LA VALEUR DES TONS
Nous voudrions avoir à notre disposition toutes les ressources de laplume la plus habile pour traiter, suivant l’importance du sujet et avec toute la clarté qu’il demande, la grande question de la valeur des tons, question qui semble surgir aujourd’hui comme un principe nouveau; car, bien que les maîtres hollandais en aient montré dans leurs œuvres une constante préoccupation et une admirable entente, nul de ceux qui, parmi eux, nous ont laissé des notes écrites ne l’a traitée, au moins d’une manière spéciale.
On entend par valeur de ton la coloration plus ou moins puissante
PRINCIPES ÉLÉMENTAIRES DE L’ART
qui appartient à chaque objet, selon sa distance ; l’étude des valeurs relatives est donc pour le peintre la base, la pierre fondamentale de son œuvre; car il doit, bien entendu, représenter la nature, non parles petits détails ou le coloris, qui ne sont que des accessoires, mais par les valeurs et les rapports que ces valeurs ont entre elles.
En pei quant, cherchez plutôt la valeur que la couleur ; de cette manière, vous deviendrez un vrai coloriste.
Telle est l’importance dos valeurs que, la peinture terminée, il faut, pour ainsi dire, pouvoir les numéroter, et que, dans une œuvre consciencieuse, on ne doit jamais trouver deux fois le môme numéro, c'est-à-dire deux valeurs semblables.
Plusieurs moyens s’offrent au peintre pour faciliter cette recherche indispensable des valeurs :
Il peut revoir son œuvre à la fui du jour : à ce moment, sur le tableau comme dans la nature, les détails s’atténuent, s’effacent presque, et les valeurs composant l’ensemble restent seules.
Il peut placer son tableau devant une qlace : l’œuvre, se trouvant renversée, prend un aspect nouveau, qui rend plus sensibles les rapports des valeurs entre elles.
Enfin, il peut renverser son tableau la tète en bas : le sujet s’anéantit complètement; les valeurs seules subsistent sous forme de taches dont il est facile d’apprécier la dégradation et les rapports.
Eugène Fromentin s’explique en ces termes sur les valeurs, dont il a fait dans son œuvre une si brillante et si savante application.
« Notre art pittoresque, genre historique, genre, paysage, nature morte, s’est compliqué depuis quelque temps d’une question fort à la mode et qui mérite en effet de nous occuper; car elle a pour but de rendre à la peinture et au dessin un de ses moyens d’expression les plus délicats et les [dus nécessaires. Je veux parler de ce qu’on est convenu d’appeler les valeurs.
« On entend par ce mot d’origine assez vague, de sens obscur, la qualité de clair ou de sombre qui se trouve contenue dans un ton. Exprimée par le dessin et par la gravure, la nuance est facile à saisir : tel noir aura, par rapport au papier qui représente l’unité de clair, plus de valeur que tel gris.
PRINCIPES GÉNÉRAUX
« Or cette loi qu’il s’agit aujourd’hui de mettre en pratique, n'imaginez pas qu’on l’ait découverte; on l’a retrouvée parmi les pièces oubliées dans les archives de l’art de dessiner et de peindre. Peu de peintres en France en ont eu le sentiment bien formel. Il y eut des écoles entières qui ne s’en doutèrent pas, s’en passèrent et ne s’en trouvèrent pas mieux, on le voit maintenant. Si j’écrivais l’histoire de l’art français au dix-neuvième siècle, je vous dirais comment celte loi fut tour à tour observée, puis méconnue, quel fut le peintre qui s’en servit, quel est celui qui l’ignora, et vous n’auriez pas de peine à convenir qu’on eut tort de l’ignorer. »
Corot, cet esprit sincère, simplificateur par essence, eut le sentiment des valeurs en toutes choses, les étudia mieux que personne, en établit les règles, les formula dans scs œuvres et en donna de jour en jour des démonstrations plus heureuses.
C’est là désormais le principal souci de tous ceux qui cherchent, depuis ceux qui cherchent en silence jusqu’à ceux qui cherchent plus bruyamment et sous des noms bizarres.