M. Jordan commença son opération par une incision à la peau qui recouvrait la tumeur. J'assistai le chirurgien quand M. Heath dirigea mon attention sur le visage du malade. J'observai alors que la face était congestionnée, mais la respiration n'était pas stertoreuse. Les pupilles semblaient avoir perdu toute action ; la respiration devint excessivement lente, et le malade s'affaissa promptement. Je fis remarquer ces symptômes à l'opérateur et aux autres médecins. L'opération fut alors suspendue et l'on s'eff'orça de ranimer le malade ; mais les pupilles ne reprirent pas leur action ; elles étaient demeurées entièrement fixes. II poussa un profond soupir, et, selon toute apparence, il était mort.
» En administrant le chloroforme, des doses successives en furent données jusqu'à ce que l'effet fût produit ; chaque dose était d'une drachme (4 grammes), prise à intervalle dans un appareil à inhalation. Les eff'ets du chloroforme varient suivant les constitutions, mais nous avons l'habitude de prendre toutes les précautions pour prévenir un accident, et je puis affirmer avec satisfaction que les chirurgiens ont rempli leur devoir, soit dans le mode d'administration de cet agent, soit dans l'opération.
» M. Jordan a été aussi interrogé et a déclaré, conformément avec M. Backer, qu'un temps assez long s'écoula avant que l'insensibilité fût produite, et alors même, elle n'était pas complète, car après que l'incision fut faite le malade se plaignit plusieurs fois d'être mordu par un chat (4). »
Observation XXXV. — L'accident eut lieu à Melbourne (en Australie). Le patient se nommait M. John Atkinson ; son âge n'est point indiqué.
(1) London Lancel, 1853, t. 1, p. 21, traduit dans la Gazelle des hôpitaux 1853, p. 327.
290 ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISATION.
Ledocleur Thomas, qui allait pratiquer l'opération de la fistule à l'anus, rapporte : Avant d'administrer le chloroforme, j'interrogeai le patient particuhèrements'il avait jamais souffert de quelque maladie sérieuse, à quoi il répondit négativement. Je m'informai aussi s'il avait été sujet à la toux ou aux palpitations, et il répondit qu'il avait eu pendant quelque temps une toux légère. Le pouls était bon, et M. Barker procéda de la manière ordinaire à l'administration du chloroforme, qui bientôt produisit des tiraillements convulsifs des nerfs. J'allai alors à la porte demander à la gardemalade d'envoyer quelqu'un pour aider à tenir le malade dans une position convenable à l'opération ; puis je retournai vers le lit et versai encore un peu de chloroforme sur le mouchoir ; quand celui-ci fut appliqué sur la face, j'entendis du gargouillement à la bouche ; aussitôt le chloroforme fut supprimé, mais le malade expira immédiatement. Nous essayâmes tous les moyens ordinaires recommandés en pareil cas, mais en vain. Je m'étais servi souvent du même chloroforme en d'autres occasions. Ce ne fat pas plus d'uneminuteaprès la première application du chloroforme que la mort arriva. Un gros (4 grammes) de liquide environ avait été versé sur le mouchoir.
A l'autopsie, il y avait un épanchement considérable de sérosité dans le péricarde, et le cœur lui-même était plus flasque et plus dilaté que d'habitude ; il était hypertrophié. Il y avait une dilatation des cavités. Les poumons étaient sains et le foie offrait une légère apparence d'altération, comme on l'observe chez les personnes adonnées à l'intempérance (1).
Observation XXXVI. — Le 10 août 1852, un H. Martin^ marchand de bestiaux, mourut près de Melrose (en Ecosse), après avoir été chloroformisé pour une application de potasse caustique sur quelques ulcères de la jambe. Le docteur Brown, qui rapporte le fait, s'exprime ainsi :
Avant de procéder à l'application du caustique, je lui donnai du chloroforme ; les effets se produisirent difficilement et l'agitation était grande. Après avoir commencé à appliquer le caustique, je trouvai que le malade n'était pas suffisamment insensible à la douleur, et je lui rendis encore un peu de chloroforme, ce qui donna l'effet désiré. J'appliquai alors le caustique, et j'allais finir justement lorsque j'observai une sorte de saccade dans la respiration. J'arrêtai tout immédiatement, et, en le regardant, je vis sa bouche et ses yeux ouverts, la respiration irrégulière, la face pâle, les yeux légèrement tournés en haut et les pupilles dilatées. Le docteur Brown essaya la respiration artificielle et les autres moyens pour Rappeler lo patient à la vie, mais sans t-uccès. Il dit : En quelques
1) Médical limes and Gazette , 1852, 2' ienieslre, p. t>3L
MORTS SUBITE* PENDANT l'aDMINISTRATION DU CHLOROFORME. 291
minutes le sujet expira. Il n'est point fait mention du pouls ni de l'âge du malade (1).
Observation XXXVII. — Ce cas a été observé le 19 mars 1853 à l'hôpital dUniversity collège, à Londres. Le sujet de l'observation était une femme non mariée, âgée de vingt-huit ans. Le chloroforme fut administré pour une application d'acide nitrique sur une ulcération gangreneuse de la vulve et du vagin. Le chloroforme, d'une quantité évaluée d'abord à 'I gros (4 grammes) environ, fut versé sur un morceau de charpie de 5 pouces carrés environ, replié quatre ou cinq fois sur lui-même. Au bout de peu de temps la malade devint agitée, bavarda bruyamment et lança ses bras de côté et d'autre. Bientôt après un relâchement partiel des membres succéda, et elle devint insensible et sans pouls.
Les symptômes ultérieurs ne sont pas mentionnés, mais il est rapporté qu'elle s'affaissa et mourut. L'état de la respiration n'est pas indiqué, mais M. Srichren, qui, quoique absent au moment de l'accident, fut mis au courant de tout ce qui était arrivé, déclara à l'enquête que la mort était due à une paralysie du cœur sous l'influence du chloroforme. Le docteur Quain examina la structure du cœur à l'aide du microscope, et il constata que cet organe, particulièrement dans sa partie droite, était dans un état de dégénérescence graisseuse (2).
Observation XXXVIII. >— M. Trîquet rend compte, dans le journal la Pairie, des détails d'un accident mortel survenu dans sa clientèle particulière :
Nous nous réunîmes dans la chambre de M. Breton, lui, Masson et moi. Comme cette chambre était très chauffée, basse, encombrée de meubles, j'en ouvris la fenêtre pour donner de l'air. Breton se coucha sur son ht pour que sa tête eût bien la position horizontale recommandée en pareil cas. Sa poitrine, son cou, furent mis à nu et dégagés pour que rien n'échappât à ma vue, des phénomènes de la respiration. Dans cette situation, je versai sur une compresse formée d'un linge très poreux et plié double, dix ou douze gouttes de chloroforme, et j'approchai le linge à 10 ou 1 2 centimètres du nez.
J'avais à l'avance prévenu Breton des effets que produirait le chloroforme, et j'avais eu soin déplacer ma main dans la sienne pour être averti par la pression de cette main des progrès de l'anesthésie. Au bout de cinq ou six inspirations remarquables, le patient eut un léger accès d'hilarité qui témoignait que l'effet commençait à se produire. Il eut besoin de
(1) Monlldij Journal of Mal., t. XV, p. ?>ll,
(2) Lançât, 1853, l^' semestre, p. 307.
292 ACCIDENTS DE L'ÉTHëKISATION.
cracher, il le tit dans la compresse que je tenais sous son nez ; puis après m'avoir serré la main une dernière fois, il fît à peine une aspiration; après quoi un mouvement convulsif se manifesta à la fois dans la face et dans la main. Je crus que c'était une syncope qui se produisait; je consultai le pouls et le cœur qui avait disparu. Tout était fini. Il était mort foudroyé (1).
Observation XXXIX. — Un homme de quarante-trois ans, habitué aux excès, était resté trois mois à l'infirmerie royale d'Edimbourg sous la direction du docteur Dunsmure pour un rétrécissement de l'urèlhre. On lésolut de diviser le rétrécissement d'après la méthode de Syme, et le docteur Suthers fut chargé de l'administration du chloroforme ; il avait une grande habitude de cette pratique et employa environ 30 grammes de chloroforme, en maintenant le mouchoir qui en était chargé à quelques pouces de la bouche du malade.
Au début de l'inhalation, le malade fit des efforts considérables et présenta une congestion excessive de la face et de la tête. Un moment il sembla pris de convulsions semblables à celles d'un accès épileptiforme, et on eut soin pendant ce temps d'éloigner de la face du sujet, le mouchoir contenant le chloroforme. Peu de temps après l'inhalation réussit mieux et donna lieu à un sommeil accompagné de ronflements. Alors que ce sommeil stertoreux était encore très prononcé, le chloroforme fut éloigné promplement et complètement. Dès que le malade avait cessé ses mouvements on l'avait placé dans une position convenable, et le chirurgien s'apprêtait à faire la première incision lorsque l'un des assistants l'avertit que le pouls s'affaissait en ce moment ; les pulsations se sentaient encore bien à la tibiale postérieure, mais une ou deux secondes après, le pouls disparut brusquement de la radiale et de la tibiale. La respiration ne cessa pas avant le pouls ; la face était très congestionnée, les mâchoires contractées et les pupilles dilatées. Le docteur Dunsmure parvint à ouvrir la bouche et à faire sortir la langue.
La respiration artificielle fut essayée, et quelques minutes après le malade fit une longue inspiration suivie de quatre autres à des intervalles de plus en plus éloignées, mais le pouls ne reparut plus. On pratiqua la trachéotomie dans le but de faire avec plus d'efficacité la respiration artificielle; la veine jugulaire externe fut ouverte et il s'en écoula 2 onces de sang. Le galvanisme fut applicjué de manière à produire la contraction du diaphragme^ efforts inutiles, le diaphragme perdit graduellement sa con- Iractililé, et après une heure de tentatives diverses on abandonna le sujet.
(I) Journal la Pah'iC) 4 mai 1853 {Monileur des hôpUauœ, 1853, p. 480).
MORTS SUBITES PENDANT l'aDMINISTRATION DU CHLOROFORME. 293
Le docteur Gairdner, qui a fait l'examen nécroscopique, déclare que tous les organes étaient sains. Le péricarde contenait près d'une demionce de sérum. Les deux cœurs contenaient du sang, le droit en plus grande quantité que le gauche. Le sang avait une fluidité inaccoutumée. Le tissu du cœur était flasque et pâle , les fibres à peu près à l'état normal, les poumons un peu congestionnés (1).
Observation XL. — Une femme de quarante ans, de taille moyenne, de constitution délicate, dont la santé générale était assez bonne, qui n'était sujette ni aux palpitations ni à la dyspnée, mais qui faisait abus de boissons alcooliques, entra à l'hôpital d'University collège, le 5 octobre, pour une hernie crurale étranglée datant de deux Jours et demi. Tentatives de réduction inutiles. Pouls régulier et un peu fort. L'opération étant résolue par le professeur Quain, le chloroforme fut administré avec les précautions ordinaires par M. Hillier, médecin interne qui était ordinairement chargé de cette administration, et qui rapporte le fait dans le Médical Times du 22 octobre. Le chloroforme versé sur un linge fut tenu d'abord à 3 ou 4 pouces de la face, et ensuite rapproché à la distance d'un pouce et demi du nez et de la bouche. Pendant trois ou quatre minutes il n'y a rien d'anormal, le pouls et la respiration continuant régulièrement. On employa d'abord 4 ou 5 grammes de chloroforme, et au bout de trois ou quatre minutes on en ajouta de nouveau 2 grammes. Une minute après l'addition de cette nouvelle quantité de chloroforme, la malade agita violemment les bras et les jambes ; à cause des contractions musculaires on ne pouvait que difficilement percevoir le pouls à la radiale. L'agitation dura une minute et fit place à une respiration haute et stertoreuse. On éloigna immédiatement le chloroforme; le pouls n'était plus sensible à la radiale, les pupilles étaient dilatées, la face légèrement altérée, la langue non contractée.
Pendant qu'on fait inutilement des aspersions d'eau froide sur le visage de la malade, elle fait deux ou trois inspirations courtes et stertoreuses suivies de deux ou trois inspirations profondes, et ensuite la respiration cesse. La respiration artificielle est essayée immédiatement, une minute après le galvanisme est appliqué à la partie supérieure du cou et du diaphragme. Sous l'influence de ces moyens, il y a à trois reprises des efforts respiratoires, après quoi le sujet ne donne plus signe de vie. Au bout de quelques minutes, la trachéotomie est pratiquée et la respiration artificielle continue par l'ouverture trachéale pendant trois quarts d'heure.
Le docteur Hillier ajoute qu'il avait administré le mêmejout, (\o la
(1) Monthly .Tournait novembre 18" 3, p. 427.
29/j ACCIDENTS DE L ETHERISATION.
même manière, à cinq malades différents, la même substance, sans produire aucun résultat fâcheux.
L'autopsie par le docteur Garrod, treize heures après la mort, donna les résultats suivants :
Boideur musculaire prononcée, sang fluide partout.
Abdomen ballonné. Diaphragme remontant à la quatrième côte à gauche et à la troisième à droite. Une once de sérosité incolore dans le péricarde. Le cœur ét«it affaissé et vide, la face antérieure presque recouverte de tissu adipeux ; les fibres musculaires , envahies par la dégénérescence graisseuse, ne forment plus qu'une couche mince qui même n'existe pas partout, particulièrement vers la pointe.
Les parois du ventricule gauche sont sèches en apparence, pâles, friables ; les poumons soni un peu engorgés.
Les intestins sont distendus par des gaz au-dessus de l'étranglement et enflammés ; la partie étranglée est de couleur foncée et infiltrée de sang (1),
Observation XLI. — Une femme âgée de vingt-deux ans, forte, de mœurs dissolues, et du reste en parfaite santé, avait été traitée précédemment, pendant plusieurs mois, à l'hôpital Sainl-Barthélemy, pour un ulcère du vagin de nature cancéreuse. Deux semaines auparavant elle avait été soumise sans inconvénient à l'action complète et prolongée du chloroforme pour l'application du fer rouge. Son pouls était régulier, assez fort et de fréquence normale. Le jour où l'on voulutrenouveler cette application du cautère, elle avait pris, malgré la prescription contraire, une certaine quantité d'aliments. M. Black, l'un des médecins adjoints à l'hôpital, chargé ordinairement de l'administration du chloroforme, fit usage de l'appareil à inhalation ordinaire, sorte de coupe métallique rembourrée, s'adaptant au nez et à la bouche, et fournie de soupape. On versa sur l'éponge disposée à cet effet, dans l'appareil, 4 grammes et demi de chloroforme; mais comme l'administration ne commença pas immédiatement, il y eut nécessairement une perte notable. Après une courte inhalation , on ajouta d'abord 4 grammes et demi, et plus tard 2 ou 3 grammes de chloroforme. La malade avait éprouvé des symptômes d'excitation. Après cette dernière dose, elle tomba dans une insensibilité complète, sans gravité en apparence. L'inhalation avait duré environ cinq minutes, et le docteur Black pense qu'il n'y eut pas plus de 5 à 7 grammes de chloroforme inhalé. L'appareil fut alors éloigné de la face, et la malade ayant été placée dans une position convenable, le professeur Poyet allait commencer l'opé-
(1) Médirai Timrs and Gazelle, 1853, 2*' semoslre, p. 422.
ration lorsque le docteur Black, qui n'avait pas quitté le pouls, trouva la face de la malade d'une couleur foncée, turgescente, congestionnée. Les mouvements respiratoires commencèrent à se faire à de longs intervalles. Aspersion d'eau froide, insufflation artificielle des poumons, trachéotomie. Tous les efforts tentés par l'opérateur pour ramener la malade à la vie furent inutiles. La respiration cessa tout à fait deux minutes après les pre^ miers signes qui donnèrent l'alarme. Le pouls, quoique faible et irrégulier, fut encore senti, par intervalle, deux minutes après que la respiration eut cessé. Les pupilles avaient leur degré normal de dilatation au moment des premiers accidents.
L'autopsie fut faite par M, Paget, vingt-deux heures après la mort. La face était congestionnée. Rigidité cadavérique peu prononcée. Congestion et lividité des parties déclives des téguments. Les poumons, sains, crépitaient partout, et leur partie postérieure n'était pas plus congestionnée que dans les cas ordinaires. Le cœur était affaissé, mais non contracté; il présentait dans chacune de ses cavités une petite quantité de sang fluide : il n'y avait là ni dégénérescence ni altération quelconque. Le cerveau, les vaisseaux et les sinus du crâne n'étaient ni congestionnés ni altérés d'aucune manière. Le sang fluide dans toutes les parties du corps ne présentait pas la plus légère trace de coagulation ou d'épuisement. Recueilli et gardé dans un vase ouvert, il ne se coagula pas, et sa couleur, d'un rouge brun, ne changea aucunement au contact de l'air (1).
Observation XLII. — Nous empruntons les détails de l'observation suivante au rapport fait sur la question du chloroforme, par M. Robert, au sein de la Société de chirurgie.
M. Valette, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Lyon, avait à pratiquer la staphylorrhaphie sur un enfant de treize ans affecté d'une division congénitale du voile du palais. Craignant les efforts des vomissemiOnts à la suite des inhalations d'éther, et dès lors les tiraillements des points de suture. M. Valette résolut d'employer le chloroforme dont l'usage était banni à i'Hôtel-Dieu de Lyon depuis le fait malheureux de M. Barrier.
Le malade, dit M. Valette, fut mis sur une chaise. Je m'assis en face de lui. Un aide placé derrière lui mit quelques gouttes de chloroforme sur une compresse qu'il plaça sous le nez à une distance de 1 à 2 centimètres. Cette précaution fut rigoureusement observée. Deux aides étaient placés de chaque côté du malade, de façon à pouvoir îe maintenir tout en tenant sous le doigt les artères radiales. Dès la première inspiration, le petit
(1) Médical Times and Gazette, 1853, 2'' semestre, p. 4i9.
296 ACCIDENTS DE l'ÉTIIÉRISATION.
malade se déballil violemment ; mais il s'était débattu pour venir à la salle d'opération, tant il était effrayé. Aussi ne tint-on pas compte de ses cris. Aussitôt qu'il le put, et il n'attendit pas pour cela, M. Valette fit maintenir la bouche ouverte au moyen d'un abaisseur de la mâchoire qui n'appuyait que sur les molaires du fond de la bouche, et d'un seul côté, de manière à ne pas gêner ses mouvements. Le malade criait toujours, mais il ne faisait plus que des mouvem.ents assez faibles. Le chloroforme commençait à agir. Combien de temps sépara le début de l'inhalation de celui de l'opération ? C'est ce que le chirurgien de Lyon ne peut préciser ; mais il s'écoula au maximum trois ou quatre minutes. Un premier fil fut passé avec rapidité. Tout marchait bien jusqu'alors. La respiration s'exécutait facilement, le pouls ne présentait rien de particulier, M. Valette tourne la tête pour prendre la seconde aiguille. Un aide s'écrie : « Le pouls ne bat plus ! » L'opérateur se retourne vivement. Le chloroforme avait été retiré. La face du petit malade avait une expression singulière. On le place immédiatement sur un lit, le fil est enlevé. Tous les moyens employés en pareil cas furent mis à contribution pour le ranimer ; tentatives d'insufflations, frictions sur tout le corps, cautérisation sur la région précordiale avec des charbons ardents. Pendant une demi-heure on fit tout ce qu'on put imaginer pour sauver le malade, à l'exception de la suspension par les pieds, à laquelle M. Valette ne songea pas. A deux ou trois reprises une inspiration rauque fit espérer, mais en vain, que la vie allait revenir. Le flacon de chloroforme fut aussitôt analysé par un habile chimiste, M. Ferrand, il y manquait au plus 5 grammes de liquide, qui fut essayé par toute espèce de réactifs, et dont la pureté fut constatée.
L'autopsie fut pratiquée avec le plus grand soin en présence de plusieurs médecins, et notamment de M. Barrier. Le voile du palais ne présentait rien de particulier. L'arrière-gorge n'était pas le moins du monde tachée de sang. Les résultats de celte autopsie furent complètement négatifs. Tous les organes furent examinés avec le plus grand soin par M. Valette et tous les assistants. Personne ne trouva rien à signaler. Le cœur était flasque, vide de sang. Les gros vaisseaux ne contenaient aucune bulle de gaz, aucune écume (4).
Observation XLIII. — M. Binz de Bonn fut appelé par un jeune étudiant pour o[)érer une cicatrice difforme qu'il portait sur le front. Ce jeune homme, doué d'une forte constitution, jouissait d'une excellente santé, mais buvait habituellement beaucoup de bière.
Le chloroforme ayant été proposé et accepté sans difficulté, le jeune
(1) Bulletin de la Sociétéde chirurgie, t. IV, p. 21G.
MORTS SUBITES PENDANT i/aDMINISTRATION DU CHLOROFORME. 207
homme s'étendit sur un canapé, la tôle et la poitrine appuyées contre le côté de ce meuble. On ouvrit les fenêtres, on desserra les vêtements, et l'on fit respirer une première dose de chloroforme versée sur un mouchoir plié à plat.
Cette première dose n'ayant été suivie d'aucun effet, on administra une seconde dose qui produisit quelques délires gais.
Après la troisième dose, au moment où l'on s'apprêtait à en donner une quatrième, H... se redressa tout à coup, roidit et fléchit les bras ; sa face se colora vivement, il prononça quelques mots, puis tomba aussitôt dans un profond collapsus ; les traits pâlirent et se contractèrent, le malade poussa trois inspirations stertoreuses et inclina la tête en arrière. Il était mort.
Tous ces phénomènes avaient duré dix à douze secondes,
A l'autopsie, on trouva les vaisseaux gorgés d'un sang noir ; le cœur était flasque, pâle et vide ; tandis que les deux veines caves renfermaient des caillots abondanis (1).
Observation XLIV. — Il s'agit, dans l'observation suivante, d'un accident mortel survenu dans des conditions éminemment défavorables. Un homme placé dans le service de Valleix, était atteint d'un anévrysme de l'aorte, et présentait en outre une tumeur hémorrhoïdale très considérable, extrêmement douloureuse, pour la réduction de laquelle le médecin traitant crut devoir, en désespoir de cause, recourir au chloroforme. Le malade succomba pendant les inhalations. Nous ne saurions mieux faire que de placer sous les yeux du lecteur la lettre adressée au Journal des connaissances médico-chirurgicales, dans laquelle l'honorable chirurgien de la Pitié donne les raisons sérieuses qui ont motivé son intervention, malgré une contre-indication reconnue et raconte la manière foudroyante dont le malade a été frappé de mort.
a Tel qu'il est présenté dans les nouvelles de votre dernier numéro, le fait de mort, pendant l'administration du chloroforme qui a eu lieu dans mon service, est trop incomplet pour que sa signification soit bien comprise du lecteur. Je suis donc certain que dans l'intérêt de la vérité vous voudrez bien accueillir les détails suivants :
» Le malade était dans les conditions que vous avez signalées lorsque survint la chute du rectum. Dès ce moment il fut complètement privé de repos, la face se grippa, et nous vîmes apparaître un dépérissement marqué. Il fallait agir.
» Le danger que le chloroforme devait lui faire courir était présent à
(1) Gazette médicale de Paris, 1859, p- 525.
mon esprit ; aussi la réduction fut-elle d'abord tentée, non pas une seule fois, mais plusieurs fois, sans le secours de l'agent anesthésique. 11 en résultait des douleurs atroces, et par suite des contractions violentes, pendant lesquelles la tumeur anévrysmale menaçait de se rompre. Je fis appliquer de la glace sur la tumeur hémorrhoïdale, administrer des calmants, tout fut inutile. Le lendemain, le malade complètement découragé, et dans un état de souffrance horrible, demanda le chloroforme. Toutes les observations lui furent faites à cet égard, il nous répondit qu'on ne voulait pas le soulager de ces douleurs. Dans cette situation, je réfléchis que les souffrances du malade hâtaient le moment de sa mort; que toutes tentatives faites sans chloroforme ne serviraient qu'à augmenter inutilement ses souffrances, et peut-être même amèneraient une terrible catastrophe; et je vis qu'il ne restait qu'un espoir très faible, il est vrai : c'est que, malgré la contre-indication, l'agent anesthésique serait supporté.
» Ces conditions m'engagèrent à agir comme j'aurais voulu qu'on le fît pour moi-même en pareille circonstance , mais sans me dissimuler le danger qu'il allait courir. L'espoir que j'avais conçu n'a pas été justifié par l'événement, et mes craintes se sont réalisées. Mais je ne pense pas qu'un pareil fait prouve contre le chloroforme, car il est bien sûr que, si ce malade ne s'était pas trouvé dans des conditions tout exceptionnelles, je n'aurais pas pensé un seul instant à passer outre à la contre-indication formelle qu'il présentait.
» Au reste, je partage complètement votre opinion; je pense que le chloroforme ne doit pas être employé sans une évidente nécessité, et qu'il ne faut pas jouer avec cet agent si précieux dans l'immense majorité des cas, si dangereux dans quelques-uns.
» Un mot encore sur la manière dont lamort s'est produite. C'est après deux minutes et demie d'inhalation que, le malade étant dans l'insensibilité, le chloroforme a été enlevé; il respirait avec un peu de stertor, comme cela arrive dans beaucoup de cas où tout se termine bien. Après quelques instants, la respiration s'est embarrassée, il y a eu contraction des muscles de la mâchoire {trismus), puis les mouvements du cœur se sont arrêtés et la tumeur s'est affaissée. Cependant, à l'aide de l'insufllation d'abord, puis de l'électricité, j'ai pu faire respirer le malade pendant près de vingt minutes, mais irrégulièrement. Quant aux mouvements du cœur, ils ne se sont pas rétablis un seul instant d'une manière évidente. Ainsi donc la mort est survenue à la fin de l'inhalation ; il n'y a pas eu de syncope subite, et si le malade n'avait pas eu d'anévrysme, il n'aurait pas succombé ('!). »
(1) Gazelle des hôpUaux, 1853, p. 258.
Observation XLV. — Madame Harrop, âgée de quarante-cinq ans, habitant Steffied, portait depuis trois ans une tumeur cancéreuse au-dessous du sein gauche. D'après les conseils des hommes de l'art, elle se soumit aux inhalations anesthésiques pour subir l'opération. Les docteurs Thomson, Wrigth et Lewis avaient déclaré que le chloroforme pouvait être administré- sans crainte. La mort cependant survint pendant l'inhalation. Une enquête fut ouverte par le coroner, et nous empruntons à la déposition de M. Lewis les détails de cet accident.
« II y a trois ans , je fus appelé pour la première fois auprès de madame Harrop. Depuis trois mois je la traitais pour une tumeur cancéreuse du sein gauche. Un jour ma chente me demanda si de toute nécessité il fallait lui enlever sa tumeur ; à ma réponse affirmative, elle me dit que jamais elle ne pourrait se résoudre à une telle opération. Quelques jours après, elle me fit encore appeler et me demanda si on pourrait employer le chloroforme ; je lui réponds qu'on le peut, et madame Harrop, toute joyeuse, déclare qu'elle est prête à se livrer entre mes mains.
» Quinze jours après, l'opération fut décidée, le docteur Law vit la malade avec moi. Le vendredi, veille du jour fixé, le docteur Wright vit la malade avec moi. Enfin, les docteurs Law, Wright et moi, nous nous rendîmes le samedi chez madame Harrop avec l'intention de l'opérer. M. Law devait administrer le chloroforme, je devais observer le pouls et M. Wright et moi devions procéder à l'opération. L'inhalation commença à une heure moins un quart. Le chloroforme, d'un poids spécifique, de 1,497, ne rougit pas la papier de tournesol; versé dans l'eau, il ne donne aucun précipité, ne décolore pas l'acide sulfurique ; pas de précipité avec le nitrate d'argent ; une goutte versée sur la main s'évapore sans laisser d'odeur désagréable ; il a toutes les propriétés du bon chloroforme. La malade est couchée sur une table, la tête et la poitrine appuyées sur des coussins. Tout ce qui peut gêner l'opérateur ou la respiration est éloigné d'elle. Un courant d'air est établi dans la chambre, et l'inhalation commence avec précaution. Au bout de vingt minutes, le chloroforme n'a rien produit ; nous espérons qu'un autre chloroforme réussira mieux, et nous l'envoyons chercher au dispensaire public. Vingt minutes se passent encore, et alors ce nouveau chloroforme commence à opérer.
» Le pouls, d'abord à 136, descend à 104. A ce moment une sorte de demi-délire se déclare, cesse après quelques instants, et la malade semble être sous l'influence de l'agent anesthésique.
» Le docteur Law prie M. Wright de commencer l'opération, mais tout à coup il" aperçoit un changement alarmant dans la contenance de la malade. « Arrêtez! s'écrie-t-il. Monsieur Lewis, où en est le pouls? — Je ne le sens plus. »
300 ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISATION.
» Aussitôt on ouvre les fenêtres. La langue de la malade est tirée au dehors, l'ammoniaque administré, et nous procédons à la respiration artificielle. Le cœur ne bat plus, la vie est éteinte. Nos efforts restent sans résultats; il était une heure et demie. J'observai alors que la pupille du côté droit avait la forme d'un ovale irrégulier, tandis que la pupille gauche était circulaire.
» Le chloroforme avait été administré avec une éponge et un mouchoir. » Aulopsie. — Aspect naturel et tranquille. Cartilages des côtes ossifiés. Glande thyroïde convertie en une tumeur enkystée du volume d'une petite orange, et de la couleur du café. Cœur et poumons sains. Poumons dans un état de congestion qui avait dû se produire après la mort. Foie et reins dans un état de dégénéralion molle. Commencement de cancer au col de l'utérus. Grande quantité de sang extravasée dans les muscles spiraux; une demi-once de sang dans le canal spinal. Tumeur cancéreuse dans l'état indolent qui précède l'ulcération (1 ).
Observation XLVL — M. Adolphe Richard a communiqué à la Société de chirurgie les détails les plus circonstanciés sur un cas de mort par le chloroforme, survenu dans son service dans les circonstances suivantes:
« Notre collègue M. Hérard m'adressa, dit-il, il y a huit ou dix jours, une femme d'une quarantaine d'années pour être placée dans mes salles et y être opérée d'un polype de l'utérus, polype fibreux de la grosseur d'une petite pomme, à pédicule du volume du petit doigt, assez long, implanté au milieu de la face antérieure de la cavité cervico-utérine ; tumeur, du reste, assez facile à atteindre, à abaisser, à opérer. La femme avait présenté les symptômes ordinaires; seulement les métrorrhagies n'avaient eu qu'une intensité médiocre, et la malade, quoique très pâlie, avait conservé ses forces presque entières et tous les attributs de la santé, le sommeil, l'appétit.
» Je me proposai d'exciser le polype en l'énucléant, et de toucher les surfaces concrétées avec du perchlorure de fer, pratique qui tout dernièrement, et dans un cas pareil, m'avait donné un facile et prompt succès.
» Il y avait pour moi une double contre-indication à l'emploi du chloroforme : avant tout , le peu de douleur de l'opération et aussi l'état subanémique de la malade. C'est ce que je fis ressortir devant elle chaque matin à la visite, allant jusqu'à la supplier de se laisser opérer sans chloroforme. Mais la pauvre femme disait qu'on ne pouvait lui tirer une tumeur
(1) Association médical Journal, 1854, p. 315, traduit dans Gazette des hôpitaux, 1854, p. 169.
MORTS SUBITES PENDANT l'ADMINISTRATION DU CHLOROFORME. 301
du ventre sans la faire beaucoup souffrir, et qu'en tout cas, elle ne voulait être opérée qu'endormie.
» Mon insistance céda à la sienne. J'avais si souvent employé et vu employer le chloroforme dans des cas qui, bien moins encore que celui-là, en réclamaient l'emploi.
» Donc ce matin, à neuf heures, tout notre appareil étant disposé, je procédai à la chloroformisation.
» La femme resta dans son lit ; je l'y laissai sans la déranger, me proposant de la mettre en position au moment de l'opération. J'enlevai seulement un oreiller, de sorte que la tête reposât sensiblement sur le même plan que le reste du corps.
»Je lui dis : Regardez-moi bien et respirez comme je fais ; puis j'imitai sous ses yeux la respiration d'une personne qui dort paisiblement.
» Je versai une certaine quantité de chloroforme sur cinq ou six compresses, et plaçai celles-ci au-devant du visage, mais à une certaine distance, pour que l'air mélangeât bien les vapeurs chloroformiques.
» Ce fut moi qui, jusqu'au moment où la femme fut déplacée, administrai le chloroforme, et je dois dire ici à la Société que je n'ai jamais manqué à ce soin. Depuis deux ans j'ai été souvent placé à la tête d'un service chirurgical actif, nommément pendant six mois à l'hôpital Saint-Louis, et, autant qu'il m'en souviens, je n'ai jamais manqué d'endormir moi-même les malades, jusqu'au moment, bien entendu, où il faut prendre le bistouri.
» La respiration et le pouls alternèrent régulièrement pendant une minute environ.
» A deux ou trois reprises je remis une certaine quantité de liquide anesthésique, sur la quantité duquel il m'est impossible de rien préciser, si ce n'est que je fis alors ce que chacun fait tous les jours.
» Au bout d'une minute, agitation. J'abandonne la compresse pour voir si je ne pourrais pas opérer la femme couchée sans la déranger. L'agitation augmente, elle se débat, et plusieurs aides sont obligés de la maintenir. Paroles incohérentes.
» La compresse que j'avais confiée à un élève est sur mon ordre retirée, puis remise bientôt avec une nouvelle dose de chloroforme.
» L'agitation cesse en ce moment. J'ordonne de faire pivoter la malade pour amener les jambes hors du lit. Cette seconde période, qui commence à l'agitation, est d'une demi-minute, une minute au plus.
» J'avais mis la main dans le vagin et amené au dehors le polype dont le pédicule est étreint d'un fil.
» Deux minutes environ se sont passées depuis le commencement do Tadministration du chloroforme. La compresse est retirée depuis quelques secondes. Je tâte le pouls, plus de pouls. Je lâche le polype qui rentre.
302 ACCIDENTS DE l'ÉTIIÉRISÂTION.
» La respiration continue, mais plus lente; la face est celle d'un cadavre, l'œil est terne.
» Vite la tête en bas, les jambes et les bras levés; la face rougit un peu, la respiration continue de plus en plus rare.
» J'exerce alors la respiration artificielle au moyen de pressions rhythmiques sur le thorax, en même temps les assistants flagellent les cuisses, les mollets, les bras, frictionnent la face à plusieurs reprises ; nous titillons l'entrée du larynx. Malgré tous nos efforts, nous ne gagnons rien.
» Quand nous cessons les mouvements artificiels du thorax, deux ou trois inspirations longues et éloignées apparaissent et s'éteignent. Le froid est général, les battements du cœur s'entendent encore, quoique faiblement, dit un interne.
» Deux minutes d'angoisses et d'efforts se passent ainsi.
» Nos deux collègues, M. Aran et M. Hérard, arrivent au moment où j'ouvre la trachée. J'insuffle par là pendant que l'on continue la respiration artificielle. M. Hérard enfonce dans la région du cœur deux épingles à acupuncture, correspondant aux fils d'un puissant appareil galvanique. Les muscles du thorax sont violemment secoués, mais le pouls ne bouge pas.
» Enfin, nous nous arrêtons après une demi-heure de cette horrible lutte.
» Pour que ce déplorable malheur porte avec lui tout son enseignement, je demanderai si quelque membre veut bien me poser quelques questions, car certains détails auraient pu m'échapper.
» L'autopsie dont M. Gosselin rendit compte à la Société, au nom d'une commission nommée à cet effet, fut faite en présence de MM. Richet, Debout et Marjolih.
w Nous n'avons reconnu aucune lésion bien appréciable. Ainsi, les poumons étaient sains, il existait seulement un peu d'emphysème sous-pleural et sans ecchymose.
» Le cœur était mou, flasque, vide. Cette mollesse était très marquée sur les parois des cavités droites. Peu de sang dans les cavités. Nous n'avons trouvé en aucun point le sang coagulé; il conservait partout sa fluidité.
» Pas de congestion dans l'encéphale. Dans les veines superficielles du cerveau il existait quelques bulles de gaz ; mais cette disposition était due à la décomposition cadavérique, et sur un cadavre que nous avons ouvert immédiatement dans l'amphithéâtre, nous avons trouvé le même développement de gaz.
» Dans les veines du foie existait un peu de gaz.
» En résumé, ainsi que vous pouvez en juger, l'dutopsie n'a pas mis sur la voie de la calise de la mort (1 ) . »
{{) BuUelin de la Société chirurgicah', l. IV, p. 478.
MORTS SUDITES PENDANT l'ADMINISTRATION DU CHLOROFORME. 303
Observation XLVII. — Madame Morgan, âgée de cinquante-neuf ans, bien portante, avait eu, il y a deux mois, une luxation en avant du bras gauche; une irrégularité qu'on aperçut alors à la surface de l'os lit présumer que la luxation était accompagnée de quelque fracture partielle.
Elle entra à l'hôpital de Bristol, le 19 janvier 1854, pour la faire réduire. On décida en consultation demployer le chloroforme, et la malade consentit à en subir l'application. On le lui administra étant couchée sur son lit, après avoir consulté l'intégrité des fonctions circulatoires et respiratoires, si ce n'est que les mouvements d'inspiration paraissaient un peu moins libres du côté droit que du côté gauche.
On commença par une drachme (4 grammes) de chloroforme versé sur une éponge, en ayant soin de laisser un passage suffisant à l'entrée de l'air atmosphérique. Aucun effet inaccoutumé ne se manifestant au bout de cinq minutes dans la condition générale de la patiente, on versa une seconde drachme; presque immédiatement la respiration devenant stertoreuse, on cessa la chloroformisation ; mais aussitôt le pouls, qui jusque-là s'était maintenu, devint soudainement imperceptible, et la respiration s'arrêta immédiatement.
On s'empressa de tirer la langue au dehors à l'aide d'un ténaculum, d'arroser la face d'eau froide, d'ouvrir la croisée. On appliqua le galvanisme au moyen d'une pile qui se trouvait là pour le cas d'accident, et Ton commença par la narine la respiration artificielle, qui fut ensuite continuée par la trachée, après qu'on eut pratiqué une ouverture à celle-ci. Ces secours semblèrent d'abord ramener quelques efforts respiratoires convulsifs, mais après avoir infructueusement continué leur usage durant une heure, on dut y renoncer.
Autopsie. — Adhérences pleurales étendues à droite ; poumons saihs, mais gorgés de sang noir fluide. Le ventricule droit du cœur, vu à l'extérieur, semble affaissé ; ses parois paraissent plus pâles qu'à l'état normal ; celles du côté gauche sont normales. Une drachme environ de sang entièrement fluide existe dans chacune des cavités droite et gauche. Valvules saines, à part deux ou trois petits points de dépôts athéromateux vers le bord adhérent de la valvule mitrale, durant le premier pouce de leur trajet. Les deux artères coronaires sont très dilatées et garnies de dépôts athéromateux et osseux, qui se remarquent encore, mais très disséminés et de fort petit volume, dans le reste de leur étendue. Un partie du ventricule droit, soumis à l'examen microscopique, laisse voir un état de dégénérescence graisseuse commençante.
Cerveau sain, très pâle, ses vaisseaux sont vides, peu do fluide dans les ventricules. La grande tubérosilé de l'humérus avait été détachée du reste
30/i ACCIDENTS DE L'ÉTHÉRISATION,
de l'os, mais elle y était actuellement soudée par un cal à la vérité encoie assez peu résistant.
Quoique l'état des fonctions, interrogé sévèrement, avant l'inhalation chloroformique eût paru tout à fait satisfaisant, M. Harrison dit néanmoins avoir ensuite appris d'un médecin que cette femme était habituellement sujette à des attaques de syncope. Il ajoute que, lorsque l'accident eut lieu, l'aspect de la malade fut entièrement celui d'une personne frappée subitement de syncope.
Nous n'avons pas besoin de faire sentir combien ces deux remarques tendent à confirmer la justesse de l'explication récente qui attribue la mort, dans ce cas, à une syncope (1).
Observation XLVIII. — Lolli, à la suited'une chute, se luxa, la cuisse en haut et en dehors. Aussitôt après le docteur Fantozzi essaya, mais infructueusement, de faire la réduction. Porté le lendemain (1 ^"^ juin 1 854) à l'hôpital de Pise, on le saigna d'abord, et le soir, MM. Nistri, Burci et Maracci procédèrent à la réduction, les lacs étant placés, le malade couché horizontalement, on approcha peu à peu l'appareil dont on se sert depuis cinq ans è l'hôpital sans accidents et qui contient du chloroforme pur, se dégageant de manière à bien se mélanger à l'air atmosphérique. Au bout d'une minute on crut l'anesthésie complète, et l'on voulut tenter la réduction, mais une contraction musculaire violente avertit que l'on s'était trop hâté. L'inhalation fut recommencée, après quelques minutes, on la jugea portée à un degré suffisant ; et en effet, la tête del'os rentra subitement et avec bruit dans sa cavité. Mais aussitôt Maracci, qui veillait au pouls, dit qu'il ne le sent plus battre ; le malade est devenu pâle ; ses traits sont altérés, la respiration continue, mais faible, lente, irrégulière. On donne de l'air, on arrose le visage d'eau froide, on approche l'ammoniaque des narines, frictions stimulantes et pressions sur le thorax, pour aider à la respiration. Quelques pulsations reparaissent, le moribond étend les bras, il semble même qu'il répond de la tête aux questions qu'on lui adresse. Mais bientôt il retombe dans une syncope plus profonde. Le pouls et la respiration disparaissent définitivement.
Pendant une heure environ on continua les moyens indiqués, l'on enfonça deux épingles, l'une dans la région du cœur, l'autre à la base de la poitrine, et on les mit en communication avec les fils d'une machine électro-magnétique. Vains efforts qui donnèrent seulement aux honorables médecins la consolation d'un devoir rempli avec persévérance jusqu'au bout!
(l) Association médical Journal, 1864, p, 109, traduit dans la Gazette des hôpitaux, 185i, p. 169.
L'autopsie montra le cœur gros, flasque, et contenant des gaz (elle fut faite quarante-huit heures après la mort). Mais elle ne révéla nulle part l'existence de lésion antérieure à l'opération et capable d'expliquer le fatal résultat de celle-ci (1).
Observation XLIX. — Ce cas de mort eut lieu le 13 juillet 1854, à l'hôpital Middlesex. Le patient était un homme de soixante-cinq ans, robuste, bien musclé et d'un aspect llorissant, sur lequel M. de Morgan devait pratiquer l'amputation de la cuisse à la partie supérieure pour une énorme tumeur de mauvaise nature parlant du côté interne du fémur.
Le chloroforme fut administré par M. Sibley, archiviste de l'hôpital; on employa l'inhalateur de Snow. La quantité de liquide placé d'abord dans l'instrument ne montait pas à deux gros (8 grammes); un autre gros de liquide fut ajouté huit minutes après. Le patient respira le chloroforme sans difficulté, et parcourut les périodes ordinaires. Au bout de dix minutes environ, un spasme violent se produisit, il continua environ trois minutes, puis céda quelque peu. Le pouls, qui s'était élevé à près de 120, descendit à 70, donnant un battement plein, franc et régulier; la dilatation des pupilles, qui avait été très forte, diminua. La respiration se maintint libre et profonde, mais non stertoreuse. La coloration de la face était bonne. A ce moment, entre treize et quatorze minutes du début de l'inhalation, le pouls donna quelques battements rapides et irréguliers, et puis cessa, La respiration, qui, comme on l'a constaté, avait continué de se faire librement, cessa simultanément. Aussitôt la face devint pâle et cadavéreuse. L'inhalateur fut enlevé à l'instant, et Ton projeta de l'eau froide sur la face. M. Sibley procéda immédiatement à la respiration artificielle, en appliquant sa bouche sur celle du patient et insufflant les poumons. La période qui s'écoula entre l'arrêt soudain du pouls et l'insufflalicn des poumons avait été de quelques secondes seulement. Après quelques insuftlations on vit paraître un léger effort d'inspiration, mais ce fut le seul signe de vitalité perçu après l'attaque syncopale. Le galvanisme était appliqué deux minutes après la cessation du pouls.
L'autopsie fut faite par le docteur Corfe quarante-huit heures après la mort. On ne trouva rien de particulier dans l'encéphale. Le cerveau était ferme, un peu plus vasculaire qu'à l'état normal; le sang contenu dans les sinus était coagulé en partie. Le cœur était un peu hyperirophié et surchargé de graisse, surtout dans sa portion droite, où la graisse formait les trois quarts de l'épaisseur de la paroi ventriculaire ; le tissu musculaire était extrêmement pâle et mou ; il offrait, aussi bien à l'œil nu qu'à l'œil
(I) GnzoUc, hebdomadaire.
30(5 ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISATION.
armé du microscope, un degré considérable de dégénérescence graisseuse. Le sang dans les caviiés du cœur était fortement coagulé des deux côtés ; il était presque purement fibrineux ; le caillot était plus gros à droite qu'à gauche. Un prolongement fibrineux s'étendait jusque dans l'aorte (1).
Observation L. — Le professeur Dumreicher a fait connaître à la Société des médecins de Vienne un nouveau eus de mort, à la suite des inhalations de chloroforme.
Il s'agit d'un jeune homme de dix-neuf ans, soumis à la chloroformisation pour pratiquer l'extension dans un cas d'ankylose du genou. Le malade était couché ; le chloroforme, à la dose de 2 grammes, fut versé sur une éponge contenue elle-même dans un vase plat de la forme d'une tabatière, et qu'on maintint sous le nez du patient de manière à laisser la bouche libre. L'inhalation par le nez durait depuis trente secondes ; il y avait quelques secondes à peine que l'individu avait parlé, quand le professeur s'aperçut en tâtant le pouls qu'il était fréquent, onduleux; il suspendit aussitôt l'opération. Le malade eut du trismus ; la respiration devint irrégulière, le visage prit une couleur violacée, de l'écume s'échappa des lèvres ; les insufflations d'air, les aspersions d'eau froide, la compression alternative du thorax, les frictions, les vapeurs irritantes, la saignée de la veine jugulaire externe, d'où il s'écoula 8 onces de sang épais, tout fut inutile. La mort eut lieu au bout d'un quart d'heure, et dans cet intervalle de temps on perçut un faible niouvenienl inspiratoire. Ce garçon était presque idiot et voué avec fureur à l'onanisme qu'il venait de pratiquer peu de temps avant l'opération.
Ce fait, qui se passait le 1 1 novembre 1 853, avait pour témoins plus de deux cents assistants.
A l'autopsie on ne constata, à l'exceplion de quelques érosions hémorrhagiques de l'estomac , aucune anomalie. Le chloroforme analysé fut reconnu parfaitement pur (2).
Observation LI. — Ce fait se présenta à l'hôpital de Guy, le 5 décembre 1854. Le sujet était une femme dont M. BirkeLt allait amputer la jambe pour une ulcération maligne. Elle accusait cinquante-six ans, mais paraissait dix ans plus vieille. Dans chaque œil on voyait un arc sénile bien marqué; mais cette femme ne paraissait avoir souffert que de quelques symtômes se rattachant aux maladies de poitrine... L'adminis-
(1) Médical Times and Gazette, 1854, 2^semcslre,p. 86.— Snow,ï^«d.,p. 180.
(2) ZeilscJir. d. Gcsells d. Mrzle zu Wien traduit dans la Gazette des hôpiauT, 1854,1». ''^"-'
0 RTS SUBITES PEINDAKT l'aDMINISTRATIOK DU CHLOROFORME. 807
tration du chloroforme fut dirigée par M. Bryant; l'appareil employé consistait en un morceau de charpie replié, plus large que la main et garni derrière par une pièce de taffetas gommé pour prévenir une trop prompte évaporalion.
Une première fois^ un gros (4 grammes) environ de liquide fut versé sur la charpie ; la malade respira cela tranquillement, et deux minutes après on ajouta un autre gros de chloroforme. La période d'excitation survint et les membres durent être alors maintenus. L'insensibilité venait de s'établir convenablement et M. Birkett était sur le point de commencer l'opération, quand M. Callaway, qui comprimait l'artère fémorale, s'écria que le pouls venait de s'arrêter brusquement. En cherchant au poignet on vérifia le même fait. Presque immédiatement on observa une inspiration prolongée, suivie d'un profond soupir. Pendant deux ou trois respirations les joues se gonflèrent à l'expiration, bientôt la respiration s'embarrassa et puis cessa. M. Birkett mit aussitôt son doigt dans la bouche de la malade et attira la langue en avant ; pendant ce temps-là les assistants procédaient à la respiration artificielle par le moyen de la compression de la poitrine. Quelques légères inspirations furent obtenues au commencement de cet artifice, mais elles ne continuèrent pas, et dès lors aucun signe de vitalité ne reparut.
Je dois noter que la femme avait été très pâle avant comme pendant l'accident, et qu'aucun changement dans son aspect n'avait été remarqué quand les symptômes alarmants se montrèrent, sauf que les veines superficielles du cou et des tempes se remplirent de. sang. La cessation du pouls fut presque soudaine. M. Callaway déclara qu'elle n'avait pas été précédée de la moindre irrégularité prémonitoire : ainsi il avait senti un battement bien net, puis le suivant avait manqué complètement. Cet ordre dans les symptômes se rapportait naturellement au fait de mort commençant par le cœur (syncope cardiaque), la cessation des fonctions du système nerveux ayant été évidemment consécutive à celle de la circulation.
Autopsie faite par le docteur Wilks^ vingt-quatreheures après la mort . — Lecadavreétait très émaciéet la rigidité peu marquée. Les poumons étaient gorgés de sang fluide qui s'échappait à l'incision du parenchyme. Le cœur était de volume ordinaire, mais mou et flasque ; sa partie gauche était presque vide, tandis que la droite était distendue par du sang fluide. Le ventricule gauche avait une épaisseur normale ; son tissu musculaire, de couleur foncée, n'otTrait ni tache de graisse ni la moindre marbrure, sa flaccidité constituant la seule différence observable d'avec l'état normal. La paroi ventriculaire droite était très mince, du tissu graisseux sous-séreux ayant remplacé en quelques endroits le tissu musculaire. Toutefois cette couche musculaire, quoique très amincie, présentait encore une coloration
308 ACCIDENTS DR l'ÉTIIÉRTSATION.
normale, el ne paraissait pas à l'œil nu avoir subi de dégénérescence; la même observation peut être appliquée aux colonnes charnues. Le foie offrait un premier degré de cirrhose. Les reins étaient tous deux marbrés et renfermaient de nombreux petits kystes à leur surface. Le cerveau était plus pale que d'habitude; ses circonvolutions paraissaient affaissées et atrophiées, et il y avait de la sérosité épanchée dans la cavité arachnoïdienne et dans les ventricules. Le système artériel présentait une altération athéromateuse générale tant dans la cavité crânienne que dans les autres parties du corps ; le sang était partout fluide et de couleur foncée.
Autant qu'on a pu l'estimer, la durée de l'inhalation dans ce cas avait été d'environ trois minutes (1).
Obskrvation LIL — Le patient, entré à l'hôpital de l'Université dans le service de M. Erichsen, était un homme de moyen âge, souffrant de rétention d'urine depuis trois jours; la vessie, très distendue, s'élevait jusqu'à l'ombilic. M. Erichsen, ayant échoué dans sa première tentative decathétérisme, voulut en faire une nouvelle au moyen du chloroforme, résolu à faire la ponction de la vessie par le rectum, s'il ne réussissait pas. L'insensibilité étant produite au bout de quatre ou cinq minutes, M. Erichsen commença le cathétérisme. Le chloroforme avait été retiré; mais le patient donnant quelques signes de douleurs, on l'appliqua de nouveau. Deux minutes environ après la seconde inhalation, le patient tomba dans l'insensibilité complète, et commença à ronfler et à faire entendre un stertor particulier : la face était rouge et congestionnée; les inspirations n'avaient lieu qu'à des intervalles éloignés. M. Erichsen, frappé de ces symptômes cessa le cathétérisme et se mit immédiatement à lui jeter de l'eau sur la poitrine et sur la figure. Au bout d'une minute environ, la respiration s'arrêta. M. Erichsen mit le doigt dans le pharynx et retira la langue au dehors; il essaya en même temps la respiration artificielle en appliquant sa bouche sur celle de cet homme. N'ayant pas réussi, il substitua immédiatement le mode plus usuel de respiration artificielle en comprimant la poitrine. La respiration artificielle avait été employée pendant quatre minutes, lorsque le patient commença à respirer de nouveau. La respiration artificielle ayant élé suspendue pendant un temps très court, le malade fit spontanément trois ou quatre inspirations; mais comme chaque inspiration qui se succédait devenait plus faible, on recommença le moyen artificiel de nouveau. Cinq minutes environ après les premiers symptômes, on avait appliqué le galvanisme, il ne produisit aucun avantage. Dès lors la coloration de la face disparut. La mortélait évidente. On con-
(l) Médical Timo^ ar)i\ Cn Telle ^ IR'ii, 2'' sfimrsiro, p. r;OI.
iMORTS SUBITES PENDAiNT L'ADMirs'ISTKATION DU CHLOKUFOKME. 309
tinua la respiration artificielle pendant quarante minutes, jusqu'à ce qu'on vît qu'il n'y avait plus d'espoir (1).
Observation LUI. — Ce cas de mort arriva dans le service du docteur Roberts, chirurgien dentiste à Edimbourg. Le sujet était une dame de trentesix ans, chez laquelle le docteur Roberts avait administré le chloroforme déjà en quatre occasions, pendant l'espace d'une année. Le docteur Roberts dit que le chloroforme fut donné à la manière accoutumée, c'est-à-dire sur un mouchoir. Il rapporte ainsi l'accident. Madame H... avait fait à peine neuf ou dix inspirations, n'obtenant qu'un effet partiel de moins d'un gros de liquide versé. L'inhalation n'avait pas encore duré une minute , lorsqu'elle s'écria : « Ne m'opérez pas avant que je sois tout à fait insensible. » Puis elle reprit : » Je n'y suis pas encore. » Et immédiatement pendant ces paroles même, elle S3 roidit convulsivement, et la respiration slertoreuse, les yeux et la bouche ouverts, elle s'atfaissa sur le plancher^ Le docteur Simpson fut appelé et arriva au bout de cinq minutes ; la respiration artificielle fut entreprise, et après quelque temps de son emploi, il veut quelques inspirations spontanées; le pouls même, dit-on, put être senti au poignet, mais ces symptômes de retour à la vie s'évanouirent.
On trouva à l'autopsie les cavités droites du cœur gorgées de sang; les parois du ventricule droit étaient plus minces qu'à l'ordinaire et atteintes de dégénérescence graisseuse dans une certaine étendue (2).
Observation LIV. — Cet accident arriva à l'hôpital ophthalmique royal, le 10 avril 1855, à un homme sur lequel M. Bowman allait pratiquer l'excision du globe de l'œil gauche. Le patient, nommé John Cannon, était âgé de quarante ans et paraissait fort vigoureux et de bonne santé ; il avait toujours mené une vie régulière. L'altération de l'œil était la suite d'une violence extérieure.
L'inhalateur employé était celui qu'a proposé et recommandé le docteur Siiow. L'administration du chloroforme fut confiée au docteur Playne, de l'hôpital de King's Collège. Au commencement de l'inhalation, la valve de la pièce buccale était tournée de façon à permettre l'accès d'une abondante quantité d'air, point sur lequel M. Bowman attira personnellement l'attention. Pendant les quatre premières minutes à peu près, il ne se présenta rien de particulier. Le docteur Playne, qui tenait le pouls, avait remarqué qu'il était devenu plus plein, enfin d'un volume satisfaisant. Tout à coup,
(t) Médical Times and Gazelle, 18oi, 2^ semestre, p. 390, traduit dans la Gazelts médicale de Paris, 1855, p. 548. (2) Edinburgh med. Journal, 1855, p. 524.
310 ACCIDENTS DE L'ÉTHÉHISÂTIUN.
au moment où l'anesthésique paraissait produire son effet, des symptômes d'excitation arrivèrent. Les yeux devinrent fixes et immobiles, les bras étendus et rigides, la face congestionnée ; il était maintenant impossible de sentir le pouls à cause des secousses convulsives des bras, mais comme d'ordinaire, en de semblables conditions, on nota que la respiration était presque complètement suspendue par l'immobilité spasmodique de la poitrine. Linhalateur fut aussilôl enlevé et de l'eau froide projetée sur la face et la poitrine du malade. Presque immédiatement après, comme la respiration était excessivement faible et suspirieuse, M. Bowman procéda à la respiration artificielle en appliquant sa bouche sur celle du patient. A l'aide de ces moyens, la poitrine put se remplir très complètement, et cette manœuvre fut continuée presque sans interruption pendant huit à dix minutes. Durant les trois ou quatre premières minutes après le commencement de l'alarme, le malade continua parfois de faire de légers efforts suspirieux d'inspiration volontaire, et en les considérant, on n'eût jamais pensé que le cas était désespéré et au-dessus de toutes ressources; à la longue cependant ces phénomènes cessèrent tout à fait, et dès ce moment il devint évident que l'homme avait succombé... A la première occasion où je pus examiner le pouls après l'apparition de l'agitation spasmodique, je le trouvai éteint, et il se maintint dès lors ainsi, malgré la présence de faibles eff'orts d'inspiration qui furent observés. Le visage du patient changea peu durantce traitement, maisil était généralement marbré et congestionné.
A l'autopsie, faite quarante-huit heures après la mort, on trouva les sinus et les veines du cerveau très congestionnés. Il y avait un peu d'œdème de la substance cérébrale. Le cœur était, sain, sauf quelques dépôts sur le bord libre de la valvule mitrale ; son tissu musculaire était friable. Le ventricule droit contenait une quantité considérable de sang fluide : le gauche était presque vide. Il y avait quelques adhérences pleurétiques, et les poumons, généralement congestionnés, étaient encore en quelques endroits distendus par de l'air; le sang, examiné dans tous les organes, était partout fluide et sans aucune trace de coagulation (1).
OiîsiîRVATioN LV. — Un marin, âgé de trente ans, mourut à l'hôpital Saint-Thomas en octobre 1856, pendant une inhalation de chloroforme préparatoire à l'ablation de quelques parties osseuses nécrosées d'un de ses doigts. Le sujet ne paraissait pas jouir d'une excellente santé, néanmoins il n'y avait aucune raison qui contre-indiquât le chloroforme; en conséquence on l'administra de la manière suivante. Un gros (4 grammes) de liquide fut versé sur une éponge retenue entre deux couches de charpie, et l'on tint
(J) Médical Tinics and Gazelle^ 1855, 1*^^'' semestre, i). 363.
MORTS SUBITES PENDANT l'ADMINISTRATION DU CHLOROFORME. 31 î
cet appareil à une petite distance de la bouche du patient, qui était assis sur une chaise. Il paraissait disposé à s'endormir très facilement. Le chloroforme fut alors suspendu d'une demi-minule à une minute, puis enfin repris. Le sujet en ce moment commença à élever ses mains et à trembler, crachant dans la charpie et faisant comme s'il allait vomir. Tout à coup il fut pris d'une convulsion violente par tout le corps, comme dans une attaque d epilepsie. Le chloroforme fut aussitôt supprimé et le malade fut placé dans une position demi-horizontale. La convulsion ne dura que quelques secondes, et dès qu'elle eut cessé, il commença à respirer avec effort et soulèvement des lèvres ; presque immédiatement la respiration devint convulsive et irrégulière, le pouls était presque imperceptible et intermittent. La respiration artificielle fut aussitôt exécutée à l'aide de compression et de relâchement alternatifs des parois thoraciques. La langue était tenue hors de la bouche avec une pince. On appliqua de l'ammoniaque sous le nez et de l'eau froide fut projetée sur la face; en une minute environ il était assez ranimié pour respirer sans aide, mais quelques secondes après il retomba et ne put plus être rappelé à la vie.
A l'autopsie on trouva une dégénérescence graisseuse du cœur, du foie et de la rate, et les enveloppes du cerveau étaient épaissies. La face interne des ventricules présentait un aspect tacheté particulier, dû apparemment à un dépôt inflammatoire; quant au cerveau il était décoloré.
On apprit plus tard que cet homme était adonné à l'intempérance et avait eu une attaque de delirium iremens trois semaines auparavant. Dans la relation médicale de ce cas publié par Y Association médical Journal (1), on rend compte comme il suit des altérations trouvées après la mort : A l'autopsie, que nous observâmes avec un soin particulier, le cerveau fut trouvé œdémateux et exsangue, absolument dans le m.ême état que lecerveau d'un malade qui mourut sous l'influence du chloroforme à l'hôpital ophthalmique. Le foie était gras, mais le cœur pouvait passer pour type de l'état physiologique. Tous les autres organes étaient également sains (2).
Observation LVI. — Cette observation est rapportée par M. Paget dans les termes suivants :
» Je m'empresse d'exposer devant mes collègues, à la première occasion» le récit d'un cas dans lequel le chloroforme se montra fatal dans ma pratique privée.
» Le sujet était un enfant de neuf ans, de constitution délicate et de tempérament nerveux et impressionnable, mais sans contie-indication par le fait de quelque maladie organique, à l'exception de celle pour laquelle une
(1) Médical Times and Gazette, 1856, 2'^ semestre, p. 442.
(2) Association médical Journal^ 18.'')6, p. 903.
312 ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISATION.
opération allait élre entreprise; il sagissait d'une tumeur de la région scapulaire ; pour cela on se proposait d'enlever une partie de l'omoplate. » C'était le 28 février, à huit heures et trois quarts du matin ; le petit malade avait passé une très bonne nuit. Le chloroforme fut d'abord administré dans une chambre voisine de celle où devait se faire l'opération. L'enfant était inquiet à la pensée qu'on allait l'endormir et de ce que l'on allait lui faire pendant ce temps-là, aussi il repoussait fortement le chloroforme ; enfin il consentit à le respirer, et après quelque résistance, moindre peut-être que celle qu'on rencontre habituellement chez les enfants du môme âge, le patient était complètement sous l'influence anesthésique au bout de trois minutes environ. Il se tenait assis sur son lit durant la première inspiralion, et après celle-ci il tomba dans ledécubilus. On observa que deux ou trois inhalations profondes furent promptement suivies d'une insensibilité complète, et les inspirations suivantes étaient stertoreuses. Il fut aussitôt emporté dans la chambre en gardant la position horizontale et placé sur une table disposée pour l'opération.
» Trois ou quatre minutes se passèrent pendant lesquelles nous arrangeâmes la position et les vêtements du malade, et j'indiquai en même temps aux personnes qui devaient m'assister le plan projeté de l'opération. Durant cet intervalle l'influence du chloroforme se dissipa à tel point, qu'il devint sensible , déplaça ses couvertures et oreillers, articula quelques expressions de malaise et vomit une petite quantité de liquide spumeux. Il n'avait pris aucune nourriture depuis le soir précédent, où il avait fait un bon souper. On ajouta une très petite quantité de chloroforme qu'il inspira lentement, puis il redevint presque calme et fut placé alors sur le côté. J'allais commencer l'opération, lorsque je le vis s'agiter de nouveau, indiquant quelque degré de sensibilité et changer sa position. Quarante gouttes environ furent celte fois versées sur du coton renfermé dans un morceau do charpie plié ; un inhalateur avec du chloroforme sur une éponge avait été précédemment employé. La charpie était tenue à un demi-pouce environ par M. Thomas Smitt, mon aide d'opération ordinaire. Le patient respira facilement durant quelques secondes, puis fit une longue inspiration et parut tomber aussitôt dans un sommeil profond. A l'exception de cet effet soudain de la complète influence du chloroforme, on ne remarqua aucun changement extérieur; mais quelques secondes plus lard son pouls, qui avait été surveillé avec soin et avait été normal jusqu'à ce moment, commença tout à coup à battre précipitamment , puis cessa pendant deux ou trois secondes, battit encore rapidement à plusieurs reprises avec une sorte de mouvement d'oscillation, et enfin cessa d'être perceptible.
» Juste avant qu'on observât ce changement dans le pouls, le chloroforme avait été supprimé. La profonde inspiralion signalée fut suivie de quelques
MORTS SUBITES PENDANT l'ADMINISTUATION DU CHLOROFORME. 313
respirations slertoreuses, mais après celles-ci le malade respira naturellement ; son teint et ses traits étaient sans altération, il semblait dormir paisiblement, et en cet état il continua de respirer naturellement, mais sans pouls pendant au moins une minute. Alors sa respiration devint moins fréquente et sembla comme si elle pouvait bientôt cesser, sa face se couvrit de pâleur, et ses lèvres se montrèrent légèrement livides.
» Avec l'aide d'eau froide projetée sur la face et sur la poitrine et d'air frais dirigé sur la face et sur la gorge, l'enfant fut relevé en moins de deux minutes de cet état de défaillance, et il se remit à respirer profondément et librement, quoique avec lenteur (douze fois environ par minute). L'enfant respira ainsi deux ou trois minutes, pendant lesquelles les lèvres et les parties décolorées ou légèrement livides furent le siège de petits mouvements convulsifs ; et quoique le pouls ne pût être senti aux poignets, on entendait les battements du cœur. Dans cet intervalle on versa dans la bouche un peu de vin et d'eau-de-vie qui passèrent dans l'œsophage, mais sans mouvements évidents de déglutition. La respiration redevint graduellement rare et faible. De l'air frais et des aspersions d'eau froide, des frictions et percussions de la poitrine augmentèrent à peine la respiration, et en moins de deux minutes elle s'arrêta. On procéda immédiatement à la respiration artificielle, suivant la méthode de M. Marshall-Hall, et plusieurs fois pendant les cinq premières minutes de son emploi, l'inspiration artificielle obtenue, lorsque l'on retournait le côté, fut suivie d'une inspiration spontanée distincte et parfois même complète. Mais au bout d'environ cinq minutes ces signes de vitalité cessèrent, les matières fécales s'échappèrent, et aucune lueur de vie ne reparut plus, quoique la respiration artificielle, les frictions des membres et autres moyens fussent continués durant plus de vingt minutes.
» Jemedispense actuellement de tout commentaire sur ce cas; seulement je désire attirer une attention particulière sur ce point, qu'une bonne respiration se maintint, et après une interruption se renouvela, longtemps après que le cœur avait cessé d'agir, avec assez de force pour produire un pouls aux artères radiales. J'ajouterai enfin que ce récit est confirmé et considéré comme exact par les quatre personnes qui m'assistaient dans l'opération , et auxquelles je suis grandement obligé pour leurs conseils et assistance dans cette lutte pénible que nous avions à soutenir (1) »
Observation LVII. — Cette observation se présenta à l'infirmerie de Liverpool, le 5 avril 1 857. Elle est rapportée par M. Allan, le médecin résidant, qui administra le chloroforme. Le sujet était un laboureur âgé de
(1) Médical Times and Gazelle, 1856, t'''" semestre, p. 236.
trente-cinq ans, à qui M. Bickersteth allait amputer la cuisse pour une gangrène consécutive à la ligature de l'artère fémorale. 11 avait été chloroformisé six fois auparavant sans accidents fâcheux, alors qu'on lui lia l'artère fémorale pour un anévrysme poplité. Le jour de l'accident, on l'anesthésia dans la salle avec du chloroforme versé sur un morceau de charpie qu'on tenait à une certaine distance du nez et de la bouche. Ayant partiellement repris connaissance pendant qu'on le transportait dans l'amphithéâtre d'opérations, le chloroforme fut réappliqué, etM. Allan rapporte comme suit ce qui arriva : « On versa alors un demi-gros (2 grammes) de chloroforme sur de la charpie qui fut tenue devant le nez, et le malade tomba con)plétement sous l'influence de l'aneslhésique. Respiration bonne; pouls fréquent, faible. L'opération allait commencer, et je versai environ 20 grains (1 gramme environ) de chloroforme au plus sur la charpie (ayant trouvé le patient dans un étatconvenable); j'étais même prêt à lui en redonner, si l'occasion l'exigeait, ce que je ne lis pas, lorsqu'on me retournant, je remarquai quelque chose de particulier dans son aspect général, et en soulevant la paupière je trouvai la pupille dilatée et la paupière ne se ferma plus lorsque j'eus retiré mon doigt; les yeux étaient légèrement tournés en haut. Je cherchai aussitôt l'artère temporale, mais il n'y avait plus de pulsations. Je n'en découvris plus non plus au poignet gauche. La respiration avait presque cessé. La tête fut tenue abaissée, de l'eau froide projetée sur la face, et l'abdomen frappé avec la paume de la main. Le doigt fut introduit dans la bouche, les jambes furent tenues élevées, et l'on frictionna l'épigastre avec une serviette mouillée. Après un ou deux souffles, la respiration devint meilleure, semblait même bonne, et au bout d'environ deux minutes on put sentir le pouls au poignet. Cet état dura de deux à trois minutes, la respiration étant bonne ; puis le pouls se mit à tomber, et une minute après la respiration diminua. La langue fut saisie avec des pinces et tirée en avant, on fit respirer de l'ammoniaque; mais la face devenait livide. Aussitôt alors on adopta la méthode Ready, d'où résultèrent clairement quelques respirations artificielles, puis naturelles, mais le pouls n'existait plus, et en moins de deux minutes il n'y eut plus qu'une respiration artificielle. Au moment où le pouls s'arrêta, il y eut un mouvement convulsif des muscles de la jambe, puis la peau se couvrit d'une sueur visqueuse. La méthode Ready fut continuée durant une demi-heure, puis on eut recours au galvanisme, mais sans succès. Dix minutes environ s'écoulèrent depuis le moment où il fut placé sur la table jusqu'à la mort, ou jusqu'à la cessation de la respiration naturelle.
» A l'autopsie, faite le jour suivant, on trouva le cerveau très sain, très ferme et pâle ; les poumons étaient sains. Les cavités droites du cœur contenaient un peu de sang liquide qui se coagula un peu à l'air, et de plus un
MORTS SUBITES PENDAiNT l' ADMINISTRATION DU CHLOROFORME. 315
petit caillot. Les cavités gauches contenaient aussi un peu de sang. Le tissu musculaire du cœur présentait un aspect morbide ; il se déchirait facilement, mais on ne put découvrir de globules graisseux avec l'aide du microscope (l ) . »
Observation LVIII. — Le sujet était entré à l'hôpital pour une opéralion à pratiquer sur le doigt. Il était évidemment d'une mauvaise constitution et présentait en particulier des signes de delirium trymens. A peine eut-il inhalé quelques inspirations de chloroforme, que ses yeux devinrent fixes, des signes de syncope se manifestèrent; il parut s'évanouir. Il élait mort.
La respiration artificielle fut immédiatement appliquée, et le docteulr Dundas Thomson , qui tient toujours pour semblable circonstance une quantité suffisante d'oxygène, chercha à le faire respirer, et recourut en outre à l'emploi de la batterie électrique; le tout en vain. L'homme était mort, parfaitement mort.
A l'autopsie nécessitée de ce cas malheureux, et que le rédacteur assure avoir suivie avec le plus grand soin , l'encéphale élait dans un état d'œdème et de vacuité sanguine complète (ainsi qu'il avait été observé dans un autre cas analogue à l'hôpital ophthalmique). - Le foie était gras ; le cœur offrait le type le plus parfait d'un cœur sain.
Tous les autres organes étaient sains également (2).
Observation LIX. — Laccident arriva à l'hôpital de King's Collège, le 7 août 1857. M. Charles Heath, le chirurgien interne, rapporte l'observation dans les termes suivants :
-( Le sujet, Anne Sloner, était une femme âgée de dix-sept ans, traitée dans le service de M. Cartridjer pour des végétations syphilitiques et des tubercules muqueux. Elle était entrée le 8 juillet, et avait été chloroformisée deux fois pour subir des cautérisations à l'acide nitrique. En ces deux circonstances on n'avait point observé le moindre accident fâcheux. Vendredi dernier au soir, du chloroforme lui fut administré dans le même but. Un gros (4 gram.) de liquide fut versé dans l'inhalateur de Snow, et aussitôt qu'elle eut perdu connaissance, on enleva l'appareil et l'acide fut appliqué. Moi et mon assistant qui administrait le chloroforme, allâmes alors voir une autre malade dans la même salle, puis nous nous lavâmes les mains. Dans cet intervalle, la patiente agita ses jambes assez fortement, comme quand on
(1) The Lancel, 18:^7, r' semestre, p. 429.
(2) Médical Times and Gazelle, 1856, 2® semestre, p. ii2, tra'luit dans la Gazelle médicale de Paris-, 1857, p. 787.
316 ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISATIUN.
reprend ses sens, et en outre elle lâcha de l'eau sur son lit. Après avoir ordonnée la garde-malade d'appliquer des cataplasmes comme d'habitude, je quittai la salle, ayant passé devant le lit de la malade sans avoir rien remarqué de particulier dans son extérieur. Au bout de quelques minutes, l'infirmière descendit chercher quelques médicaments pour une autre malade, et me dit que la femme en question avait la figure très pâle. J'envoyai M, Liddon pour la voir immédiatement : il la trouva pâle et sans connaissance ; il jeta un peu d'eau sur elle et m'appela. J'arrivai alors aussitôt ; je trouvai la malade sans pouls et froide. Je procédai sur-le-champ à la respiration artificielle (Marshall-Hall), et j'envoyai chercher une batterie électrique. Celle-ci fut apportée et appliquée sans résultat, et la respiration artificielle fut continuée pendant vingt-cinq minutes sans produire le plus léger effet.
» J'étais présent à Touverture du corps le jour suivant. La bouche était ulcérée et tuméfiée par l'effetdes onctions mercurielles. On trouva quelques gros de sérosité claire dans le péricarde. Le cœur élait gros relativement à la taille du sujet. Il y avait une couche de lymphe organisée sur le péricarde couvrant le ventricule gauche. Les cavités droites étaient pleines d'un sang noir liquide, et les cavités gauches en contenaient un peu. La valvule mitrale élait très épaissie, mais les autres valvules étaient normales. Les poumons étaient sains et sans trop de congestion. Le cerveau élait sain. Cette femme avait souffert de rhumatisme aigu avant son entrée à l'hôpital (1 ). »
Observation LX. — Au lit n° 1 2 de la salle il de l'hôpital du Gros- Caillou était entré, le 24 mars dernier, dans le service de M. Ceccaldi, le nommé Brunoy, âgé de quarante-cinq ans environ, grenadier au l'*'' régiment des grenadiers de la garde. C'était un homme d'une taille moyenne, d'une assez bonne constitution, mais paraissant cependant un peu détérioré par la fatigue.
Cet homme, sur les antécédents duquel nous n'avons pu nous procurer de renseignements bien étendus, présentait dans les bourses une tumeur formée par le testicule droit, du volume d'un œuf de dinde à peu près, dure, résistante, que M. Ceccaldi, dans le service duquel il se trouvait, pensait être une affection cancéreuse du testicule, et qu'il résolut d'enlever.
Le jeudi 27 mai au matin, le malade fut amené dans la salle des opérations. Il ne paraissait pas trop ému ; il fut placé sur la table, et l'on commença les inhalations de chloroforme. Étaient présents : MM. Ceccaldi, qui devait pratiquer l'opération ; Thomas, médecin principal de première
(1) Médical Times and Gazette, ISTi?, 2*^ semestre, p. 171.
MORTS SUBITES PENDANT l' ADMINISTRATION DU CHLOROFORME. 317
classe ; Boudier, médecin-major de première classe ; de Potor, aidemajor de service; plusieurs des élèves et plusieurs médecins requis appartenant à l'hôpital.
On ne se servit pour tout appareil que d'un cornet formé par une compresse contenant un peu de charpie, sur laquelle on répandit le chloroforme. Nous devons dire, pour être juste, que l'inhalation fut pratiquée par M. de Potor avec un soin tout particulier, et avec toute la prudence et les précautions que réclame cette opération délicate. Dans le principe, tout se passa bien ; il n'y eut ni agitation, ni soubresauts, ni mouvements désordonnés, rien, en un mot, qui annonçât un état de souffrance du malade. La respiration était parfaitement calme.
Au bout de quelques minutes, on fit quelques épreuves pour s'assurer de la sensibilité. La résolution n'était pas complète, l'anesthésie ne fut pas trouvée suffisante; on jugea convenable de continuer l'inhalation. le chloroforme fut rapproché des narines, toujours dans le même appareil. Tout d'un coup, et sans qu'aucun phénomène eût pu faire prévoir ce qui allait se [)asser, Brunoy se lève sur son séant, les yeux hagards, les pupilles dilatées d'une manière effrayante, les bras tendus et les muscles énergiquement contractés. Le visage exprime l'angoisse d'un homme qui étouffe et qui cherche de l'air; puis il retomba sur le lit, poussa une dernière expiration et ne fit plus un seul mouvement. Il était mort. Deux minutes et demie ou trois minutes s'étaient à peine écoulées depuis le commencement de l'inhalation, et M. Ceccaldi, croyant le sujet arrivé à l'état convenable, avait eu à peine le temps déplacer le bistouri sur la peau.
Dès que laccident fut signalé, on mit en usage tous les moyens imaginables pour ranimer le malade, révulsifs, chatouillement de la glotte, frictions sur la région précordiale, application de charbons incandescents sur la partie supérieure des parois de la poitrine, respiration artificielle parla pression du thorax, puis bouche à bouche ; tout fut inutile.
Le lendemain, l'autopsie fut faite.
Le cerveau était sain, sans engorgement. Les deux poumons étaient engoués fortement, mais leurs tissus, surtout celui du poumon droit, étaient parsemés d'une quantité considérable de tubercules miliaires. Au sommet du poumon droit, adhérent par de fortes brides à la plèvre costale, existait une caverne assez vaste, tapissée en bas par une fausse membrane qui limitait la partie détruite du tissu pulmonaire.
Le testicule était converti en une masse tuberculeuse du volume d'un œuf de dinde présentant qiiqlque analogie,, pour l'aspect, avec le blanc d'un œuf durci au feu (1).
(1) r.nzpttp drs hôpilaur, l.sr.g. p. 272.
Observation LXI. — Le 1 5 janvier 1859, entre à l'hôpiLil Saint-Louis le nommé Royer (Joseph), mécanicien, âgé de quarante-neuf ans, pour y être traité d'une luxation de l'épaule gauche. C'était un homme fortement musclé et ayant toutes les apparences d'une bonne santé. Deux fois déjà, au dire du malade, cet accident lui serait arrivé du même côté. Dans la journée du 15 janvier, voulant éviter une chute, il saisit une lame de fer placée au-dessus de lui à quelques pieds du sol. Dans cette situation, il tourna sur lui-même, et l'extension brusque du bras, jointe à un mouvement brusque de rotation , produisit une luxation qui offrit tous les caractères du déplacement sous-coracoïdien, ou luxation sous-scapulaire de M. Velpeau.
Dans la matinée du dimanche 16 janvier, après avoir fait constater par une dizaine de personnes, tant du service que des services voisins, les signes de la luxation, M. Richet procède aux manœuvres de la réduction. La méthode du simple refoulement ou des pressions directes sur la tête humérale placée au fond de l'aisselle, vainement essayée sans le secours du chloroforme, on procède à l'anesthésie du malade.
Une compresse de linge ordinaire, mais déjà usé, pliée en double et en cornet, de manière que sa partie évasée embrasse le nez et la bouche du malade sans cacher le visage, est employée, et l'on y verse quelques gouttes de chloroforme tirées d'un flacon qui n'avait pas encore servi.
Interrogé sur ses habitudes, le malade répond qu'il boit très peu devin d'ordinaire et point d'eau-de-vie. On le fait coucher horizontalement dans son lit, n'ayant d'autre vêtement que sa chemise, et on lui applique alors la compresse. Les premières inhalations se font sans répugnance aucune et aucun trouble apparent. Une minute environ s'étant écoulée sans qu'il se produisît d'effet sensible d'anesthésie, on retira Is compresse pour verser une nouvelle et très petite dose de chloroforme. La quantité employée pendant toute la durée de l'opération peut être évaluée à 15 ou 20 grammes, ainsi qu'on a pu le conslater plus tard en mesurant ce qui restait dans le flacon.
La période d'excitation se manifeste quelques secondes après cette nouvelle dose ; les muscles se roidissent, le malade prononce quelques paroles incohérentes et cherche à se soustraire à l'influence du chloroforme ; son visage se colore, les veines du cou se gonflent, les conjonctives s'injectent, et à ce moment M. Richet fait observer aux assistants que si le chloroforme, dans la période de résolution, est très favorable à la réduction des fractures et luxations, il n'en est point de même dans la période d'excitation, où les mouvements désordonnés et involontaires, où des contractions vigoureuses tendent à augmenter le déplacement des surfaces osseuses ou des extrémités articulaires.
Cette période d'excitation ne dure que quelques secondes. Bientôt le malade, qui jusqu'alors n'avait aspiré que fort peu de chloroforme, fait des inspirations profondes et suivies, auxquelles succèdent l'anesthésie et la résolution musculaire.
Le pouls radial, constamment et attentivement exploré des deux côtés depuis le commencement des inhalations, ne fournil cependant aucune indication particulière. Calme et développé dans la première période, il devient plus serré et plus fréquent au moment de l'excitation ; puis, quand celle-ci cesse, il redevient calme et large comme au début. Il s'est écoulé en tout de trois à cinq minutes depuis ie moment où le chloroforme a été appliqué jusqu'à celui où la résolution est effectuée.
La respiration se faisant alors avec régularité, on enlève la compresse, et M. Richet tente de nouveau la réduction par les pressions directes sur la tête déplacée ; mais comme la première fois ce procédé échoue ; alors saisissant de la main droite l'humérus par son exirémité inférieure, et lui imprimant un léger mouvement de bascule et de rotation sans traction aucune, en même temps qu'avec la main gauclie il refoule la tête vers la cavité glénoïde, le chirurgien obtient la réduction avec la plus grande facilité.
L'opération terminée, M. Richet faisait remarquer cette facilité de réduction sans tractions, lorsqu'un des élèves qui tenait toujours le pouls radial du membre luxé, et qui ne l'avait point quitté, annonça qu'il ne percevait plus aucun baltement. Ce phénomène pouvait être attribué à la pression de la main encore placée dans l'aisselle, mais la même exploration faite aussitôt du côté droit donna le même résultat négatif; cependant la respiration continuaitcalme et profonde sans aucunstertor ni bruit anormal : c'est alors que l'exploration faite à la région précordiale ayant révélé une absence totale des battements du cœur, on fit sur-le-champ ouvrir la fenêtre auprès de laquelle était placé le lit du malade, et on lui flagella le visage avec une compresse trempée dans l'eau froide. Les traits n'étaient nullement décomposés, le visage était [ilutôt coloré que pâle, les lèvres et les conjonctives légèrement rouges. Tout à coup, après cinq ou six inspirations précipitées et profondes, la respiration se suspendit brusquement.
Saisissant alors la langue avec le doigt placé en crochet et plongé dans le pharynx, M. Richet l'amena hors de la bouche, où il la fit maintenir, en même temps que par des pressions sur le ventre et les parois thoraciques on pratiquait la respiration artificielle. Tout cela fut l'affaire d'un instant; un moment on crut que les fonctions allaient se rétablir; le malade fit de luimême trois longues et profondes inspirations à quelques secondes d'intervalle, mais ces phénomènes ne furent que passagers. Les mouvements du cœur effectivement ne purent être rétablis, malgré la respiration artificielle
320 ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRTSATION.
continuée pendant plus d'une demi-heure, et les excitants de toute sorte appliqués à toute la surface du corps. Bientôt les extrémités se refroidirent ; le visage, qui avait conservé la coloration normale, pâlit, et toute espérance de ranimer ce cadavre était définitivement perdue.
L'autopsie, pratiquée vingt-quatre heures après la mort, avec les soins les plus minutieux, donna les résultats suivants :
1° Les téguments, décolorés à la partie antérieure du corps., sont livides dans les parties déclives. La face, devenue blême après la mort, offre maintenant une coloration bleuâtre. La rigidité cadavérique persiste. Les bras résistent fortement à la flexion. Nulle part de trace de décomposition. Aucune odeur de chloroforme ne s'exhale du cadavre.
2"^ A l'ouverture des cavités thoraciques splanchniques, on ne trouve dans les muscles des parois aucune coloration anormale, aucune infiltration sanguine. Les deux poumons sont unis dans toute leur périphérie aux plèvres costales et diaphragmaliques par des adhérences nombreuses et qui pourraient remonter à une époque éloignée.
Ces organes présentent à leur surface une teinte rouge uniforme. Le bord antérieur du poumon gauche offre antérieurement quelques bulles d'emphysème sous-pleural qu'on ne trouve nulle part, A la coupe, dans toute leur partie antérieure, leur tissu, d'une couleur rosée, a tout à fait l'aspect normal ; il est élastique et crépitant ; on éprouve de très grandes difficultés à les détacher des adhérences qui les fixent ; et enfin, quand après les avoir extraits de leur cage thoracique, on examine leur bord postérieur, on remarque qu'ils offrent une teinte violacée, et que leur tissu, devenu plus friable, a perdu en partie son élasticité ; le doigt le déchire avec plus de facilité que dans l'état normal. A la coupe, il s'en écoule un sang noir et épais, et cependant ils surnagent lorsqu'on les jette dans l'eau.
Les bronches, la trachée-artère et le larynx contiennent à peine quelques mucosités écumeuses. Nul obstacle ne siège ni dans l'intérieur du larynx ni à son orifice.
3° Point d'épanchement dans le péricarde. Le cœur, flasquement volumineux, n'offre extérieurement aucune particularité digne d'être notée, si ce n'est que le ventricule droit est recouvert d'une épaisse couche de graisse. A l'ouverture du ventricule gauche, qui offre sa capacité ordinaire, on no trouve aucun caillot sanguin, et seulement un peu de sang liquide et noir. Mais il faut observer que le cœur n'a pu être examiné en place, et qu'il n'a été ouvert qu'après avoir été extrait avec les poumons du thorax ; en sorte que les artères et veines qui en parlent ayant été ouvertes avant les tractions faites pour l'amener au dehors de la poitrine, tractions que nous avons dit être longues et violentes, le sang très liquide a pu en toute liberté s'en échapper.
MORTS SUBITES PENDANT l'aDMINISTRÂTION DU CHLOROFORME. 321
Le ventricule droit se préseiUe sous le même aspect ; il contient également peu de sang. Les oreillettes droites et gauches contiennent plus de sang que les ventricules ; elles sont même un peu distendues. L'artère aorte, l'artère et les veines pulmonaires, ne contiennent point de caillots, seulement un peu de sang liquide.
Tout l'appareil valvulaire est dans le plus parfait état. Somme toute, il n'y aurait à signaler pour le cœur rien de particulier, si ce n'est sa tlaccidilé vraiment toute particulière et le peu de consistance de ses fibres charnues qui se laissent déchirer avec une incroyable facilité et par la seule pression des doigts. Il faut ici noter que l'autopsie a été faite dans une salle sans feu et par un froid de i degrés au-dessous de zéro.
L'aorte ne présente aucune altération, ses ramifications contiennent un peu de sang noirâtre.
Les veines du tliorax, de l'abdomen, des membres, sont remplies d'un sang noir.
Une ponction pratiquée sur la veine iliaque laisse écouler un sang noir dans lequel on ne peut reconnaître la plus légère bulle de gaz, et qui, d'ailleurs, ne présente aucune odeur particulière. Nous devons effectivement noter que nous avons recherché partout, avec le plus grand soin, mais vainement, la présence de gaz et l'odeur de chloroforme signalée dans le sang dans quelques autopsies.
4" Le foie était assez volumineux et nullement congestionné. Rien de particulier à noter dans les viscères abdominaux.
5" A l'ouverture du crâne, on constate que les sinus de la dure-mère, et en particulier le sinus longitudinal et les sinus latéraux, ne contiennent qu'un peu de sang liquide.
A la surface du cerveau, le système veineux ne contient que peu de sang.
Les circonvolutions et la partie centrale des hémisphères offrent un piqueté qui ne diffère en rien de celui qu'on trouve dans beaucoup de cas.
Les plexus choroïdes sont peu injectés.
Point d'épanchement dans les ventricules.
Les corps striés, les couches optiques sont parfaitement sains.
Enfin, on ne trouve aucune altération dans la coloration, la texture ou la consistance, soit du cervelet, soit de la protubérance, soit du bulbe rachidien, soit de la moelle cervicale (I).
Observation LXII. — Un nouveau cas de mort s'est produit, à la suite de l'inhalation du chloroforme, au Royal ophthalmique hôpital.
(I) Observation rédigée par les internes présents à l'opération et publiée dans la (iazelte des hôpilaux, 18.-»9, p. 'M.
32'2 ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISATION.
On se disposait à pratiquer l'opération du strabisme sur une fille de quinze ans, pleine de santé d'ailleurs.
On lui fit respirer du chloroforme au moyen d'une compresse de toile. La quantité de chloroforme et la durée de l'inhalation furent, suivant l'usage anglais, calculées dans de justes mesures. Aussitôt l'opération commencée, la face devint livide tout à coup, l'artère radiale lie donna plus de pouls. Les efforts que l'on fit tout de suite pour ramener la vie semblèrent d'abord devoir être couronnés de succès ; quelques mouvements respiratoires se produisirent , mais malheureusement ils s'arrêtèrent à moitié, et la vie s'éteignit peu à peu.
A l'autopsie, qui a été faite par le docteur Bader, on a trouvé le cœur droit dilaté par de l'air mêlé à une petite quantité de sang écumeux et liquide, tandis que le cœur gauche était vide. Dans les poumons, il y avait une multitude d'extra vasations peu considérables, qui probablement avaient été produites parla respiration artificielle prolongée. Dans le reste du corps on n'a découvert nulle part de traces de lésions organiques (4).
Observation LXIIÏ. — Le jeudi 3 février, M. Marjolin , assisté de M. Guibert, son interne, et de deux élèves externes, soumit aux inhalations de chloroforme une jeune enfant de sept ans et demi, atteinte de coxalgie, dans le but de tenter le redressement forcé du membre suivant la pratique de Bonnet (de Lyon).
L'enfant était étendue à plat d;ins son lit. « Je versai, dit M. Marjolin, comme j'ai toujours eu coutume de le faire, dans un tube gradué, afin de bien déterminer la quantité du liquide employé dans toute la durée d'une opération, \ 2 grammes de chloroforme. Je n'en versai d'abord que quelques gouttes sur l'éponge, et ne changeant pas ma manière d'agir habituelle, je plaçai moi-même l'éponge près du nez de la malade, en ajant grand soin de ne l'approcher que graduellement. Des deux côtés le pouls était surveillé avant même le commencement do Topéralion par M. Guibert et moi. J'avais pris cette précaution afin que M. Guibert, qui devait me remplacer dans l'administration du chloroforme, pût bien se rendre compte des changements qui pourraient survenir lorsque je serais occupé des manœuvres.
» A ce moment, le pouls était assez plein, régulier et nullement accéléré, comme cela s'observe la plupart duHemps chez les enfants tourmentés par la crainte d'une opération. Toutes les précautions avaient été prises, les brides du bonnet dénoués et la poitrine largement découverte, afin de pouvoir biensuivre ses mouvements.
(I) Médical Times, 1859, 2'^ semestre, p. TiSl.
MORTS SUBITES PENDANT l'aDMINISTRATION DU CHLOROFORME. 32?»
» L'enfant, ce qui est rare, ne fit aucune résistance, et comme l'éponge n'était pas recouverte d'une compresse, on pouvait étudier les changements de la physionomie. Pendant les premières inspiralions, il n'y eut aucun changement dans le rliythme, la force et la fréquence du pouls, et comme la première dose n'avait amené que de l'agitation, je versai de nouveau un peu de chloroforme sur l'éponge, de manière à produire non-seulement de l'anesthésie, mais encore une résolution suffisante pour me permettre d'imprimer à la hanche les mouvements convenables.
» Otte fois l'anesthésie et la résolution furent obtenues, et j'en profitai pour imprimer aux membres de la malade plusieurs mouvements de flexion et d'extension. Pendant cette manœuvre, je confiai l'éponge à M. Guibert, qui n'avait cessé, conjointement avec moi, de surveiller le pouls depuis le commencement de l'opération .J'avais à peine communiqué quelques mouvements à la cuisse, que l'enfant se mit à crier et à s'agiter violemment, essayant de porter la main qui était libre vers la hanche malade. L'agitation était telle, que M. Guiberl m'avertit qu'il ne pouvait plus bien suivre le pouls. Voyant que l'anesthésie n'était pas complète, la résolution nulle, et que je ne pourrais pas surmonter la contraction musculaire, je versai de nouveau un peu de chloroforme sur l'éponge et la replaçai sous le nez de la malade qui avait assez de connaissance pour respirer d'après les indications de M. Guibert. A ce moment, le pouls était très bon et régulier. En très peu d'instants elle fut replongée dans l'anesthésie et dans la résolution ; mais ce sommeil était peu profond ; car lorsque le bassin eut été maintenu par un interne, j'avais à peine imprimé quelques mouvements aux membres, que des cris et l'agitation recommencèrent, à tel point que, pendant ce moment, qui fut très court, M. Guibert, qui continuait à tenir l'éponge près du nez de l'enfant, dit qu'il ne pouvait plus surveiller le pouls. J'allais peut-être même une fois encore m'arrêter, lorsque subitement les cris et la résistance musculaire cessent. Instinctivement, et comme averti par un triste pressentiment, je m'arrête, je regarde l'enfant : la physionomie était étrange, la tête était renversée en arrière sur le traversin, le visage plus coloré que quelques instants auparavant, les yeux fixes, à demientr'ouveris. Nous cherchons le pouls, nous auscultons attentivement le cœur, plus de battement; trois ou quatre inspirations de plus en plus faibles ont encore lieu, et nous prévoyons qu'il ne reste [)lus de ressource. Ouvrir largement les fenêtres, frapper le visage, les membres inférieurs , imprimer au membre malade un brusque mouvement dans l'espoir d'une révulsion salutaire, rien ne fait. Je fis incliner la tête, relever les membres inférieurs, et ouvrant la bouche, je tirai fortement la langue au dehors avec des pinces et tentai l'insufflation bouche à bouche, mais l'air passa par l'œsophage et ensuite par l'estomac. Les mouvements de respiration artificielle
32/i ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISATION.
imprimés au Ihorax el aux parois de ! abdomen firent facilement disparaître ce météorisme.
» Prévenus de cet accident, les autres élevés arrivèrent avec un appareil électrique, et établirent tout de suite un courant électrique sur le thorax, au niveau de la région diaphragmatique. L'insufllation de l'air était continuée à l'aide d'une sonde introduite successivement par M. Lecîerc, interne du service, et M. Goux, interne de M. Boucher. A ce sujet, je dirai tjue Tintroduction de la sonde fut rendue difficile par suite de l'abaissement de l'épiglotte. Malheureusement toutes ces diverses manœuvres, dans lesquelles je fus très aclivement secondé par tous mes élèves qui partageaient mon anxiété, n'eurent aucun résultat: elles furent cependant continuées pendant plus de trois quarts d heure. L'enfant avait été littéralement foudroyée en un instant ; elle avait passé sans transition appréciable de l'agitation la plus vive au sommeil anesthésique et à la résolution ; la cessation seule de ses cris nous avait appris qu'elle avait cessé de vivre.
» Bien que cet accident n'ait pas eu heu dans les mêmes circonstances que celui qui vous a été communiqué par M. Richet, il y a cependant dans les derniers phénomènes observés une grande analogie. Ici le cœur et le pouls avaient cessé de battre, que la respiration continuait encore. Ce fait, nous avons pu le vérifier.
» Maintenant, le point sur lequel je crois devoir insister, c'est la rapidité excessive avec laquelle la niort est arrivée, sans que rien pût faire pressentir, pendant l'opération, une terminaison aussi fatale. Ainsi, j'ai dit, au commencement de cette observation, que le pouls était bon, régulier; que dans les deux premières tentatives il avait conservé ce caractère. Bien d'anormal ne s'était également présenté du côté des voies respiratoires.
» A quelle cause faut-il donc attribuer un dénoûment aussi terrible, aussi imprévu? L'enfant, bien que malade depuis quelque temps, n'était pas arrivée à cet état d épuisement qui rend l'emploi des anesthésiques dangereux. Sa santé génciale ne semblait réellement pas mauvaise; mais ces conditions en apparence assez bonnes ne peuvent-elles pas aussi exister avec un autre genre de faiblesse plus difficile à reconnaître, et qui ne porte que sur le système nerveux, état particulier aux enfants adonnés à de mauvaises habitudes ? C'est une réflexion que je crois devoir vous soumettre, puisque dans l'application de l'anesthésie nous devons tenir compte de toutes les moindres causes capables d'impressionner le système nerveux. Avons-nous eu alTaire à un sujet placé dans une de ces deux conditions ? L'examen des organes génitaux me ferait pencher pour l'affirmative ; cependant je ne pourrais pas l'assurer, seulement j'insisterais d'autant plus sur ce point, que l'on sait que les enfants enclins à ce funeste penchant sont très sujets aux défaillances (ît sont en fjuelquc sorte énervés.
MORTS SUBITES PEINDA^T LADMliMSTRATIOiN DU CHLOROFORME. 3*25
» L'aulopsie fut faite vingt-quatre heures après !a rnorl, par un temps froid, en présence de M. Broca, que j'avais prévenu, et des élèves du service.
» La roideur cadavérique est très prononcée; le membre abdominal gauche conserve la position qu'il avait avant l'opération. A part les pupilles, qui sont dilatées, le visage ne présente rien à noter.
» Sur les parties latérales de l'abdomen, on remarque quelques lâches violettes lenticulaires peu nombreuses. La congestion hypostatique de tout le tronc est assez prononcée.
» L'ouverture de la poitrine fut faite avec beaucoup de soin. Le poumon droit fut d'abord extrait et une ligature placée à l'ouverture des bronches* Il nous a semblé d'un rouge plus vif que dans le lobe inférieur; il présentait à sa partie postérieure quelques ecchymoses d'un rouge très foncé. En incisant ce tissu pulmonaire à leur niveau, on vil que l'épanchernent sanguin occupait une certaine profondeur. Le sang qui s'écoulait était noir, fluide, ne changeant pas de couleur après un certain temps de son exposition à l'air. Au sommet du lobe inférieur il existait quelques ecchymoses présentant le môme caractère. Le tissu du poumon incisé nous sembla d'un rouge plus vif que dans l'étal normal. Le poumon adhérait à la plèvre costale complètement; on remarquait les mêmes lésions déjà décrites, seulement leur caractère était plus prononcé.
» Au sommet des deux poumons il existait un petit noyau tuberculeux à l'état crétacé. Le péricarde contenait un peu de sérosité. Les cavités du cœur étaient très distendues par du sang très fluide, d'une couleur analogue à celui provenant des vaisseaux des poumons.
i Ce sang fut recueilli et mis à part pour être analysé.
» Les vaisseaux du cœur étaient également distendus par du sang fluide.
» Le sang du foie était également fluide et aussi foncé.
» L'examen du cerveau nous a fait voir les sinus du cerveau distendus parle sang de la substance cérébrale un peu plus injectée que de coutume.
» Examiné au bout de quatre jours, le sang provenant des vaisseaux artériel et veineux ne s'était pas coagulé. M. Bertlielot, dont tout le monde connaît les belles recherches sur la chimie organique, ayant eu l'obligeance d'analyser le sang recueilli dans les poumons, d;ins roreiilctte droite et dans les gros vaisseaux, n'a rencontré aucune trace de chloroforme (1). »
OnsERVATioN LXIV. — Cn dragon âgé de vingt-trois ans, et très intempérant, s'étant fait au coude une blessure dont la nalure n'était pas bien
(1) Communiquée par M, Marjolin à la Société de chirurgie, et publiée dans la Gazette des hôf>ifaur.\Si)9, p. 71 .
:V26 ACCIDENTS DE EÉTUÉhlSAïION.
connue, fut quelques jours après soumis à l'action du chloroforme pour procéder à l'examen de la plaie. Une éponge imbibée de 2 ou 3 drachmes fS à 1 2 grammes) de teinture de chloroforme, fut placée sous une clochette de verre tubulée, et tenue devant la bouche du patient qui était horizontalement placé. Ayant aspiré pendant cinq minutes sans effet, un essuie-main fui mouillé avec le chloroforme et tenu près de la bouche. Il en résulta un peu d'excitation qui se traduisit par d(^ la rougeur à la face, mais ni la respiration ni le pouls ne parurent affectés. En un instant tout fut changé; les yeux se retournèrent, la face se boursoufla, les muscles se relâchèrent, et il vomit. Le pouls, observé au milieu d'un mouvement rapide, donnait 1 00 pulsations ; il s'arrêta soudain comme frappé de la foudre. L'inhalation fut brusquement interrompue. Les matières vomies faisant préjuger que le larynx se trouvait bouché par quelque substance, l'introduction du doigt en retira une large feuille de chou. Consécutivement aux vomissements, le malade fit deux ou trois inspirations, mais il est probable que l'action du cœur cessa avant que le jeu de la respiration fût arrêté. On essaya, mais en vain, l'emploi de la méthode de Marshall-Hall, ainsi que d'autres expédients. A l'autopsie, l'estomac contenait une quantité considérable d'aliments non digérés et non mâchés. Les poumons étaient fort congestionnés. Le cœur était couvert d'une masse de graisse; l'examen au microscope démontra du reste que ce viscère avait subi l'action de la dégénérescence graisseuse. On affirme que l'agent anesthésique employé est le même que celui qui est en usage à l'armée des États-Unis, c'est-à-dire la teinture de chloroforme (une partie de chloroforme et deux parties d'alcool absolu) ; il avait produit des effets désagréables. Le malade ne s'était jamais plaint d'aucun symptôme indiquant une maladie du cœur(l).
Observation LXV. — Une enquête a eu lieu au Lion rouge, devant M. Walton, esq., deputy-coroner, samedi dernier, sur le cadavre de William Rumayé, âgé de onze ans. Il paraît, d'après le témoignage de la mère de l'enfant, et celui de M. T. J. Walkins, chirurgien, que le décédé s'était fait une blessure au pied quelques semaines auparavant. 11 en était résulté un raccourcissement considérable du gros orteil et un élargissement de l'articulation métatarso-pluilangienne correspondante. Aucun chirurgien ne fut appelé, si ce n'est quelques jours avant sa mort. M. Watkins fut alors prié d'examiner le pied ; mais par suite des cris et de la résistance opposée par l'enfant, et par suite aussi de la douleur aiguë causée par le plus léger mouvement de l'organe, l'examen ne fut pas satisfaisant. Comme il était absolument nécessaire de savoir si l'on avait affaire à une
(1) American Jownal of médical science, IS.'iS, p. 41.
MORTS SUBITES PENDANT l' ADMINISTRATION DU CHLOROFORME. 327
luxation ou à une arthrite, M. Watkins proposa im autre examen sous l'influence du chloroforme, proposition à laquelle il ne fut opposé aucune objection, ayant fait entendre à la mère que l'enfant serait endormi profondément pendant l'examen, et qu'il n'en résulterait pas pour lui la moindre peine. Conséquemment, le vendredi 27, l'enfant ayant été placé sur un lit, il procéda à l'administration du chloroforme par inhalation.
Comme le résultat en vue était purement de procurer l'insensibilité pen dant la très courte période requise pour i'examen du pied, on s'arrangea de manière à obtenir l'état anesthésique le plus faible, et en rapport avec le but que l'on se proposait. Le mouchoir sur lequel le chloroforme fut administré était un fort mouchoir de coton fourni par la mère, deux des coins repliés sur la partie imbibée de chloroforme furent interposés entre le chirurgien et les lèvres et les narines du patient. Quoique l'enfant fit quelque difficulté pour aspirer pleinement la vapeur, elle ne lui causa ni toux, ni éternument, ni irritation dans les conduits aériens, M. Watkins avait lui-même pris une forte aspiration avant de présenter le mouchoir au patient. Après un intervalle de trente à quarante secondes, l'effet désiré étant en apparence obtenu, M. Waison saisit le pied, mais tout aussitôt l'enfant tressaillit et s'écria avec force qu'il ne voulait pas être examiné, et plaçant l'autre pied sur le pied malade, il réussit à l'empêcher, faisant voir par là que l'effet du chloroforme était plus apparent que réel. Un intervalle de deux minutes ou davantage se passa à le calmer et à le rassurer, et le mouchoir fut de nouveau imbibé et placé légèrement sur la partie inférieure de la face. Il parvint à se soustraire encore pendant vingt ou trente secondes, en retenant sa respiration, puis il tourna la tête de côté et aspira pleinement la vapeur du mouchoir; on l'encouragea, et il se mit à respirer largement. Après cinq ou six aspirations, l'effet désiré parut être obtenu . Le pouls n'avait pas indiqué le plus léger trouble dans la circulation, la contenance était bonne, la coloration normale et la respiration était douce et uniforme comme dans un sommeil naturel. M. Watkins, ayant remis le mouchoir aux mains de la mère, allait reprendre le pied, lorsque le patient aspira deux fois fortement le chloroforme qui fut aussitôt enlevé ; mais le passage d'un état anesthésique d'un faible degré à un degré extrême devint rapidement sensible. Le pouls tomba tout à coup, et après quelques battements faibles et précipités, il cessa d'être sensible aupoignet ; les lèvres devinrent livides, ainsi que toute la surface du corps, et un peu d'écume coula de la bouche. L'eau froide lui fut aussi jetée en quantité; on le changea de position, ayant soin d'éloigner la bouche de l'oreiller. Deux ou trois fois une série d'aspirations pénibles et courtes firent naître l'espoir de voir le cœur fonctionner de nouveau. Il y avait de l'eau chaude dans la maison ; de la flanello trempée dans cette eau lui fut immé-
328 ACCIDENTS I)E J. EJ liEHlSATlON.
diaLement appliquée à l'épigastre, mais tout fut inutile, car en moins de dix minutes le patient avait cessé de vivre. En dernière ressource on lit [ usage de la méthode de respiration artificielle d'une manière directe, et l'on continua avec vigueur pendant quelques minutes, mais sans obtenir aucun signe de rétablissement des fonctions (1j.
Observation LXVI. — Daniel Pheby, âgé de huit ans, fut amené à i'hô- i pital dos ophthalmiques de Mowfield, pour subir l'opération d'un double strabisme interne. Le 1 •"'" octobre, le chloroforme lui fut administré sur une pièce de charpie ; il éprouva un peu de strangulation et pleura beaucoup plus que les enfants ne le font d'habitude. Après trois ou quatre minutes d'inhalation, on commença à opérer Toeil droit, mais comme on remarqua qu'il faisait un mouvement, on versa une nouvelle dose de chloroforme sur la charpie, qui fut réappliquée. Immédiatement après on remarqua que la figure de l'enfant devenait d'une pâleur morlelle, et que son pouls avait cessé L'opéraleur, avant de réappliquer le chloroforme, avait retiré son doigt de l'artère temporale, et personne ne surveillait l'artère radiale au moment précis où celte pâleur se manifesta, mais immédiatement après la réapplication du chloroforme le pouls donnait régulièrement près de quatre-vingts pulsations à la minute. La langue fut aussitôt tirée hors de la bouche avec des pinces, et l'enfant fut placé sur le ventre pour employer la méthode de respiration artificielle de Marshall-Hall ; mais cette position paraissant incommode, il fut sans perte de temps replacé sur le dos, et la respiration artificielle fut entretenue pendiint plus de trois quarts d'heure par l'ancienne méthode , c'est-à-dire par la compression faite avec la main sur les parois thoraciques et abdominales. On réussit de la sorte à rétablir l'entrée et la sortie de l'air dans les poumons, mais il fut impossible de percevoir ni pouls ni bruit do cœur. Pendant les vingt premières minutes l'enfant respira plusieurs fois.
L'ammoniaque fut abondamment appliquée aux narines, et l'on projeta sur l'enfant de l'eau dès les premiers instants.
L'autopsie eut lieu vingt-quatre heures apiès la mort. L'enfant paraissait bien nourri, mais plusieurs ganglions du cou étaient gonflés, et les dents étaient généralement mauvaises.
Crâne. — Les membranes étaient congestionnées; le cerveau était volumineux et sa substance adhérait plus fortement à la pie-mère qu'il ne faut. Les sinus de la dure-mère étaient ren";[)lis de sang lluide.
Thorax. — Les poumons étaient fortement congestionnés. La trachéeartère contenait une grande quantité de mucus gluant, et sa membrane étaitquelque peu congestionnée. Le ventricule gauche du cœurétait affaissé
(!) Médical Times, 1858, 2*^^ semestre, p. '282.
et vide ; on avait laissé la tête pendante à l'extrémité de la table, de façon que le sang s'était égoutlé par les sinus de la dure-mère.
Les autres parties du cœur étaient dans leur état normal.
Abdomen. — Le foie et les reins étaient fortement congestionnés, et les autres viscères dans des conditions normales.
Il paraît probable, suivant des informations prises, que l'enfant avai été atteint différentes fois de méningite; sauf cela, il aurait joui d'une bonne santé. La quantité de chloroforme employé était de près de 3 drachmes (12 grammes) et avait été divisée en trois doses.
La mort paraît avoir été le résultat dune paralysie subite du cœur (1).
Observation LXVIL — Ce cas de mort s'est présenté à l'hôpital de Westminster. Le sujet, homme de vingt-cinq ans, avait besoin d'ncisions au pénis et au scrotum, à la suite d'une infiltration urineu.se. Une drachme (4 grammes) de chloroforme fut placée dans l'inhalateur employé ordinairement dans l'hôpital. Mais l'inhalation de cette quantité ne produisit qu'une anesthésie incomplète, on y ajouta donc une drachme et demie; le sujet fut bientôt amené à un état d'insensibilité satisfaisant. M, Nolt fit alors les incisions requises, qui durèrent près d'une minute ; l'inhalateur avait été enlevé dès qu'il commença à faire usage du couteau. Juste au moment même où l'opération était terminée, M. Trend, l'assistant qui avait administré le chloroforme avec beaucoup de soin, s'aperçut que le pouls, qu'il observait, avait complètement cessé, sauf de légères ondulations. Le jeu des organes respiratoires continua pendant une minute ou deux; on essaya de le favoriser par le procédé de M. Hall: aussitôt que tout mouvement eut cessé, on pratiqua la trachéotomie, la respiration artificielle fut conservée pendant plus d'une demi-heure par le moyen de l'appareil de M. le docteur Marcet. On employa en vain le galvanisme et les autres moyens ordinairement en usage. Le pouls ne revint jamais. Au moment où les premiers symptômes de l'accident se présentèrent, la respiration continuait à bien fonctionner et il n'y avait pas de congestion de la face. L'absence du poul^ et la pâleur livide furent les premiers indices du danger, et ensuite la respiration devint faible et embarrassée. Aucun mouvement convulsif n'eut lieu. L'autopsie fut faite le jour suivant par ^ï. Po^ver, chirurgien assistant, et le docteur Anstie, curateur du Muséuni pathologique. Le corps était grand et bien formé, mais excessivement chargé de graisse. La rigidité se présentait à un degré moyen. Le sang était presque partout complètement fluide. Le poumon présentait l'aspect que l'on s'attendait précisément à lui trouver après l'emploi prolongé de la respiration artificielle, c'est-à-dire une certaine distension des vésicules
(I) Médical Times, 18'»8, 2*^ semestre, p. 374.
330 ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISATION.
aériennes et une congestion considérable dans plusieurs endroits ; autrement dit, il était entièrement sain et il ne s'était pas trouvé engorgé de sang au moment de la mort. Le cœur contenait beaucoup de sang fluide, presque également divisé dans ses diverses cavités, mais on ne pouvait dire qu'il fût distendu. Les parois musculaires étaient très minces, et le tissu musculaire était d'une couleur fauve, excessivement mou et friable. Il était facile de traverser avec le doigt la paroi du ventricule gauche. Des portions de tissu musculaire de chaque oreillette et de chaque ventricule ayant été examinées au microscope par M. Power et le docteur Anstie, ce dernier y rencontra des traces évidentes de dégénérescence graisseuse remplie de molécules granuleuses de graisse (1).
Observation LXVIIl. — Dans la matinée du 14 juin 1859, le sujet portait sur l'épaule un panier rempli de bouteilles de bière. En voulant passer d'un vapeur sur un autre, tandis qu'ils étaient encore en mouvement, le pied droit se trouva pris entre les deux, et il fut violemment jeté en avant sur le pont. Quand on l'eut transporté à l'hôpital de Saint-Thomas on trouva que le pied était luxé en dedans et l'astragale en dehors. La surface articulaire inférieure et la tête arrondie de cet os pouvaient se sentir distinctement sur le côté extérieur du pied. Le talon reposait sur le calcanéum. Il n'y avait pas fracture de l'extrémité du tibia ni du péroné. La contusion était considérable, et la peau qui recouvrait l'astragale était très tendue. La réduction fut aussitôt obtenue par la simple extension. Pendant quelques jours tout alla bien, quoique le pied fût considérablement enflé et contusionné ; mais le sujet était un liomme d'un tempérament très instable et accoutumé à boire beaucoup, ayant été employé dans le commerce des vins. Vers le 24, il était évident qu'il s'était formé un abcès à la partie extérieure de l'articulation. Le 27, il survint un érysipèle. M. Solly pratiqua une incision pour faire écouler le pus. A partir de ce moment il souffrit beaucoup. Plusieurs incisions furent pratiquées à différentes reprises ; il se forma une plaie sous l'influence de la faible compression exercée par l'attelle de Liston sur laquelle sa jambe avait été placée. On lui donna constamment une nourriture abondante, beaucoup de stimulants, et des opiats pour la nuit. Comme l'inflammation suite de l'érysipèle subsistait toujours, M. Solly le fit transporter à la salle d'opération pour examiner l'état de l'articulation, et pour désarticuler l'astragale, si cela était jugé nécessaire. C'était le 23 juillet. Le chloroforme lui fut administré par M. Gervis, chirurgien de la maison. M. Solly examina soigneusement l'articulation. 11 ne trouva pas nécessaire d'opérer la désarticulation de l'astragale, mais il enleva quelques os cariés. Le membre fut replacé sur
(I) Médical Times, 1859, 2« semestre, p. 81.
MORTS SUBITES PENDANT l'àDMINISTRATION DU CHLOROFORME. 331
une attelle de Liston. Avant que le patient quittât la salle d'opération, et pendant tout le temps que dura l'opération, il fut soumis à l'influence du chloroforme. Pendant les quelques jours qui suivirent, le malade continua à aller bien, mais il retomba bientôt : les souffrances fureiît considérables sans doute, et rendues plus grandes par son instabilité. Le pus s'était .formé trois ouvertures. Le sommeil était interrompu; l'appétit était loin d'être bon. M. Solly fut ainsi conduit à juger l'amputation du pied nécessaire. Le 8 août, jour de l'amputation, le malade était très gai, prit un peu de bière dite stout, et d'eau-de-vie, avant d'être transporté à la salle d'opération. M. Gervis administra de nouveau le chloroforme. Une drachme (4 grammes) fut placée dans l'inhaiateur : une demi-drachme au plus avait été aspirée, quand M. Gervis, sentant le[)ouls faiblir, retira le chloroforme. La figure du patient devint très pâle, il poussa quelques soupirs, rendit de Turine, et mourut au même moment. Une injection d'eau-de-vie fut immé" diatement donnée, et la respiration artificielle fut continuée pendant plus d'une demi-heure ; le galvanisme fut également essayé, mais sans aucun résultat.
Je fis l'autopsie vingt- trois heures après la mort.
Le docteur Briston, qui était dans la chambre faisant une autre autopsie, voulut bien me donner son opinion sur les points que je lui soumis.
Aspect général. — Corps assez bien nourri, peu de rigidité cadavérique; oreilles, face et cou quelque peu livides.
Cage (horacique. — Poumons bien affaissés, pas d'adhérence pleurétique. Il y avait près de 1 gramme et 1/2 de sérosité dans le péricarde. Toutes les cavités du cœur conservent du sang fluide, et le cœur lui-même était parfaitemiCnt sain. L'examen au microscope ne put faire découvrir aucune trace de dégénérescence graisseuse. Les poumons étaient sains, on n'y sentait aucune odeur de chloroforme.
L'aorte était libre de tout dépôt athéromateux.
Abdomen. — Le foie pesait 6 livres 6 onces et 1/2 (2,075 grammes), mais rien d'altéré dans sa structure. Le volume du lobe gauche égalait deux fois le lobe droit ; la rate était plus douce au toucher que d'habitude, se brisant au moindre attouchement. Le pancréas n'offrait rien de particulier.
L'estomac contenait une petite quantité de matières alimentaires liquides et se trouvait sain, ainsi que les intestins.
Tctr. — Il existait un peu de fluidité dans la cavité de l'arachnoïde. La surface du cerveau était peut-être un peu plus pâle que d'habitude. A la face inférieure et postérieure du lobe moyen droit, il existait une dépression contenant une matière pulpeuse, qui, d'après les idées du docteur Briston, n'était autre probablement que les traces d'anciens grumeaux. L'examen au microscope confirma cette opinion. La face inférieure du
lobe antérieur du même côté se trouvait dans des conditions semblables, la racine du nerf olfactif se trouvant détruite; les ventricules latéraux contenaient une petite quantité de fluide. L'examen ne permettait pas de découvrir d'autre altération morbide. La face supérieure de l'astragale enlevé et l'os ramolli étaient à nu ; les faces articulées opposées de l'os calcanéum et de l'astragale étaient de même privées de cartilages. Il n'existait pas de fractures du tibia ou du péroné (1).
Observation LXIX. — J. P..., âgé de cinquante-sept ans, fut admis le 5 novembre à l'hôpital de Londres, avec une fracture du tibia et du péroné. La fracture s'étendait jusqu'à l'articulation du genou. Le blessé était un garçon de café qui avait fait une chute dans une trappe entr'ouverte. On le transporta immédiatement à l'hôpital, et le membre fut placé dans un appareil. C'était un homme courageux, ferme, musculeux et de vigoureuse apparence, quoiqu'il fût réputé comme intempérant.
Il avait l'habitude de boire beaucoup d'eau-de-vie, presque une demipinte avant son déjeuner.
Le jour suivant, se montrèrent les symptômes du dclirium tremens. On lui accorda libéralement sa nourriture et ses stimulants accoutumés, mais le délire augmenta. Il prit aussi quelques gouttes de teinture d'opium en deux fois , mais sans aucun bon résultat apparent. On essaya d'examiner le cœur, mais il fut impossible d'arriver à rien conclure à cause de la rapidité de ses battements, et de l'impossibilité de faire tenir le malade tranquille. De bonne heure dans la matinée du mardi, le 7, il devint furieux, criant, rêvassant et essayant de sortir du lit. M. Braden, le chirurgien de la maison, fut appelé, et avec l'assistance de M. Griffilh, il essaya d'administrer le chloroforme. Près d'une demi-drachme(2 grammes) fut versée sur un peu de charpie anglaise.
Après deux ou trois inspirations le malade se roidit convulsivement et tomba mort. La quantité de chloroforme inhalé dut être très minime, vu le peu de temps que dura l'irfhalalion, et attendu que la plus grande partie du chloroforme employé dut être perdue par suite des efforts du patient pour s'y soustraire. Le jour suivant, M. Braden commença l'autopsie. On ne trouva aucune trace de maladie, si ce n'est quelques dépôts sur les valvules tricuspides et mitrales, mais pas en quantité suffisante pour donner pendant la vie naissance à des symptômes. Le cerveau paraissait presque entièrement sain ; on trouva que la fracture s'étendait jusqu'à l'articulation (2).
(1) Médical Times, 1859, 'i*' semestre, p. 81.
(2) Ibid.y p. 194.
MORTS SURITES PENDANT l'aDMINISTRATION DU CHLOROFORME. 333
Observation LXX. — M. Després, interne à la Charité, a adressé à la Gazette des hôpitaux la relation du fait suivant qui s'est passé dans le service de ^l. Manec.
« Nous communiquons les détails que le public médical attend de nous sur le cas malheureux de mort par le chloroforme dont nous avons été témoin. Nous le faisons non-seulement dans 1 intérêt de la science, mais encore dans le but de prévenir, s'il est possible, le retour des phénomènes si regrettables que nous avons observés. Tout ce qui suit a été revu par M. Manec.
» La fille P..., âgée de cinquante ans, domestique, entre à la salle Sainte-Rose, n° 12, le 20 novembre. Elle est tombée dans un escalier ; le corps a porté sur l'épaule et le côté droit. La malade, qui raconte ellemême ce qui s'est passé, ne paraît pas dans un état d'ivresse, et pourtant les renseignements sont brefs et très obscurs. En effet, à part une légère ecchymose a la partie moyenne du bras, nous ne trouvons sur son corps nulle trace de contusion.
» L'épaule paraît un peu aplatie, et le bras, qui pend légèrement, paraît allongé. Le diagnostic semble douteux dans l'esprit de l'inlerne. L'état de la malade, du reste, ne lui semble pas exiger de traitement immédiat. Un cataplasme fut appliqué sur l'épaule.
» Le lendemain, la malade est examinée avec plus de soin, et M. Manec dit que, bien que les signes de luxation soient moins prononcés qu'à l'ordinaire, la luxation n'en existe pas moins. Alors il fut fait des tentatives de réduction qui restèrent sans etTet et produisirent de vives douleurs. Le chloroforme était indiqué.
» La malade était dans son lit, dégagée de tout lien. Le chloroforme fut administré par un interne de service au moyen d'une compresse simple sur laquelle le chloroforme fut versé successivement et par petites quantités. La malade, interrogée préalablement, répondit qu'elle n'avait rien mangé, et qu'elle n'avait pas pour habitude de boire. L'interne l'engagea à respirer largement et'Sans crainte. Les premières inhalations s'exécutèrent régulièrement, et une minute ne s'était pas écoulée que la période d'agitation commença. Une seconde minute fut employée à l'évolution de cette période. La malade était congestionnée ; elle poussa quelques cris et ses muscles étaient contractés. M. Manec recommanda de redoubler d'attention. Deux jours auparavant, dans un cas d'amputation de la cuisse, il avait à ce moment fait suspendre l'anesthésie, et l'opérée n'avait rien senti. Mais il fallait pousser le sommeil plus loin pour amener la résolution musculaire. L'agitation se calma, la compresse fut retirée. La malade resta quelques secondes fai^ant des efforts pénibles d'inspiration, puis elle lit plusieurs respiration? qui di.s-.i[)èrent toute inquiétude. Bientôt, cédant à l'intUience
33A ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISATION.
du chloroforme, le système musculaire se détendit. La malade fut placée commodément, la tête un peu basse, A ce moment, nous entendîmes le râle laryngien habituel, tel qu'il a été observé dans quatre cas semblables, traités dans le service, trois luxations de l'épaule et une de la hanche, et pour lesquelles il a fallu obtenir une résolution complète du système musculaire.
» L'interne, qui avait fait observer que la malade avait perdu beaucoup de dents, songea à un accident arrivé chez les vieillards. Il releva le menton fortement, et la respiration s'effectua assez bien. Alors, après avoir recommandé de veiller plus à la respiration qu'au pouls tenu par un élève du service, l'interne, obéissant à M. Manec, après avoir fait tirer le bras dans la direction et suivant les préceptes conseillés en ce cas, réduisit la luxation. Un claquement léger indiqua la réussitede l'opération. M. Manec, les élèves et les assistants s'éloignèrent alors après avoir regardé la malade, qui semblait ne rien éprouver d'inquiétant. L'élève qui tenait le pouls l'avait quitté au moment où la léduction avait été accomplie. L'interne resté seul auprès de la malade, dont il tenait encore le bras, faisait exécuter quelques légers mouvements à l'articulation, afin de savoir s'il n'y avait pas quelque chose de particulier dans ce cas où le diagnostic avait présenté des difficultés. Tout à coup, en ramenant le bras de la malade sur sa poitrine, il s'aperçut qu'elle respirait à peine ; aussitôt il plonge son doigt dans la bouche en même temps qu'il appelle iVL Manec, qui se lavait les mains au pied du lit. L'effort tenté ne produisit rien. La respiration cessa et la face passa rapidement d'une coloration violacée à une pâleur mortelle. M. Manec fît respirer de l'ammoniaque ; la respiration artificielle futproduite, et le courant maximum d'unemachineélectrique de Morin, que l'on put trouver dans une salle voisine, fut appliqué sur le trajet du nerf phrénique, les attaches du diaphragme et les muscles inspirateurs.
» Pendant ce temps, les fenêtres étaient ouvertes, de l'eau froide était jetée sur le visage de la malade, sa poitrine était fortement frappée et secouée, et sa langue était toujours maintenue avec le doigt.
» Un instant nous crûmes que la malade allait revenir. La respiration artificielle avait fait parvenir de l'air dans les poumons. Il y eut une inspiration plus forte que les autres, mais la pâleur était la même, et le pouls ne battait plus; enfin, après vingt minutes d'efforts inutiles, l'auscultation du cœur ne permit plus aucun doute. Tout ce qui fut encore tenté resta sans effet.
» L'autopsie, faite vingt- quatre heures après la mort, nous apprit que le poumon droit était contus ; et ainsi les lésions nous ont paru sur le cadavre mieux en rapport avec les conséquences de la chute de la malade. Voici du reste ce que nous avons observé :
» A la poitrine, de la sérosité dans le péricarde avec quelques-unes de ces
MORTS SURITES PENDANT l'ADMINISTRATION DU CHUOROFORME. 335
plaques blanches décrites par M. Bisot; une hypertrophie concentrique du cœur, sans altération des oritîces ; des adhérences de la plèvre droite viscérale avec la plèvre pariétale du même côté; une contusion au troisième degré de la périphérie des deux lobes du poumon droit, et une congestion passive de la partie centrale des deux poumons, les vaisseaux pleins de caillots noirs difiluenls.
» Au crâne, un peu de suffusion séreuse sous l'arachnoïde. Les membranes étaient saines. Les vaisseaux cérébraux antérieurs et les bronches étaient remplis de sang noir fluide, ainsi que le tronc basilaire. Les sinus contenaient au contraire un peu de sang.
» Le cerveau paraît congestionné, la substance grise moins que la substance blanche, surtout à la partie postérieure des hémisphères, où les vaisseaux sont dilatés. La protubérance annulaire et le bulbe ne sont point congestionnés, la pie-mère qui les recouvre paraissait seule plus colorée que d'ordinaire. Le foie et la raie sont à létal norinal. L'estomac, compris entre deux ligatures et ouvert, ne renfermait que du mucus (I). »
Observation LXXL — J. Perreira, vingt-neuf ans, cordonnier, lymphatique. Entré dans la salle de clinique chirurgicale, à l'hôpital Saint- José, pour être opéré de deux kystes, dont un est congénital et occupe l'angle externe de la paupière supérieure de l'œil droit.
Lei 4 janvier, à midi, quatreheures après son repas, cet homme estconduit à l'amphithéâtre. Il est placé dans le décubitus dorsal et horizontal, la tête un peu élevée. A cause des bons effets constants du chloroforme entre nos mains et de l'importance d'une parfaite tranquillité du patient dans l'opération dont il s'agit, nous lui proposons de le soumettre aux inhalations de cet agent, ce qu'il accepte. Dès lors M. le docteur Maduro, médecin brésilien, est chargé du chloroforme. Il y procède lentement. Un certain nombre de fils retenus dans un morceau de linge sont trempés dans le chloroforme et placés à 2 centimètres de la bouche. Ces vapeurs sont reçues sans répugnance par le patient, qui est bientôt pris de contractions musculaires intenses, plus fortes que d'habitude, surtout dans le sternocléido-mastoïdien, ce qui fait incliner la tête sur la poitrine. Forte injection de la face. Pouls fréquent. Les inhalations sont aussitôt suspendues.
A cette période d'excitation succède le collapsus. Le malade retomba dans la position primitive, fit trois fortes inspirations suivies de la sortie de mucosités par le nez et la bouche, et immédiatement la circulation fut suspendue. Le pouls disparut, les battements et les bruits cardiaques cessèrent, et après quelques inspirations éloignées, la respiration cessa égale-
(1) Gazelle des hôpitaux, 1859, p. 550.
ment. La face devint pâle, les extrémités froides et les yeux se renversèrent en liant, malgré tous les moyens employés pour conserver la vie.
Tout cela eut lieu en deux minutes. Huit grammes de chloroforme avaient été employés.
L'autopsie montre la surface pulmonaire sombre et ecchymosée, ainsi que la surface interne des parois thoraciques. Adhérences pleurétiques étendues. Dilatation vésiculaire au sommet des deux poumons. Tissu pulmonaire congestionné, mais surnageant encore. Péricarde sain, turgescence des veines caves pulmonaires, deux petits caillots dans le ventricule droit exclusivement. Dilatation des orifices auriculo-ventriculaires, surtout à droite, où l'oreillette est presque confondue avec le ventricule. Dans le cerveau, les vaisseaux de la pie-mère sont turgescents et les artères contiennent du sang noir liquide ; la substance cérébrale est légèrement pointillée(l).
Observation LXXH. — On trouve dans la lettre suivante, adressée à V Union médicale par M. le Juge, le récit de la mort subite d'un médecin de l'île Maurice, pendant la chloroformisation :
« Le corps médical de l'île Maurice vient de faire une grande perte par la mort du docteur Mailly, ancien interne et lauréat des hôpitaux de Paris (médaille d'or, 1852], dont le père était médecin à l'hôpital de la Pitié.
» Le 6 avril dernier, notre si regrettable confrère alla se faire extraire une dent dont il souffrait beaucoup depuis deux jours. 11 s'endormit luimême avec du chloroforme, malgré les vives instances du dentiste qui lui demandait la présence et l'aide d'un confrère. L'extraction fut faite rapidement ; il accusa une sensation douloureuse en faisant un brusque mouvement de la tête.
» Presque au même instant des mouvements convulsifs de la face, des bras et des jambes survinrent, la face devint rouge violacé. Le dentiste lui jeta de l'eau froide à la figure, fit une ventilation active autour de lui, et envoya chercher des confrères. Les convulsions augmentèrent, et avant qu'aucun secours pût lui être porté, le docteur expirait. Peut-être cinq minutes s'étaient-elles écoulées depuis l'extraction de la dent (2). »
Observation LXXIII. — « Je fus dernièrement appelé, dit M. Nourse, à administrer le chloroforme pendant une opération que M. Field se proposait de faire pour l'ablation d'hémorrhoïdes internes à l'aide de l'écra- .seur. Le patient était un homme robuste, très musculeux , âgé de cinquante ans, adonné à la boisson, mais sur lequel on ne reconnut pas
(1) dazela de Lisboa, 18G0, ti" 3.
(2) Union nn'dicalc, 1861, p. 580.
d'état anormal da cœur ni des autres organes. Le pouls et la respiration étaient dans des conditions naturelles.
» On mesura 8 grammes de chloroforme qu'on versa sur une éponge creuse et qu'on fit, selon l'usage, respirer d'une manière graduelle. La période d'excitation fut très prononcée. Après quelques minutes, la quantité de chloroforme étant épuisée, on en versa 40 ou 50 gouttes. Tandis que les vociférations du malade continuaient, on remarqua un peu de slertor, et l'éponge fut aussitôt éloignée.
» Dans l'espace d'une minute le stertor devint plus profond, la face livide, mais sans pâleur. Le pouls cessa et la respiration tomba visiblement.
» L'opération n'avait cependant pas encore été commencée. M. Field établit immédiatement la respiration artificielle et aspergea la face et la poitrine avec un linge mouillé ; mais on n'obtint par ce moyen que quelques inspirations et quelques spasmes. Tout en le continuant, on ouvrit la veine jugulaire qui était distendue, on frictionna les membres, on appliqua l'électro-magnétisme ; mais au bout d'une heure, aucun signe de vie ne reparaissant, il fallut discontinuer ces tentatives.
» L'autopsie montra le cœur farci de graisse, sa substance musculaire mince et faible, les parois de l'oreillette et du ventricule droits dans un état de dégénérescence graisseuse ; les cavités de ce côté étaient gorgées d'un sang fluide ; les valvules et les gros vaisseaux, ainsi que tous les autres organes, étaient sains (1). »
Observation LXXIV. — Un enfant de huit ans, Edwin Hambly, fut reçu, le 25 octobre dernier, à l'hôpital Sainte-Mary de Londres, pour subir une autoplastie nécessitée par une difformité de la lèvre, suite de brûlure. Le mercredi suivant, jour fixé pour l'opération, M. Edwards, qui est depuis huit ans chloroformisateur de cet hôpital, qui y a anesthésié sans accident plus de trois mille patients, et dont l'expérience, en cette matière, a été garantie par les témoignages les plus authentiques, fut chargé d'administrer le chloroforme. L'enfant fut endormi au bout de dix minutes, et M. Lane commença l'opération ; mais un moment avant qu'elle fût terminée, le patient tomba en faiblesse. On établit immédiatement la respiration artificielle, qui fut continuée pendant une demi-heure. Vu l'insuccès de ce moyen, on plaça l'enfant dans un bain cliaud, et on appliqua le galvanisme durant une heure et demie, mais sans un meilleur résultat.
A l'autopsie, on trouva tous les organes sains, sans trace d'aucune maladie nulle part (2).
(1) Gazelle médicale de Lyon, d'après lo, Byilish médical Journal.
(2) Gazelle des liôpilau.v, 18G1, p. 563, tra(hiil du tirilish médical JournaL
338 ACCIDENTS DE l'ÉTJTÉRISATION,
Observation LXXV. — Un nouveau cas de mort survenu dès le début des inhalations, vient d'avoir lieu près de Bordeaux. Voici dans quelles circonstances :
« Un homme vigoureux, de quarante ans, avait eu la jambe broyée dans une chute de cheval ; une syncope avait eu lieu au moment de l'accident. Six à huit heures après, le blessé étant dans un état d'ébranlement moral et de frayeur extrêmes, mais exigeant cependant qu'on l'endormît avant de l'amputer, les médecins résolurent de faire un simulacre de chloroformisation. Mais à peine le malade eut-il fait quatre inspirations de chloroforme tenu à une très grande distance du nez et de la bouche, que la circulation et la respiration s'arrêtèrent subitement et irrévocablement, malgré tous les secours {'!).»
Observation LXXVE. — M. le docteur Fano a communiqué à la Société médicale du X*^ arrondissement les détails suivants d'un cas de mort subite survenu, pendant la chloroformisation, dans sa clientèle particulière :
« Le nommé L. .., âgé de vingt-six ans, est atteint d'un ongle incarné du gros orteil droit. Il a déjà été opéré une première fois par M. Jobert; aujourd'hui l'ongle est fortement enfoncé dans les chairs de la partie externe du gros orteil, et la marche est devenue tellement douloureuse, que le patient désire instamment une nouvelle opération. Celle-ci est pratiquée le lundi 15 octobre, à dix heures du matin, avec l'assistance de M. le docteur Lombard, médecin ordinaire du malade.
» Lorsque L... est venu me voir pour la première fois, je lui ai proposé l'inhalation du chloroforme pour lui éviter les douleurs inséparables d'une opération qui consiste à arracher successivement les deux moitiés d'un ongle très adhérent à la pulpe de l'orteil et à la matrice, après avoir au préalable fendu la production cornée d'avant en arrière, au moyen de ciseaux introduits sous elle (procédé Dupuytren). Cette proposition a été d'autant plus vivement agréée, que, lors de l'opération pratiquée antérieurement par M. Jobert, on ne s'était pas servi d'anesthésique, et que la douleur, au rapport de L..., a été tellement vive qu'on a été forcé de le maintenir vigoureusement pour qu'il ne s'échappât pas des mains du chirurgien.
» L'inhalation du chloroforme ayant donc été acceptée par le malade, chez lequel nous avons trouvé un flacon contenant une quarantaine de grammes de chloroforme, dont je lui avais dit de se pourvoir, M. Lombard, le confrère assistant, ayant également adhéré à celte inhalation, voici comment cette dernière a été faite :
(1) Gazelle des hôpitaux, 18G1, p. 8.
MORTS SUBITES PENDANT l' ADMINISTRATION DU CHLOROFORME. 339
a Le patient était couché sur un lit, dans la position horizontale, en face d'une fenêtre largement ouverte et donnant sur une cour spacieuse, Avec une feuille de papier à lettre petit format, je fis un cornet dans lequel j'introduisis de la charpie sur laquelle je versai quelques gouttes de chloroforme. Je mis l'évasement du cornet en rapport avec les narines, en laissant la bouche parfaitement libre, et j'engageai le malade à respirer, pendant que M. le docteur Lombard, les doigts invariablement posés sur Tartère radiale, au poignet, me rendait compte, d'instant en instant, de l'état du pouls. Les premières respirations s'exécutèrent comme dans l'état normal; nous suivions des yeux les mouvements de dilatation du thorax. Au bout de deux minutes environ, le malade continuait à respirer comme dans l'état normal , mais la sensibilité n'était nullement diminuée ;j'ajoulai quelques nouvelles gouttes de chloroforme, la respiration devint plus lente, et je dis au malade de respirer, ce qu'il exécuta. Bientôt il commença à agiter les membres ; il se leva sur son séant, et l'on fut obligé de le maintenir pour l'empêcher de se lever. Il prononça une série de paroles sans suite, ce qui me fit dire tout haut : « Confusion des langues. » Le malade répéta : « Confusion des langues. » A ce moment, on le pinça au bras, qu'à l'instant même il retira. A ce moment encore je dis à M. Lombard : « Le pouls va bien ? » Et M. Lombard me répondit : « Très bien. » Je retirai le cornet de papier et j'ajoutai quelques gouttes de chloroforme. Le malade respira parfaitement, l'agitation se calma bientôt, et il tomba dans la période de résolution. A ce moment, je cessai l'inhalation et je me rendis rapidement au pied du lit. Je fendis avec des ciseaux l'ongle du gros orteil en deux, en introduisant l'instrument entre l'ongle et la pulpe du doigt. Avec des pinces j'arrachai successivement les deux moitiés de l'ongle dont la racine était solidement implantée. Je finissais cet arrachement lorsque nous entendîmes un gémissement. A l'instant je me précipitai vers la tête du lit. Le malade était pale, sans respiration ; je portai la main au poignet, pas de pouls ; au cœur, pas de battements. Nous projetâmes, M. Lombard et moi, de l'eau froide sur la face; nous lavâmes le front avec de l'eau vinaigrée ; le malade n'avait pas cessé d'être dans la position horizontale. Je pratiquai sur le thorax des mouvements de pression interrompus pour suppléer les phénomènes mécaniques de la respiration. Au bout de quelques instants, le malade exécuta quelques respirations, sans que le pouls redevînt sensible au poignet, sans que le sentiment et l'intelligence revinssent. Bientôt la respiration cessa de nouveau. J'ouvris largement la bouche du malade et j'introduisis un doigt jusqu'au [)harynx, en titillant la luette et en tirant en avant, en môme temps, la base de la langue pour soulever l'épiglotte; puis immédiatement je pratiquai de nouvelles manœuvres de respiration artificielle.
SflO ACCIDENTS DE L ETHERISATÏON.
» L'opéré exécuta quelques nouvelles respirations; mais le pouls était toujours insensible et les battements du cœur lui-mém.e ne pouvaient être perçus. Bientôt la respiration fut de nouveau interrompue ; j'ouvris de nouveau la bouche du patient et lui pratiquai la respiration artificielle, en collant ma propre bouche contre la sienne. Il y eut encore une ou deux respirations exécutées par l'opéré, et tous les efforts de M. Lombard et les miens furent dès lors impuissants à le faire revivre. Ce fut en vain que nous frictionnâmes les membres inférieurs avec les mains et avec des brosses, que nous titillâmes les narines, rien ne fit, et L... ne respira plus, le pouls ne reparut pas non plus. Après quelques minutes, les lèvres devinrent violettes ; mais cette coloration ne s'était nullement montrée au monient où nous fumes avertis par le gémissement du malade de l'horrible catastrophe dont nous devions être témoins.
» L'autopsie a été faite par M. le docteur Tardieu, qui a trouvé des adhérences anciennes entre les poumons et les parois thoraciques, dans une grande étendue, et une apoplexie pulmonaire (1). »
Observation LXXVII. — Ce fait s'est passé à Thôpitai général de Hobart-Town (Australie). Un marin à qui l'on devait extirper une glande, fut chloroformisé. Avant que linsensibilité ne devînt complète, le docteur Incart plaça son doigt sur le pouls. Il ne le tâtait que depuis quelques secondes, lorsqu'il sentit les pulsations s'affaiblir, quoique la respiration se maintînt régulière. L'inhalation fut immédiatement suspendue ; le pouls s'affaiblit graduellement et au bout de vingt minutes il avait cessé de battre.
Cet homme était bien constitué et robuste, dans un état de sonlé parfait.
L'autopsie montra la peau pâle, les poumons très congestionnes, sains d'ailleurs, pas de sérosité dans les plèvres ni ailleurs; cœur petit, mou et offrant un dépôt de graisse à sa surface externe. Le sang dans le cœur et les gros vaisseaux était fluide ; foie tuméfié et congestionné; reins volumineux et congestionnés, du reste sains [2).
(1) Gazelle des hôpitauor, 18GI, p. :\G.
(2) firilish médical Journal, xun'i 1802, traduit yVàu?-^ CiaTetle màUcalc ûp L\i(m, lSC2,p. iO.