‹ Traité d'aquarelleChapitre 65 sur 215 · L’AQUARELLE D’APRÈS NATURE · texte numérisé non relu

L’AQUARELLE D’APRÈS NATURE

Une fois qu’on a bien compris les procédés de l’aquarelle et qu’on s est familiarisé avec toutes les ressources qui peuvent venir au secours du peintre, il faut le plus tôt possible faire de l’aquarelle d’après nature, mais en n’oubliant jamais que l’exécution d’une

PRINCIPES ÉLÉMENTAIRES DE L’ART

œuvre un peu cherchée demande un certain temps, môme pour un maître. Nous ne saurions trop le redire, terminer une œuvre trop rapidement est souvent le signe d'une grande faiblesse.

Dans son Traité sur la peinture, Cennino Cennini dit au jeune peintre : « Remarque que le guide le plus parfait qu’on puisse avoir, la meilleure direction, la porte triomphale qui conduit à la peinture, c’est la nature. Peindre d’après nature passe avant tout... Alors, dit-il plus loin, va-t’en seul ou dans la compagnie de gens qui aient à faire la même chose que toi et qui ne puissent te distraire. Si celle compagnie était celle de gens plus avancés que toi, ce n’en serait pour toi que meilleur; va ainsi dans les églises, dans les chapelles, dans les villes, dans les champs, etc. »

Au début, il est utile d’être méthodique dans la marche du travail et constant dans le genre de papier qu’on emploie. Plus tard, lorsqu’on est très fort, il est bon et agréable d’essayer à vaincre de nouvelles difficultés avec des papiers différents : de cette lutte naissent souvent des œuvres très originales.

C’est une des grandes conditions de l’art dans tous les genres que de savoir lire dans le livre de la nature et d’y découvrir les motifs qui forment tableau; cela ne s’enseigne point; c’est un sentiment inné qui fait reconnaître le beau et le bien, les combinaisons harmonieuses ou grandioses que présente la nature.

Celui qui peint les temps gris recherche les grandes lignes, les beaux ensembles.

Celui qui cherche surtout les effets ensoleillés choisit un motif franchement éclairé à droite ou à gauche et dont la lumière est concentrée sur un seul point (fig. 52, 72, 73 et 74).

Ce soleil derrière les objets est d'un effet puissant. Cette grande lumière éclatante, en opposition dos ombres les plus colorées, est généralement l’un des plus beaux effets de la nature, simple et tranquille dans son ensemble et sévère dans sa forme (fig. 73, 77 et 79).

Ce soleil couchant offre au coloriste toutes les teintes les plus merveilleuses qu’il puisse rêver. Ici, le ciel joue le rôle principal, et les terrains, enveloppés d’une demi-teinte grise, présentent, dans les gammes sombres, des notes éteintes, mais riches et variées (fig. 135).

su

PRINCIPES ÉLÉMENTAIRES DE L’ART

Le malin ofiïe, comme étude, le calme, la jeunesse et la fraîcheur : le ciel, les arbres, les terrains semblent s’éveiller sous l’étincelle phosphorescente dont les frappent et les caressent les premiers scintillements du soleil (fig. 134).

Notre illustre paysagiste Rousseau disait : « Le matin, j’emploie de la laque pour mon ciel : c’est la fraîche couleur de la jeunesse; à midi, je prends du brun rouge : c’est la coloration forte et solide de l’Age mur; le soir, du vermillon : c’est le dernier éclat de la vie. »

Les tempêtes, les orages, les temps tourmentés, ces grands drames de la nature, sont difficiles à saisir, parce qu'ils ne durent, pour ainsi dire, qu’un instant; cependant l’aquarelle, mieux que tout autre genre, permet d’interpréter ou du moins d’effleurer ces scènes imposantes. Les Anglais se sont efforcés île saisir ces grands effets et leurs aquarellistes les ont souvent réussis. Les Français, [•lus amis du vrai et du possible, se contentent généralement d'effets plus simples et moins fugitifs.

L'aquarelle d’après nature a une expression de vérité qui la caractérise toujours et la rend supérieure à toute création produite à l'ombre de l'atelier, duels que soient les raisonnements complaisants des amis de la composition, jamais les œuvres obtenues seulement à I aide de théories et d'études n’égaleront une modeste aquarelle faite sincèrement devant l'œuvre de Dieu. Une telle aquarelle aura toujours une coloration, un je ne sais quoi de la nature, qu’une œuvre exécutée dans d’autres conditions n’offrira jamais.

Le pédant, le fâcheux criera peut-être à la brutalité ; mais heureux celui qui peut encourir un pareil reproche! Cette brutalité vient de l'enthousiasme artistique, qui lui fait négliger le petit côté, le poli de l’œuvre; cette brutalité est souvent l’accent et l’âme du tableau.

On sera peut-être encore accusé d’être aigre ou criard, d’avoir osé attaquer les tons de la nature avec trop de force, en un mot, d’avoir été sincère; mais comment les tons osés pourraient-ils ne pas étonner ceux qui, forcément et de parti pris, voient tout en gris?

Lnfin, on pourra reprocher à une œuvre de ne représenter qu’un

SI

coin do la nature et de ne pas former tableau : tout est admirable dans la nature, et, plus l’homme se fait petit dans son choix, mieux il peut la représenter, plus sa traduction se rapprochera du modèle.

Mais, de ce que les plus belles compositions imaginables se trouvent dans la nature et qu’il n’est donné à aucun peintre de mieux composer que le Créateur, il ne s’ensuit pas qu’il ne faille pas apprendre à choisir, à trouver. Souvent l'œuvre de la nature est incomplète comme tableau : il faut alors savoir ajouter ; ou elle est trop abondante : il faut savoir supprimer. C’est là le grand art; mais ces additions et ces suppressions ne peuvent être faites que par le peintre qui a déjà beaucoup étudié et qui connaît bien les lois de la lumière et de la composition.

« Soyez naïfs, soyez naïfs », disent quelques-uns. Soyez savants et paraissez naïfs, dirons-nous; soyez habiles et sachez le dissimuler; sans cela, adieu l’art.

Page 1