NATURE DE LA MORT SUBITE PENDANT L'ANESTHÉSIE
moins de sang, se trouve dans un état de fatigue comparable à celui qui succède à toute excitation et dont les nerfs moteurs du cœur supportent le contre-coup.
b. Poumons. — L'action sympathique des poumons sur le cœur est beaucoup plus commune et mieux connue que la précédente. Que ceux-ci soient le siège d'une altération pathologique récente ou ancienne, qu'ils soient seulement menacés dans leurs fonctions, il arrive fréquemment que des troubles plus graves éclatent du côté du centre circulatoire, et font que le mécanisme delà mort est tout différent de celui que l'on était en droit de pressentir : il y a menace de mort subite ou violente par asphyxie, et le sujet succombe aune syncope. C'est là précisément ce qui, chez l'homme, rend complexe le fait de l'asphyxie, et plus difficile l'étude qui s'y rattache. Cette particularité a frappé de bonne heure les médecins légistes. Ils ont remarqué que dans des cas nombreux de submersion, de strangulation ou de suffocation, l'individu perdait subitement connaissance, le cœur cessait de battre, et la mort survenait sans être indiquée par les signes habituels de Tasphyxie. Dans l'ouvrage de Marc, il est question de cette suspension inattendue des battements du cœur, avant l'apparition de l'asphyxie, et après avoir indiqué dans quelles circonstances elle se produit, il ajoute : (( Dans toutes ces occasions, les propriétés vitales peuvent en peu d'instants cesser jusqu'à l'anéantissement apparent, et elle aura d'autant plus de promptitude que le sujet était plus vigoureux. On n'a plus reconnu la moindre trace des battements du cœ.ur chez des jeunes gens qui, cependant, n'étaient pas restés une minute entière sous l'eau. » Dans ces circonstances les détails de l'autopsie mettent hors de doute l'existence de la syncope, à l'exclusion de l'asphyxie ou de quelque complication inattendue du côté des centres nerveux. « Leurs poumons, ajoute cet autour faisant allusion aux mômes sujets, étaient semblables à ce que sont ces organes après une profonde inspiration. Ils étaient distendus d'une manière égale, remplissaient complètement la cavité thoracique, et
leur coloration était normale; quelquefois même, ils étaient un peu plus pâles que dans l'état naturel. En les incisant il en sortait une liqueur blanchâtre, écumeuse sans être visqueuse, avec légère effervescence, mais sa quantité n'était pas plus considérable que dans les cas où la respiration a été brusquement
interrompue Quoique ces circonstances autorisassent ta
présumer l'existence d'un engorgement sanguin dans le cerveau, on n'a jamais rien trouvé de semblable, pas plus dans les sinus que dans les vaisseaux et les ventricules cérébraux (1). » On peut constater l'intervention de la syncope, comme cause de mort, dans toutes les circonstances où il survient des troubles considérables, et surtout un arrêt brusque de la fonction respiratoire. Mais ce n'est pas toujours à beaucoup près avec la même fréquence. Elle est rare, à peu près inconnue, quand l'appareil reste dans les mêmes conditions aérostatiques, c'est-à-dire dans les cas où l'inspiration et l'expiration continuent à s'exécuter librement. Elle atteint, au contraire, son maximum de fréquence, quand les voies aériennes sont brusquement et complètement obturées, ou, en termes plus généraux, quand l'ébranlement nerveux qui résulte de l'état de suffocation vient s'ajouter à la gêne mécanique de l'acte respiratoire. On a voulu faire, de la syncope provenant dans ces circonstances, une complication, et reléguer ainsi à un rang secondaire son rôle dans le mécanisme de la mort. Nous l'avons déjà dit, il n'y a pour nous d'autre asphyxie que l'asphyxie progressive, à sang noir, reconnaissable pendant la vie et après la mort. Or, dans ces cas complexes, embarrassants, il n'en existe aucun signe. Tous les auteurs le reconnaissent. D'ailleurs cet accident n'a pas eu le temps matériel de se produire, car avant la mort, il s'écoule quelquefois un temps moins long que l'intervalle de deux mouvements respiratoires. Dès lors la syncope est tout aussi primitive que si elle se fût déclarée
(l) Marc, Nouvelles recherches sur les secours à donner aux noyés cl aux aspliyxiés. Paris, 1835, p. 1G0.
392 xNATURE DE LA MORT SUBITE PENDANT l'ANESTIIÉSIE.
SOUS une tout autre influorice, une action morale, par exemple. L'occasion seule diiïcre : dans un cas, elle est exclusivement psychique ; dans l'autre, elle est d'ordre organique. Loin d'être une complication de l'asphyxie, la syncope est précisément un ohstacle à son développement, à cause du ralentissement si considérable qu'elle apporte dans l'activité vitale. Ainsi s'explique la possibilité de rappeler à la vie des noyés, des hommes enfouis sous des éboulements, bien qu ils aient séjourné dans un miUeu privé d'air pendant un temps beaucoup plus long que ne le comportent les besoins de l'hématose.
L'influence exercée sur les fonctions du cœur par les perturbations brusques et profondes de la respiration a été interprétée de diverses façons. M. Devergie l'attribue à une réaction du moral sur le physique sollicitée par l'horreur consciente du danger.
(( On aurait tort, dit-il, de prendre pour modèle de ce qui se passe dans l'asphyxie par submersion chez l'homme, ce qui s'effectue chez les animaux, et c'est à tort, suivant nous, que quelques auteurs ont conclu des chiens et des chats à l'homme. Chez ces animaux, mus par le seul instinct de la conservation, lutier contre la mort, tel est le but unique de leurs efforts, auquel viennent concourir les facultés instinctives tout entières dirigées vers l'accomplissement de ce résultat. Les conséquences du danger ne sont rien pour l'animal quant à ce qui n'est pas lui; toute influence morale, toute faculté de sentiment est nulle; le moi seul est en jeu. Qu'en résulte-t-il? qu'il se débat longtemps dans l'eau, qu'il y exerce des mouvements jusqu'à ce que ses forces s'épuisent, et qu'il y périt presque constamment par une asphyxie de longue durée... Chez l'homme, au contraire, il a dès le début horreur du danger qui le menace, il en connaît toute la portée. Cette horreur est tellement grande, que la crainte de ne pouvoir jamais parvenir à s'en échapper lui ôte toutes ses forces, et le jette dans le collapsus le plus complot. A ce sentiment si profond de crainte vient se joindre l'ichje d'une séparation à toujours de ce qui
lui est cher, et tant d'autres sentiments ou passions qui l'assiègent et constituent pour lui une agonie prématurée. De là une lutte courte contre la cause de la mort, de là la syncope qui survient après les premiers efforts, de là une mort mixte et des altérations peu prononcées d'asphyxie, tout en admettant que l'homme conserve pendant un certain temps l'intégrité parfaite de ses facultés intellectuelles... Ajoutons enfin que l'on ne tient pas compte de la différence de sensihilité qui existe entre l'homme et les animaux. Qui n'a pas observé des personnes lorsqu'elles avalent de travers, ainsi qu'on le dit communément : elles sont prises immédiatement d'une difficulté de respirer extraordinaire, pour la plus petite quantité de liquide qui vient à s'introduire dans la trachée, et la suffocation est imminente. Si ce résultat s'observe chez l'homme à l'air libre, et placé dans des conditions possibles de respiration, que doit-il être à l'égard de celui qui se trouve placé dans une masse liquide? La plus faible proportion d'eau produit une gêne imminente et toute nerveuse, toute d'exaltation de sensibilité, et c'est au moment où la sensibilité de la membrane muqueuse et de la trachée vient d'être excitée par le contact du liquide, qu'un nouveau contact opère, renouvelle et exaspère des phénomènes de suffocation incessante (1). »
Il n'est pas indispensable de faire appel aux perplexités dont l'âme d'un noyé peut être assiégée, pour expliquer la syncope ; elle peut être plus simplement attribuée à l'excitation produite par une suggestion instinctive. D'ailleurs l'état du poumon, créé par l'arrêt brusque de la respiration, représente une incitation organique puissante et directe à l'égard de la suspension des mouvements du cœur. Dansun intéressant mémoire, M. Beau(*2) a démontré que, pendant l'immersion complète, les animaux, et, selon toute apparence, l'homme lui-même, maintiennent les voies aériennes convulsivement fermées, c'est-à-dire se placent
(1) Dcvergie, Médecine légale théorique et pratique, 3* édit., t. II, p. 690.
(2) Beau, Recherches expérimentales sur la mort par submersion {Comptes rendus de V Académie des sciences, t. L, p. 1019).
39/î NATURE DE LA MORT SUBITE PENDANT l'âNESTIIÉSIE.
instinctivement dans les conditions que représente tout effort énergique, et qui rendent si bien compte de certaines altérations pathologiques, telles que les ecchymoses pulmonaires ou trachéales, l'emphysème, etc. Des conditions identiques sont la conséquence mécanique de la pendaison et surtout de la strangulation. Or, tout effort inspiratoire un peu violent agit sur le cœur, en rend les battements presque imperceptibles, même à l'aide d'instruments d'une certaine délicatesse. Ce fait déjà signale par J. MûUer a été bien établi et étudié par le professeur Donders et le docteur S. VV. Mitcheli. 11 est facile de le constater chez M. le Groux, à la faveur de sa fissure sternale. On se rend facilement compte de cette réaction par la gêne considérable que l'effort provoque dans la circulation pulmonaire^ et conséquemment dans l'état hydrauhque du cœur. Sans repousser tout à fait l'intervention d'une action mécanique de ce genre, M. Brown-Séquard y voit surtout l'irradiation vers cet organe de l'excitation qui met en jeu les puissances respiratoires, effet comparable à ce que l'on obtient par la galvanisation de la moelle allongée et des nerfs vagues (1). Par analogie, nous attribuons à une syncope les cas de mort subite observés à la suite de l'oblitération accidentelle de l'un des gros vaisseaux du poumon par un caillot migrateur, toutes les fois qu'elle ne peut être justifiée par l'existence de l'asphyxie progressive. Enfin nous serions tentés de rattachera la même cause ces nombreuses morts subites dont le mémoire de M. Devergie (2) est venu révéler la fréquence, et que l'auteur attribue à l'existence d'une congestion puhnonaire. Les motifs sur lesquels il se fonde pour émettre cette opinion sont tous empruntés à l'examen nécropsique, puisqu'il s'agissait exclusivement de sujets livrés sans aucun rcnseigne-
(1) Brown-Séquard, A^oie sur Vassocialion des efforts inspiratoires avec une diminulion ou Varrêl des mouvements du cœur {Journal de la physiologie de l'homme et des animaux, i. I, p. 512).
(2) Dcvcrgic, J)e la mort subite, de ses causes, de sa fréquence suivant Vâge, le sexe et les saisoni< {Annales dliyg. puUL et de mcd. légale, t. XX, p. 145).
ment aux investigations médico-légales. Par conséquent, la seule raison qui permît de croire à une mort par congestion pulmonaire, c'est qu'on l'a constatée à l'autopsie, et l'on n'a constaté qu'elle. Mais une mort subite par congestion pulmonaire équivaut à une mort par asphyxie, car toute mort subite parles poumons se réduit à cela. On devrait alors en retrouver les altérations pathologiques. A leur défaut, il ne reste d'autre ressource que d'attribuer ces accidents à cette variété d'asphyxie nominale qui présente les caractères de la syncope, et que pour cette raison nous confondons avec elle.
B. Causes jwédisposantes. — On considère à juste titre comme exerçant une grande influence sur la production de la syncope, les modifications survenues dans l'état organique de l'appareil moteur de la circulation, et dans les conditions hydrauliques de son fonctionnement. C'est ainsi que toutes les affections organiques du cœur, l'affaiblissement de sa contractilité, la gêne de ses mouvements, qu'elle soit produite par un épanchement dans les plèvres, par quelque tumeur du voisinage, par un trouble subit dans l'état de tension des gros vaisseaux à la suite de l'évacuation d'un épanchement pleurétique ou abdominal, sont considérés comme éminemment favorables à la production de la syncope. Par leur nature et leur mode d'action, ces états pathologiques peuvent être considérés comme des causes prédisposantes à l'égard des influences dont nous avons parlé précédemment.
La constitution du sang , l'état de l'innervation ont aussi une grande importance. Il est reconnu que l'appauvrissement du sang, de quelque cause qu'il provienne, de même que la fatigue des nerfs, favorisent la syncope au même titre que tous les autres troubles nerveux. Nous aurons encore à rappeler dans le paragraphe suivant ces diverses causes prédisposantes, c'est pourquoi nous nous bornons à les mentionner ici.
Par cette énumération on voit quelles influences nombreuses et diverses sont appelées à jouer un rôle, soit isolément, soit en combinant leurs effets, dans la production du même acci-
û96 NATURE DE LA MORT SUBITE PENDANT l'ANESTIÏÉSIE.
dent. Autant il importe de les signaler à l'attention, afin de se mettre en garde contre elles, autant il importe peu à notre sujet de pénétrer la nature de leur obscure réaction. A quelque opinion physiologique on se rattache, et elles sont nombreuses sur ce sujet, la syncope venant s'ajouter, à titre d'accident, à un grand nombre d'évolutions pathologiques pour en obscurcir ou en transformer le tableau, subsiste, comme fait clinique, dans toute son importante simphcité.
§ II. — SyinptôiMCS et foraiici* de Ba syncope.
La syncope a des caractères connus de tous les médecins, et l'on pourrait ajouter de tous les gens du monde. Chacun a observé cette pâleur subite de la face, cette décoloration des lèvres et de la muqueuse palpébrale ; cette détente de tout le système musculaire , entrecoupée parfois de convulsions partielles ; cette suspension soudaine de la circulation et de la respiration, en même temps qu'apparaissent sur la face, le cou et la poitrine de larges gouttes de sueur. Tantôt ce changement se produit avec la rapidité de la foudre, un cri d'angoisse lui sert de prélude ; d'autres fois ce n'est que par des gradations rapides, mais appréciables, que la mort apparente se déclare.
A. Syncope légère, — Le plus souvent la syncope ne présente aucune gravité ; le calme renaît de lui-même , la vie reprend son cours, et il ne reste d'autre trace de ce moment de stupeur cardiaque qu'un certain air d'étonnement, et même chez de rares organisations, le souvenir d'un indicible bienêtre, dont Montaigne et J. J. Rousseau, après l'avoir ressenti, se sont fait les interprètes.
B. Syncope grave. — Ses causes. — Mais si dans l'habitude de la vie, la syncope, sous l'expression adoucie de défaillance , ne constitue qu'un incident sans importance , il est d'autres circonstances où, sans changer de nature, elle devient un accident grave, soudainement mortel.
PERTUnUATION DYNAMIQUE. — SYJNCOPE. 397
Les causes générales de cette aggravation dépendent, soit de l'état organique du cœur, soit de la persistance des troubles fonctionnels qui ont occasionné l'accident, soit de l'état du système nerveux.
Pendant le cours des maladies du cœur, il arrive un moment où l'organe devient tout à fait impropre à sa fonction. Dès lors le moindre trouble, la plus légère émotion suffisent pour la suspendre d'une façon définitive. C'est ainsi que la plupart des affections organiques du cœur, et en particulier les différentes formes d'anévrysmes, l'insuffisance valvulairc, amènent subitement la mort. D'autres fois, bien que l'incompatil)ilité fonctionnelle soit moins manifeste, la syncope est aggravée par un défaut de contractilité. On sait que le tissu musculaire envabi par la dégénérescence graisseuse, perd progressivement son pouvoir contractile ; le cœur, qui est un des sièges de prédilection de cette transformation, en subit nécessairement les conséquences.
La persistance des conditions dans lesquelles s'est déclarée la syncope, la rend aussi très grave en la prolongeant. On conçoit, en effet, qu'une syncope déterminée par un arrêt des mouvements respiratoires, qu'il résulte d'un état convulsif des puissances inspiratrices, ou, ce qui est tout à fait comparable, qu'il provienne de la strangulation, de l'immersion, etc., persiste tant que la respiration ne peut se rétablir, quelle (juc soit d'ailleurs la manière dont on explique sa production. Elle acquiert par cette persistance une très grande gravité, en debors des complications qui s'ajoutent à elle.
Mais c'est dans l'état de l'innervation au moment de l'accident que réside le plus souvent la cause de l'aggravation de la syncope. L'activité nerveuse peut être considérée comme une force ou un réservoir de forces, mis au service de la puissance organisatrice et conservatrice. Son énergie originelle est très variable, mais clic est surtout puissamment modifiée par les différentes conditions d'âge, de sexe, de tempérament, de santé ou de maladie, et par diverses inQucnces transitoires, telles que
398 NATURE DE LA MORT SUBITE PENDANT L'aNESTIIÉSIE.
les émotions morales, la douleur, clc. D'un autre côté, pour se manifester, elle a besoin, avons-nous dit, d'être entretenue et sollicitée par le sang. Plus celui-ci sera altéré, appauvri, moins elle aura d'énergie et de régularité ; plus vite elle sera épuisée. Ces deux éléments, puissance nerveuse congénitale ou acquise, permanente ou temporaire d'une part, constitution du sang d'autre part, représentent assez bien la base de ce que l'on appelle avec raison résistance vitale. C'est pourquoi l'état du sang et des nerfs, état éminemment variable, soumis à d'incessantes fluctuations qui marquent à chaque instant la résultante du mouvement de la vie, et qui n'est l'expression d'aucune prédisposition permanente, comme on avait tenté de le faire admettre, joue le rôle le plus important à l'égard de la gravité comme de la fréquence de la syncope. On comprend de la sorte comment l'excès de la douleur ou la crainte excessive de la douleur frappent de mort subite, soit pendant, soit peu après les opérations chirurgicales. On comprend de la même façon comment certaines aftections ou certaines lésions traumatiques portant une atteinte plus directe aux parties du système nerveux qui offrent moins de force de résistance ou réagissent plus directement sur la circulation, telles que les lésions traumatiques des viscères abdominaux, la hernie étranglée, la contusion ou l'ébranlement du tronc cœliaque, deviennent des causes de mort subite par épuisement nerveux, ou ce qui revient au même, par syncope.
Par l'état du sang se justifie la gravité des syncopes chez les convalescents, chez les sujets affaiblis par la diète, des suppurations prolongées, des affections intestinales, chez les vieillards, chez les femmes en couche, etc. Ici, il est vrai, à l'appauvrissement du sang, provenant et du fait de la grossesse et des pertes utérines, il faudrait sans doute ajouter d'autres iniluences, telles que la douleur du travail, le trouble survenu dans les conditions de la circulation, etc.
PERTURBATION DYNAM[QUE. — SYNCOPE. TïOO
§ III. — .4natoBUic itatiiologique.
La plupart des auteurs s'accordent pour reconnaître que la syncope ne se révèle par aucune allération organique spéciale. Pourtant M. Devergie a mentionné un état pathologique qu'il présume lui appartenir. Se basant sur trois autopsies, il attribue à celle-ci les caractères suivants : « 1" absence de toute congestion d'organe ; 2° état normal de tous les organes ; 3° existence du sang à quantité à peu près égale dans les cavités droites et gauches du cœur' eu égard à leur dimension; Ao peut-être la coagulation du sang à l'état iibrineux dans le cœur (1). ))
Les faits qui nous sont personnels, de même que ceux qui nous ont été communiqués, ne sont point conformes à l'observation de M. Devergie, en ce qui concerne l'état du cœur, et surtout l'existence de caillots fibrineux dans ses cavités. On peut en juger par les exemples suivants :
Chez un jeune convalescent de rougeole, qui succomba à une syncope au moment où, après une garderobe,il remontait au lit, nous n'avons constaté aucune lésion organique appréciable ; le cerveau et les poumons étaient seulement le siège d'une congestion légère. Le système veineux central contenait une certaine quantité de sang noir très fluide ; le cœ.ur, aiïaissé sur luimême, était vide, c'est à peine si le ventricule droit contenait deux cuillerées à bouche de sang très liquide ; nulle part de caillots fibrineux, ni dans le cœur ni dans les vaisseaux.
Chez un second malade, mort de syncope à la suite d'une hémorrhagie nasale, survenue dans le cours d'une fièvre typhoïde, les poumons avaient leur coloration normale, avec moins de congestion hypostatique que l'on n'en observe habituellement à la suite de la fièvre typhoïde. Les deux ventricules et l'oreillette gauche étaient absolument vides, sans trace
(1) Devergie, Mém, cité {ibid., p. 174).
liOO NATURE DE LA MORT SUBITE TENDANT l'aNESTIIÉSIE.
(le caillot; rorcillclte tiroilc seule contenait du sang noir 1res diffïuent.
A l'aulopsie d'un troisième, qui mourut subitement de syncope dans le cours d'une tuberculisation pulmonaire avec cyrrhose commençante, on ne constata rien qui n'appartînt à la tuberculisation. Le cœur gauche, ventricule et oreillelte, était revenu sur lui-même et contracte. Le ventricule et l'oreillette du côté droit renfermaient environ deux cuillerées à bouche d'un sang noir très fluide, no contenant aucun caillot.
Chez un vieillard qui succomba soudainement à une syncope, à la suite de la pénétration d'un volumineux morceau de viande dans les voies aériennes, les poumons étaient partout crépitants, si ce n'est en arrière, où il existait un peu de congestion hypostatique. La trachée et les grosses bronches étaient pâles, sans traces de rougeur ni d'ecchymoses ; mais les bronches de petit calibre avaient une coloration rouge sombre uniforme, et contenaient des mucosités fdantes, indiquant l'existence d'une phlegmasie ancienne. Le cœur était tout à fait vide, ses quatre cavités ne renfermaient pas une seule goutte de sang ; les gros vaisseaux qui s'y rendent étaient également vides; le système capillaire, au contraire, était gorgé de sang fortement coloré, sans être noir toutefois comme dans l'asphyxie.
Enfin, dans un autre cas de syncope, survenu pendant une thoracocentèse, et dont l'observation nous a été communiquée par M. le docteur Maurice Raynaud, ancien interne très distingué des hôpitaux, l'autopsie fut également muette à l'égard des lésions que l'on pouvait attribuer à la syncope.
Dans le remarquable mémoire de M. Mordret , l'auteur rappelle qu'à la suite des morts subites survenues pendant l'état puerpéral, par asphyxie idiopathique ou par syncope, ce qui, pour nous, est la même chose sous des noms différents, il n'existe à l'autopsie aucune lésion analomique. a Les organes » sont trouvés dans leur étal normal, seulement le cœur est
PER'IUUBATION DYNAMIQUE. — SYNCOPE. /jOl
» ordinairement vide, et d'une llaccidité remarquable; on a )) même signale la vacuité de la veine cave dans deux obser- » vations (1). »
Enfin, dans les cas plus complexes, où la mort se rattache moins clairement, mais tout aussi certainement, comme nous l'avons montré, à l'existence d'une syncope, dans ces exemples de mort brusque immédiatement après l'immersion, la strangulation, l'étoufTement, etc., on est frappé de retrouver à l'autopsie les mêmes caractères négatifs. « Les jugulaires, les » veines caves, dit Marc, en parlant d'une catégorie de noyés, » les oreillettes, les ventricules, sont contractés, et ne con- » tiennent presque pas de sang (2). »
M. Tardieu, traçant l'anatomie pathologique de la mort par strangulation, écrit également : « Je n'ai que peu de chose 7> à dire de l'état du cœur, qui n'offre rien d'essentiel; le cœur » est parfois absolument vide (3). »
En comparant entre eux les faits qui précèdent, on voit qu'il n'existe en réahté aucune altération particulière qu'il soit possible d'attribuer à la syncope. La présence de caillots fibrineux ne saurait représenter un caractère d'une certaine valeur; ils ont toujours fait défaut dans toutes les observations que nous avons pu recueiUir. Le cœur et les gros vaisseaux, au contraire, sont flasques, aplatis, et s'ils ne sont pas vides, ils ne contiennent que du sang remarquablement iluide, dont la présence pourrait bien se rattacher à quelque phénomène cadavérique.
Quoique purement négatifs, les signes nécroscopiques de la syncope ne laissent pas d'avoir leur importance dans tous ces cas douteux, et les seuls embarrassants, où la mort subite arrive de deux façons si différentes, sous l'influence de la même cause. Ils permettent de distinguer, rien qu'à l'examen des
(1) Mordrct, De ta mort subite dans Vétat puerpéral [Mémoires de l'Académie de médecine, t. XXU, p. 269).
(2) Marc, ouvr. dfc, p. IGO.
(3) Turdieu, Mém.cité [ibid., p. 135).
Zl02 NATLTiE DE LA iAIORT SUBITE PENDANT L'ANESTHÉSIE.
organes, ce qui appartient à la syncope de ce qui appartient à l'asphyxie.
§ IV. — ïiîft movt subite peaitlant rniiestlicsie a tous les caractères
(le la syncope.
Les développements qui précèdent nous dispensent d'entrer dans de longs détails pour déterminer la nature des accidents graves survenus pendant Téthérisation. Il suffit de comparer ce que l'on observe dans ce dernier cas avec ce qui existe dans la syncope survenue en dehors de l'état éthérique, au point de vue du début des accidents, de leur marche, et des traces positives ou négatives qu'ils laissent après la mort, pour conclure à une identité complète d'effets survenus seulement sous l'influence de causes occasionnelles spéciales. De part et d'autre, même brusquerie, même imprévu dans le début, même symptôme initial traduit par l'arrêt des mouvements du cœur; de part et d'autre, cessation soudaine et simultanée de toute manifestation vitale, si l'on en excepte, chez certains sujets, quelques mouvements respiratoires irréguhers. Tantôt l'inactivité du cœur n'est précédée d'aucun trouble fonctionnel; la syncope paraît être le résultat d'une excitation psychique. Le plus souvent, comme on peut s'en assurer dans nos tableaux synoptiques, elle est préparée par un arrêt brusque de la respiration, déterminé par l'état convulsif des muscles inspirateurs, le spasme de la glotte, etc. C'est ainsi que pendant l'anesthésie, les troubles fonctionnels du côté de l'appareil respiratoire, se représentent avec l'influence fâcheuse sur la production delà syncope, que nous leur connaissons en dehors de l'état anesthésique. Enfin, dans quelques cas, la syncope est causée par un trouble accidentel dans les conditions physiques de la circulation, comme il arrive pendant les mouvements excessifs, et surtout à la suite d'un changement brusque dans la position du malade.
Les renseignements fournis par l'état des organes après la
PERTUKUATION DYNAMIQUE. — SYNCOPE. /{03
mort ne sont pas moins explicites. La substance cérébrale est saine. Quelques observateurs ont mentionné, il est vrai, un peu de congestion; d'autres, un état anémique, exsangue, œdémateux du cerveau. Ces remarques de détail, et surtout leur diversité, témoignent clairement que du côté des centres nerveux, la mort n'est expliquée par aucune altération organique appréciable.
Le cœur est toujours flasque, comme flétri; son tissu est mou, friable, fréquemment infiltré de graisse appréciable à l'œil, au toucher, ou constatée directement au microscope ; deux fois il existait un épanchement abondant dans le péricarde et une autre fois, chez un rhumatisant, des adhérences étendues entre les deux feuillets de la séreuse. On sait combien de pareilles conditions organiques favorisent l'apparition de la syncope. Les cavités du cœur sont effacées par l'alTaissement de leurs parois; souvent elles sont vides : cette particularité est exphcitement mentionnée dans dix observations, c'est-àdire dans prés d'un huitième des cas (1). En général le cœur gauche seul est exsangue ou presque exsangue ; le cœur droit renferme du sang noir et Hquide ; les artères sont vides ; les veines, surtout dans le voisinage du cœur, sont remphes d'un sang très fluide. On ne rencontre nulle part, ni dans le cœ.ur, ni dans les vaisseaux, soit des caillots fibrineux, soit de ces caillots volumineux, sans cohésion du sang asphyxié. Deux observations font exception : l'une mentionne l'existence de quelques petits caillots fibrineux dans le ventricule droit; dans l'autre le sang fut trouvé fortement coagulé dans toutes les cavités du cœ.ur ; mais ici on avait fait usage de l'électricité parmi les moyens employés pour rappeler le malade à la vie, et M. Snow, dans les remarques dont il fait suivre la relation du fait, attribue à cette circonstance la coagulation du sang et la ■- formation des caillots fibrineux. Il cite, à l'appui de son opinion, une expérience dans laquelle,
(1) Voyez nos tableaux synoptiques.
hOà NATURE DE LA MORT SUBITE PENDANT l'ANESTIIÊSIE.
après avoir essayé de rappeler à la vie, par réleclricité, un chat empoisonné par le chloroforme, il n'obtint d'autre résultat que la coagulation du sang dans les vaisseaux, et la formation de caillots fibrineux, privés de matière colorante (1) . Nous devons ajouter que rien de semblable ne s'est présenté à notre observation, dans les cas où nous avons fait usage du même moyen, chez les animaux, quelle qu'ait été l'intensité du courant. Précédemment nous avons établi, d'après les faits, que ni la coloration du sang, ni l'état des organes, ne démontre Texistence de l'asphyxie ou de toute autre mort subite par lésion organique. Les résultats de l'autopsie sont donc entièrement négatifs comme dans la syncope. La présence assez commune de bulles d'emphysème, d'ecchymoses pulmonaires, ou de rougeurs trachéales, de même que l'état vultueux de la face, la congestion veineuse observée au moment du danger, ont pu donner le change, mais leur existence n'a rien de contradictoire avec l'idée d'une syncope. Les déchirures du poumon ou du réseau capillaire bronchique sont moins un signe d'asphyxie que la conséquence d'un effort violent. Or, les conditions de l'effort se trouvent fréquemm.ent réalisées pendant la période convulsive de l'éthérisme ; elles ont plusieurs fois marqué le début des accidents. Rien de surprenant que les altérations pathologiques qui en dépendent se rencontrent après la mort.
En appréciant à ce point de vue les diverses circonstances qui ont marqué l'apparition des accidents de la chloroformisation, en les coordonnant entre elles et s'aidant des résultats de Fautopsie, on parvient à dégager de tous ces faits, en apparence assez dissemblables pour servir de point d'appui aux opinions les plus opposées, telles que, pénétration de l'air dans les veines, lésions organiques du poumon, asphyxie accidentelle, etc., etc., la notion d'un accident spécialà l'organisation de l'homme, et empruntant aux conditions dans lesquelles il se pro-
(I) Snow, oiivr. cilé^ p. 181.
PERTURBATION DYNAMIQUE. — SYNCOPE. /l05
duit, les raisons de sa gravilé. Faisant abslraction des cas cxccplionnels dans lesquels on pourrait supposer que la mort est le résultat d'une administration imprudente ou excessive, les faits démontrent que la mort subite pendant l'éthérisation est toujours le résultat d'une syncope accidentelle. Ce que nous avons dit des conditions qui exercent une intluence sur la gravité de cet accident doit suffire pour expliquer pourquoi, léger de sa nature, il est assez souvent mortel pendant la chloroformisation pratiquée à l'occasion d'une opération chirurgicale. Les conditions organiques et morales les plus fâcheuses se joignent en effet à l'oppression directe des forces nerveuses pour faire de la syncope, dans ces circonstances, une syncope grave .
Après avoir bien établi la possibilité et l'existence de la mort subite par syncope cbloroformique, M. Robert (1) a rattaché un certain nombre d'accidents à une sidération du système nerveux : au lieu d'une sidération nerveuse générale, d'autres auteurs ont invoqué une sidération du système cardiaque. En y réfléchissant, on voit que cette cause de mort subite, placée sous un chef spécial, à côté de la syncope, constitue un double emploi : ou bien elle se rapporte à une forme particulière d'action toxique s' exerçant sur tout ou partie du système nerveux ; or, nous avons précédemment exposé les motifs sérieux qui militent contre une telle assertion : ou bien, ce qui nous paraît mieux représenter la pensée des auteurs, elle a pour but de peindre la brusquerie de l'accident. Dans ce cas, elle ne se rapporte point à la nature du fait, elle sert seulement a préciser un de ses caractères, la brusquerie. Alors elle devient un double emploi : toute syncope est brusque, soudaine, c'est là son caractère fondamental ; toute syncope est un épuisement, une sidération des forces nerveuses, dans la plupart des cas incomplète, momentanée, dans d'autres grave, définitive. Nous applaudirions volontiers aux efforts tentés pour peindre
(1) Bulletin de chirurgie, t. IV, p. 215.
à06 CAUSES DE LA SYNCOPE CHLOROFORMIQUE.
avec plus (Fénergie l'émouvant tableau que présente la chloroformisation malheureuse ; nous ne saurions accepter une qualification qui ne rappelle à l'esprit aucun fait nouveau, mais seulement le mode particulier suivant lequel le fait se produit. Par conséquent, pour éviter toute confusion dans les esprits, nous établirons que la mort subite par sidération et la mort subite par syncope, ou si l'on veut par syncope foudroyante, ne représentent qu'une seule et même forme d'accident.
ARTICLE YI.