ACCIDENTS MORTELS
quer isolément à l'appui de quelque idée systématique, saura saisir d'un seul regard les traits caractéristiques de ces accidents jusqu'alors si diversement interprétés, subordonner leurs causes accessoires à leur cause principale, il sera bien prés d'en restreindre encore le nombre ; de les prévenir plus souvent, s'il reste impuissant à les combattre.
Dans celte pensée nous partageons les cas de mort en trois catégories. La première renferme les faits simplement mentionnés: nous n'en parlerons pas du tout. La deuxième renferme ces faits douteux de mort consécutive, dans lesquels la mort peut être aussi bien attribuée à des circonstances étrangères qu'à l'anesthésie elle-même: nous nous contenterons de rapporter les plus intéressants, sans chercber à en déduire aucune conséquence théorique ou pratique. Enfin la troisième embrasse les cas de mort subite survenus pendant l'étbérisation et relatés avec quelques détails : ceux-là seuls méritent attention. Le nombre de nos observations se trouve de la sorte réduit à soixante-dix-sept, et encore que de lacunes, que de détails sans intérêt ! que de données incompatibles ou incomplètes! Il est vrai que dans ces circonstances douloureuses etimprévues, les observations sont toujours rédigées d'après des souvenirs et sous l'empire d'une émotion facile à comprendre. Malgré ces desiderata, on verra que chacune d'elles a son importance ; qu'elle met en lumière quelque point intéressant. H suffira de grouper ces traits isolés, laissant de côté tout ce qui est accessoire ou contestable, pour constituer la physionomie des accidents graves observés pendant l'anesthésie chirurgicale. Nous trouvons dans les considérations qui précédent, aussi bien que dans les sentiments de déférence qui doivent présider à une pareille exhumation, des motifs suffisants pour ne [las soumettre à une critique particulière les détails de chaque observation.
238 ACCIDEINTS DE l'ÉTHÉRISATION.
^ I. — llortis consécutives attribuées à l'emploi des ancsthésiques.
On a attribué à l'éther et au chloroforme des cas de mort survenue quelques heures, plusieurs jours et même plusieurs semaines après leur administration. Rien ne nous paraît moins établi que la filiation de pareils accidents; nous voulons le montrer en reproduisant parmi les faits publiés ceux dans lesquels la présomption est le plus acceptable.
1" APRÈS l'ÉTHÉRISATION.
Observation. — Je dois, dit Roux, profiter de l'occasion qui lu'est offerte pour exposer en deux mots à l'Académie un fait tout récent et encore inconnu que j'ai observé, il y a peu de jours, à l'Hôtel-Dieu. Au milieu des faits nombreux de succès que nous avons obtenus, quelques accidents peu graves sont quelquefois survenus; mais en voici un plus sérieux que tous ceux qui avaient été signalés jusqu'ici. Il y a huit jours, un homme portant une plaie au scrotum fut pris de tétanos, et apporté dans mon service; au moment où je le vis, le malade était arrivé à cette période extrême qui ne laisse presque aucun espoir; nous pensions bien qu'au bout de trentesix ou quarante-huit heures la mort surviendrait. Nous vouliunes essayer de diminuer, au moyen de l'éther, les spasmes musculaires convulsifs. Au bout de quelques minutes, il était complètement éthérisé; peu de temps après l'inhalation, il revint à lui, mais la respiration, qui avait été assez libre jusqu'alors, s'embarrassa à partir de ce moment, et une demi-heure ne s'était pas encore écoulée que la mort survint. Je ne veux pas dire qu'il ne serait pas mort si on ne l'avait pas soumis à l'emploi de l'éther, mais je dois dire qu'incontestablement cet homme est mort beaucoup plus vite que si on ne l'avait pas soumis aux inspirations éthérées (1).
Observaïiois. — Un homme de trente ans fut admis à l'hôpital de la Pitié en 4 847, pour y être traité d'un rétrécissement de l'urèthre. M. Giraldès le soumit à une première éthérisation, qui fut courte, naturelle, et eut lieu sans le moindre inconvénient.
Deux jours après, une nouvelle éthérisation eut lieu. Celle-ci fut longue, difficile; le malade s'agita beaucoup et eut comme des mouvements téta-
(l) (iazetle des hôpilauœ, 1847, p. 123, et Comptes rendus de l'Académie des sciences^ t. \\ IV, p. 346.
niques. Cependant Tinsensibilité fut obtenue, et le calhélérisme, pratiqué sans douleur. Le malade, étant revenu à lui-même au bout de quelque temps, n'éprouvait aucun malaise; il prit un bain où il resta trois quarts d'heure, puis il rentra dans la salle et mangea de la soupe. Vers midi, c'est-à-dire quatre heures après l'opération, il alla aux lieux d'aisances, et là il tomba mort subitement. Tous les secours qui lui furent immédiatement prodigués restèrent inutiles,
A lautopsie cadavérique, M. Giraldès trouva le cerveau et la moelle épinière intacts; mais les poumons étaient gontlés, tendus, et remplissaient les cavités pleurales. Ils ne s'affaissaient pas, et résistaient à la pression des doigts; en un mot, ils étaient emphysémateux dans toute leur étendue, et même jusque dans le tissu cellulaire interlobulaire. Les cavités droites du cœur, ainsi que les artères pulmonaires, les veines caves et toutes les veines qui s'y rendent directement, étaient distendues par du sang spumeux (1).
Observation. — Je rappellerai, dit M. Jobert, que la femme qui a subi l'amputation du sein a été soumise à l'action de l'élher pendant treize minutes, et que malgré la longue durée de l'inhalation, les résultats en furent incomplets ; la malade ne tomba pas dans l'insensibilité et ressentit les douleurs de l'opération. Le jour mênie et le lendemain, elle se plaignit dune céphalalgie intense, puis d'une douleur à la gorge, à laquelle succédèrent tous les symptômes d'une bronchite étendue. Survint enfin un érysipèle. La malade succomba avec un trouble indéfinissable de l'appareil de l'innervation.
Nous ne pûmes pas faire complètement l'autopsie, les parents s'y étant opposés, mais il nous fut accordé d'ouvrir la (.oitrine et d'examiner la trachée et les bronches, dont la membrane muqueuse était fortement injectée. Le poumon paraissait hypostasié, le cœur était plus flasque que dans l'état naturel.
La colonne vertébrale et le crâne ne furent pas ouverts. En présence de cette autopsie imparfaite, en présence de l'examen superficiel ou impossible des organes, je ne dus pas me prononcer d une manière positive sur la cause de la mort, et je ne dus pas par conséquent rendre l'éther responsable de tous les accidents qui étaient survenus chez notre malade. 11 fut cependant évident pour nous que cet agent énergique n'avait pas été étranger à la céphalalgie et à la toux qui avaient débuté avec l'expérience (2].
(1) Note citée de M. Robert.
(2) Bulletin de l'Académie de médecine, l. \ll, p. 375.
•2A0 ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISÂTION.
Observation. — Depuis la mort de celle femme, ajoute le même auteur, j'ai eu la douleur de perdre une autre malade, dont j'ai déjà entretenu l'Académie, et sur laquelle je crois de mon devoir de revenir aujourd'hui. On se rappellera peut-être qu'une femme âgée de quarante-sept ans, affectée d'une tumeur blanche du genou, fut amputée de la cuisse et soumise préalablement à l'action de l'éther pendant quatre minutes, et qu'au bout de ce temps elle fut plongée dans un état d'insensibilité absolue, morale et physique. L'amputation fut exécutée sans douleurs et sans que la malade en eût conscience.
Dans le récit que je fis des symptômes éprouvés par la malade, j'ai noté la disparition du pouls, de la chaleur animale, et l'absence de l'intelligence plusieurs heures après l'opération. J'indiquai enfin l'insomnie, la céphalalgie, la sécheresse de la bouche, la toux, les douleurs de poitrine, les convulsions dans le moignon.
Voici ce que j'ai eu l'occasion d'observer depuis la communication que je fis à l'Académie : 1° Il y a peu de traumatisme; 2" la céphalalgie a persisté ainsi que les douleurs de poitrine, la toux, les convulsions dans le moignon ; puis il est survenu une névralgie faciale et oculaire, une contracture dans les masséters, dans les sterno-cléido-mastoïdiens, les muscles du ventre et de la poitrine. C'étaient là des phénomènes tétaniques.
Enfin la malade succomba à des lésions diverses des appareils de la circulation, de l'innervation et de la respiration. — Voici ce que l'autopsie nous a révélé :
Pie-mère et membranes de la moelle injectées et représentant une arborisation admirable; la substance blanche du cerveau était aussi le siège d'une injection anormale, surtout dans le corps strié et les couches optiques ; les ventricules étaient remplis d'une sérosité sanguinolente; la moelle était ramollie au tiers supérieur de sa portion dorsale; le pharynx, la trachée, le larynx et les bronches étaient d'un rouge foncé, et présentaient sur plusieurs points du pus concret et liquide; l'œsophage était aussi injecté, le cœur était flasque et mou ; les valvules sigmo'ides avaient perdu leur transparence et étaient colorées en rouge; l'artère pulmonaire était rouge, ainsi que l'aorte; cette grosse artère n'offrait, dans le reste de son étendue, aucune rougeur anormale (I).
Observation. — Mistriss Parkinson avait à la cuisse gauche une tumeur dont l'extirpation était devenue indispensable. M. Robbes a fait respirer à cette femme de la vapeur d'éther.
Avant le jour fixé, il avait fait deux fois sur elle l'épreuve de ce moyen
(!) Bulletin de r Académie de médecine, [. Wll, p. 375.
MORTS C0>;SÉCUT1VES ATTrilBUÉES AUX ANESTIIÉSIQUES. 'i/ll
Mistriss Parkinson était resiée sous l'influence du gaz i)endanl le temps ordinaire, et n'avait absolument rien senti lorsqu'on la pinçait ou qu'on la piquait jusqu'au sang avec un instrument aigu. M. Robbes, jugeant que le sujet lui paraissait parfaitement disposé, fit l'opération, qui dura vingtcinq minutes, y compris le temps de l'inhalation, la ligature des vaisseaux et le pansement de la plaie. Cependant, mistriss Parkinson ne resta pas complètement insensible, car elle proférait des gémissements et éprouvait une certaine agitation convulsive. Elle ne revint point de sa torpeur après l'opération, et demeura dans un état presque inanimé pendant trois jours, au bout desquels elle mourut (I).
Observation. — Le 12 février, M. Roger Nunn, chirurgien de l'hôpital de Colchester et d'Essea, a opéré de la taille Thomas Herbert, âgé de cinquante ans. Soumis à l'action de l'éther pendant sept ou huit minutes, l'opération fut pratiquée sans difficulté et avec promptitude. Pendant l'opération qui dura dix minutes, l'éther fut administré par intervalles. La respiration devint pénible, et enfin stertoreuse. Il se rétablit cependant peu après, et revint à un état de calme, mais sans réaction pendant vingt-quatre heures. On lui prescrivit de petites quantités d'eau-de-vie et d'eau avec de l'arrow-root; des bouteilles chaudes furent placées dans le lit. Ce traitement futcontinué jusqu'au lendemain, et alors on y ajouta de lammoniaquo. Le malade eut du délire de huit heures du soir à huit heures du matin, et un peu de réaction. Jl mourut à cinq heures du soir.
Il faut remarquer que les petits vaisseaux qui furent divisés dans la première incision montrèrent beaucoup de tendance à saigner, sans doute par défaut de pouvoir contractile. Il n'y eut cependant pas d'hémorrhagie. "
A l'autopsie, on trouva une congestion dans les membranes du cerveau, mais pas d'épanchement; les poumons étaient perméables, exsangues antérieurement, engorgés en arrière ; le cœur flasque, de grosseur naturelle et presque vide ; le rein gauche pâle, le droit un peu congestionné ; la vessie et les parties adjacentes avaient l'aspect ordinaire après une opération.
Le sang dans tout le système vasculaire était dans un état de fluidité complète (2).
Observation. — Albin Burfitt (de Silton), âgé de onze ans, fut, lo 23 février, pris dans un engrenage, et éprouva une fracture compliquée de la cuisse gauche, avec lésions des parties molles, et une fracture simple de la cuisse droite. L'amputation du membre fut décidée par MM. Newmann, Rumsey ctWillot. Nous n'avions, dit le dernier, aucune crainte sur la vie du sujet et les suites de l'opération : l'état général et la constitution étaient
(Ij Gazelle des hôpilauj:, 18i7, p. 1 i8. (2) Itid.
2/i2 ACCIDEINTS DE L ÉTHÉRISATION.
bons. Nous résolûmes d'employer l'élher. Aussitôt que le malade eut subi son influence, au bout de trois ou quatre minutes, M. Newmann opéra avec son habileté ordinaire ; mais les douleurs qu'éprouva le malade au moment de l'incision circulaire furent extrêmement vives ; on revint à l'emploi de l'éther pendant deux ou trois minutes, et cette fois avec succès; l'opération fut terminée; la perte de sang fut peu considérable. C'est alors que commencèrent pour nous les difficultés et l'anxiété. Le malade était dans un état tel d'épuisement et d'intoxication, que nous le regardâmes comme en danger, et nos craintes ne furent que trop tôt réalisées, car, malgré tous les soins que nous pûmes lui donner, il succomba en moins de trois heures après Topération. L'état du cerveau, dans cet espace de temps, fut déplorable; il y avait des alternatives d'excitation et d'affaissement complet ; tantôt du délire, d'autres fois comme une espèce de syncope, et ces alternatives persistèrent jusqu'à la mort. L'autopsie n'a pas été faite (1).
Observation. — Dolorès Lopez, âgée de cinquante ans, de tem})érament nerveux, de constitution très faible, ayant déjà soufl'ert de fièvres tierces et d'irritations gastriques, reçut, il y a dix-huit ans, sur le sein droit, un coup de poignée de sabre. Une tumeur qui s'y développa alors demeura dure et indolente pendant quatre ans. Différents remèdes employés vers cette époque l'enflammèrent et la firent même suppurer. Enfin elle prit récemment, et en peu de temps, un volume énorme et devint le siège de vives douleurs.
Entrée le 18 février 1847 à l'hôpital général de Madrid, cette femme présenta l'état suivant : décubitus dorsal obligé • amaigrissement général, décoloration de la peau, physionomie triste ; pouls fréquent, petit et faible : respiration courte et diftkile à cause du poids de la tumeur. Celle-ci, dont le titre de l'observation indique le volume, était dure et résistante, si ce n'est dans quelques points où elle semblait offrir un ramollissement et une sorte de fluctuation. Elle s'étendait sur les régions mammaires, thoraciques, sur une moitié de l'épigastre et de l'ombilic, débordant en bas de deux travers de doigt les fausses côtes droites et se prolongeant jusque vers le bord externe de l'omoplate.
L'opération ayant été décidée, on se disposa à endormir la malade au moyen de l'éther. En conséquence, le 19, à dix heures du matin, on lui fit prendre un lavement émollient, puis à onze heures on lui introduisit dans le rectum une once d'eau distillée, à laquelle on venait d'ajouter une drachme d'éther sulfurique ; à onze heures un quart, elle sentit de la chaleur à l'estomac et des vapeurs qui montaient jusqu'à la bouche; à onze heures cl
(Ij Gazelle deshôpilaux, t. IK, p. 208. ^
demie survint un assoupissement qui l'obligeait à fermer les yeux, mais sans perte de la sensibilité ni de la parole. On réitéra deux fois cette opération, en ajoutant à chaque reprise une demi-drachme d elher de plus, mais sans plus de résultat.
Le 20 février, à six heures du matin, on fit respirer à la malade la vapeur d'éther mise dans une vessie. En quelques minutes la physionomie perdit son expression, et elle resta comme endormie ; cependant à la moindre excitation elle ouvrait les yeux et répondait aux questions. Au bout d'une demi-heure d'inspirations éthérées, on ne put obtenir qu'un léger assoupissement (notons ici que cette femme était sujette à commettre des excès de boisson). On procéda immédiatement à l'opération, qui dut être assez longue, et l'on réunit la plaie par la suture et les agglutinatifs.
Durant l'opération, la malade se plaignit; mais il parut que ses cris n'étaient pas proportionnés aux souffrances qu'elle aurait dû ressentir, ce qu'elle confirma ensuite elle-même. Il n'y eut aucune hémorrhagie importante pendant ni après l'opération.
La tumeur extirpée offrit l'aspect du squirrhe, et, en quelques points, de Tencéphaloïde , avec des cavités que remplissait un liquide de la couleur du vin de Malaga.
Une heure après l'opération on remarqua une décomposition du faciès, de la rougeur aux pommettes, surtout à la gauche, des nausées, du refroidissement, le pouls concentré. Depuis lélhérisation, la malade était restée un peu assoupie. A midi et demi, l'altération de la figure était très prononcée, les joues ardentes, le pouls filiforme; stupeur et subdélirium ; à deux heures moins un quart elle succomba.
Autopsie. — Les sinus de la dure-mère en général étaient gorgés de satig, beaucoup de sérosité légèrement troublée dans l'intérieur de l'arachnoïde. Masse encéphalique consistante et semée d'arborisations; un peu de sérosité dans les ventricules.
Les sommets des poumons étaient de couleur livide, atrophiés, imperméables et adhérents par de fausses membranes fibreuses à la plèvre costale. Celui du côté droit était engorgé de sang veineux; le gauche en contenait peu. La base des poumons, surtout du côté droit, était perméable, congestionnée, rouge. Le sang renfermé dans ces viscères était très liquide et sa couleur ressemblait à celle qu'aurait un mélange de sang veineux et de sang artériel.
Les cavités droites du cœur offraient une dilatation plus marquée dans l'oreilletle, dont l'intéiieur, deux fois plus large que de coutume, contenait de volumineux caillots (Ij.
(1) Extrait de la FucuUad. — Gazelle médicale de Paris, 18i7, p. i21.
2àà ACCIDENTS DE L ETIIÉlUSATIOiX.
Les faits qui précèdent, et qui nous paraissent les plus probants, n'ont besoin d'aucun commentaire : il suffît de les lire pour voir combien de circonstances, l'époque de la mort, la nature et la gravité des accidents, etc., etc., rendent leur signilication douteuse. Il en est de même des morts consécutives observées après l'administration du chloroforme.
2° APRÈS LA CllLUROr^OKMISATION.
La science ne possède que très peu de faits de ce genre.
Dans le cours de la discussion soulevée à l'occasion du rapport de M. Malgaigne , Roux se crut obligé de donner quelques détails sur un cas de mort survenu dans son service, auquel il avait été fait allusion.
Observation. — H y a six mois environ, dit Roux, j'avais à opérer, dans mon service à l'Hôtei-Dieu, une malade atteinte d'un cancer au sein. Chez celte fenmie, qui était fort affaiblie, la maladie du sein était accompagnée d'un engorgement considérable des ganglions de l'aisselle; il y avait donc deux opérations à faire. Je n'hésitai pas à la soumettre à l'inhalation du chloroforme pour l'extirpation de la tuineur ganglionnaire.
Elle se résigna à supporter la douleur inséparable de cette seconde opéîalion, qui fut assez laborieuse à cause de la situation profonde de la tumeur dans l'aisselle. Les vaisseaux furent liés, le pansement fait, l'appareil appliqué. J'ai l'habitude de faire coucher les malades pour ces sortes d'opérations. Comme il fallait ajouter au pansement déjà fait un bandage roulé sur la poitrine, on fit asseoir la malade, qui avait alors toute sa connaissance ; mais aussitôt elle fut prise d'une syncope contre laquelle tous les secours furent inutiles; elle mourut sous nos yeux (1).
La gravité, la longueur de l'opération, la disparition graduelle et complète des phénomènes de Féthérisme au moment de Faccidcnt, ne permettent pas d'attribuer cette syncope mortelle ])lutot au chloroforme qu'à l'état d'épuisement du système nerveux. Il n'échappera à personne de constater dans cette observation Finfluencc remarquable du changement de j)osition sur la production de Faccident.
(I) U'dUcHii de l'Acadcniic do médecine, l. XIV, p. 421.
MORTS CONSÉCUTIVES ATTRIBUÉES AUX ANESTITÉSIQUES. 2^45 Observation. — Un homme de quarante ans entre au mois de juin 1 8 48 à l'hôpital des Cliniques, pour y être traité d'une lésion traumatique nécessitant l'amputation du bras. Avant d'y procéder, M. Giraldès eut recours au chloroforme. L'éthérisation fut longue, difficile, accompagnée d'une agitation extrême, d'efforts violents. Cependant on obtint l'insensibilité. Après l'opération, le malade, revenu à lui-même, se trouva affaissé pendant toute la journée. La nuit suivante, à trois heures du matin, il expira subitement sans agonie.
A l'autopsie cadavérique, M. Giraldès ne trouva rien d'altéré dans le cerveau nidans la moelle épinière ; mais les poumons étaient emphysémateux, les (Cavités droites du cœur et les grosses veines remplies de sang mêlé d'air (1).
Observation. — Le 30 août dernier, à neuf heures du soir, je (M. Robert) fus mandé à l'hôpital Beaujon pour y voir un malade affecté d'une hernie étranglée. C'était le nommé Gallard (Michel), âgé de quarante-neuf ans, marchand de chevaux, d'une force herculéenne et adonné aux derniers excès de l'ivrognerie (je note avec intention cette dernière circonstance); il portait depuis dix-huit ans à l'aine droite une hernie qu'il avait, disait-il, toujours contenue. Mais le 27 août, il était sauté de cheval, son bandage s'était cassé pendant sa chute; en même temps la hernie était sortie très volumineuse et n'avait pu rentrer.
Lorsque j'arrivai près de lui, l'étranglement durait depuis deux jours et demi, il vomissait abondamment des matières roussâtreset manifestement stercorales ; du reste, la tumeur de l'aine, d'un assez grand volume, était assez molle, peu douloureuse ; le ventre était indolent." J'espérai donc pouvoir réduire cette tumeur, bien que plusieurs tentatives déjà faites dans l'hôpital eussent été infructueuses; du reste, j'étais décidé, en cas d'insuccès, à pratiquer immédiatement l'opération. Pour faciliter le taxis, j'eus recours au chloroforme, et à cet effet je plaçai une petite éponge dans une compresse roulée en cornet et fixée avec une épingle. Je dirigeai l'éthérisation moi-même, et j'eus la précaution de toujours laisser au malade un espace libre entre l'appareil et le visage pour ne point gêner l'entrée de l'air.
Pendant dix minutes environ le malade n'éprouva rien de notable ; mais bientôt ses yeux s'injectèrent, il devint loquace, délirant comme un homme ivre; sa respiration devint précipitée, sa peau se couvrit d'une sueur abondante, enfin son agitation devint telle que trois infirmiers durent le contenir. Néanmoins la sensibilité n'était pas abolie. Je me trouvai en ce moment dans un état de perplexité facile à concevoir. D'une part, l'agitation du malade ne me permettait pas de pratiquer le taxis, encore moins la herniotomie, et je me voyais contraint, ou de l'abandonner au lendemain,
(1) Note citée de M. Robert.
2/i6 ACCIDENTS DE l'ÉTIIÉRISATION.
ce qui me paraissait dangereux, vu l'état avancé de l'étranglement, ou de continuer i'éthérisalion pour obtenir l'insensibilité et l'immobilité complètes. D'une autre part, continuer î'éthérisation me paraissait une chose grave ; mais comme ni mon expérience ni celle d'autrui ne m'avaient appris qu'il y eût péril imminent pour la vie, je me décidai en faveur de ce parti ; je continuai donc l'inhalation du chloroforme, et ce fut seulement au bout d'une demi-heure que l'agitation se calma, que les muscles se relâchèrent, et que je pus enfin procéder au taxis. Celui-ci fut continué pendant près d'un quart d'heure, mais sans succès, et je dus alors pratiquer immédiatement l'opération. Celle-ci présenta quelques difficultés spéciales qui en prolongèrent la durée; la hernie était formée par le caecum et irréductible comme les hernies de ce genre, de sorte qu'après avoir débridé le canal inguinal, je crus devoir ouvrir l'intestin pour mieux assurer le cours des matières fécales.
Pendant l'opération, qui dura au moins vingt-cinq minutes, le malade s'agita plusieurs fois ; mais il fut immédiatement replongé dans l'état aneslhésique par des inhalations de courte durée. Après l'opération il se réveilla. Son pouls était petit et fréquent ; il était abattu et conservait encore un peu de délire, ce qui m'engagea, par mesure de précaution, à le faire vêtir de la camisole. Au bout d'une heure, sa raison était entièrement revenue. Il pria l'infirmier de service de lui ôter ce vêtement qu'il trouvait incommode, il but à plusieurs reprises ; il était calme et ne se plaignait de nulle part. 'Vers une heure du matin il demanda encore à boire ; mais une demi-heure après, l'infirmier, s'étant approché de son lit, le trouva mort. Il avait expiré sans bruit, sans agitation, sans même que ses voisins eussent pu s'en apercevoir.
L'autopsie cadavérique fut pratiquée le 1" septembre au matin, trente heures après la mort. Il n'y avait pas de rigidité ; le cou et la face étaient violacés et comme ecchymoses, le cerveau et les méninges fortement injectés, les poumons souples et crépitants, mais partout gorgés de sang noir. Les cavités du cœur droites et gauches contenaient aussi une grande quantité de sang noir, à demi coagulé, et sans mélange aucun de fluides aériformes. Le foie contenait une telle quantité de sang, que lorsqu'on le coupait, ce liquide ruisselait en nappe à la surface des incisions ; la rate était également distendue.
11 n'existait aucune trace de péritonite. La hernie était formée par le ca3cum et n'offrait pas de sac ; elle était, dans toute son étendue, entourée de tissu cellulaire lâche et filamenteux. En se précipitant au dehors, l'intestin avait exécuté un mouvement de demi-rotation sur son axe, de telle sorte que l'appendice iléo-cœcal , entraîné en avant, formait une espèce de demi-collior autour do la terminaison de l'intestin grêle.
C'était là le seul obstacle qui s'opposât mécaniquement à la circulation des matières ; et cet obstacle, l'opération ne l'avait ni découvert ni détruit (1).
Le fait, ici, est plus significatif : la mort survient quatre heures après l'inhalation ; elle se relie aux phénomènes initiaux par la persistance d'un peu de délire ; mais si l'on tient compte de la nature et de la durée des accidents qui entraînent si souvent l'épuisement sans retour des forces nerveuses, on reconnaîtra combien il est difficile de se prononcer à cet égard. Il en est de même dans l'observation suivante que M. Pamard (d'Avignon) vint communiquer à l'Académie de médecine.
Observation. — Le nommé Casson-Dambras, âgé de vingt-sept ans, soldat au 54^ de ligne, fut, il y a quatorze mois, saisi d'une vive douleur à la jambe gauche, accompagnée d'un craquement, en se livrant à des exercices gymnasUques qu'il fut obligé de cesser immédiatement; il remarqua qu'il s'était formé une petite tumeur à la partie interne et supérieure de la jambe gauche, correspondant au péroné, ayant, dit-il, le volume et la' forme de la moitié d'un œuf. La marche était pénible, mais il n'en résultait pas d'augmentation de volume dans la tumeur. Envoyé à l'hôpital de Tulle, il subit un traitement antisyphilitique; on fit aussi usage des fondants et des résolutifs. La maladie faisant des progrès constants, Casson voulut rejoindre son régiment et il vint à Avignon où il fut obligé d'entrer à l'hôpital le 1 5 janvier de cette année.
Le malade fut examiné avec soin. 'Voici quel était son état : Santé générale bonne; la jambe gauche offre au côté externe une tumeur volumineuse pyriforme. dont la grosse extrémité est tournée en haut et s'étend depuis l'extrémité supérieure du péroné jusqu'à sa partie moyenne. Il est évident que cet os est compris dans la tumeur , mais la possibilité de déterminer de légers mouvements de glissement sur le tibia nous annonçait que ce dernier ne participait pas à la maladie.
Cette tumeur, examinée avec soin, offre évidemment une coque osseuse mince qui donne la sensation, lorsqu'elle est pressée fortement, du froissement d'une enveloppe formée par un parchemin sec et épais; lorsqu'on la déprime, elle reprend immédiatement sa form.e ; on n'y aperçoit ni fluctuation, ni bruit de souffle, ni battement artériel, enfin aucun des caractères des tumeurs anévrysmales, quoique le début de la maladie nous eût porté à croire à l'existence d'une tumeur de celte nature.
Dans la position oi^i se trouvait ce malade, il était évident qu'on ne
(1) Note citée de M. Robert.
2^8 ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISATION.
pouvait lui conserver la vie qu'en le débarrassant d'une affection qui faisait des progrès constants, qui le rendait impropre à toute espèce de travail, et qui avait résisté à tous les traitements mis en usage jusqu'à ce jour. Devait-on procéder à l'amputation du membre, ou se borner à l'ablation de la tumeur? Ce dernier parti nous parut celui qui devait être préféré, et nous y procédâmes le 20 janvier, de la manière suivante :
Le malade a été soumis à l'inhalation du chloroforme par le procédé suivant, qui est celui que nous employons toujours : un sac de baudruche, pareil à ceux dans lesquels on renferme habituellement du tabac à fumer, contient deux ou trois petites éponges; on y verse un flacon contenant environ 4 grammes de chloroforme, et on le place immédiatement devant la bouche et le nez du malade, en laissant arriver une certaine quantité d'air atmosphérique. Le malade, après quelques minutes, ne s'endormant pas comme on l'observe habituellement, je fis verser une seconde dose dans le sac, qui amena au bout de quelques instants l'anesthésie.
Je pratiquai immédiatement l'opération. Une incision longitudinale s'étendant de la tête du péroné à son tiers inférieur fut croisée horizontalement par une incision en T, pratiquée à la partie supérieure. Les téguments furent disséqués avec soin et la tumeur isolée ; nous passâmes un couteau interosseux entre le tibia et le péroné au-dessous du point où se terminait la tumeur à la partie inférieure, et nous sciâmes le péroné avec une scie à chaîne. La tumeur fut ensuileouverte pour en faciliter l'ablation ; elle contenait une quantité considérable de caillots sanguins durs, anciens. Nous avions affaire à un anévrysme de l'os, le doute n'était plus permis.
Toute la tumeur fut enlevée, et nous désarticulâmes la tête du péroné qui était comprise dans la coque de la tumeur anévrysmale. L'artère péronière fut liée, ainsi qu'une jumelle inférieure ; l'hémorrhagie ne fut pas considérable et l'opération fut faite avec la promptitude désirable; cependant, avant qu'elle fût terminée, le malade fut saisi d'une syncope inquiétante, qui nécessita l'usage de l'ammoniaque. Dès que l'appareil fut appliqué, on porta l'opéré dans son lit. Des frictions avec des linges chauds furent faites sur la région précordiale et sur les membres ; une potion tonique et ammoniacale fut prescrite. Cependant la chaleur du corps ne se rétablissait pas, le pouls restait insensible.
Le malade avait une répugnance invincible à prendre la potion ; il était dans son lit, accablé, ne se plaignant pas, mais sans chaleur et sans force. Pendant la nuit, il eut un peu de délire.
Le lendemain, l'état général persiste et le malade déclare ne pas souffrir, mais le corps est toujours froid et le pouls insensible ; il y a eu des vomissements. Le 2 ^4, quatre jours après l'opération, l'état général est toujours aussi mauvais, quoique le malade ait pris des bouillons et les ait con-
serves facilement, il se plaint d'avoir souffert de la jambe que nous avions examinée les jours précédents et qui n'offrait rien de fâcheux. Ce jour-là elle était couverte do phlyctènes ; il y avait commencement de sphacèle.
Des cataplasmes saupoudrés de quinquina, ce remède donné à l'intérieur, ainsi que le vin de Bordeaux, le café, rien n'a pu relever les forces; elles sont toujours allées en déclinant, et Casson est mort le 28 janvier, neuf jours après l'opération, sans avoir recouvré ni chaleur, ni développement dans' "le pouls, enfin aucun de ces symptômes qui annoncent la réaction qu'on observe à la suite des grandes opérations. L'autonsie futpratîquée vingt-quatre heures après la mort : nous trouvâmes la jambe sphacélée jusqu'au genou, où l'on rencontrait une infiltration qui tend à séparer les parties vivantes de celles qui sont'morti fiées ; le tronc poplité, les artères tibiales sont intacts; l'artère péronière a été coupée et liée; les nerfs et les veines n'ont pas été intéressés; le tibia est sain.
Examen de la pièce anatomique. — • La tumeur est formée aux dépens du péroné, qui est renflé depuis son extrémité supérieure jusqu'à sa partie moyenne; elle a 25 centimètres de circonférence et 1 8 de long. Elle est formée par une enveloppe osseuse mince, donnant une sensation analogue à celle produite par une coquille d'œuf lorsqu'on la déprime, présentant dans certains points une absence de substance osseuse remplacée par un tissu fibreux ayant l'aspect du périoste.
L'intérieur de la tumeur est rempli par une masse considérable de caillots anciens, durcis, contenus dans une vaste cavité offrant des cloisons osseuses qui ont été comparées par M. Mazel, mon interne, à l'aspect produit par la base du crâne vue de loin lorsque la voûte a été enlevée. 11 ne nous a pas été possible de préciser exactement le point de pénétration des vaisseaux qui alimentaient ces vastes tumeurs sanguines {\).
Il s'agit, dans l'exemple précédent, de l'ablation d'une tumeur très considérable ; tous les chirurgiens savent que ces sortes d'opérations prédisposent d'une façon spéciale aux syncopes, à l'épuisement de l'innervation. D'un autre côté, après quatre jours passés dans cet état adynamique, le membre se couvre de phlyctènes, il existe un commencement de sphacèle. Est-ce l'état de prostration du sujet qui a déterminé la gangrène? Est-ce le mauvais état du membre opéré qui, frappé de mort, tenait sous sa dépendance l'état général, et finit par faire succomber le blessé au neuvième jour? Dans ce conflit d'éléments palholo-
(1) Gazette des hôpilauT, 18.-i2, p. 167.
250 ACCIDENTS DE l'ÉTHÉRISATION.
giques graves, quel est le rôle qu'il est possible d'allribnor au chloroforme? En présence de tant d'incertitudes, le mieux est de ne pas se prononcer.
Par ces quelques exemples, on peut se convaincre que la question des accidents mortels survenus tardivement à la suite de l'étliérisation est remplie d'incertitudes et ne peut se juger que par des approximations contestables; pourtant, s'il n'est pas démontré que la mort résulte directement de l'influence anestbésique prolongée, le contraire n'est pas mieux établi : aussi, dans la crainte de voir l'action déprimante de l'étbérisme s'ajouter à d'autres influences du même ordre, et aggraver d'autant la situation du malade, il est recommandé de s'abstenir dans ces situations extrêmes.
^ H. — Morts subîtes survenues penilnut l*ailministi'atîon des
anestliésiques (1).
1° AVEC l'ÉTHER.
Observation I. — Le 1 0 juillet 1 847, à quatre heures du matin moins vingt minutes, le nommé ***, ouvrier serrurier, Bavarois d'origine, âgé de quarante-cinq ans, affecté d'une tumeur cancéreuse au sein gauclie, datant de sept mois environ, fut soumis à l'éthérisation au moyen de l'appareil de Charrière, le même dont l'emploi avait déjà été couronné de succès dans plusieurs opérations précédentes. Le malade, homme d'une constitution assez robuste, que l'affection cancéreuse n'avait pas encore détérioré, était à peine soumis depuis deux à trois minutes à la vapeur de l'éther, que déjà une vive excitation se manifestait, le tronc et les membres étaient agités de soubresauts et de secousses violentes que contenaient difficilement plusieurs aides. En même temps la respiration devenait précipitée et la face s'injectait. Tout en faisant de violents efforts pour débarrasser sa bouche de l'instrument, le malade se livrait à un parlage continuel non distinct et ressemblant au délire de l'ivresse. Ces phénomènes avaient duré cinq minutes quand , en piquant la peau avec une épingle , on s'assura que la sensibilité n'était pas encore anéantie. On continua à faire
(l) Comme nous aurons fréquemment recours, dans la suite, aux observations de mort subite, nous leur avons donné des numéros d'ordre pour rendre plus faciles les recherches et les vérifications.
MORTS SUBITES PENDANT L'ADMTNISTRÂTÏON DE l'ÉTHER. 251
fonctionner l'appareil, mais en ouvrant aux vapeurs éthérées une issue aussi large que le permettait l'instrument, car le robinet qui leur livre passage n'avait parcouru jusque-là que la moitié de sa rotation et progrès-* sivement.
Au bout de cinq minutes, à partir de cet instant, et de dix minutes à partir du début de l'expérience, la résolution, l'immobilité des membres étaient complètes, l'insensibilité non douteuse ; la respiration s'accomplissait haute, lente, mais exempte de râle; la face, dont les muscles avaient cessé de s'agiter, était d'un rouge violacé; la peau antérieure de la poitrine offrait la même teinte; les pupilles, dilatées et immobiles, remontaient en haut sous les paupières supérieures.
L'appareil à éthérisation ayant été enlevé, le chirurgien jugea qu'il était temps de pratiquer l'ablation de la tumeur. L'incision à peine commencée, n'avait encore donné issue qu'à une petite quantité de sang noir, lorsqu'on s'aperçut de la décomposition des traits, devenus entièrement violacés, et de la lenteur de la respiration. Le pouls, touché en ce moment pour la première fois, était mou, plein et très lent; tout à coup il cessa de battre, tout était tini.
Douze minutes plus tôt, le malheureux comptait sur l'éthérisation pour éviter les angoisses de la souffrance! A-t-il eu un mécompte, lui? Nous ne le croyons pas, car son mal, ainsi qu'on l'a reconnu plus tard, était de ceux qui récidivent toujours, de ceux qui, quoi qu'on fasse, déterminent d'atroces douleurs et une sorte de désorganisation lente. Mais pour la science quelle déception I L'habile opérateur demeura consterné en face d'un résultat aussi inattendu, qui, par un singulier hasard, n'était un bonheur que pour la victime... Pour nous qui écrivons ces lignes et qui avons été témoin impartial des moindres circonstances, nous pouvons affirmer que nul n'a failli à son devoir dans cette malheureuse affaire. Au lieu et place de l'opérateur nous eussions agi de même ; et si une responsabililé quelconque devait peser sur lui, nous tiendrions à honneur de la partager.
L'autopsie du sujet fut pratiquée vingt-deux heures après la mort. Lo cerveau, les poumons, le cœur, le foie, les reins, la rate exhalaient à chaque incision de leurs tissus une très forte odeur d'éther. Le sang des vaisseaux était fluide, d'un noir foncé, comme visqueux ; le sang qui engorgeait toute la face postérieure des poumons présentait une consistance et une coloration assez analogues à celle de la mélasse. La face antérieure des poumons était seulement remplie de mucosités écumeuses. La muqueuse des bronches, de la trachée et du larynx était fortement injectée; la rate ressemblait presque à de la lie de vin, tant elle était ramollie à l'intérieur.
Ces diverses circonstances de l'autopsie nous portent à croire que la mort a eu lieu tout à la fois par asphyxie et par un empoisonnement dû à la
252 ACCIDENTS DE L'ÉTIIÉRISATION,
saturation excessive des organes par les vapeurs élhérées, entraînées par la circulation du sang (1).
Un deuxième fait a été communiqué par M. Barrier, chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu de Lyon, à M. Robert, qui en fit part à la Société de chirurgie.
Observation II. — Le 26 août 1852, entra à l'Hôtel-Dieu de Lyon une femme âgée de cinquante-trois ans, affectée d'un ostéosarcome du maxillaire supérieur droit. L'état général de cette femme n'était pas trop satisfaisant, elle montrait bien plus que son âge ; elle était faible, amaigrie ; le teint était p51e, même jaunâtre, comme dans la cachexie commençante. M. Barrier, sur sa première impression, hésita de l'opérer. D'après les vives instances de la malade, il s'y décida cependant, mais il désirait se dispenser de l'éthériser, en raison de l'état général, craignant que sa faiblesse ne rendît dangereuse l'inhalation des anesthésiques, et à cause de la nécessité de l'opérer assise. Il céda cependant à ses supplications, et l'opération fut pratiquée le 1 1 septembre 1852.
La malade fut promptement endormie par l'éther ; le procédé suivi fut celui de l'éponge placée dans une vessie. « Je puis, dit M. Barrier, affirmer que nous étions sur nos gardes, et qu'un aide tenait l'artère sous son doigt. L'aneslhésie étant complète, je commençai l'opération par l'incision des parties molles, ce qui obligea d'écarter l'éponge de dessous le nez; par conséquent, l'air pouvait passer en assez grande quantité par les narines; je liai quelques vaisseaux sur les bords de l'incision et j'allais attaquer l'os avec le ciseau. Une minute plus tôt, j'avais déjà porté le ciseau sur les limites de la tumeur, et coupé l'apophyse montante, quand je m'aperçus, et les assistants avec moi, que la respiration s'arrêtait. Je suspendis l'opération, et je fis complètement retirer l'éponge qu'on avait jusqu'à ce moment approchée et éloignée alternativement des narines, suivant les mouvements de la manœuvre respiratoire. L'alarme fut grande et partagée par tous les assistants. La respiration avait cessé, et le pculs ne se sentait pas au poignet ni à la région précordiale, ou n'y était perçu que d'une manière très douteuse. Aussitôt la malade et son fauteuil furent renversés en arrière pour placer le corps et la tête dans une position horizontale. La face était extrêmement pâle, cadavéreuse; les yeux ternes et immobiles. Frictions sur les tempes et la poitrine avec le vinaigre et l'ammoninque, compression alternative du thorax et de l'abdomen pour exciter les mouvements respiratoires, insufflation dans la trachée avec une sonde d'argent, tout resta inutile. L'autopsie ne put être faite.
(1) Journal des connamance!^ médicales et chirurgicales, 1842, p. 720.
MORTS SUBITES PENDANT l'aDMINISTRATION DU CHLOROFORiME. !^53
« La quantité délher, non pas absorbée, mais employée, fut au plus de 30 grammes, L'hémorrhagie fut peu considérable, et le sang ne coula pas dans le pharynx (1 ). »
Observation III. — Une femme âgée de vingt-sept ans, soignée par le docteur Alonzo Clarke, arriva à l'hôpital de Belle-Vue, se plaignant de douleurs de tète très intenses et très fréquentes, assez fortes parfois pour la faire crier et la mettre hors d'elle-même. Pendant les quatre ou cinq dernières semaines, il y avait une grande instabilité dans sa contenance, et une tendance à rouler en bas du lit, invariablement du côté gauche.
L'éther sulfurique seul apaisait les maux de tête. Ce moyen agissant efficacement, on avait administré cet agent à trois reprises à la dose de deux ou trois drachmes (8 à I 2 gr.), sans résultat fâcheux. Après avoir ainsi passé trois mois dans l'hôpital, l'éther fut administré comme il l'avait été déjà, et en quelques minutes la respiration volontaire cessa, et l'aspect général devint quelque peu livide, le pouls étant rapide, mais assez fort. Elle fut portée vers la croisée, et la respiration artificielle fut continuée pendant sept heures, pendant lesquelles on eut recours à des expédients variés. Le pouls resta perceptible pendant vingt minutes, et la couleur livide fit place à une coloration plus vive pendant quelques heures. A l'autopsie, on trouva une tumeur occupant le lobe droit du cerveau. Le sang était partout fluide et d'une couleur sombre, et les veines de la tête contenaient une quantité notable d'air (2).